‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 35 sur 45 · I.XbyGOOglC · texte numérisé non relu

I.XbyGOOglC

mais vous savez que je ne suis pas forte siu* les nouvelles et que j'y prends peu d'intérêt. ,

Je n'écrirai point à l'abbé aujourd'hui. Ce sera pour demain. Il est dix heures, il faut que cette lettre soit

«ieurs conseillers firent de rnSme, et M. de Tubœuf, l'un d'eux, s' étonnant que cet exemple ne fût pas plus imité, dit en se i^tirant à ceux qui restaient : « Je savais bien qu'il y avait parmi nous des j. f . . . , mais je ne savais pas qu'il y en eût tant I * Ce compliment peu parlementaire valut aux non-démissionnaires le surnom de filleuls de M. de Tt^œuf. L'annéed'après, le parlemeat fut de nouveau réintégré. Dans les années suivantes, le parlement, ou pour mieux dire, les parlements^, car ceux des provinces se considéraient comme étant des classes de celui de Paris, continuèrent à ferrailler avec l'autorité royale, jusqu'en 1770 où, à l'occasion de la fameuse affaire du duc d'Aiguillon avec le parlement de Bretagne, dont celui de Paris voulut connaître , le roi fulmina l'édit du 3 septembre, par suite duquel la cour suspendit ses fonctions. Le Si décembre arriva le changement de ministère et l'exil des Choiseul. Quinze jours après, le parlement se laissa persuader de juger le procès du prince et de la princesse de Monaco ; celle-ci plaidait en séparation, et son mari, jaloux, non sans motif, voulait provisoirement l'emmener dans sa principauté. M. le prince de Condé. vivement épris de madame de Monaco qu'il épousa depuis, négocia avec le parlement, lui fit concevoir des espérances favorables, et le décida à se réunir pour cette fois seulement, et à prononcer la séparation réclamée par la princesse. Cet acte semblait indiquer une intention de rapprochement de la part du parlement, et les plaisants l'appelèrent la paix de Monaco. Mais bientôt de nouvelles lettres de jussion démentirent l'intervention du prince de Condé. « C'est en » vain, y est-il dit, que vous cherchez à colorer votre résistance » du prétexte d'espérances conçues et ensuite évanouies sur l'inexé-

> cution et la révocation de notre édit. Personne ne vous en a

> donné et n'a été autorisé à vous en donner. » EnQn,,le 20 janvier, la bombe éclata et des lettres de cachet furent envoyées à la plupart de MEesiBDHS. De nouveaux tribunaux furent organisés, et cet élat de choses dura jusqu'au règne suivant.

DE MADAME DU DEFFAND. !il

à la poste avant midi. Adieu, chère grand'maman; donnez-moi toutes vos commissions, je ne veux être occupée que de vous, activement comme passivement.

SE LA DUCHESSE DE CfiOISEUL A M. DE VOLTAIRE Chanteloup, ce StjanTÎer 17T1.

Non, monsieur, il n'y a rien de comparable à votre Bannécide; rien de si charmant que la peinture que vous en faites; rien de si délicat que les éloges que vous lui donnez; rien de si séduisant que le désir de lui ressembler ; rien de si flatteur que le plaisir de s'y reconnaître. Loin de nous ces moralistes triviaux, ces casuistes imbéciles, qui condamnent l' amour-propre. Sublime orgueil, père de Lucifer et père des vertus, je m'abandonne à vous!... Si je savais faire des vers, j'en ferais à l'honneur de l'orgueil, comme vous en faites à celui de Barmécide. Mais je ne me sens point en disposition de soutenir un style si élevé. Je renonce à l'enthousiasme qui égare, mais je ne renonce pas à l'amour- propre qui est dans la nature. Mon sentiment pour Barmécide m'associe à sa gloire. J'ai toujours eu la vanité des gens que j'aime; c'est ma façon d'aimer. Votre Barmécide est juste et généreux. Le mien joint à ces vertus l'avantage d'être heureux et la science de jouir de son bonheur : son bonheur est un triomphe, sa jouissance est sagesse.

lU CORRESPORDANCK

Vous m'écrivez que vous me croyei l'âmd forte. Je ne sais ce que c'est que la force. Je cède à toutes les impressions qui me sont propres ; je me refuse à toutes celles qui me sont étrangères. Voilà pourquoi je n'ai point connu les biens de convention, et pourquoi je ne souffre pas d'un mal imaginaire. Je n'étais pas heureuse quand j'excitais l'envie, et je le suis parfaitement aujourd'hui, que les sots me plaignent. Est-ce là ce que vous appelez courage?

Vos lettres à M. de Choiseul m'ont attendrie. Ce sont là de ces impressions auxqueltos je me livre tant qu'on veut; rien de plus touchant que la proposition que vous lui faites de le venir trouver. Hélas, hélas t et pour vous, et pour nous, nous ne devons pas l'accepter de sitôt. Voilà ce que le prudent Barmécide m« charge de vous dire. Jugez, monsieur, de ce que cette prudence nous coûte; il n'a pas l'honneur de vous répondre, parce qu'il ne se permet guère d'écrire. Autre prudence qui n'est guère moins onéreuse que la première quand elle vous a pour objet>

J'ai reçu une lettre de votre M. de Prescrassier, qui veut plus que jamais que je le mette à l'épreuve. Voulez-vous bien, nionsieur, vous charger de le remercier pour moi de sa lettre et de ses épreuves?

En voici une que l'abbé Billardy m'a adressée pour vous.

N'oubliez-pas, je vous prie, la promesse que vous me fuites de remplir notre solitude de vos productions. C'est dans la retraite que se forme le goût ; le nôtre le sera par vos ouvrages. Nous aurons, il est vrai, tout

De madame du DEFFAND. ikZ

le temps de les admirer. Il est difficile, monsieur, d'ajouter à l'admiration que nous leur portons déjà et à tous nos sentiments pour vous.

DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Chanteloup, ce 37 janvier ITTI.

Que dites-vous, ma chère petite-fille, de tout ce qui se passe'...? La consternation publique est arrivée jusqu'à moi ; mais cette calamité me fait encore mieux sentir le bonheur d'une disgrâce qui nous soustrait au déshonneur et au danger de ces troubles. Nous menons ici une vie charmante. On ne s'assemble qu'à six heures du soir; on fait un dlner-souper; on reste en compagnie jusqu'à deux heures du matin ; on joue, on lit, et surtout on rit ; on a de grandes matinées pour dormir SI l'on veut, ou faire ses allaires. C'est pi-écisément la vie qui vous convient, et vous trouveriez encore des veilleurs si vous en aviez envie , ne fût-ce que le prince, qu'il faut absolument que vous nous amenies. Soyez sûre que vous seriez ici à merveille; mais si bien, si bien, que j'espère que vous n'en sortiriez plus, ce qui vous conviendrait fort encore à d'autres égards. Car, moi qui suis avare, je pense à vos affaires que je ne crois pas bonnes, et que vous arrangeriez pendant ce

' L'exil du parlemeat.

lU CORRESPONDANCE

temps. Je prie votre noblesse de ne pas se révolter contre ma parcimonie. Puis à la fin des disgrâces (car il faut que tout finisse) , nous nous en irions tous ensemble, sans nous être jamais séparés, et ayant tou~ jours été heureux. Je me fais un si grand délice de ce projet, que j'ai une impatience extrême que la. belle saison vous permette de l'exécuter. Le grand-papa n'en a pas moins d'impatience que moi, et me charge de vous en assurer. Son rhume est passé, et j'ai été quitte du mien pour la peur.

Mandez-moi si l'on a été prendre la mesure de votre tonneau, comme je l'avais ordonné.

J'ai oublié de répondre à la question que vous m'avez faite pour des éventails d'Angleterre. Je serais au désespoir d'y mettre trente pistoles. J'en veux une demi-douzaine de jolis, qui jouent le beau, et qui ne me coûtent pas bien cher. Madame de Cholmondley m'avait promis de m' envoyer de la soie pour faire du filet, elle m'a oubliée ; je vous prie de l'en faire souvenir. Je vous prie aussi de payer tout de suite pour moi toutes les commissions qu'on me fera en Angleterre, puis nous réglerons nos comptes ensemble.

Adieu ; je ne puis vous dire combien je vous aime.

DE L'ABBÉ BARTHÉLEMT

Chanteloup, 37 Janvier 1771.

M. de Gontaut part demain lundi ; j'en suis fâché, mais il reviendra. Il est très-sensibffe à tout ce que vous m'avez chargé de lui dire. M. de Lauzun ne tardera pas h venir. Savez-vous un arrangement qui vous con-' viendrait à merveille? On ne fait plus qu'un repas à six heures, après lequel on ne se quitte plus jusqu'au coucher. Ce souper finit è sept heures ou sept heures un quart; après viennent les parties de tric-trac ou dewhist, qui durent jusqu'à dix heures environ ; ensuite une lecture. C'est, pour le moment, M. de Saint-Simon. Elle dure jusqu'à minuit. La poste arrive, et on se met au pharaon jusqu'à une heure ou une heure et demie. On a pendant la journée beaucoup de temps pour écrire, lire, se promener quand il fait beau. Le grand-papa témoignait ces joure-ci sa satisfaction sur cet arrangement, en ce qu'il vous conviendrait singulièrement; que vous ne changeriez rien à votre façon de vivre, et que vous seriez tous les jours dans le sein de votre famille, que vous aimez et qui vous aime également. Je vous écrirai plus souvent à l'avenir, soyez-en persuadée ; car le meilleur moyen d'excuser ses fautes, c'est de les réparer.

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce mercredi 34 Janvier }771,

Oui, oui, chère gVand'maman, je vous croiapresque aussi heureuse que vous méritez de l'êtïe ; car pour autant, cela n'est pas possible. Mon estime pour vous s'augmente si fort tous les jours, que la gloire des neuf chœurs des anges ne serait pas suffisante pour vous, à mon avis! Vous êtes faite pour être au-dessus des trônes, dominations, puissances, principautés, etc., etc. Mais savez-vous que vous me persuadez presque qu'il ne tient qu'à moi d'être aussi heureuse que vous. Ce presque ne signifie que la crainte que j'ai que votre extrême politesse, que votre excessive bonté, ne vous engagent à me faire une offre qui vous causerait peutêtre embarras et ennui, si j'avais l'indiscrétion de l'accepter. Voilà ce qui m'empêcherait d'être parfaitement heureuse auprès de vous. Je vous représente donc aujourd'hui que j'ai soixante-quatorze ans ; qu'il faut me conduire. Vous savez tout cela, je l'avoue; mais, ce que vous ne savez peut-être pas, c'est que ma tête s'affaiblit: plus de mémoire; plus capable d'aucune application; plus d'entendement; nulle gaieté, nulle imagination !... voilà l'état de votre petitc-fllle. Après celte peinture, qui est fidèle, pourrez-vous persister 5 vouloir d'elle? Du reste, si vous saviez combien votre souvenir, votre idée enlaidit et rend difforme tout ce

DE MADAME DU DEFFAND. ikt

qui m'environne, vous ne douteriez pas du plaisir que j'aurais à m'en séparer. Je mourrais d'ennui si jq n'étais soutenue par tout œ que j'entends dire de vouB. Voua jouissez du plus grand bonheur qu^^il y ait dans la vie: d'une considération parfaite et unanimet vous et une autre personne, êtes positivement les deux contraires. Mflia je n'en dis pas davantage. La prudence m'étoufTe. C'est un corps étranger en qioi. Je dois apprêter k rire au grand-papa; mais si jamais j'arrive à Chanteloup, ee sera une belle débâcle!... Quelle bonté de penser h un tonnaau ! Il ne m'est point nécessaire; pourvu qu'il y ait un fauteuil bien bas, cela me suffit.

Je vais écrife à Horace de vous faire choisir six éventails, dont le plus cher ne soit que de deux louis, et d'envoyer aussi de la soie. Vous ne dites pas combien ; je crois qu'une demi-livre suffira ; je lui demanderai de deux grosseurs différentes, du plus fin et de celui au-dessous.

Wiart va vous faire un catalogue de tout ce que j'ai de oontes. Apparemment que celui que j'avais envoyé est perdu, fii j'en ai que vous n'ayeg pae, mandez-le-t moi. Je vous les enverrai sur-le-champ.

J'aurai peut-être plusieurs choses à mander k l'abbé sur me» tracasseries avec MM. de Preste, Favancourt et quelques ^ulres. Je compte en apprendre dea qir* constances ce soir. J'ai bien à me plaindre de ces gens^ l ; mais j'ose me flptter que ma conduite avec eux est si irréprochable, et j'ose dire, si noble, que toute la honte leur ei) restera. Ce sont des misères que je ne

veux point vous expliquer; il n'y a qu'avec l'abbé que je me donne toute licence.

Adieu, ménagez-moi toujours l'amitié du grandpapa ; je l'aime plus que jamais. Guérissez vos rhumes, et ne troublez point mon repos en me donnant de l'inquiétude de votre santé.

Je crois pouvoir envoyer cette lettre, je ne l'ai fait voir à personne, pas même au prince; je ne le vois jamais seul. Il est plus épris que jamais. Je commence à croire que le grand-papa a beau jeu.

Je viens d'envoyer savoir des nouvelles de M. le maréchal de Biron. On le trouve mieux.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

Chanteloup, S février 1771.

L'autre jour, un de nos frères cordeliers d'Amboise prêchait sur les vertus théologales, et voici l'extrait de son sermon :

■ Sans la foi, l'espérance et la charité, point de salut dans ce monde ni dans l'autre. Commençons par celuici que nous connaissons mieux, parce qu^il est plus voisin de nous. Tout le monde connaît la force de l'espérance et de l'amour; mais que peuvent ces vertus sans la foi, sans la confiance qui en doit être la base?

» Mes chers frères, les exemples vous persuaderont

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DE MADAME DU Dt^PFAND. S&9

mieux que les raisons. Si une petite fille, éloignée de ses parents, leur écrivait : * J'ai l'espérance de vous aller voir; cette espérance fait mon bonheur, parce que je vous aime autant qu'on peut aimer ; mais je crains de ne pas vous paraître aimable, > on lui dirait: < Pourquoi doutez-vous qu'on vous aime, puisque vous ne voulez pas qu'on doute que vous aimez ? Ignorezvous que la charité, suivant saint Paul, couvre la multitude des péchés? Ignorez-vous que saint Augustin a dit : Aimez, et tout vous sera pardonné ' î Ignorez-vous qu'on déplaît, en effet, lorsqu'on craint toujours de déplaire? • La défiance empoisonne ou détruit le sentiment Elle n'est pas l'jouvrage de la nature. Voyez les enfants; voyez avec quelle franchise ils aiment. S'ils ont des défauts, on les fouette; mais aux premières caresses qu'on leur fait, ils viennent se jeter entre vos bras. Savez-vous pourquoi, mes chers frères? C'est qu'ils ne calculent pas. C'est la raison qui a inventé le calcul, et, par conséquent, tes soupçons, les craintes, les fausses interprétations. L'instinct ne connaît ni principes, ni conséquences, ni écarts; c'est par l'instinct qu'on aime et qu'on est aimé véritablement. Fiezvous à lui, mes très-chers frères, il vous guidera mieux, quand il s'agira de sentiment, que les grands raisonnements des philosophes, que la trompeuse expérience du monde,, et que les sophismes dangereux de votre raison 1 >

■ Yoyex \i lettre de m&daDae dii Deffaad à Walpole, du 13 féier 1771.

aso CORRESPONDANCE

Ce bon père continua, et je ni'en allai, parce qu'il commençait à m' ennuyer, et que mon instinct ne peut supporter l'ennui; cependant, j'ai entrevu dans son discours quelques vérités applicables à la petite-fiUa, qui fait enrager sa grand'maman à force de défiance et de timidité. Eh 1 mon Dieu I laissez là toutes cea vaines réflexions, et ne vous occupes que de l'espérance de remplir votre projet et du plaisir infini que vous ferez. X,e grand papa B'irnpatiente quand la grand'maman lui. parle de vos craintes. Que voulez-vous qu'on fasse pour voua tranquilliser? Suppose? quQ vous aye? tous ces défauts, qui ne sont aperçMe que dé vous, qui doit mieux les exoqser que ceuï qui vous opt mis au niondeî Enfin, vous aure? beau dire, beau faire, beau vous tourmenter, vous verrej vos parents un jour, et vous serez bien étonnée de voir que voua vous êtes s» fort tronipée, Ils se portent très-ibien l'un et l'aptre, ils me ûhargent de vous faire mille compliments. IVous avons su, par M. Bertin, que vous aviez vu M- de Stainville; rappelez-moi, je vous prie, dans le souvenir de ocu!( qui ae souviennent de moi.

Ce qui nous plut dana le Barmécide, c'est l'idée ingénieuse et touchante. Il noua a paru que es refrain à toutes les questions, était l'éloge le plus flatteur. Il est vrai que ces questions ne roulent que sur des grâces dont tout autre ministre aurait été capable, et par conséquent ne caractérisent pas le grand-papa. Il est vrai encore que les vers ont été faits à la hâte, et qu'il y en a quelques-uns d'assez prosaïques; mais, je le répète, l'idée est très-jolie, et fait pardonner le? autres

défauts, à Q0U8 surtout qui sommes près de l'objet, et toujours disposés à nous enOammer.

Vous n'êtes pas seule à rire de la grosse bète du procureur, nous en avons bien ri aussi.

J'ai reçu le catalogue de vos contes de fée et vous en remercie. Je vous enverrai les contes marins.

DELA DUCHE3SE DE CHOISEUL

A Cbanteloup, co 3 féirier 1T71 .

Vous me dites toujours Iq même chose, ma chère petite-fille, à quoi je répondrai toujours la même chose : vous croyez que je voua aime par complaisanoe, et que je veux vous voir par politesse ; eh bien, non I Je vous aime, parce que je vous aime. Si voua radotez, votre radotage me plaît. Il vaudra bien mon rabft' ctiage ; car je suis rabâcheuse. Si votre tête s'affaiblit, elle sera plus au niveau de la mienne ; si vous perdez la mémoire, vous vous rapprochez de moi qui n'en ai jamais eu. Ainsi tous vos inconvénients me conviennent; si vousavezsoixante-quatorzeans, c'est à cause de cela qu'il faut étredans un château où vous pourrez a voir à votre choix la compagnie et la solitude, sans voite donner de soins pour la trouver ni pour vous en débarrasser î si vous avez besoin d'être conduite, vous

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aurez l'abbé et nous tous pour vos bâtons; si vous êtes infirme, vous aurez tous les secours de la faculté et tous les soins de rainitié, sans l'importunité des Visites comme à Paris. Je veux, s'il vous plaît, que vous ayez votre tonneau. J'ai bien grondé de ce qu'on n'avait pas encore été en prendre la mesure. Je voudrais que vous trouvassiez, dans votre chambre de Chanteloup, tout ce qui est dans celle de Saint-Joseph, et alors soyez sûre que cette habitation vous conviendrait mille fois mieux à tous égards. Je crois vous avoir déjà mandé le genre de vie qu'on y mène. C'est précisément celui qui s'accorde le plus avec le vôtre. Ainsi, venez donc, ma chère petite-fille, et n'en parlons plus, car vous m'avez véritablement affligée. Demandez plutôt à l'abbé qui est mon confident. Je vous dirai de plus que le grand-papa n'a qu'un cri après vous. Votre dernière lettre à l'abbé, où vous faites les arrangements du voyage, m'a pourtant un peu racconimodée avec vous. Votre carrossée me plaît infiniment, l'évêque d'An'as et le prince. Je suis bien aise que vous soyez en jouissance du premier. Il écrit une lettre charmante à l'abbé, toute pleine de sentiments pour vous. Vous savez combien je l'aime; dites-le-lui bien, mais trèsbien ; parlez comme pour .vous.

Je ne puis vous quitter sans vous dire un mot de tout ce qui se passe. On doit avoir bien de la consternation à Paris! J'en juge par celle qui a passé jusqu'à nous. Ah 1 Dieu I que je suis heureuse de ne voir que de loin d'aussi horribles objets; tout n'est pas dit encore ; vous en verrez bien d'autres ; ne fût-ce qu'à

cause de cela, il vaut bien mieux être ici, avec nous, au sein de la paix et de l'amitié.

Je vous envoie une lettre que j'ai reçue du baron de Gleichen ', qui m'a paru charmante. Chargez-vous de l'en remercier pour moi; car, d'ici à longtemps, vous sentez bien que je ne veux ni ne dois plus écrire dans les pays étrangers.

L'archevêque de Toulouse m'a écrit qu'il allait avoir ta bonté de s'occuper de mon collège. Je vous prie de l'en bien remercier de ma part.

La soie que je demande en Angleterre estune espèce de soie particulière pour faire ce qu'on appejle du filet Cela est nécessaire à expliquer.

Voilà le grand-papa qui veut que je vous embrasse pour lui.

L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

Ce mercredi 5 Tévrier 17T1,

Je crois avoir trouvé le fait de madame Ménage, et que M, et madame de Ponsac la prendront pour

' Envoyé extraordinaire de Danemark en France, et l'un des meilleurs amis de madame du Deflànd. « Il me voit souvent ; son esprit n'est pas à mon unisson ; mais il en a; son cœur est bon ; il me marque du goût et de l'amitié. Eh bien, il est rappelé I J'en suis fâchée, je le trouverai à redire ; je disputais avec lui ; il valait mieux pour moi qu'aucun des gens qui me restent... » (Lettre à Walpole, du 24 janvier 1T70.)

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Hl COniIBSPONDANCI

être concierge h leur petite maison de Vililers. Si ceci nous manque, nous aurons une autre ressource, le Port-à-rAnglais ; mais j'aimerais mieux Yilliers.

Que dites-vous, l'abbé, de tout c« qui arrive? L'affaire de Danemark n'est-elle pas ineffable? Quelle influence aura-t-elle sur notre baron? J'ai peiir de sa maudite étoile. Il y a des gens à qui le firmament et toutes ses constellations sont et seront toujours contraires; mais il en est d'autres sur qui le malheur ne peut avoir de prise, et à qui les choses tes plus fftcheuses en apparence tournent à leur gloire et à leur profit ; et ces derniers, co sont nos amis. Cher abbé t ils triompheront, j'en réponds : en voilà déjà un à tarre. Patience, patience I il s'en suivra d'autres, et nous nous retrouverons encore en petit comité dans le petit appartement. En vérité, je le crois, je n'aprai pas le plaisir de vous apprendre la plaisanterie du ba) de dimanche; il y eut six nez bleus d'un- pied de long, avec cet écriteau : Promotion de 73.

Mon Dieu, l'abbé, que vous me manquez! Je n'ai plus à qui parler, depuis dix ou douze jours. Je sors toutes les après-dlnées, ce qui me contrarie beaucoup. Je vais voir mon pauvre ami Pont de Veyle ; mais j'espère que cela ne durera pas longtemps, il est beaucoup mieux.

Je comptais avoir aujourd'hui des nouvelles d'Angleterre ; mais il n'y a point eu de courrier. Ce roi breton a une étrange famille; madame sa sœur est une jolie personnel On dit qu'on fera le divorce. Pour le médecin, il sera exécuté. Vous êtes en jouissance du

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prince et de la princesse, je vous en félicite. Je sôupai hier avec la sœur maréchale , elle ratourne aujourd'hui.

Le tyrau breton a un peu de fièvre. Le maître se porte bien; il va à la chasse. On parle d'un Marly pour les premiers jours de ta semaine prochaine. La dame sera alors tout à fait rétablie.

Voilà tout ce que je sais, l'abbé. Parlez de moi sans cesse à la grand'maman, et que je sois toigours entre vous deux.

C'est Delislequî vous rendra cette lettre. Son départ est un impromptu, il devait souper chez moi samedi, et il nie mande qu'il part cette nuit.

Je reçois dans le moment, par la petite poste, une lettre signée /*a66é rfu Vernet. Il fait, dit-il, la vie de Voltaire, et il me prie de lui apprendre des faits, des anecdotes qui le regardent ; il me demande de me venir voir. J'y consentirai pour voir quel homme c'est; Il ne recevra pas grande instruction de moi; je n' aimerais pas à être citée dans son ouvrage.

DE LA DUC&ESSE DE CEOISEUL A LABÏ GflOLMONSLEY

Cbaat«loup, ce 6 février 17T1.

Quoi, ma chère milady, vous auriez songé à vous inquiéter pour moi? vous auriez cru devoir me plain-

dre ? Vous me Tsites injure. Mon mari n'est-il pas parti avec tout son honneur? Les regrets de la France ne sont-ils pas un triomphe pour lui? La joie que votre nation a sans doute de notre disgrâce n'assure-t-elle pas à jamais sa gloire? Parlez-moi de cette joie, ma chère milady ; rappelez-moi ce qu'un membre de votre Parlement dit dans la Chambre des communes, pendant la guerre de Corse :

« Il vaudrait mievœ pour nous que la France eût » dix provinces de plus comme la Corse, qu'un ministre » comme M. de Choiseul! •

C'est de votre nation, généreuse rivale, qu'il a toujours reçu les éloges les plus flatteurs. Répélez-moi que milord North a dit, apprenant son exil :

* Il y a plus d'un an que j'ai fait ce que j'ai pu » pour cela '. »

Que milord Chatam, informé de la consternation publique qu'avait produite cet événement, s'est écrié :

« Et il se croirait malheureux ! »

Non, non! il ne se le croit pas. Milord Chatam a raison: il n'est digne que d'envie, et point de pitié. Ne me plaignezdonc poin,t, ma chère milady; votre mari me rend plus de justice que vous, et je lui en suis

* s On se dit à l'oreille que la France a suscité ces troubles. On impute celte imprudente levée de boucliers des Ottomans aux intrigues d'un ministre disgracié, homme de génie, mais d'un esprit inquiet, qui croyait qu'en divisant et troublant l'Europe, it maintiendrait plus longtemps la France tranquille Vous qui êtes l'ami de ce ojinislre, vous saurez ce qu'il faut en croire. » (Le roi de Prusse à Voltaire, 19 mars 1T7).)

bien obligée. Songez plutôt à partager mon bonheur; c'est le seul sentiment que votre amitié me doive. Tant que M. de Choiseul a été dans le ministère, j'ai craint la perte de sa gloire, aujourd'hui je ne songe plus qu'à en jouir.

Tandis que le feu de la guerre qu'il a allumée entre le Turc et la Russie, pour l'éloigner dé nos foyers, n'est pas encore éteint et que la paix dont nous jouissons est son dernier ouvrage; tandis que l'Europe retentit de son nom, il coule ici des jours tranquilles, exempts de remords et de craintes; je les partage avec lui : est-ce là ce que vous croiriez devoir plaindre?

DE L'ABBÉ RARTHÉLEUT

Chanteloap, <

Savez-vous combien il y a de jours que nous n'avons reçu de vos lettres? Un, deux, trois, quatre... j'en ai oublié le nombre; mais il est immense. Si vous n'êtes pas malade, nous vous gronderons; si vous l'êtes, nous serons bien affligés. Otez-nous donc au plus tôt cette inquiétude qui n'est plus supportable.

Ne concluez rien de mes indispositions. Ce sont des maux de nerfs qui me prennent sans savoir pourquoi, qui s'en vont de même. Galti m'ordonne de monter à cheval et de ne point manger. J'ai des chevaux et j'en

Ua CORRESPONDANCE

ose; maie je trouve difficile de ne pas user d'un bon souper quand on l'a soub les yeux. Gatti a pourtant raison, car le bonheur ne consiste que dans les privations, et non dans la jouissance, comme on l'a cru depuis cinq à six mille ans; privation de café, de vin et de ragoût, dans le physique; de sentiment, et par conséquent de chagrins, dans le moral ; de ministre et de parlement, dans la politique. Avec ces petits retranchements, vogue la galère tant qu'elle peut aller ! Celle que nous montons ici, et dont je suis le mousse, continue d'aller son train paisiblement. Hier et avant-hier nous avons suivi le grand-papa à la chasse. Le premier jour il tua la moitié d'un lièvre, qui fut achevé par Perceval. Hier, environ le quart d'une bécasse, qui fut emportée par les trois autres quarts. Aujourd'hui on a lancé le cerf, et voici comment cela se fait en Touraine : on prend un cerf qu'on a dans t'écurie, et qu'on a eu par hasard; on lui garrotte les mains et les pieds; on le fait porter par quatre hommes vigoureux jusqu'auprès de la forêt. Maîtres et valeta, tout le monde court, les uns en voiture, les autres à pied ou à cheval. Quand on est arrivé au lieu de la scène, on délie le cerf, il s'enfuit et l'on revient. Nous avions une belle meute, c'étaient : Blanche, Lindor et la petite Rosette. Tout cela s'est passé dans le plus grand ordre. Un duc et pair, un cardinal, un archevêque et trois chevaliers de Saint-Louis, ont honoré ce spectacle de leur présence. Vous épuiseriez votre tête pour savoir qui étaient les trois chevaliers de Saint-Louis? M. de Choiseul la Baume , M. de Perceval , M. Bertin et

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M. de Mondomaine. En voilà quatre; je ne sais pas pourquoi je n'en ai dit que trois. Les dames y étaient aussi, et quoiqu'elles soient toutes fort lestes, et en état de faire tous les jours à pied cinq à six fois le tour du salon, il n'y en a pas une qui coure aussi vile que le cerf. Si vous me demandez pourquoi on l'a mis en liberté, je vous répondrai : l'que, suivant Grotius et Hobbes, tout être vivant a des droits sur sa liberté; 2° que ce pauvre animal s'ennuyait, et qu'il n'y a rien de si triste que l'aspect de l'ennui; 3' que le grandpapa a voulu réformer sa maison. Je devrais bien réformer mon badinage ; mais aimeries-vous mieux que je vous dise des choses triviales et peu intéressantes? Par exemple, que le grand-papa et ia grand'niaman se portent 6 merveille ; qu'ils sont toujours très-gais et très-contents; qu'ils aiment leur petite-fille; qu'ils demandent tous les soirs : vous a-t-elle écrit? que madame la duchesse de Grammont est très-aimable; que nous lisons toujours du Saint-Simon; qu'on fait aujourd'hui ce qu'on a fait hier et ce qu'on fera demain ; qu'on s'occupe du dîner-souper comme de l'affaire la plus importante de la vie, et qu'on ne se plaint de rien au monde que de son estomac. La grand-maman vient de m'apprendre qu'elle reçut avant-hier de vos nouvelles par le prince incomparable. Ah ! ah ! vous vous portez bien et vous n'écrivez pas? Je vais vous gronder, vous êtes une paresseuse, une oiseuse, une mu-

seuse, une persifleuse, une le respect m'arrête...

Je vous souhaite le bonsoir, souhaitez-moi bon appétit, car je vais souper.

CORRESPO.ND\nCl':

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL Ce dimanche, 10 février ITTl, Ik 6 heitrei du matin.

N'ête3-vou3 pas charmée, chère grand'maman, de la derniers lettre de cet abbé? Je l'ai reçue hier. Je lui répondrai incessamment.

Les nouvelles du jour sont peu divertissantes. Loin de m'en occuper, à peine puis-je les écouter ; par conséquent, je n'en retiens aucune. Je sais cependant que tes princes de Suède arrivèrent à Paris lundi au soir ; le mardi ils furent à l'Opéra. Le comte de Scheffer me fit une petite visite; ce même jour il soupa chez madame d'Aiguillon. Le mercredi, M. d'Aiguillon dîna chez eux. Ils ont fait plusieurs visites. Hier ils furent chez madame de Beauvaa, avant d'aller à Versailles, oii ils ont dû souper avec le roi. Us reviennent aujourd'hui à Paris. M. de Creutz est absorbé en eux; son âme est gonilée de sentiments ; il en a tant, et tant d'idées, que ne pouvant les exprimer toutes à la fois, il n'en peut articuler aucune.

Voici ce qu'un Anglais mandait l'autre jour à un de ses amis ;

« Milord Cliatam a dit, en plein Parlement, que de-

* puis M. le cardinal de Richelieu, la France n'avait » point possédé un aussi grand ministre que M. le duc

* de Ghoiseul, et qu'il avait emporté les regrets de » tous les ordres de l'Étal. INotre peuple, qui ne con- ■ naît M. de Ghoiseul que par la peur qu'il leur avait

> faite, a une manière de louer toute différente, et se 1 félicite de sa chute. Ce n'est pas un éloge à mé- » priser. »

Je suis charmée de la lettre que vous avez reçue du baron. Aurez-vous le courage de n'y pas répondre?

Adieu; vous voyez l'heure qu'il est 11 faut bien tâcher de dormir. Il y a plus d'un mois que je passe les nuits sans dormir et les jours à m'ennuyer.

La dernière lettre de l'abbé me donne une envie extrême qu'il fasse un roman ou un conte de fées. Je voudrais savoir si le grand-papa et madame de Grammont ont lu sa lettre. Satisfaites cette curiosité, je vous supplie.

DE J.A DUCHESSE DE CEOISEUL

A Clianteloop, ce 10 rérrier 1171.

Voilà Gatti, ma chère petite-fille, et avec lui voilà ma lettre qu'il vous porte. Elle sera courte, parce que l'uniformité de notre vie ne fournit pas grand'chose à dire, et parce que je ne veux pas interrompre le cours des questions que vous avez à lui faire. 11 vous en rendra bon coreipte, de cette vie toute uniforme qu'elle est. Il vous dira qu'il ne se passe pas un jour sans que nous parlions de vous, que nous ne vous désirions, et que nous ne formions des projets pour votre arrivée.

Mt CQRRBSPONDANCIi

Ah I soyes-en bien sûre, c'est notre projet favori, celui de notre cœur.

Nous avons reçu, par d'autres que vous, le pâté de Périgueux dont vous parliez à l'abbé dans une de vos dernières lettres. Je vous avoue que je l'ai trouvé charmant. Nous nous amusons ici à faire un recueil de tout ce qui parait pour et contre, faites-en un aussi de votre côté; vous noua l'apporterez, et noua le confronterons avec le nôtre, pour ajouter & l'un ce qui manquera h l'autre.

Gatti vous dira que le seul malheur que j'aie éprouvé depuis que je suis ici est la maladie de mes moutons. Il y a eu sur cela de grandes inquiétudes, de grandes colères. Tous les troubles de Paris, toutes les intiigues * de la cour ne m'ont paru rien auprès d'un objet si important. J'espère cependant en conserver quelquesuns, et que Cathédrale aura l'honneur de vous faire sa cour à votre arrivée. Je ne vois pas une des lettres que l'abbé vous écrit. C'est le plus mystérieux des hommes. Je sais cependant qu'elles sont d'une folie à le faire mettre aux Petites-Maisons. Je ne comprends pas o(i il trouve toutes les folies dont il les remplit; je ne sais qu'être contente ; je ne sais pas être gaie. En revanche, je vois toutes les lettres que vous lui écrivez, et votre sagesse et votre prudence me dédommagent de la privation de ses folies.

Dites bien des choses pour moi au prince et à madame de la Yallière, a tous ceux de mes amis qui vous jiarleront de moi. Je serais curieuse de savoir ce que le prince royal de Suède a dit et pensé de la disgrâce do

M. de Cboiseul, et ce qu'il pense de l'état actuel de la cour et du gouvernement. Tâchez de me découvrir cela. Adieu. Penses souvent è vos parents, qui vous aiment bien tendrement, et moi plas qu'eux tous ensemble.

A LA DDCHESSE DE GE0I5EUL

Ce Jeudi lï février 1771, à T heures du matin.

Il faut cominencer par vous dire que madame de Poix, après un travail de près de vingt-quatre heures, et des plus rudes, est accouchée cette nuit, à deux heures, d'un garçon '. On m'a réveillée pour me l'apprendre de la part de M. de Beauvau ; car, contre mon ordinaire, j'étais endormie. Vous jugez de la joie de tous les parents et amis. L'enfant et la mère se portaient bien.

Je ne sais comment vous faites; mais vos lettres sont bien éloignées d'être arides, non plus que celles de l'abbé. Ce sont des idylles, des églogues, des géorgiques, de charmantes descriptions des occupations de la vie champêtre. Je ne pourrais vous rendre en échange que des odes; car tout ce que j'aurais h

' Le comte de NoUlles, depuis due de Houchf , pire de madame la vicomtesse de Noailles. « N'est-il pas cruel de souffrir tant que cela pour faire nn petit Poix !...,> disait la pauvre femme pendant le trav^l.

VOUS peindre est du genre de la définition qu'en fait Despréaux '.

Je vis hier M. de Greutz pour la première fois depuis l'arrivée de ses princes. Il m'a dit qu'ils comptaient souper chez moi ; qu'ils viendraient me voir et m'en demander la permission. Je fis tous les actes du centenier, et puis je dis que je forais ce qu'ils voudraient. J'ai cru ne pouvoir pas dire autrement. Si ce souper a lieu, vous croyez bien que je vous en rendrai compte. Ils reviendront ce matin de Marly. Il me semble que tout le monde parle bien d'eux, qu'on loue leur maintien, leur politesse, leur simplicité, leur facilité. Ils cherchent à plaire, et je ne doute pas qu'ils n'y réussissent. Ils soupent ce soir chez madame d'Enville, el demain chez madame d'Usson. Je n'ai encore vu qu'un moment le comte de Scheffer; mais je le verrai bientôt. C'est mon ancien ami ; j'espère qu'il n'est point changé, et que nous serons mutuellement bien aises do nous retrouver.

Est-il possible que l'abbé ne vous fasse point voir tout ce qu'il m'écrit? Grondez-l'en beaucoup, et diteslui que je vous enverrai ses lettres ; et effectivement je vous en enverrai une par M. de Lauzun, à condition que vous me la renverrez. Gatti m'a dit que vous ne l'aviez pas vue. C'est là de ces modesties ridicules, misérables, pitoyables, et même détestables. Il a des moyens pour vous amuser, et il les néglige I Cela est très-mal. Pour moi, si je pouvais vous divertir, je ne

■ Un beau désordre,...

DE MADAME DU DEFFANO. Mi

cesserais de vous écrire; mais je suis bridée de toutes façons 1

Je vous ai, je crois, mandé qu'il y a ici une sœur de M. Walpole, qu'on appelle milady Churchill. Elle a avec elle sa fille, qui a vingt ans; on la trouve fort agréable, et qu'elle ressemble beaucoup à madame la dauphine. La mère est très-aimable, et elle vous plairait. Elle a bien du regret d'avoir pris si mal son temps pour venir ici. Son frère me parle de vous dans toutes ses lettres. Je l'ai détourné, suivant vos ordres, de vous écrire; j'ai quelque espérance qu'il fera un petit voyage ici. Il croit que j'ai besoin de consolation ; en vérité, il ne se trompe pas.

Je voudrais bien que ce fût un bonheur pour vous d'être aimée parfaitement ; j'aurais certainement la satisfaction de vous le procurer. Dites au grand-papa que parmi le nombre innombrable de tous les cœurs qui lui sont attachés, je le prie de distinguer le mien comme le plus tendre et le plus constant.

DE L'ABBÉ BABTEÉLEMÏ

Chaulploup, ce 18 Mvrior 1771.

Je me rappelle que vous voulez savoir ce que madame la duchesse de Grammont pense de moi. Il me serait difficile de vous satisfaire; elle me trniteavec toutes sortes de bontés, comme dans les premières années de

3M CORHBSPONDANCE

son séjour à Paris. J'avais alors l'honneur de la voir tous les jours, et je me rappelle avec reconnaissance l'intérêt qu'elle prenait à moi.

Quand la division se mit entre elles ', je fus écarté. Je ne la voyais plus que de loin en loin, et par hasard ; alors tout se bornait à quelques politesses assez froides. En venant ici, je craignais que cette froideur continuât ; mais elle me reçut à merveille, et ce traitement est toujours le même. Ce n'est pas seulement par rapport à moi qu'elle s'est conduite de cette manière. C'est par rapport à tout le monde. Infiniment honnête, polie, aimable; pas la moindre humeur; pleine de prévenances et d'attentions; ne disant que des choses agréables et inspirant la confiance et la liberté. Elle a pour sa belle-sœur les meilleurs procédés possibles, et la belle-sœur en est fort contente. Voilà tout ce que je puis vous dire sur ce sujet Je suis très-touché de la curiosité que vous m'avez témoignée à cet égard , elle ne vient que de l'intérêt que vous avea pour moi, et cet intérêt sera satisfait de ma réponse, car si vous mettiez à part les préventions favorables que vous m'accordez, vous verriez que je suis fort heureux d'être si bien traité. Au fond, je ne suis pas aimable; aussi n'étais- je pas fait pour vivre dans le monde ; des circonstances que je n'ai pas cherchées m'ont arraché de mon cabinet où j'avais vécu longtemps, connu d'un petit nombre d'amis ' infiniment heureux, parce que

' Les deux belles-sœurs.

I 11 était garde du cabinet des médailles, quand le duc de Choiseul le déàda k venir i Rome avec lui, lors de son ambassade.

j'avais la passion du travail, et que des succès assez llatteurs, dans mon genre, m'en promettaient de plus grands encore. Le hasard m'a fait connaître le grandpapa et la grand'maman. Le sentiment que je leur ai voué m'a dévoyé de ma carrière. Vous savez k quel point je suis pénétré de leurs bontés, mais vous ne savez pas qu'en leur sacrifiant mon temps, mon obscurité, mon repos et surtout la réputation que je pouvais avoir dans mon métier, je leur ai fait les plus grands sacrifices dont j'étais capable ; ils me reviennent quelquefois dans l'esprit, et alors je souffre cruellement. Mais comme, d'un autre côté, la cause en est belle, j'écarte comme je puis ces idées, et je me laisse entraîner par ma destinée. Je vous prie de brûler ma lettre. J'ai été conduit à vous ouvrir mon cœur par les marques d'amitié et de bonté dont toutes vos lettres sont remplies. Ne cherchez pas à me consoler. Assurément, je ne suis pas à plaindre. Je connais si bien le prix de ce que je possède, que je donnerais ma vie pour ne pas le perdre. Au nom de Dieu, ne laissez rien transpirer de tout ceci, ni dans vos lettres ni dans vos conversations avec la grand'maman. Elle s'affligerait si elle pouvait soupçonner que je regrette encore quelque chose. Ne vous en affligez pas vous-même pour moi, car ces regrets ne sont pas de longue durée, et je sens tous les jours qu'ils deviennent moins vifs. H n'en est pas de même des sentiments qui m'attachent à vous.

COBBESPONDAHCE

DE LA. DUCHESSE SE CHOISEIJL

A CbaDteloup, ce M renier 1771.

La lettre du baron est véritablement charmante et m'a sensiblement touchée. Je l'ai lue à M. de Choiseul, à qui elle a fait le même effet ; mais je ne puis y répondre, parce que je ne veux pas absolument écrire à un étranger, ni dans un pays étranger. C'est une précaution que notre situation m'inspire, et que l'extrême envie qu'on a de trouver des prétextes pour faire des tracasseries à M. de Choiseul me rend nécessaire. Vous avez vu les soins que je me suis donnés pour la première leltre que j'ai écrite au baron, la peur que j'ai eu qu'elle ne fût pas envoyée sûrement; il faut s'éviter autant qu'on peut toutes ces chicanes. Répondez-lui donc pour M. de Choiseul et pour moi tout ce que vous pourrez imaginer de plus sensible et de plus tendre. L'abbé lui écrira aussi.

Mevoicitouteàvous. Vous voulez charger le prince ' de demander votre permission en même temps que la sienne ; il me mande aussi que vous lui avez dit que j'avais une requête à lui présenter pour vous. Je n'ai point répondu à cet article de sa lettre, et voici le pourquoi; Primo, le prince ne viendra pas, parce qu'il ne peut s'adresser qu'à M. de Saint-Florentin pour le demander ; que tout l'honorifique du ministère du petit

De Beauffremoat.

saint consiste à faire valoir les exils et les lettres de cachet, et qu'on n"a rien de lui qu'à coupa de bâton. Or, comme notre pauvre prince ne lui en donnera pas, il n'aura pas sa permission. Secondo, ce sera une assez grande affaire pour lui d'avoir la sienne à obtenir, qu'il n'obtiendra pas sans avoir à demander la vôtre; et entre lui et M. de Saint-Florentin, ils gâteraient votre affaire.

Le parti à prendre donc est de se passer de cette permission dont vous n'avez nul besoin, et de payer d'effronterie; mais j'y mettrais les formes, et voici comme je m'y prendrais. Au retour de la belle saison, et quand j'aurais déterminé le temps de mon départ, je ferais mes paquets sans en rien dire à personne, puis je laisserais en m'en allant une belle lettre pour M. de Saint-Florentin, dont le contenu serait à peu près ce qui suit :

* Monsieur, mon âge, mon état et mon genre de vie ne peuvent rendre suspecte aucune de mes démarches; ils garantissent ma liberté et m'assurent de l'indifférence ou de l'ignorance du gouvernement sur toutes mes actions. La modicité de ma fortune m'oblige â passer une partie de l'année à la campagne. J'ai choisi Amboise et le château de Chanteloup, où sont tous mes amis, pour mon habitation. Tout autre choix m'eût été libre, et je n'en aurais dû compte à personne. Celui-ci me l'eût été aussi dans toute autre circoiistance; mais les égards que cette circonstance m'impose m'obligent à vous faire part de mon voyage. J'ai l'honneur d'être, etc. »

Tel est, ma chère petite-fille, l'avis du grand-papa, de toute la société, et même du grand abbé, qui approuve ma lettre. Je lui laisse auprès de vous le département des folies. J'ai pris celui de la raison, c'est-àdire de l'ennui. C'est pourquoi je ferai bien de finir ; d'ailleurs, si vous pouviez voir comme cette lettre est griffonnée et raturée, vous jugeriez combien je suis pressée. Adieu donc, ma chère enfant, je vous aime et vous embrasse du plus tendre de mon cœur.

DE LA DUCHESSE BE CEOISBUL

A Chanteloup, ce sa février 1771,

Ma chère petite-fille, je vous renvoie votre lettre du baron ; j'en suis fort touchée, je vous prie de le lui dire ; mais vous savez ce que je vous ai déjà mandé là-dessus. Je ne puis lui écrire. Je vous en envoie une que m'a écrite Voltaire, qui est une réponse à une réponse; je vous l'envoie d'abord parce que vous aimez toutes les lettres de Voltaire, ensuite pour que si, dans vos moments perdus, la fantaisie vous prend de lui écrire, vous répondiez pour moi à celle-ci, des honnêtetés, du bavardage, des coquetteries. Que si sa santé lui eût en effet permis de venir, s'il eiit pu obtenir un firman pour son voyage, j'aurais regardé comme un bonheur la circonstance qui m'aurait procuré le plaisir

DE MADAME DU DBPFAND. 37t

de le voir; puis, ^ voulez, des plaisanteries sur le firman, dont il doute que je sache la signification ; comme qui dirait, par exemple, qu'on nous a trop familiarisés avec les mœurs turques, pour que nous ignorions encore leurs usages; enfin ce qu'il vous plaira. Vous trouverez et direz beaucoup mieux que moi. Je ne prétends pas vous faire votre lettre à Voltaire comme celle à M. de la Vrilljère. L'abbé l:t trouve très-bien cette lettre. Le grand-papa dit qu'il faut que vous la suiviez de point en point, et que vous la fassiez remettre par M. de Beauvau, deux jours après votre départ. Ce n'est que par ces conseils que je répondrai auxméfiancesquevousaveBsurlegrand-papaetsurmoi. L'arrivée ici de M. et de madame de Tingri', la facilité qu'ils ont eue à obtenir leur permission ; celle qu^a obtenue madame de Châteaurenaud par leur moyen, vous prouvent que les difficultés à cet égard viennent seules de ce petit saint, de cette petite vrille, de ce petit président Mognon, de ce gros vilain crapaud. On n'aura rien de lui qu'en se passant de lui, comme je vous conseille de le faire'; aussi attendezvous à ne voir jamais le prince ici, ou à ne l'y voir que

* Le priDce de Tingri, de la maison de Montmorency, capitaine d'une des quatre compagnies des gardes du corps. Il avait épousé en troisièmes noces mademoiselle du Laurent.

' Il s'était appelé successivement Phelippeaux (nom de sa famille), Saint-Florentin, et enSn la Vrillière, ce qui lui valut l'épltaphe suivante :

des derniers. J'en serai fâchée pour moi qui l'aime, et cela ne sera décent ni pour lui, ni pour sa petite vrille. Mais il y a longtemps que j'ai fait mon deuil de la décence de la petite vrille et de toutes les décences de la cour. Laissez faire le prince, et ne lui dites rien de tout ceci qui ne servirait qu'à le tourmenter en pure perte.

J'imagine que M. de Beauvau aura demandé sa permission aujourd'hui, et qu'il l'aura obtenue pour madame de Beauvau et pour lui. Nous les attendons incessamment. Je serai très-aise de les voir, et surtout le prince, qui a moins d'éloignement pour moi que la princesse, et qui ne me méprisera ni ne me protégera. Ce que je hais le plus dans le monde est d'être protégée, et je crois que toutes mes tracasseries ne me sont venues que de n'avoir pas voulu l'être ; et comme je me pique de beaucoup de justice, je ne crois pas qu'on puisse me reprocher, dans tout le ministère de mon mari, d'avoir eu le ton, l'air ou le projet de protéger personne. Il y a une grande différence entre rendre des services, ou accorder sa protection. Quoi qu'il en soit, je sais un gré infini à madame de Beauvau de la véritable amitié qu*elle porte à M. de Choiseul dans cette circonstance. La reconnaissance que j'en ai m'a fort rapprochée d'elle, et il ne tiendra qu'à madame de Beauvau que je la trouve aussi aimable qu'elle l'est, si elle veut prendre le ton qu'a pris madame de Grammont, dont je ne puis dire assez de bien, et dont je suis on ne saurait plus contente et plus édifiée. Tout ceci entre nous, comme vous sentez bien.

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DE HADAHB Dt) DEFPAND. 373

Je ne sais pas pourquoi vous vous êtes tant refusée aux empressements des princes de Suède î Pourquoi ne pas souper avec eux, puisqu'ils avaient envie de souper avec vous, et pourquoi ne leur pas donner à souper, puisqu'ils avaient envie que vous leur en donnassiez? Je ne vois pour le dernier qu'uue raison d'économie qui pût vous faire approuver par mon avarice ; mais pour l'autre, c'est être aussi trop modeste. Je suis bien aise de tout le bien qu'on dit d'eux à cause de celui qu'ils disent de M. de Choiseul. Mais . je serais bien fâchée qu'ils vinssent ici, comme on dit que c'est leur projet, parce que je, serais fort embarrassée d'eux. Le prince royal m'a envoyé des gauts de Suède par M. de Stainville. J'ai écrit à M. de Creutz pour l'en remercier, et j'ai été bien aise de trouver l'occasion de faire des amitiés au pauvre Creutz, qui nous en a beaucoup marqué.

Ce 28.

Le rhume de M. de Choiseul n'est rien. La lettre que vous m'avez fait passer est du général Irwin; c'est celle d'un bon homme. Je vous l'enverrai.

Il paraît, par votre lettre à l'abbé, que M. de Creutz m'a écrit, et je n'ai point reçu sa lettre. La mienne était dans son genre, n'est-il pas vrai? de la philosophie, des grands mots qui ne signifient rien. Oh ! je me flatte d'avoir bien réussi. Je suis charmée de la résolution que vous avez prise de suivre mon conseil. J'écris à la petite sainte de vous y encourager. Mais pour que le projet réussisse, il faut n'en rien dire.

ni CORRESPONDANCE

Le grand-papa m'a encore répété aujourd'hui qu'il voulait vous écrire ; mais je ne sais pas s'il le pourra. Tout ce que je sais, c'est qu'il vous aime réellement de tout son cœur; mais je sens que je vous aime encore mieux que personne.

SE U DUCHESSE DE CHOISEUI

Vous avei très-spirituellement écrit à l'abbé, ma chère petite-fille, par l'occasion particulière, et à moi, par ta poste. Mais cela ne fait rien; vos lettres sont très-bien. Votre prudence vous sert en toute occasion. Je défie qu'on trouve rien à redire à tout ce que vous me mandez; mais.^naigré cela, j'aime mieux que vous profitez des occasions particulières, quand il y en a.

Je suis bien de votre avis pour le régime; il ne tiendra pas à moi qu'on ne s'y tienne. L'empressement des Tingri a été une chose bien extraordinaire. 11 n'en est pas moins flatteur pour nous, et nous leur devons beaucoup de reconnaissance. Mais je suis persuadée qu'il a fait tort à d'autres. J'attends avec impatience des nouvelles de ('effet qu'aura produit la lettre de M. de Beauvau. Je vous avoue que j'ai peur. Je désire de les voir, pour eux; puis, parce que ce refus aurait l'air d'une petite vengeance de la maré-

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chale', dont il serait dur de souffrir, et parce que ce serait une marque de rigueur contre M. de Choiseul, dont je suis sûre qu'il serait fort piqué.

Madame de Châteaurenaud n'est point ici, comme vous le croyez; mais elle a sa permission, et on dit qu'elle viendra après lesPâques. Leduc deNoailles a demandé pour lui, sa fille et son fils, en même temps que M. de Beauvau. C'était trop à la fois, et je suis persuadée qu'ils se sont nui réciproquement; mais il n'en faut rien dire; car notre charge, à présent, est d'être obligés à tout le monde. De notre côté, nous sommes fort discrets. M. de Guéméné est venu avec ' mon neveu jusqu'à Amboise ; mais il a passé tout debout sans nous voir, et nous n'avons pas même voulu le recevoir au Chatellier, qui est une petite maison ■ à une demi-lieue d'ici, dont nous avons donné la jouissance à mon neveu. Ce petit fait est bon à répandre.

J'ai reçu les éventails qui, en etTet, ne sont pas trop beaux ; mais c'est ma faute de n'avoir pas voulu y mettre plus d'argent.

Le rhume du grand-papa est à sa fin, malgré ses imprudences. Il l'a mérité et n'a rien négligé pour l'entretenir. Malgré tous ses défauts, il faut bien l'aimer, ce grand-papa ; car il est plus aimable que jamais. Il a de plus, vis-à-vis de moi, le mérite de vous aimer à la folie. Pour moi, ma chère enfant, je ne vous dirai plus rien de mes sentiments, ils sont pres-

< De Mirepoix.

376 CORRKSVONDANCE

que aussi vieux que moi et doivent vous être bien

Le prince n'a point encore sa réponse. La nouvelle de la morl du roi de Suède m'oblige à écrire un compliment à M. de Creutz. Je vous prie de lui remettre ma lettre, et de lui recommander de ne jamais dire qu'il en ait reçu de moi. A propos, je n'ai point encore celle que vous avez mandé à l'abbé qu'il m'avait écrite. Informez-vous s'il me l'a en effet envoyée et si c'est par la poste. Ce petit fait est curieux à éclaircir.

l LA DDCEESSE DE CHOISEDL

M. et madame de Beauvau vous diront que ce n'a pas été sans peine qu'ils ont obtenu leur permission. Que de choses ils auront à vous dire, et quel plaisir vous aurez à entendre la princesse !... Voilà votre cour suffisamment garnie de pairs ; le temps viendra que les sibylles vous arriveront. L'on m'a dit que madame de Ghâteaurenaud ne partait qu'après Pâques. Je voudrais être aussi heureuse qu'elle, et avoir ma permission d'avance. Pour l'incomparable, il n'éprouve que des refus; il s'en afïligc paisiblement; son genre.

DE HADAHE DU DEFFAND. STT

comme vous savez, n'est pas l'emportement ; mais tout paisiblement, tout tranquillement il se séparera de sa Dulcinée et ira vous trouver .avec une satisfaction sincère, et qu'il n'exagérera point. II n'a plus les mêmes assiduités pour moi. Ce n'est plus une société journalière ; mais nous soupons souvent ensemble, chez moi, chez sa dame, chez les Caraman, et quelquefois chez madame d'Enville. Nous irons vendredi chez celle-ci. Il y a longtemps que je ne l'ai vue. Je ne saurais me résoudre à faire aucune visite. Je ne me trouve bien que dans mon tonneau. Je voudrais que lui et moi fussions déjà transportés à Chanteloup.

Voltaire voudrait donc y être aussi? Vraiment, je le crois bien l Sa lettre est jolie, et vous m'avez fait plaisir de me l'envoyer. 11 n'y a pas longtemps que je lui ai écrit J'attendrai sa réponse pour lui récrire.

J'envoie à l'abbé les lettres sur les animaux. S'il y a longtemps que vous n'avez lu Gil Bios, au nom de Dieu, relisez-le; c'est ce que je fais actuellement. Il est écrit à merveille; il me fait des plaisirs indicibles.

J'aurais bien une grâce à vous demander, mais je n'oserais ; je crains qu'elle ne soit indiscrète. Adieu, il faut que je fenne mes paquets pour les envoyer chez les Beauvau, qui prétendent partir à dix heures. Je soupe ce soir chez la petite sainte ; charmante occasion de parler de vous, dont je profiterai bien.

CQRRESPÛNDANCe

'A LA DUCHESSE DE OHOISEDL

e 7 mars IT71.

Vous avez dû être bien surprise de l'arrivée des Beauvau. Je compte que l'abbé m'en fera le récit. Vous avez tort d'avoir des soupçons contre la maréchale; je suis convaincue qu'elle ne veut point de mal au grandpapa, qu'elle vous veut beaucoup de bien, et qu'elle aime trop son frère pour vouloir lui causer du chagrin. Si elle pouvait nuire à la femme sans blesser le mari, elle ne s'en ferait, je crois, pas de scrupule, parce que la haine est très-réciproqqe; mais vous savez que son caractère n'est pas la violence ; son défaut, c'est la légèreté, et je ne la crois pas capable d'une grande suite dans sa hfiine, non plus que dans son amitié. J'entretiens lout doucement ma Uaiaoa avec elle, sai^s vivacité, sans recherche; je la voie^ une fois tous les huit ou quinze jours ; je ne cherche point à lui arracher ses secrets; j'écoute ce qui lui échappe pour en faire usage selon l'occasion; je ne la crois pas fort instruite, ni qu'elle ait un crédit bien prépondérant. Elle m'a dit qu'elle «vait fait avoir une pension de quatre mille francs à sa sœur Monrevel, mais sanç pouvoir expliquer comment et sur quoi ; ainsi je doute qu'elle soit fort solide. Je ne sais pas si ce qui la regarde l'est beaucoup davantage. Que tout ce que je vous dis sur elle soit, je vous supplie, entre nous. Je crains les tracasseries comme le feu.

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DS MADAME DU DEFFAND. 37fl

Cette lettre ne partira que dimanche, elle sera à plusieurs reprises, et dans ce moment je la quitte pour me lever.

Ce teodredi 8.

Je donnai hier votre lettre pour le général à l*ambassadeur, et je donnai à M. de Creulz la sienne. La réponse qu'il vous avait faite, et dont je vous envoie copie, le baron de Breteuil s'était chargé de vous la faire tenir. Que peut-elle être devenue? c'est ce que M- de Creutz ne comprend pas.

Le roi de Suède me fit prier hier à souper. J'étais engagée ailleurs, mais je n'hésitai pas à l'accepter. Devinez quelles étaient les dames que j'y trouvai, et que M. de Creutz m'avait nommées auparavant? Mesdames d'Aiguillon !,,. Le souper fut très-gai ; rien de si aimable que le roi de Suède. Je suis désolée que vous ne le connaissiez pas, je suis sûre que vous en seriez charmée. Madame de Beauvau vous en aura sans doute beaucoup parlé et fait l'éloge. 11 me traita à merveille. Je rapportai à mon attachement pour vous et le grand-papa le bon accueil, les politesses, les attentions qu'il eut pour moi.

Madame d'Aiguillon la mère fut charmante; elle ne tire point tout à elle, et, quoique trè&-par]antS, elle laisse aux autres leur part dans la conversation; elle me mit en valeur autant qu'elle put, et je fus aussi à mon aise que je le suis avec vous. Il n'y avait de compagnie que le petit prince, MM. d'Eisestein, de SchefTer et de Creutz. Ce dernier ne se mit point k

SBO CORRESPONDANCE

table. Avant souper nous lûmes le discours que d' Alembert avait fait la veille à l'Académie des sciences, où le roi avait été. Je vis qu'il en portait un très-bon jugement, et qu'il n'est point entêté de la philosophie moderne. Ce discours en est l'éloge. Les persécutions qu'éprouvent les philosophes dans leur propre pays, tandis qu'ils sont recherchés et considérés chez les étrangers; l'exemple de Socrate ne fut pas oublié; beaucoup de lieux communs; mais bien écrit. Ensuite vinrent les louanges et les panégyriques de tous les souverains qui nous sont venus visiter. Le prince héréditaire, le roi de Danemarck et puis le roi présent; on dit un mot du feu roi son père, de la reine sa mère, de ses deux frères. L'éloge du roi est assez bien, mais celui du roi de Danemarck parut ridicule et diminua beaucoup de la valeur des autres éloges.

Après le souper, M. de Creutz lut une lettre de M. d'àngevillers, où le roi de Suède est loué avec une emphase, une exagération épouvantables, et qui ne plut nullement au roi. On parla du chevalier de Boufflers ; on chanta son ambassade ; et puis madame d'Aiguillon fit chanter la chanson des philosophes. Le roi et toute la compagnie demandèrent l'auteur. On dit des vers de Voltaire, que je ne connaissais pas. Je tâcherai de les avoir et de vous les envoyer. On se retira à minuit. Les dames partirent les premières. Le roi alors s'approcha de moi, et me dit: < Je vous prie, quand vous écrirez à Chanteloup, de dire à M. de Choiseul combien je lui suis attaché, et le regret infini que j'ai de ne le point voir ; dites-en autant à madame

DE MADAME DU DEFFAND. S8t

de Choiseul; j'aurais été charmé de la connaître. • Madame de Luxembourg, mesdames de Lauzun et la comtesse de Boufflers souperont ce soir chez lui. Demain il soupera à Ruel ; la compagnie sera mesdames d'Aguillon et MM. de Richelieu et deMaurepas {cette accolade est extraordinaire) et, après-demain, il aura chez lui mesdames de Brionne et d'Egmont. On dit qu'il partira lundi ; mais je n'en crois rien; plusieurs raisons peuvent l'arrêter; il attend un frère de M. de Scheffer, qui lui apporte je ne sais pas quoi de nécessaire ; et puis, j'ai dans l'idée qu'il attend encore autre chose : la nomination d'un ministre des affaires étrangères. Il croyait ces jours passés qu'il serait nommé aujourd'hui, et, sur la parole de M. de Creutz, j'avais parié un louis qu'il le serait dimanche matin. Je ne doute pas que mon pari ne soit perdu. Non-seulement dimanche il ne sera pas nommé, mais peut-être d'un, deux, trois ou quatre mois. On ne doute nullement que ce ne soit M. d'Aiguillon. De deviner pourquoi ces délais, cela est difficile.

Je ne vous parlerai point aujourd'hui de M. de Maillebois*. Avant-hier il avait gagné son procès, hier il l'avait perdu. Il faut voir ce qu'il en sera aujourd'hui. J'attends d'être mieux instruite.

' Tves-Deiiis Desmarels, comte de Maillebois, fils du maréchal, servit avec distinction sous le marccliat de Richelieu, au siège de Mahon, se brouilla avec le maréchal d'Estrées, son chef, après la bataille d'Hasteobeck, et publia contre lui un mémoire supprimé et sévèrement condamné par le tribunal des maréchaux de France, qui ne permirent jamais que H. de Maillebois reprît du service; Il mourut émigré en 1791

Je VOUS dirai que je n'aiine point cette lettre anonyme à la noblesse ', qui l'invite à écrire à M. le duc d'Orléans, en envoyant le modèle de la lettre. Tout cela est de la bouillie pour les ch^ts, ne sert qulà irriler, à augmenter l'indisposition, à retarder le retour. Je crains que les amis ne soient plus nuisibles que les ennemis; il y a longtemps que je le pense. Pour M. le duc d'Orléans, je suis persuadée qu'il est au désespoir d'être le premier prince du sang. C'est le médecin malgré lui.

Je vous quitte encore pour me lever. Je continuerai demain.

Ah ! j'ai oublié que dans le discours de d' Alembert, il y a l'éloge du rot et du roi de Prusse, et qu'il est beaucoup question de Descartes et du tombeau que le roi de Suède lui a construit, élevé ou réparé ; je ne sais

Je ne compte pas vous apprendre que c'est fait do M. de Maillebois. M. de Muy est & sa place, en attendant celle de M. de Monteynard. Je ne sais pas qui aura celle de M. Terray. On peut dire dans tous les sens et toutes les acceptions possibles que le grandpapa a bien laissé du vide; il fallait qu'il y en eût terriblement dans les têtes à son départ; on s'en aperçoit bien. Je n'aime pas qu'il s'enrhume si fréquemment.

' Poar l'engager à demander le rappel du Parlement.

J'ai appris hier avec transport que vous avez M. de Castellane. C'est madame d'Eiiville, chez qui je soupal hier, qui me l'a appris. Voilà ce que je désirais : lui et l'abhé ; voilà qui est bel et bon. Dites: il ne manque plus que la petite-fille. Vous ne l'attendrez pas longtemps, s'il plaît à Dieu.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

A ChanUloup, ce 10 m

Je n'ai plus qu'un quart d'heure avant le souper ; je le destine à vous écrire. J'aurais pu m'y prendre plus tôt, mais j'ai marché toute la matinée sur l'eau et toute l'après-midi sur la terre, l'une dans un bateau, l'autre dans la boue, et tout cela pour faire de l'exercice, pour dissiper mes langueurs d'estomac, tiraillements de nerfs et autres infirmités, que n'éprouvent pas les sauvages, c'est-à-dire les peuples qui ne sont pas aussi bien policés qqe nous.

Quoi qu'il en soit, me voilà à ma table, bien fatigué de ma course, et cherchant à me délasser par cette lettre. Je vous place devant moi, et je vous dis : « Becevez mon compliment sur la mort de Adolphe-Frédéric de Holstein-Ripen. Quelque légitime que soit votre douleur, je vous conseille de vous consoler; le trône de Suède ne restera pas vacant,, et il a laissé

38i CORRESPONDANCE

un fils qui a du mérite. Vous voilà en relations avec un roi, cependant vous n'en serez pas plus glorieuse, et je n'aurai pas plus de respect pour vous. Je vous remercie d'avoir parlé de mon neveu à M. de Scheffer. Je ne sais ce que cet enfant deviendra ' ; je m'en inquiète souvent; mais je ne veux pas en parler. M. de Scheffer approuve donc tout ce qui se fait parmi nous? Jen'en suis pas surpris. Il a éprouvé les abus de l'autorité qui balance celle du roi en Suède ; il juge d'après son intérêt particulier; peut-être même contre ses lumières. Dans le nord, ainsi que dans te midi, c'est le cœur et non la raison qui décide.

Vous jugez aisément que l'arrivée de M. et de madame de Beauvau a produit ici la joie la plus vive. Ils traitent fort bien la grand'maman. Ne vous tourmentez point par la crainte de dissonances et des ant^iens préjugés; tout est suspendu, parce que tout se réunit quand on a des ennemis communs. Il n'y a ni parti ni division. Les amis de M. de Choiseul deviennent ceux de la grand'maman, do moins en apparence, et cela suffit pour la tranquillité intérieure. Madame de Gramraont se conduit d'une manière supérieure et céleste : elle a pour la grand'maman les attentions les plus aimables et l'honnêteté la mieux soutenue. La grand'maman en est attendrie et a raison de l'être Quand vous verrez madame de Grammont vous l'aimerez, je

> Vingt-cinq ans plus tard, il devint l'un des cinq membres du Directoire, à la satisfaction de tous les honnêtes gens. H. le marquis de Barlhélemy, ancien pair de France, est son neveu.

nt: MADAME DU DliFFAND. 285

VOUS en réponds. Elle sera certainement empressctî à V0U5 plaire, et il vous serait difficile de lui résister. Personne ne met plus facilement à son aise, n'est plus indulgent et n'applaudit avec plus de plaisir à ce qui mérite de l'être; personne n'écoute et ne répond mieux, ne dit des choses plus agréables à chacun, et ne les dit d'une manière plus simple et plus naturelle. Je vous prédis que vous en serez très-contente. Je ne trouve pas les mêmes attraits dans son amie ; je sais qu'elle est très-honnête ; je vois qu'elle est Irès-polie et qu'elle a beaucoup d'esprit; mais je lui trouve un ton de décision qui m'effarouche. Cela vient peut-être de ce que je ne puis souffrir la tyrannie. Vous voudrez savoir ce que fait la grand'maman au milieu de tant de belles choses? Elle est très-simplement, elle s'occupe de son ménage, elle répond à toutes les politesses qu'elle reçoit, n'élève guère de questions, dit son avis sans opiniâtreté et ne se fâche sérieusement que contrele tri ctrac ou le vingt-un. Le rhume du grand -papa ne fait aucun tort à sa gaieté, et quand il ne tousse pas il rit.

M. de Bézenval part après-demain. J'en suis véritablement fâché. Il a été très-aimable et il met beaucoup dans la société. M. et madame de Beauvau partiront à la fin de la semaine. M. et madame de Tingri d'au- ■ jourd'hui en huit. Je crois que M. de BouEIlers restera un peu plus de temps.

Je ne commettrai jamais d'indiscrétion par rapport à vos lettres. Je les lis tout seul; je les donne à la grand'maman qui me communique liis siennes. S'il s'y

186 COBRESPONDANCE

trouve quelque trait ou quelque nouvelle, on le dit tout haut ; le reste est entre nous et pour nous.

SE LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Bibot arrive à l'instant, ma chère [letite-fille, qui me remet votre grande lettre. Ah! pour celle-là, elle m'a fait un plaisir infini, et justement, parce qu'elle est grande. Oh ! quelle abomination que celle de Voltaire '. Le- grand-papa en est indigné ; il veut vous en écrire. Pour moi, je ne veux plus écrire à Voltaire;

' A M. Marin : 27 janvier : « Si j'avais accéa auprès de U. le ehaiicelier, comme vous, je vomirais, mon cher correspondant. savoir s'il est bien vrai que les pauvres gens de province ne seroni plus obligés d'aller plaider à cent cinquante lieues de chez eux ; si on prépare un nouveau Code, dont nous avons tant besoin. Il fatrdra en même temps qu'on prépare une couronne civique pour H. le chancelier.. . Croyez-vous que nous aurons un ministre des affaires étrangères? Nomme-t-on toujours H. le duc d'Aiguillon? On peut Etre très entaché dans le Parlement et très-bien servir le roi, mais le grand point est qu'on se féjoaisse à Paris. Je dis toujours : 0 Welches 1 ayez du plaisir et tout ira bien. Uais pour avoir du plaisir, il faut de l'argent, et on dit que M. l'abbé Terray n'en donne guères... »

Le duc de Choiseul, renversé par le chancelier, et qui, comme tous les ministres renvoyés, voulait qu'on crût tout perdu depuis qu'il n'était plus au pouvoir, fut naturellement très-blessé de cette lettre.

car je suis sûre que cette lettre est de lui, comme si je l'avais vue sortir de sa plume. Quoique je me sois permis de la montrer, je n'ai point fait de même pour la vôtre. J'ai seiilement lu au grand-papa l'article des princes deSuède. Soyez sûre que ce qui n'est que pour moi n'est que pour moi. J'ai, au contraire, Eait votre cour aux puissances et dominations.* Je suis enchantée de votre souper, il a dû être charmant. Je trouve seulement que le roi de Suède ménage bien les d'Aiguillon. Je suis persuadée que c'est que le d'Aiguillon aura les affaires étrangères, quoiqu'on nomme aujourd'hui le comte de BrogUo, ou qu'au moins le roi de Suède le croit.

Que dites-vous de l'étrange aventure de Maillebois? Je ris de voir que tous ceux qui ont contribué à ta disgrâce de M. deChoiseul, ou qui s'en sont réjouis, y ont perdu, sans excepter le Terray, qui est sur te bord du précipice, et le chancelier, qui ne passe pas des nuits plus tranquilles.

Et le rêve de madame du Barry? Pourriez-vous me dire ce que signifie cette nouvelle machine?

Si vous avez encore occasion de voir le roi dé Suède, je crois qu'il sera à propos que Vous lui exprimiez beaucoup de respect et de reconnaissance de notre part sur ce qu'il vous a chargé de nous mander de la sienne.

D5,l,r...l-,.GOOglC

CODRESPONDANCE

DU nue DE CHÛISEITL

A CliuiUloup, ce 11 mars 1771.

Ma ehère petite-fille, l'abbé et votre grand'maman vous éorivent si exactement, que je vous ai épargné les rabâchages de votre vieux grand-père; il faut cependant que je vous marque le désir passionné que j'ai que vous réalisiez le projet de venir visiter vos vieux parents. Tout franchement, je meurs d'envie de vous voir arriver, et je serai, je vous assure, trèsheureux si vous avez l'amitié et le courage de venir ici. J'espère que vous y serez bien. Le sentiment le plus tendre vous y soignera. Je ne crois pas que vous ayez besoin de permission, nous sommes de la même famille.

Faites-moi le plaisir d'écrire à Voltaire que vous m'avez envoyé la lettre à son ami et le mémoire d'articles qui courent Paris, et qui, ainsi que la lettre, sont de lui, et que, en réponse à cet envoi, je vous avais prié de lui mander que j'avais reçu les deux pièces. Cette lettre très-simple, de votre part, lui fera faire quelques réflexions.

Adieu , ma chère petite-fille ; écrivez-nous donc positivement que vous viendrez ici. -

B L'ABBÉ BÂHTHËLEMÏ

Vous vous plaignez de mon silence, mais je suis bien plus en droit de me plaindre de la lettre par laquelle vous me le reprochez. Savez-vous ce que vous avez fait î vous ne l'avez pas datée ! Dites-moi donc, je vous prie, comment s'y prendra-t-on dans deux mille ans pour la mettre à sa place? On y verra que la petite-fille nous accuse d'indifTérence, de lui causer les plus grands chagrins, de la réduire au désespoir, et, comme on trouvera dans toutes nos réponses la même tendresse et les mêmes sentiments, on ne pourra concilier ces contradictions. Alors quelque savant prouvera, par le défaut de date, que ta lettre est supposée, et on fera des livres pour et contre.

En attendant, je vais répondre très-exactement à toutes vos questions. Vous demandez quand M. de .Castellane est arrivé? Il y a quinze jours. Comment? En chaise de poste, et par la grande route d'Orléans. Si le grand-papa a envoyé cinquante louis à madame la maréchale de Luxembourg la veille de son départ? Non. Si M. de Beauvau nous a lu son discours? Oui. Si nous en sommes contents? Oui, sans doute. La lecture s'en fit en particulier. On voulut bien m'y admettre. Quelqu'un avait prévenu le grand-papa qu'on trouverait peut-être mauvais que l'auteur ne

SM CORRBSPOFfDANGE

parlât que des événements glorieux de son ministère, sans faire la moindre mention de ce qui s'était fait auparavant. Je trouvai que cette observation était fondée. Je ne le déclarai que lorsqu'on m'eut forcé de m'expliquer. Je proposai d'ajouter quelques traits antérieurs à ce qui s'est passé dans les dernières douze années : comme la figure de la terre déterminée par les opérations de nos astronomes; l'acquiBition de la Lorraine; d'autres faits qui ont illustré le règne du roi, et qui auraient amené naturellement les derniers événements de ce règne» M. de B. répondit que ces faits avaient été si souvent célébrés, qu'il aurait fallu répéter platement ce qui en avait été dit, et qu'il est naturel, dans de pareils discours, de ne parler que des faits les plus récents ; d'autant plus qu'il en attribue toute la gloire au prince. Il a peut-ôtre raison; mais dans un temps où les intentions les plus pures sont empoisonnées, il aurait peut-être fallu prendre quelques précautions. Je vous prie de ne leur en pas parler, nié personne. Le discours m'a paru très-bien écrit. La transition h l'éloge de madame la dauphine n'en est pas une ; mais il y a deux ou trois traits sur le roi qui sont charmants. Le portrait du président m'a frappé par sa vérité. Il est si bien fait que je n'aurais pu distinguer du resté une phrase qui peint à merveille, et qui vient de vous. Il y a dans tout le discours de la noblesse et du courage. Je crois qu'il réussira.

Mais que dites-vous de celui de M. de Sentis, de cette prodigieuse quantité de mots, de cet enfantement d'Homèreî Je n'ose pas vous parler de celui l'abbé de

DE MADAME DU DEFFAND. iM

Voisenon, parce que j'aime l'auteur, mais j'en aurais bien ri s'il avait été d'un autre.

Le grand-papa traite son rhume cavalièrement. Il sort quand il fait beau, et tout le régime qu'il observe est de ne pas jouer de la flûte. Auparavant il venait tout doucement trouver sa femme à sa toilette, sur les quatre heures. Elle se mettait au clavecin, et jouait à livre ouvert tout ce qui se présentait, sans succès, et sans gloire, mais avec beaucoup d'intrépidité et de plaisir. J'avais découvert ces petits rendez-vous; je m'y trouvais toujours, et je faisais l'assemblée. La grand'maman est sur sa chaise longue. Ne lui en écrivez pas, elle me gronderait de vous l'avoir marqué. ■Du reste, elle se porte bien ; toujours même union dans l'intérieur, mêmes attentions de part et d'autre. La princesse ' m'a fait l'honneur de m'en parler, elle m'a paru satisfaite de ce qu'elle voyait. Mais je persiste toujours à trouver plus d'agréments dans stm amie', en lui rendant néanmoins à elle-même toute la justice qu'elle mérite. Elle partira dimanche. M. et madame de Tingri lundi. J'ai été bien content de ces derniers ; il me semble que tout le monde l'est aussi. Madame de Lauzun est arrivée aussi fraîche que si elle sortait de son lit. Voilà bien des détails.

A propos, que pensez-vous de Voltaire?

1 De Beauvàu.

> l.a duchesse de Grammont.

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A LA DUCHESSE DE CH0ISE11L

Paris, ce samedi Ifl mais 1771.

Je souhaite que ce soit la iieutenance générale de H. de SlaiDville qui fasse dilTérer soo départ. La maréchale m'a dit qu'il avait parlé au roi et qu'il lui avait répondu : « Nous verrons I » Ce n'est pas être tout à fait éconduit. Enfin, qu'il parte ou non, je vais toujours vous écrire.

M. de Creutz me quitte dans le moment ; je lui ai dit tout ce que vous m'aviez mandé pour lui et pouc son roi. On ne peut êlre plus reconnaissant et plus attaché qu'il l'est à vous et au grand-papa, et il m'a bien dit que son roi avait un regret infmi de quitter la France sans voir le grand-papa, et que, sans l'événement qui le force à retourner dans son pays, il aurait demandé l'agrément de vous aller rendre visite.

Madame de Luxembourg s'est prise de la plus grande passion pour ce roi. Je mande au grsnd-papa qu'il lui avait demandé son portrait telle qu'elle est aujourd'hui ; ce n'est pas vrai ; il se contente d'avoir la copie de celui telle qu'elle a été. Il veut avoir aussi les portraitfi de mesdames d'Egmont et de la Marck. On dit qu'il n'y aura point de ministre des affaires étrangères, que les prétendants sont plus loin que jamais. Tout ce qu'on dit, en vérité, est ineffable; par où tout cela finira est inimaginable. On peut faire aujour

d'hui rapplication des chansons qu'on fit en Perse au rappel d'un grand vizir qui avait été exilé :

Lui à l'écart, tous les hommes étaient égaux.

Ce n'est point là un vers, mais Chardin le donne pour tel.

Je ne me porte pas bien aujourd'hui; je n'ai point dormi, je n'ai pas la plus petite pensée, et si je ne vous aimais pas autant, je ne saurais pas si je suis en

A LA DUCHESSE TE CH0I3EUL

Je reçus hier au soir votre lettre par M. de Beauvau; j* étais sortie quand il l'apporta. Ainsi je n'ai pu encore causer avec lui. J'espère que j'aurai ce plaisir cette après-dlnée.

Ce pauvre petit prince de Suède est toujours trèsmalade; il fut saigné deux fois avant-hier au soir, et hier-matin pour la troisième fois. J'ai cru devoir aller chez le roi, le Creutz m' ayant dit que j'étais sur la liste de ceux qu'on devait laisser entrer. J'y fus hier à huit heures; je n'y trouvai que M. de la RochefoucauU, et je n'y restai pas un demi-quart d'heure. Après quelques détails de la maladie du prince, le roi me de-

■U CORKEBPONDANGB

manda si j'avais eu des nouvelles de Chanteloup. Je lui dis que oui, que M. de Creutz devait lui en avoir rendu compte, et que je lui avais dit tout ce que vous me mandiez de votre attachetnent, de vos regrets, etc. Il voulut savoir si depuis j'avais reçu de vos nouvelles. Je dis que oui et que toutes vos lettres étaient pleines des sentiments que vous et M. de Choiseul aviez pour Sa Majesté; à quoi il répondit par des témoignages d'estime, de reconnaissance et de regret Ahl je les crois bien sincères. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend et tout ce qu'il éprouve ne permettent pas d'en douter. J'ai envoyé, ce matin, chez M. de Scheffer m'informer des nouvelles du prince; il s'est relevé vingt-huit fois cette nuit. Je crains qu'il ne meure. Jl faut que le roi parte, et ce sera, à ce qu'il m'a dit, à la fin de la semaine.

Quelle idée il emportera de nous, cela fait horreur ! On regarde comme certain que le d'Usson n'ira point en Suède, ni le Breteuil à Vienne. Cependant, selon ce que m'a dit le comte de Broglio, le sort de celui-ci n'est pas absolument décidé. Le Broglio, de qui ii est ami, a eu une audience de la dame, et lui a parlé avec beaucoup d'énergie. Il lui a dit des choses si raisonnables et si convaincantes, que, à moins qu'elle n'ait pas l'ombre du sens commun, il doit l'avoir persuadée ; il s'en flatte. Est-ce l'amitié particulière, ou l'intérêt de la chose publique, qui l'a fait agir? a-t-il quelque raison personnelle ? je n'en sais rien. Mais, ma grand'maman, tout va périr. On a donné, il y a deux jours, la croix de Saint-Louis au petit de Langeac ; on disait

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