‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 36 sur 45 · I.ClyGOOglC · texte numérisé non relu

I.ClyGOOglC

DE MADAME DU DliFFAND. IBS

qu'on ia lui ôterait; mais M. de Stainville vous dira ce qui en est.

La maréchale de Mirepoix a' est donnée une entorse qui la fait beaucoup souffrir et lui fera peut-être garder ie lit longtemps. Madame d'Aiguillon la mère a un abcès au pied qui lui fait garder la chambre. Enfin tout va cabin caha.

Je fis hier tous mes arrangements avec l'évêque d'Arras. 11 part aujourd'hui ou demain pour son diocèse et pour ses états. Il reviendra à la fin du mois de mai apporter ses cahiers; et tout de suite nous nous emberquerons, sans dire un mot à personne, pour vous aller trouver. Je suis on ne peut pas plus contente de lui, il a bien du bon sens, et je ne suis nullement étonnée du cas que vous en faites; il me paraît vous être véritablement attaché.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

Serait-ce votre santé qui vous empêcherait d'écrire? Pourquoi ne pas nous en avertir? Deux mots de Wiard auraient suffi. M. le comte de Stainville doit arriver aujourd'hui ou demain. Nous espérons qu'il nous apportera une de vos lettres, et dUci à ce moment je n'ai pas la force de vous dire la mpindre chose, Vous voulez

tM CORRESPONDANCE

des détails de ce qui se passe ici ; vous en avez reçu daos les commencementâ de mon séjour à Chanteloup. Ce que je vous ai marqué alors regarde le passé, le présent et l'avenir, parce que la vie est si uniforme qu'elle ne peut donner lieu à des récits différents. Madame de Lauzun part demain, voilà le plus grandi événement de ce pays-ci. Savez-vous que personne en France ne possède à un plus haut degré une qualité que vous ne lui connaissez pas, celle de faire des œufs brouillés; c'était un talent enfoui; elle ne se souvient pas du temps où elle l'a reçu. Je crois que c'est en naissant. Le hasard l'a fait connaitre; aussitôt on Ta rois à l'épreuve. Hier mâtin, époque à jamais mémorable dans l'histoire des œufs, pendant le déjeuner, on apporta tous les instruments nécessaires à cette grande opération, un réchaud de la nouvelle porcelaine, celle qui, je crois, vient de vous, du bouillon, du sel, du poivre et des œufs; et voilà madame de Lauzun qui d'abord tremble et rougit, et qui ensuite, avec un courage intrépide, casse ses œufs, les écrase dans la casserole, les tourne à droite et à gauche, dessus, dessous, avec une précision et un succès dont il n'y a point d'exemple. On n'a jamais rien mangé d'aussi excellent. L'expérience fut faite en petit, car il n'y avait que six œufs; on l'essayera aujourd'hui en grand. Si elle réussit de même, c'est une supériorité décidée.

M. de Castellane est mieux. Nous avons avec lui M. de Salis et M. de Boufflers. On espère avoir un peu plus de monde au mois d'avril ; vous savez que madame de Gb&teaurenaud a la permission. On dît que

madame de Tessé Ta aussi. Je n'ai pas l'honneur de connaître cette dernière. On dit qu'elle a infiniment d'esprit ; cependant j'aime mieux les œufs brouillés de madame de Lauzun.

M. de Salis est le meilleur homme du monde. M. de Bûufflers est plus instruit qu'il ne le parait. Nos journées passent toujours fort vite et si vite que je ne vois pas la grand'maman en particulier. Imaginez qu'elle n'a que deux heures de temps à elle, et ces deux heures sont pour sa toilette et ses lettres. Le calcul est très-simple ; elle se lève à onze heures ; à midi le déjeuner, suivi d'une conversation qui dure jusqu'à trois ou quatre heures ; le diner à six, et ensuite lé jeu et la lecture des Mémoires de madame de Maintenon.

Vous avez annoncé à la grand'maman que vous aviez un plaisir à lui demander; elle est fort curieuse de savoir lequel. Elle vient de recevoir une lettre de l'ermite de Gex, qui ne lui a pas fait autant de plaisir que les autres. On ne peut pas être flatté de l'approbation d'un homme qui approuve tous ceux dont il a besoin. Mais notre pauvre baron m'en a écrit une délicieuse; je les joins Tune et l'autre ici. Je ne sais pourquoi je cause si longtemps avec vous. Ce n'est pas ma faute. Je suis bien aise que vous ayez fait codnaissance avec M. Marin; il est bien de mes amis, il l'est depuis bien longtemps; c'est un honnête homme et un homme d'esprit

CORBESPONOANCE

DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Votre franchise, chère petite-fille, est la dupe de Ih duplicité du roi de Suède. Il est certain que c'est un petit intrigant qui a fait ce qu'il a pu, avec son comte de Scheiïer, pour avoir M. d'Aiguillon. Devant lea amis de M. de Choiseul, il est son parlison par air; avant sa disgrôce ii était son serviteur par besoin. 11 n'y a que le pauvre comte de Creutz qui se soit garanti de la gangrène qui a gagné tous ces Suédois, et qui est resté bon, franc, loyal, galant homme et plein d'amour pour M. de Choiseul. Aussi en ai-je infiniment pour lui. Je lui ai écrit à l'occasion de la mort du feu roi et de l'avènement k la couronne de celui-ci, Elst-ce que ce n'est pas à vous que j'ai envoyé ma lettre? Vous me dites que vous avez remis à l'archevêque de Toulouse celle qui était pour lui, et vous ne me dites rien de celle-ci. A propos de monseigneur l'archevêque de Toulouse, je ne sais assez vous dire combien j'ai à me louer de ses procédés, et je vous prie de ne pas manquer une occasion de le lui marquer. J'ai reçu une lettre de mon bon évêque d'Arras. Je suis ravie que vous l'aimiez. Je ne crois pas qu'il existe un plus galant homme dans le monde. Je serais enchantée qu'il pût venir avec vous, mais je n'approuve pas qu'il entreprenne ce voyage sans permission. Comme évêque, il est trop considérable pour n'être pas obligé à

DE HADAHB OD DBPFAND. 906

prendre l'aveu de la cour, et sa présidence dee États est un lien de plus qui le met dans une dépendance directe. Je lui écrirais tout cela si je pouvais lui écrire sûrement; mais je compte qu'il est déjà retourné en Artois et je ne veux confier ni mes réflexions, ni mes sentiments à la poste. Cependant, s'il est encore à Paris, je vous prié de lui faire part des uns et des autres; s'il n'y est plus, tâchez de les lui faire parvenir comme vous pourrez. Quant à vous, je suis ravie que vous ayez pris votre résolution de partir sans mot dire ; elle n'a point d'inconvénient pour vous, et c'est la seule façon de nous assurer le plaisir de vous voir, plaisir dont nous sommes passionnés et dont nous nous occupons sans cesse. Oui, vous serez mieux ici qu'à Paris, j'ose m'en flatter. Vous y serez au sein de l'amitié et vous partagerez avec noua la paix, la tranquillité, le bonheur, la liberté dont nous jouissons, car il est vrai que nous n'avons jamais été aussi libres que depuis que nous sommes exilés. C'est un grand esclavage que d'avoir chaque jour les oreilles souillées, le cœur navré, l'esprit révolté, l'imagination efl'rayée de toutes les horreurs qui se passent, qu'on entend dire et qu'on a à craindre pour soi ou pour ses amis. L'affaire du baron de Breleuil et de M. d'Usson' fait beaucoup de bruit et est en droit d'en faire. Chacun s'alarme sur le mot propriété qui retentit à présent de

' Sa nomination comme ministre en Suéde venait d'Être révoquée. Il èlail aussi question de destituer le baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne.

toute part. Ce D'est pas leur aventure qui devait réveiller l'atteDtioD à ce sujet, car quelque injuste et quelque absurde qu'il soit d'ôter des emplois à ceux à qui on vient de les doDDer, et avant qu'ils les aieut exercés et prouvé s'ils en étaient capables ou incapables, il n'en est pas moins vrai que le roi est libre de changer ses ambassadeurs quand i[ lui platt, et qu'une ambassade n'est point une propriété. -Mais on a dû être alarmé quand on a vu ôter au président Hogier, à Compiègne, l'année passée, une charge qu'il avait achetée de ses propres deniers, que le roi lui avait confirmée par deux lettres consécutives, dont l'une était quinze jours avant qu'on l'en dépouillât, pour donner celte charge à un autre ; quand on a vu M. le chancelier ôter la première présidence du Parlement de Toulouse à M. de Vaudeuil, en vertu d'une démission qu'il n'avait point acceptée, et dont celui-ci s'était désisté ; quand on lui a vu escamoter la commission de M. de Bon-Repos ; quand l'édit de décembre, qui déclare que le roi est seul maître des lois, qu'il peut les casser, les créer à volonté, sans le secours d'aucun tribunal ; — déclaration qui rend tous les citoyens esclaves d'un despote ; — quand, dis-je, cet édit n'a fait que mettre en principe tous les actes d'autorité arbitraire qui l'avaient précédé, et a donné le masque de la loi à tous ceux qui l'ont suivi ; quand enfin la confiscation des charges du Parlement a privé chacun de ses membres, les uns d'une partie de leur patrimoine, les autres de la totalité ; charges qu'ils ne pouvaient perdre que par un jugement légal et pour cause de

forfaiture. II n'y a point eu de tribunal pour les juger. Il n'y a point eu de jugement porté. Il n'y a point eu d'accusation de forfaiture intentée ; mais il y a eu une sentence ad libitum, militairement exécutée. Voilà ce qu'on appelle attaquer les propriétés, voilà ce qui devait porter l'alarme dans le cœur de tous les citoyens.

Le pauvre Voltaire ne sait où donner de la tête. Il ménage la chèvre et le chou. N'ayant rien à craindre ni à espérer de l'un ni de l'autre, il loue le chancelier et M. de Choiseul. Voici encore une lettre qu'il m'écrit et que je vous envoie, parce que tout ce qui vient de lui est curieux, jusqu'à ses faiblesses ; mais je vous avoue que, depuis son Avis à la noblesse, ses lettres nie dégoûtent; et depuis qu'elles me dégoûtent, je ne les entends plus. <^etle-ci m'a paru un vrai galimatias. Adieu, aimez toujours une grand'maman qui raffole de vous. Le grand-papa vous embrasse.

A propos, j'oubliais de vous parler de notre prince de Beauffremont. Je suis au désespoir de ne le point voir, mais j'en ai fait mon deuil, parce qu'il ne viendra sûrement pas, parce qu'il a fait la sottise d'en demander la permission. Ayant été refusé, il ne peut plus partir sans que la défense soit levée ; et comme il ne peut s'adresser qu'à M. de Saint- Florentin, elle ne le sera point, parce qu'on n'a rien par lui. Il vient de refusera la pauvre madame d'Achyde venir ici. Jugez où vous en auriez été s'il eût fallu vous adresser à lui.

CORRBSPONDA^CB

BE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

A Chsniptoup, ce ïl mare 1771.

La plaîsanlerie de M. de Gontaut a eu le plus grand succès. 11 avait fait sa toilette dans l'avenue; vos parents furent au-devant de lui dans le vestibule. Nous entendîmes des éclats de rire ; tout le monde courut, et nous vîmes le blond Phébus avec sa chevelure d'or. Voua imaginez aisément la joie et l'admiration. La grand'maman voulut essayer la perruque, la garda longtemps, fut se remettre à sa toilette, se couvrit de son peignoir, et appela ses femmes pour la coiffer. Elles vinrent en courant, et Angélique, sans s'apercevoir de rien, ayant pris un peigne, resta la bouche béante, les yeux ouverts, la main suspendue, et avec une surprise qui produisit un rire ineœtinguible, comme dit la Motte. Jamais facétie n'a mieux réussi; l'auteur en est très-glorieux, et ne l'est pas moins des articles qui le concernent dans vos lettres. Je le serais infiniment de mon côté, si je pouvais me laisser séduire par les éloges que le serpent tentateur m'a donnés par votre bouche, mais je connais les détours de votre politique; vous ne louez mes lettres que pour tes multiplier, et recevoir plus souvent des nouvelles de la grand'maman. Je pardonne le piège en faveur du motif. Je n'ai jamais eu la folie du bel esprit, et je sens que, si j'en avais été atteint, j'y aurais renoncé comme un homme raisonnable renonce à de vieux parchemins

De liADAHB DD DBFFAIfD. SOS

dont il reconnaît la fausseté. Mais je ine suis mis A portée, à force de travail, d'entendre l'esprit des autres; mes succès ont été si heureux, que j'entends M. Thomas presque tout de suite. J'ai déjà lu la moitié de son ouvrage. Il est vrai que je n'en conçois pas encore l'objet, et que, dans quelques endroits, je suis tenté de dire avec M. Fontenelle : « Sonate, que me veux-tuï » Mais Dieu permettra que tout cela s'éclaircisse.

Je ne vous parle plus de nos chasses, parce que nous ne chassons plus; denosleclures, parce qu'on ne lit plus ; de nos promenades, parce que nous ne sortons point. Que faisons-nous donc? Les uns jouent au billard, d'autres aux dominos, d'autres au trou-madame. Nous dédions, éfilons, parfilons. Le temps nous pousse et nous le lui rendons bien. Ah ! qu'il nous ferait aller plus vite si voua étiez ici. Non, certainement, vous n'y seriez pas déplacée. Ou pourriez-vous l'être? Vous y seriez très-aimable, très-heureuse, et certainement très-aimée. M. de Slainville part demain, il veut bien se charger de ma lettre, et il se propose de vous voir avant son départ pour la Lorraine. M. Gayot doit arriver demain. M. d'Emeryet M. de Schomberg partiront mercredi prochain. Nous avons encore pour quelque temps M. de Gontaut, M. et madame de Choiseul la Baume, leur fils, les deux fils de la petite sainte ', M. de Boufilers et un grand abbé qui vous aime bien, malgré toutes vos louanges.

' HH. de Choiseul-Gouflier et de ChoiseuI-d'Aillecourt .

COKRESI>ONDANCB

DE L'ABBÉ BARTHÉLEMÏ

Nouvelle infidélité I j'ai dit à madame de Grammont vos craintes sur votre rêve; elle m'a répondu que quand même vous l'auriez composé à loisir, elle aurait droit d'en être flattée; mais elle ne le croit pas. Elle me charge de vous remercier de votre souvenir, ainsi que ces messieurs, ainsi que le grand-papa et la grand'maman. Il n'y a pas d'endroits dans le monde oîi vous soyez autant aimée qu'ici. Les sentiments de la grand'maman augmentent à proportion de ta longueur de l'absence. Je voudrais qu'elle eût le temps de les répandre sur le papier; ce seraient les torrents de madame Guyon. A propos de torrent, c'est ainsi que la neige est tombée ces jours-ci, et nous avons pardessus un vent de bise qui nous tient claquemurés.

Nous lisons les Mémoires de madame de Maintenon, qui nous impatientent à l'excès. L'auteur a de l'esprit, mais vous rappelez-vous son mauvais ton, la pesanteur de sa marche, la multiplicité et la stérilité de ses réflexions? J'en passe les trois quarts'en les lisant, et ce qui reste est encore bien long. Cet ouvrage fit beaucoup de bruit dans le temps, parce qu'il contient beaucoup d'anecdotes qu'on ne savait pas encore. Il ne réussirait pas aujourd'hui; le goût est bien plus difficile. Voltaire nous a rendu ce mauvais service, ainsi que les auteurs du dernier siècle. Vous êtes per-

suadée que nous leur avons de ^andes obligations, parce que vous ignorez quelles sont les vraies béatitudes des lecteurs. Heureux les pauvres de goût, parce qu'il faut peu de chose pour les contenter! Heureux les pauvres de mémoire, parce que tout leur parait nouveau I Heureux les pauvres d'esprit, non-seulement parce que le royaume du ciel leur appartient, mais encore parce qu'ils jouissent avec plaisir de toutes les sottises qu'on écrit! Et les béatitudes des écrivains, les savez-vousî Heureux ceux qui font de gros livres, parce qu'ils peuvent évaluer leur mérite sur la grosseur de leur volume 1 Heureux sont ceux qui font des ouvrages bien plats, parce que le nombre de ceux qui ne sont pas en état de les juger est bien au-dessus de ceux qui les condamnent ! Aussi rien ne peut égaler la félicité d'un auteur qui n'est arrêté ni par le goût ni par la réflexion. Je veux à ce sujet vous conter une histoire qui vous ennuiera peut-être, mais qui m'amusera. A mon arrivée à Rome, je courus à la bibliothèque du Vatican. Celui qui en avait la garde était un des plus savants hommes de l'Italie; il avait fait un ouvrage en quatre volumes in-folio, intitulé : Bibîiothèqve Orientale, où l'on trouve en latin, en grec, en syriaque et en arabe tout ce qu'il y a de plus intéressant à savoir sur les nestoriens, les jacobites, lesmonothélites, etc. C'est un ouvrage excellent, et que je vous conseille de lire, si vous ne l'avez pas.lu. Pénétré de respect pour M. Allemani, c'est le nom de l'auteur, je demande avec empressement à le voir. On me le montre écrivant, avec une rapidité étonnante, sur un

3M GABRBStiOiBANCB

cahier ^e papier du plus grand format iB-fblio. Je cours à lui ; il soulève sa tâte et sa pluine, et af^ès les premiers compliments il me dit : t Je suis ici depuis quatce heures du matin (il était alors près de midi}* j'ai écrit upe, deux, trois, quinze, vingt, trente et trente-cinq pages daps ma journée. C'est la 6n de mon quinzième volume iur-quarto de mon Traité sur les églises moscovites. J'en ai achevé douze jp-quartrO sur les églises des nestoriens; j'en ai dix in-qi^arto sur celles des maronites; malheureusement, je ne trouve point d'imprimeurs; mais, par Dieu, ils ne m'empêcheront pas d'écrire.. Il et aussitôt il se rejette sur son papier et il écrit sur les églises moscovites. Vous sentez bien que cet homme était souverainement heureut 1 Aussi, quoique &gé de soixante^uinze ans, je n'ai jamais vu de corps plus robuste et de santé si brilUnte; ce n^était pas la lainpe du génie qui brillait sur son front, mais c'étaiepl les couleurs les plus vives, l'en]-i bonpoint le plus naturel et la vanité l£| niieux satis-. faite; il était plus gloriepx d'avoir rempli ses trepte^^ix pages qu'il ca l'aurait été c|' avoir fait le (Jiscpurs dg M. le prince de 8... Je ne suis p«s surpris que cq discours ait réussi. C'est certainement un des nteilleqr^ qu'on ait faits. Nous n'avons pas encore celui d^ M. Gaillard. Je finis, de peur d'imiter M. AHemani.

DE HADAHB DU DBFFAND.

 I.A DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce jeudi SS man 177}

Nous avons eu de grandes terreurs tous ces jours-ci. Heureusement elles ne paraissent pas fondées; mais il en faut profiter pour redoubler de prudence et de précautions. Je ne sais si c'est le moment de demander des permissions. Faites-y de sérieuses réflexions ; je ne basa rderai point de vous communiquer les miennes, je paraîtrais trop poltronne.J'écrirai àM. d'Arras, comme vous me l'ordonnez ; j'en aurai tout le temps, il ne doit revenir ici qu'à )a fin de mai, et c'est dans ce temps que lui et moi projetons de vous aller voir.

Je suis très-curieuse de savoir comment vous avez trouvé les discours de MM, Gfiili^rci çt c|e Voisenon. J'eus beaucoup de plaisir à la séance de l'Académie '. M. Duclos y futextrémemept ridicule. En qualité d'historiographe, il a fait l'histoire de cette Académie. Il en rapporta toutes les anecdotes; il parla de l'élection d'un M. de Lamoignon. A ce nom, ce fut un claquement de inains, des battements de pieds ; enfin un tel applaudissement, que jamais il n'y en a eu de pareil. M. de Malesherbes était présent, et tous les regards sa fixèrent sur lui. Bien n'est plus flatteur, rien n'est plus sensible; j'en eus les larmes aux yeux.

* Pour la réception du prince de Beauvau , qui reroplaçait ie président Ilainault.

308 COnRESPONOANCE

On parle de nouvelles remontrances de Rouen, qu'on dit être supérieures à toutes les autres ; on veut me les Taire lire, je les lirai donc ; mais je doute qu'elles soient aussi solides et aussi bien écrites que votre dernière lettre.

La maréchale est depuis huit ou dix jours à Paris ' pour une entorse. Je ne crois pas qu'elle soit sitôt en état de retourner à ta cour. Elle me paraît peu instruite. Mais de quoi peut-on l'être? A-t-on des desseins, forme-t-on des plans, prend-on des mesures, peut-on rien prévoir? Tout est ineffable, chère grand' maman, je ne connais de réel que mon attachement pour vous.

SE LA DUCHESSE DE CHOISEUL

A Cbuiteloup, ce 31 mai 1771.

Je ne sais pas, ma chère petite-filIe, si les occasions pour écrire deviennent rares, mais je sais que vos lettres le sont devenues extrêmement, et cette privation en est une très-grande pour moi. Je ne sais ce que c'est que les terreurs dont vous me parlez. Tout ce que je sais, c'est qu'on dit que l'acharnement est plus grand que jamais contre M. de Choiseul. Je ne sais ni pourquoi cet acharnement, ni pourquoi ce redoublement ; mais je trouve que vous avez très-grande raison d'attendre qu'il soit passé pour venir...

La terreur de vos amis n'a point passé jusqu'à noua ; je ne crois pas qu'on puisse ou qu'on veuille nous faire du mal, à moins qu'eux ou nous y donnions lieu par des imprudences. Mais j'ai le cœur navré de voir tous les amis ou employés par M. de Choiseul proscrits pour cette seule raison qu'ils étaient de ses amis ou avaient été employés par lui. L'affaire de M. d'Usson et celle du baron de Breteuil m'ont fait de la peine ; mais la disgrâce de Tévéque d'Orléans m'a désolée. Il est bien malheureux pour M. de Choiseul d'être Is cause du malheur de ses amis.

Vous me demandez mon avis sur le discours de M. Gaillard? Celui de M. de Beauvau est, sans nulle prévention, celui de tous qui m'a plu davantage. Pour ceux de l'abbé de Voisenon, on n'en peut pas parler ; c'est de la ripopée. Laissez-vous persuader de lire les remontrances de Rouen, Je vous promets qu'elles vous plairont. Ce ne sont pas des mots, ce sont des choses.

Adieu; je vous embrasse bien vite, parce que je suis bien pressée ; mais, pressée ou non, je vous aime de tout mon cœur; M. de Choiseul aussi, madame de Grammont aussi, tout le monde aussi, mais moi plus que tout le monde.

A propos, dites-moi, je vous prie, ce que veulent dire ces entorses de la maréchale? Vous ne m'avez pas encore expliqué ce que c'est que cette grâce que vous vouliez me demander. J'en suis toujours inquiète '.

• Voir la leure à Walpole, du 26 mars 1T71.

Ct)tttlËSI*OflDAftCË

A LA BUCEÈSSE BË CHOlBfelJL

Paria, ce lundi 1" svrîl 1771.

Je soupai hier chez la petite sainte, avec M; et maidamé de Ghoiseul, qui parteatdeniaii) pour Cherbourg ; ils Ont bien voulu se bbatger dé cette leltrfe.

Que VouB dimi-je) ehère graad' maman? tdt^olirâ les mêmes chose»; mes regrets sont tes mêmes; le désir de vous aller trouver est extrême. Je ne puis comprendre qu'il il'y ait gaèrfe plus de trois mois de votre départ Tout ce qui est ari-ivé et tout 6e qUi h' arrive point rempliraient des années. Vœ'là M. de Beauvau de ^artien MoUs avons eu de grendeé t^rreur^; mais tout semble adeucii toot parait enrbyéj dii méinb poiir quelque temps: Les paris stint ouverts pour les places ▼aeantes; l'en ai déjft perdu quelques-ims, mais ils sont da façon qu'on peut creire jouer ^ qui perd gagne.

Vous aurez bien ri de l'aventuré de Mi de Monteynard. L'histùre que j'ti proihïse à l'abbé vous aura peut-être été déjà contée ; mais la petite sainte m'a dit qu'on vous fâchait quand on vous pariait d'une bouvelle qu'on ne voUs racontait pdint* parce qu'on supposait que voua la saviez d^à^ tandis que vous l'ignoriez. Voici donc l'hisbMi'è:

Un M. Charpentier, officier d'un bailliage à Châlons ou à Soissons, vint à Paris il y a quelques joursi Le lendemain de son arrivée on lui annonça un liocqueton de

M. le chaticelier. Cet homme frémit à FordPe qu'il re^ çut de l'âileÉ" ti-ouVef le lendemain matin. Arrivé dans l'atltichânibre du chancelier, qu'il trotivft remplie, on \é fit entrer dans le cabinet. Il étÀlt hors dé lui, tremblant comme une feuille, fit des courbettes jusqu'à terre. • Ah! mon ami, dit le chancelier, en lui frappent Sur l'épaule, quel bonheur pbur nioi que vous soyez ici I j'attends de vous le plus important service^ — De moi, monseigneur 1 En quoi puis-je tous être utile? — Dans ia chose la plus importante; il faut - que vbus me racoramodiez avec le roi I — Moi^ nionëeigneur ! — Oui, vous ; vous savez qu'il établit des conseils supérieurs; je lui porte la list^ de ceux dont ou veut faire choix. Je lui présentai l'autre Jour celle du conseil supérieur dé Châions ; après l'avoir lue, il me la rejeta avec indignation, c Aquoipenses-vous, me dit-il, je ne trouve pas là le nom de Charpentier ! un homme d'un mérite supérieur ! un jufee excellent, fait pour les grandes places de la magistrature! — Abl sire, je conviens que j'ai tort. C'est un oubli impardonnable, mais il peutse réparer; » Vous voilà) mon ami ) il vous Faut sur-le-champ accepter uile place dans ce conseil. Ce ne sera pas de conseiller^ comme vous croyez bien^ il vous en faut une plus importante. Vous serez président, bul, président ! et de plus, comme je connais votre disc^-nement, je vous charge de choisir neuf ou dix membres qui nous manquent pour remplir ce conseilj 11 fttut partir demain, dès lé grand matin^ pour eïécat«r cet Ordre. Le grand Charpentier se confond en remerciemenls, part le lendemain de grand

matin, arrive à Châlons bouffi de gloire, déclare sa nouvelle dignité et la mission dont il est chargé. Tout , le monde le hue, lui fait des cornes, le traite avec mépris. Honteux et confus, il revient trouver monseigneur, lui rend compte de ses succès et lui donne sa démission.

Le conseil de Clermont-Ferrand a déjà plusieurs membres, entre autres quatre officiers réformés; dont il y en a un qui a été mousquetaire; mais on croit qu'ils savent lire et écrire.

Tout s'arrange à merveille; comme vous voyez ; on ne peut s'empêcher d'en pleurer et d'en rire. Quand serai je assez heureuse pour que ce soit avec vous? J^ttends que ce mois-ci soit passé pour m'occuper sérieusement de mon voyage. Je me croirai en paradis quand j'habiterai une cellule à Ghanteloup et que je me veirai dans mon tonneau, dans un coin du salon, souvent auprès de vous; que je vous entendrai dire et au grand-papa : * Petite-Slle, faites ci, faites cela, qu'on l'amène ici, qu'on l'amène làl » que mon capitaine viendra me prendre, que nous jouerons au tracqnar. Oh ! mon Dieu, que je serai aise et que je me moquerai de ceux qui se croiront plus heureux que moi I Mais, en attendant, je m'ennuie beaucoup. Je m'excite à la patience et j'ai bien de la peine à la pratiquer. J'ai ici, pour le présent, monsieur, madame et mademoiselle Churchill. Ils sont infiniment aimables et vous plairaient beaucoup; Ils logent à la place des Victoires, ce qui fait que je ne les vois pas bien souvent Ils s'en iront le mois prochain. J'ai quelque

De HADAHB du DEFFAND. 313

espérance que mon ami Horace fera un petit voyage ici. Je ne sais pas positivement dans quel temps; mais je voudrais l'attendre, et le jour qu'il repartira pour son pays, partir de mon côté pour me trouver dans mon centre, entre vous et le grand-papa. Approuvezvous cet arrangement?

L'abbé vous aura conté l'aventure d'Horace ; elle est ineffable. Il y a toute apparence qu'elle ne sera jamais éclaircie'. Madame d'Enville est à la campagne. La maréchale a toujours son entorse. Le prince incomparable est plus amoureux que jamais; mais il ne se mariera pas. Voilà déjà six mois de passés; le grand-papa n'a pas beau jeu^

M. d'Aiguillon revint samedi de Veret; il rencontra un carrosse à six chevaux qui allait à Chauteloup, qui venait du côté d'Angers. Est-ce M. deVoyer?

Que dites-vous du discours de M. Gaillard, surtout de l'éloge du cardinal de Richelieu? Mon discours est de vous dire des riens, parce que je suis moins que rien. Je laisse aux importants tes choses importantes.

Adieu, chère grand'maman.

1 Oq av&it trouvé au domicile de H. Walpole à Londres, Arlington street, toutes les serrures forcées et les meubles vides au milieu des appartements, sans qu'aucun objet minquât.

1 Ce mariage,, qui ne se fît pas, avait été l'occasion d'ua pari eotre madame du DeSand et la duc de Choiseul.

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GtiRBBSPOIlDANCB

DE LA DUCHESSE DE CHOTSEUL

A Gliftateloap, ce 3 Bfril 17Tf.

Vous allez, ma chère petite-fille, perdre le tilaisit de la correspondance de l'abbé ; mais tous allez gagner Celui de sa sbciété. Il nous (Juittè pour quelques jours, ce paùVré iibbê ; il Va vous voir, rious oiiblier auprès de Voils, Oii l'ùrt doit oiibllet" tout le monde; Je vous prie de le faire ressouvenir de m6i ; cet voiis, auprès de qui on Oiiblie tout le monde* Vous n'oubliez pas vos amis. Je ne veu3 dédtJinmeget'ài poilit de sa . correspondance pendant Son absence, caf Je ne sais polHt être gaie, je ne sais qu'être contente. Vous nie mandez pourtant quelquefois que mes lettres sont admirables» tj'fest-fl-dire qu'elles sont ennuyeusee. Oh! je le crois bien* oii pourrait dire dé mes lettres ce qu'oii disait de la conversation de mon pèhe : Il disterte toujours, U ne cause jamais. Mais qu'importe , nia chère enfant I pourvu que je vous aime; n'est-ce pas tout ce que vous voulez de moi? et vous aveî en vérité satisfactioil, cat je vous aime de tout mon cœur*

Madame de Choiseu) la Baume afrive è l'instartt et me remet votre charmante lettre ; vraiment charmante ! M. de Choiseul a ri à pâmer de l'histoire du grand Charpentier.

Celle de M. Walpole est ineffable. Écrivez-moi toujours tout ce que vous saurez. Les nouvelles sont l'amusement des provinciaux et des gens désœuvrés.

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DE HADAMB DD DBPFAND. MB

Nous avons pria le sage parti de rird dB tout* et quand TOUS serez ici vous m rirez avec noua.

k LA DUCUESSE DE CQOISEUL

Ce mercredi 3 avril 1T7Î.

Ja coinmencerai par vouS difCi chère grand'maman, que je suis bien troublée; mais vous savez que cet accident m'arrlve alËémenti Tout est id dans une fermentation elTroyablei La Certitude qu'il n'est pas en ma puissance d'être utile et la crainte des imt)rihdencea me tiennent dans uriegrande réserve. Je n'ose pousser de questions; Je he veux pas tju'on me soupçonne d'être espion, ni me rendre suspecte au point (ju'oh n'oâe rien dire devant moi. J'Écoute ce qui échappe. Ce que je comprends de la disposition présente est une grande irritation, un désir de pousser la vengeance le plus loin qu'oiI pourra; Jfe crains le départ des dames qui Veulent Vous visiter; L'empressement qu'on marque est pris pout* bravade. Il serait peut-être t)rudent et nécessaire de laisser passer six semaines oii deux mois sans dettiander de pemlission, ou sans faire (isage de celles qu'on croit avoir reçues, ce ^ui estt dib-on, Êquivoquei On pféterid qu'on a sealeiiient dit 6ur lé mois d'avril : ■ Noiis verrons I > La leltre adonyme k la noblesse a fait un effet terrible.

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Les remontrances qui pleiivent de toutes parts, les difEîcultés insurmontables qu^on trouve à tous les projets, inspirent la fureur. Vous savez ce que produit la faiblesse. Voltaire la définit ainsi :

Tyran qui cède au criroe et détruit la vertu!

Ah ! la vertu est bien loin, gare l'arrivée du crime I Si ce pouvait être celui que madame Pelletier projetait, à la bonne heure; il ne fâcherait, ni ne scandaliserait personne. Cependant tout ne serait pas dit, il resterait encore bien des monstres à combattre. En vérité, la paix de la bonne conscience ne peut rassurer. Si vous médites: «Maisquel est donc le sujet de vos craintes?» Qu'on ne vous laisse pas en paix à Chantdoup, qu'on ne vous envoie plus loin! Un moment d'humeur peut en faire signifier l'ordre. Il faut donc bien prendre garde de l'exciter.

L'entorse de la maréchale est très-véritable. Elle la retiendra encore plusieurs jours à Paris. Je ne puis vous dire sur elle que la même chose que je vous ai dite bien des fois : loin d'augmenter les mauvaises intentions, je suis persuadée qu'elle les adoucirait s'il était en son pouvoir. Son avis est de suspendre les visites pour quelque temps, comme je vous l'ai marqué. Sur d'autres égards il n'y a rien à faire, sinon de prévoir les accidents qui peuvent arriver. Tous les princes ne sont pas des Beauvau et des Beauftremont II en est d'autres qui sont tant soit peu avides du bien d'autrui. Quelles précautions y a-t-il à prendre? Je n'en

sais rien. Je continuerai cette lettre jour par jour jusqu'à ce que je puisse voua l'envoyer.

Ce jeadi &.

J'ai lu, par ordre de votre grande maternité, les troisièmes remontrances de Rouen et son arrêté. N'exigez pas que j'en lise jamais davantage; celles-ci sont la girandole, toutes les autres ne sont et ne peuvent être que fusées ou pétards. Tout ce qui est venu de Rouen est pour moi ce qu'était pour l'abbé Pellegrin sa pélopée. On dit que l'auteur est M. Brochot. Le grand-papa sait bien quel est cet homme. 11 vend sa plume au plus olîrant. Vous ne devineriez point avec 'qui j'ai fait cette lecture? Avec les deux La Galaisière. Le père bouffissait de colère et je lui disais de temps en temps : * A vous, monsieur, des rubans verts I » Le fils, qui faisait la lecture, cachait sa pensée autant qu'il pouvait; mais j'ai démêlé qu'il n'était pas mécontent. Je soupai hier chez la maréchale; elle était dans son lit; soii pied s'est enflé de nouveau. La compagnie était M. de Boulïlers, M. de Creutz, Pont de Veyie et moi. Je n'ai point eu de conversation particulière. On vous mande apparemment que, depuis quelques jours, on nomme M. d'Aubeterre pour les affaires étrangères. Le prince de Beauvau, de qui je reçois une lettre dans ce moment, écrite hier soir, dit qu'il en est bruit à la cour. C'est bien le cas de trouver ce choix ineffable ; mais, en vérité, en vérité, je ne puis le croire. 1^ prince me mande qu'il a chassé et soupe avec le roi. II le traite plus froidement qu'à l'ordinaire ; il hq

X» CeRBBSPDNDANGB

lui a point parlé pendant tout te sceaptr, n mâme à M. de Coigny, contre sa coutume.

On ne croit pas que la disgrâce de l'évêque d'Orléans ait été directement par rapport au grand-papa. Il avait bien dea enneqiis, et s^ pp^v^rsation avec madame A(ïé)aïde a açheyé àe, çJéberiiijpBr. On fait, dit-oi), de grandes feçtierphe^ ^ur les éconoii)ats. On prétend qu'on en a dlverM des sommes copsi^érables pour corrompre le Parlpmeqt.

Le miniatrp des affaires étrangères, quel qt^'il pujssfi être, ne paraît pas devpir être nommé ayant huit jours, Le roi a dit aax étrangers de vppir chez M. de la Vriliière fpardi prochain.

Il y £1 qu m beau voyagp de Pasay cl^ez la pojutpsse de Yalsntinois. Elle y f^t li^ndi et elle pn revient ce soir. Elle a invité tout ge qu'elle ponnaît à venir y dîner et souper, excepté mo\ qui suis dans sa disgrâce. Elle avait hier à dîfipv yingt-pifiq pereqnnes. Ellp était à table en|re le contrôleur général et M. de la Borde. N'allez pas trouver quelque ressemblance auCalvaire. Il y avait des ministres étrangers. Vgtre petit dévot y était. Il y a mille ans que je ne l'ai vu. On dit qu'il a été malade et qu'ij est fort changé.

L'abbé vous a conté l'aventure de notre ami Hor-ace, Elle ne s'est point éclaircie et ne s'éclaircira jamais. On a répandu ici que c'était au petit Walpole qu'elle était arrivée, et qu'on voulait se saisir de ses dépêches. Depuis qu'on a su que c'était à son cousin, op dit quo c'a été pour découvrir sa correspondance avec le grand-r papa. Enfm, que vous dirai-jeï On ne sait ce qu'on

DE IIADAHB DD DBFPAND. «19

dit, on m sait ce qu'on fait, on ne sait ce qu'on fera, on ne sait ce qu'on veut I Le Grand Conseil remplaceFat-il le Paptement? Le président Déguille, qui eal alrlvé de Provence, sera-t-il premier président? Si voua le savez, dites-le-moi. A demain.

Ce veodfedi Q, à 1 heures du soir.

On ouvre ma porte; on m'annonce l'évêque de fthod^Ei, «Ahl voifs voilà, moi^seigneur, il y a longtemps que je ne voqs ai vu. • Il s'approche, me prend la main, jargonne quelques mots. Ah Imop Dieu, mon Dieu, c'est i'ftbbé Barthélémy! Jqgez de ma joie, de ma surprise, de la rapidité de mes - questions, de ma volubilité à }ui rendre compte de tout; enfin, pion rhume en est fort augnienté. Pour ce pauvre ftbbé, il toijibail. de faiblesse; il n'avait rien pris d'aHJourd'hui. Il vient de me quitter. Il m'a fait la lecture d@ voire lettre. Je reprendrai celle-ci demain. Dans ce mom^t je suis épuisée.

Je r-eprends ma ganette. Je soupai hier chez ma-> dame de Caraman avec madame de Cambise ; rien que nous trois. La conversation fut vague, quoique sur des matières intéressantes. On plaida pour et contre sur la maréchale et la princesse, et nous convînmes unanimement de cette parodie de la Fontaine i

Deux coqs vivaienl en paix, mua deux poules suivinrant, etc.

Mais le vers de la Fontaine tel qu'il est a aussi son application bien juste.

Des nouvelles il s'y en a point, ou du moins je n'en sais pas.

J'ai écrit à l'abbé, en m' éveillant, que je le priais de me venir voir cette après-dînée; que je ferais fermer ma porte et que je causerais avec lui avec plus de calme et de bon sens que je ne fis hier. Je vous prie d'avance d'ajouter foi à tout ce qu'il vous dira de mes sentiments pour vous. Croyez que je suis toute isolée quand je suis séparée de vous. Il me vient quelquefois des doutes ; il me semble impossible qu'on m'aime. Je suis affreuse à mes propres yeux, triste, vieille, ennuyeuse ; je ne puis espérer que quelque reconnaissance. Heureusement votre sensibilité vous en rend très-susceptible. Voilà sur quoi je fonde ma confiance, et elle me conduira à Chanteloup tout aussitôt qu'il

Je vais laisser le soin à l'abbé de vous raconter tout ce qu'il saura, et je lui dirai tout ce que je sais. Usera mon secrétaire, mon historien, mon interprète. Je suis comme mademoiselle Lemaure, quidisait qu'elle n'avait pas plus d'esprit qu'un cheval mort. Voilà mon état présent. Tout effort serait inutile pour m'en tirer. II tient peut-être à ma santé. Je n'en sais rien.

Vous avez actuellement la plus belle compagnie du monde. Mon intérêt, indépendamment du vôtre, fait que j'en suis fort aise ; elle aplanit mon chemin.

DE MADAME DU DEFPAND. 3ït

Ma citation des deux coqs et des deux poules, qui est bien bête, sera même inintelligible si je ne vous l'explique. C'est le roi et le grand-papa qui sont les coqs ; c'est la maréchale de Mirepoix et la princesse de Beauvau qui sont les poules. C'est bien sot, n'est-ce pas?...

Voilà quatre petits vers qu'on nous dit hier :

0 France I le sexe femelle A toujours réglé ton destin.

ToD salut vint d'une puce Ile, Ta perle vient d'une caiia !...

J'apprends que M. de Malesherbes est exilé h Male»faerbes.

4 LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mardi a sTril 1771.

Il faut bien un second tome ; je n'ai pas trop de quoi le remplir. Je n'appris rien hier dans la journée, si ce n'est une chanson que je suis sûre que vous avez depuis dix jours, sur l'air de ta Fée Urgète. J'ai peine à me résoudre à vous l'envoyer. Le premier mouvement est un peu d'indignation contre les répétitions.

Je ne vis point hier la maréchale ; j'appris par madame de Cambise, qui soupa chez moi, qu'elle était sortie pour aller à l'Opéra-Comique j qu'elle s'était

fait porter dans sa loge, qui est la même de M. le prince de Conti et de neuf ou dix autres personnes. Elle était avec madame de Caraman, MM, de Lévy et d'ËDtraguea. Elle y trouva mesdames de fieauvau et de Poix. Je ns crois pas que la conversation ait été vive. J'en saurai des nouvelles ce soir par la maréchale chez qui je soupe, et demain par les princesses à qui je donne à souper.

Le pauvre Creutz vous trouve toujours un anche et me parle sans cesse de vous. C'est ma compagnie la plus assidue, ainsi que l'ambassadeur d'Angleterre. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi mourir de rire; mais ce sont de bonnes gens, d'honnêtes gens. Je suis plus stérile et plus triste qu'eux : les gens plus gsfs et plus agréables m'embarrasseraient.

Ahl je me rappelle une histoire à vous raconter dont je me tirerai mal ; mais il n'importe. Non, je ne vous la raconterai pas. Wiart dit que je vous l'ai racontée dans ma dernière lettre, à vous ou à l'abbé. Voyez combien j'ai peu de mémoire. Oh I vous savez sûrement la chanson de la Fée Urgèle ; je ne vous l'enverrai pas.

Je finis. Jesuis une radoteuse, une rabâcheuse ; mais telle que je suis, je vous aime, et le grand-papa, et le grand abbé, et le marquis. 11 y aurait trop de confiance et de présomption de vouloir me faire nommer à madame la duchesse de Grammont et même à M. de Gontaut; maisje puis bien, je crois, n'être pas si réservée avec M. de Boufflers, et lui faire mille compliments.

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Vous savez qu'on dit ici que M, de Bissy a If^ lieutenance générale. On ne le dit encore que tout bas, mais 01) le dira bientôt tout haut, ^'est-c^ p4fl lavoir toute tipnte bu?

Mon évéque de Mirepoix arrive ce soir; j'^n suia ravie, surtout h pause de pion «puper de demain. Je pe savais qui donner aux princesses. Mais je voudrais êtr^ ^vec yoim et laisser là tout je reste.

Dl LA SUdH^SSE DE CSOISRUL

A Cbanteloup, ix 12 aïril 1771,

Cette lettre dont Voub dites tant de mal, ma chère petite-fille, si longue, ei plate, si ennuyeuse, est jtieter ment une ^e celles que vous m'avez écrites qui m'a fait le plys de plaisir. Éloignée de tout, et par ma situation intéressée à tout, il md fPUt dies lettres qui me servent de journaux, qui m'instruisent des événouiepts de chaque jour, des opinions du public et des sentiments particuliers de mes amia. Continuez donc, quelque ennuyeux que puisse vous paraître le ni^tier de ge^zetier. Je suis fâchée de vos inquiétudes pitr le m»\ qu'elles vous font. Je sais que ta haine contre M- de Choiseul, loin de se calmer, s'aigrit chaque jour. Je ne

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9H CORnivSPÔNDANCK

sais ai l'empressement de ses amis pour le venir voir est imprudent, mais ie caractère de M. de Choiseul l'éloigné de ce qui s'appelle ménagement, et je ne connais point de digue à opposer an caractère. Je ne voudrais pas que vos craintes me privassent du plaisir de vous voir. Je ne veux cependant pas que vous hasardiez aucune démarche sur ma périlleuse parole. Tout ce que j'exige de vous, c'est que vous ne vous adressiez point à M. de Saint-Florentin, parce que ce serait une façon sûre d'être refusée, et qui vous priverait de tous les autres moyens et m'ôterait totalement l'espérance de vous voir.

Consultez M. de Beauvau quand vous serez prête à partir ; s'il approuve la marche que je vous ai indiquée, suivez-la ; s'il ne l'approuve pas, attendez qu'il soit à portée de demander lui-même votre permission au roi.

J'imagine que vous aurez encore fait bien du noir avec l'abbé, car c'est un grand poltron. Si vous étiez ici, notre sécurité vous tranquilliserait. J'ai encore appris bien des nouvelles depuis votre lettre : vous avez deux ministres de nommés, la feuille. et la marine. Le petit esclandre arrivé au cours au chancelies, me fait croire que ceux qui nous font du mal peuvent bien avoir plus de peur que nous. Vous avez encore un tribunal de moins. On nous menace aussi de supprimer la Chambre des comptes et le Châtelet, et l'on dit que quand il n'y aura plus de Châtelet, on ne pourra plus naître, mourir, tester, se marier légalement, et moi je dis que plus oh détruira, moins je croirai à la destruction.

Ne voyez-vous pas que quand on dit qu'il y a des sommes considérables des économats qui ont été détournées pour gagner le Parlement, ce sont des pierres que l'on veut jeter dans le jardin du grand-papa ? Mais elles n'y tomberont pas, car je suis certaine : l" que les économats sont en très-bon état; 2° que l'évêque d'Orléans n'en pouvait rien détourner, parce qu'il y a un bureau particulier, sans l'aveu duquel on ne peut employer aucun de ces fonds; 3* que M. de Ghoiseul n'a point gagné le Parlement; i" qu'il aurait eu d'autres fonds à prendre plutôt que de gagner celui qui disposait des économats.

Je trouve l'application des deux coqs fort bien et j'aurais eu assez d'esprit pour la deviner sans l'explication ; mais je ne puis convenir que le grand-papa et l'autre coq soient des aniAiaux de même espèce.

J'ai ri de l'espièglerie que vous avez faite aux La Galaisière de vous faire lire par eux les remontrances du Parlement de Rouen. Vous avez dû en être contente.

Savez-vous que je ne serais point du tout étonnée de l'explication qu'on donne à l'aventure de votre Horace ' î

Renvoyez-moi mon abbé ; vous jugerez aisément que j'en ai besoin. Il devrait déjà être revenu avec le baron de Bézenval. Il est peut-être en route avec

• il en a été question dans les lettres précédentes. Quelques personnes pensèrent qu'on avait eu pour but la découverte d'une correspondance secrète qu'on supposait exister entre le duc de Ghoiseul et M, Walpole, et que la police de Paris aurait eu recours à des voleurs de Londres pour ce nouveau genre de perquisition.

9H coniiBsPONOAnce

M. de Gontaut. A tout hasard je lui écris encore. Le grand-papa Vous embrasse. Parlez un peu de moi à nos amis, le prince incomparable, le prince de Beituvatl, la princesse, le petit dévot, le pauvre comte de Creutz et notre bonne madame dé La Yallière qu'on dit être dalis un fâcheux état.

A I>A DUCHBSSE SE CHOISBUIi

m tMiiUedl l3 avril 1171.

L'abbé vous arrivera iout chargé, lardé, bardé de nouvelles. Nous attendong celles de demain sans pouvoir deviner ce qu'elles pourront être. Un lit de justice à Versailles; quel est le Parlement qui s'y trouvera? qu'est-ce qui en résultera? y aura-l-il de nouveaux exils, de nouveaux ministres? Oh ! sans vous et le grandpapa, je me moquerais bien de tout ce qui se passe. Mes frayeurs et mes vapeurs me reprennent souvent. Depuis quelques jours elles sont moins fortes. Il me semble qu'on ne pense plus à vous. La princesse de B. ' est venue ici pendant le voyage de la Muette. Elle ne m'est pas venue voir, elle s'est contentée d'un message. Je ne suis point en faveur; son m^ri ne m'écrit point; elle est fort liée avec la maréchale de L. ', avec

* Beaavau.

* Luxembourg.

le temple ' et les idoles \ Je ne crois pas que tout cela fasse de bonne besogne.

Voilà deux lettres de Voltaire; j'y joins la réponse aux remontrances de M. de Ma,lesherbes, qui, je crois, est de lui, et de très-méchanta couplets sur l'air des Pendtts.

J*at confié à l'abbé mon secret sur cette chose que je désire et que je crois si diificile h obtenir. Il me donne quelque espérance et se charge de la négociation. Je me taia; ce sera l'abbé qui terminera cette lettre.

La petite-fille ne savait pas que je venais de vous écrire quand elle m'a remis cette lettre. Elle m'a confié ce qu'elle croit si difficile à obtenir. Elle me l'a confié sous le secret, et c'est pour cela même que je vais vous le dire. Elle attend M. de Walpole. Elle voudrait, pendant son séjour à Paris, lui faire lire les Mémoires de Saint-Siméon, en donnant parole d'honneur qu'elle ne les fera pas copier et qu'elle ne les prêtera à personne. Elle les. renverrait d'abord après que M. de Walpole les aurait lus, et ne les demanderait qu'après son arrivée.

t Le prince de Conti.

* Les comtesses de Boufiters.

aaa correspondance

A LA DUCHESSE DE GHOISEDIj

Ce lundi lSwriI1771.

Voiià votre abbé, chère grand'maman. Rien ne peut mieux vous prouver l'excès de ma tendresse que l'impatience que j'avais qu'il fût auprès de vous. Je i'ai vu presque tous les jours. Savez-vous que, après vous, il est ce que j'aime le mieux. Il vous dira mes projets, mes désirs; il est chargé' de mes négociations-

Je suis enchantée que vous vous accommodiez de ma bêtise, et, puisque cette lettre dont j'étais honteuse ne vous a pas déplu, vous en aurez tant et plus de cette sorte. Rien n'est si doux que d'être à son aise. On aime aussi à y sentir les autres, et c'est pourquoi je préfère les plus grandes platitudes aux choses sublimes qui sont guindées.

Je distribuerai vos compliments. J'en ai déjà fait au petit dévot ', avec qui je soupai hier chez la maréchale de M. ' Il est devenu totalement muet.

Dans ce moment je reçois un billet de madame de Beauvau, qui est en ces termes :

f Madame de Beauvau se flatte d'avoir l'honneur 1 de passer la soirée avec madame du DuCTand un des » jours de la semaine prochaine, si les bruits d'exil qui > sont très-publics ici pour les pairs et capitaines des I gardes ne se réalisent pas. »

> H. de Souia 1 Hirepoix.

Je n'en entendis pas dire un mot hier ; mais je me rappelle que madame d'Aiguillon me parut fort sérieuse. Je me figure aujourd'hui qu'elle est occupée de tous les désastres qui pourront arriver. Je lui trouve bien des rapports avec Âgrippine, avec la diUérence que le trône de son Néron ne lui aura pas coâté de crimes ; mais elle pourra bien être une de ses victimes.

II est trois heures, je vais vilement me lever. J'irai chez la maréchale, et si j'en tire quelque chose, je l'ajouterai à cette lettre ou je le dirai à l'abbé.

J'arrive de chez la maréchale; elle dit qu'elle ne sait rien, qu'elle croit cependant pouvoir répondre qu'il n'y aura pas d'exil, mais qu'il pourrait bien y avoir d'autres punitions. Elle n'a pas voulu s'expliquer davantage, disant qu'elle ne savait pas lesquelles ce serait; et, en effet, je crois qu'elle l'ignore. Son petit d'Hénin' a parlé comme un fou; j'ai pris la liberté de le faire taire et de lui dire qu'il' se faisait un tort , infini en donnant une très-mauvaise opinion de son caractère. La maréchale m'a approuvée. Tout cela est de petite importance. On croyait que le d'Aiguillon entrerait hier dans le conseil; peut-être attend-il que tous les grands coups soient portés. C'est ce que nous saurons vraisemblablement dans l'espace de vingtquatre heures. C'est horrible! Mais ce que je désire,

< Le prince d'Hénin, qu'on appelait le nain des princes, frère du prince de Ghimay et neveu de la maréchale de Mirepoix.

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330 COHRESPONDARCK

ce que j'espère même, c'est que rien de tout ceci ne vous regafde ; qu'on n'ajoute rien à votre disgrâce et que je puisse avoir le bonheur Infini de vous aller trouver et d'oublier près de vous le reste de la terre!...

Adieu. L'abbé sera mon chancelier. Plût è Dieu qu'il fût celui de la France I Mais c'est Belphégor, Belzébut, les trois furies^ enfin, tout l'enfer réuni qui forme le personnage qui porte ce titre.

Ail i^om de Dieu ne me laissez perdre aucune occasion de voua écrire. Je ne prévois pas vous rien apprendre. Je vous crois des coiTespondants mieux instruits qile moi ; mais, enfin, je me satisferai moi-même en m'occupent de vous et en me flattant de vous occuper de moi quelques instants.

A LA DUCBESSE BE CHOISEOL

Ce lundi 23 airit 1771, à 3 beur«B aprËs-midi,

Je désirais le départ de l'abbé ; je suis ravie qu'il soit avec vous. Rien ne vous prouve plue le cas que je fais dalui et l'excès de ma tendresse pour vous. Ah I oui, je vous aime beaucoup I et si vous saviez ce que je souffre de notre séparation, vous me trouveriez plue à plaindre que M. Michaut et que le conseiller qu'on vient, dit-oii, d'envoyer au Mont-Saint-Michel.

Je serais bien embarrassée de vous dire des nou-*

DE HAOAUB du DEFFAND. 331

velles. Tout est dans un taudis ob l'on ne débrouille rien. On accepte, on se démet,- on proteste sans nécessité; on meurt de peur; on attend des nominations. Elles doivent être faites le lendemain: il se passe huit jours sans en entendre parler.

L'entorse' dure toujours. Elle a été très-véritable; mais il pourrait bien y avoir i^uelque fiction dans sa durée; on voit beaucoup de monde; la famille est nombreuse, plusieurs courtisans. Madame de Maiarin est très -assidue. Elle n'abandonne point le projet de s'introduire. On ne veut point d'elle, on le lui dit trèaolairement; elle ne fait pas semblant d'entendre. Un jeu continuel.' Tout cela me rend cette maison peU agréable, quoique j'en trouve la meîtfesse toujours très-aimable. On parlait devant elle de gens qui font les importants, les politiques, les beaux esprits. « Ah! oui, dit-elle ; ce sont des persbnnagesde serres chaudes. » J'adopte cette définition. Je la trouve applicable à bien des gens.

Je m'ennuie à mourir. Si je ne voyais pas un terme à ma, captivité, je crois que je prendrais le parti du couvent ou de la province. Être réduite dans Paris à ne voir personne, oU bien des ennuyeux, me fait sentir la vérité de ce que Marivaux fait penser à Marianne, lorsqu'elle était dans la rue : « Elle se serûit Irûubée moins seule dans un désert. » Y a-l-il, en effet, une plus grande solitude que de ne tenir à rien ? que de ne voir que des objets à qui on est indifférent et qui nous le

* L'entorse de la maréchale de Hirepoii.

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MS C0RHE3P0N0ANCB

sont parfaitement? Âh [ quand je pense à Ghanteloap, et que je serai totalement persuadée que ce ne sera point complaisance de votre part, bonté, humanité, qui merontsupporter,je serai alors infînimentheureusel

L'abbé a dû vous rendre compte de mes projets, si tant est que l'occupation où il était de vous lui ait permis de faire attention à autre chose. Je vais donc vous les répéter : Premièrement, ce n'est pas le moment de demander des permissions. Il n'y a personne que je pusse y employer. M. de Beauvau est comme Oreste, quand Iphigénie l'appelait à son secours. La maréchale se tient éloignée et je ne sais quel parti elle prendra. J« suis bien résolue de ne jamais m' adresser à M. de La Vrillière, et partir sans congé serait, je crois, une grande imprudence.

Si vous consentez à m'envoyer les Mémoires de Saint-Simon, vous pouvez être sûre de ma fidélité.

La maréchale de Luxembourg est d'avant-hier à Montmorency, avec le temple et toutes les idoles. Elle y restera jusqu'au 5 de mai. L'incomparable et sa Dulcinée y vont demain ; il ne la quitte pas. Il en est plus épris que jamais ; ils viennent de faire un voyage à Versailles, l.e prince et la princesse la traitent à merveille. L'incomparable me voit beaucoup moins. C'est le plus doux et le plus facile de tous les hommes ; ce sont ses vertus, ce sont ses défauts.

Brienne, où est encore l'archevêque, m'enlève la meilleure partie de ma société, deux évêques qui me plaisent : le Mirepoix, le Rhodes. Mon meilleur, et pi-ut-étre mon seul ami. Pont de Veyle, va aujourd'hui

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à Montmorency. Je suis réduite à rien. Mais parions d'autre chose.

Savez-vous la chanson sur l'air de V^ture mon cousin? It vaut mieux que vous l'ayez deux fois que de l'ignorer '.

Ne venez point ici, mon cousin,

C'est mon ordre suprême.

Et dites à mes antres cousins

Qu'ils en fassent rie même, mon cousin ;

Sur c«je prie Dieu qu'il vous ail, mon cousin,

En sa sainte et digne garde I

DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Je vais reprendre vos lettres par ordre pour satisfaire à tous les articles. Cette manière tient plus de la convei*sation ; elle rapproche les distances. Il ne faut pas négliger les plaisirs d'illusion, je ne sais s'il en est de plu^ réels. J'ai trois lettres de vous. Je ne vous ré-

> Le roi écrivit de sa main aux princes du sang qui ne s'étaient point rendus au lit de justice, pour leur interdire sa présenc.B. C'est à l'occasion de la déclaration faite par le roi à ce même lit de justice, que le duc de Nivernois répondit à la favorite ce mot charmant, trop fin pour elle : « Monsieur le duc, lui disait-elle, il faut espérer que vons vous départirez de vos oppositions, car vous l'avez entendu, le roi a dit qu'il ne changerait jamais.— Oui , madame; mais, en disant cela, S. M, vous regardait I >

334 CORRESPONDANCB

pondrai pas h Tannonce du liL de justice, de 1^ création du nouveau Parlement et des menaces d'exil qui remplissaient la plus grande partie de la lettre du 12. Les événements qui l'ont suivie ont offert à chacun la même matière à réflexion ; mais je vous renvoie les lettres de Voltaire. Qu'il est pitoyable ce Voltaire ! qu'il est lâche! U s'eifcnise, ils'escuœ; il se noyé dans son crachat pour avoir craché sens besoin; il chante la palinodie, il souffle le froid, le chaud. Il fait pitié et dégoût I

Je ne trouve pas la chanson tur l'eir des Pendus, que vous m'envoyez, si mauvaise que vous le dites, et le prince se rendormit est une chute heureuse. L'abbé me dévoile ce grand mystère qui m'inquiétait tant. Ce sont tes Mémoires de Saint-Simon que vous voulez avoir pour les faire lire à M. Walpole? Vous les aurez, ou je ne pourrai. Je vous promets de les demander dans le temps au grand-papa.

Votre lettre du 15 est une continuation de celle du 12, «t ne me fournit pas de nouvelles réflexions, si ce n'est que suis charmée de la petite leçon que vous avez donnée à ce sot enfant d'Ui^nin. J'ai ri de l'entrevue de la maréchale et de madame de Beauvau dans la loge de TOpéra-Comique. Vous me croyez embarrassée de mes grandes dames; vous vous trompez. Les puissances m'imposent moins que les dominations '.

Madame de firionne est ici sans prétention, elle est.

' Allusion à la princesse de Beauvau.

DE UADAUE DU UEFFAND. 333

douce et facile à vivre ; madame de Tessé a certainement de l'esprit, et je suis sure qu'elle vous plairait fort. Ce n'est que par vous que j'ai eu la nou/elie de la lieutenance générale à M. de Bissy. M. de Stainville, qui écrit à M. de Ghoiseul, ne s'en doutait pas encore.

Vous êtes inquiète de mon rhume, ma chère petïtefille, et je ne suis plus enrhumée. Voilà ce que c'est que l'éloignetnent. On ne sait jamais que ce qui a été. Gela est insupportable. Hélas! quand nous rapprocherons-nous? J'ai fait vos complimenfs h tout Je monde ; tout le monde y a été fort sensible et m'a chargé de vous les rendre, chacun à sa manière. Celle du grand-papa est de vous embrasser, parce que, comme dit l'abbé, il a les bras longs.

- Je suis très-touchée du souvenir du pauvre comte de Creutz, et je l'aime de topt mon cœur; mais je suis toujours dans l'inquiétude sur une lettre que je lui ai écrite à la mort de son feu roi et à l'avènement à la couronne du nouveau ; je crains qu'il ne l'ait pas reçue, parce que je n'en ai point eu de réponse. Il y avait dedans une phrase que je ne voudrais pas qui eût été h une autre adresse ; la voici : en parlant de son nou~ veau roi, je disais : Ce qu'il a vu en Suède et ce qu'il voit ici sont de grandes leçons pour un grand homme. Rien de trop! dit La Fontaine, c'est la devise du sage; et ta sagesse est la première des grandeurs; c'est ta puissance conservatrice. Tâchez de tirer cela au clair sans l'exciter à me répondre. Je ne veux que ma sûreté de conscience.

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gse CORKESPONDANCE

Adieu. Je ne sais ni finir ma lettre, ni finir de vous aimer.

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

La petite saint* prétend avoir une occasion pour demain. Dieu le veuille; ainsi soit-il! Je lui enverrai ma lettre ce soir; il ne s'agit plus que d'avoir de quoi la remplir. '

Je sais par exi>érience qu'il est des temps de stérilité ', l'âme sommeille. Cet état est pénible ; il faut se le pardonner mutuellement. 11 n'y a que celle de ce maudit chancelier qui soit toujours en mouvement. Je vous crois mieux instruite que moi de toutes ses entreprises, de toutes ses opérations. Il nous inonde de petits écrits, de feuilles volantes si plates, si ennuyeuses, qu'on ne peut achever d'en lire aucune. Mais, en vérité, je trouve qu'il ne faudrait plus écrire sérieusement sur tout ce qui se passe. On en a assez démontré l'illégalité, les inconvénients, les terribles conséquences, 11 faudrait aujourd'hui prendre un nouveau ton, en faire sentir le ridicule : des chansons, des épigrammes, des satires ménippées ; rapprocher les contradictions qui se trouvent en abondance, et rendre tous ces genslà aussi ridicules qu'ils sont pervers. Leurs nouveaux tribunaux offrent une ample matière. Parmi tant de

brochures, il me paraît qu'il n'y a rien de Voltaire. Je ne lui écris plus. S'il s'aperçoit de mon silence, il en devinera la cause.

La maréchale partit hier pour s'établir à sa petite campagne. Je ne sais pas combien de temps elle y restera ; mais elle ne peut pas rester à la cour pour le mariage. Elle ne saurait se tenir debout, ni marcher sans un bâton. Bien des gens pensent qu'elle est fort mal avec madame du Barry ; mais cela n'est pas vrai. La correspondance subsiste à peu près de même. Ce qui est ineffable, c'est ce qui regarde M. D.... Je parierais toujours pour lui ; mais sur cet article, comme sur bien d'autres, vous êtes (je n'en doute pas) mieux informée que moi. Ainsi, je crois devoir vous épargner tous les propos, tous les verbiages, toutes les conjectures qu'on entend depuis le matin jusqu'au soir, et qui font périr d'ennui.

Je vous félicite de l'arrivée de M. et madame de la Borde, et surtout de la bonne grâce qu'on a mise à leur permission; j'en conçois quelques espérances. Serait-il vrai que j'en pourrais prendre pour les Mémoires de Saint-Simon? Soyez sûre que vous me feriez le plaisir le plus sensible et qui serait certainement sans inconvénients. Vous obligeriez l'homme du monde qui vous est le plus attaché. I! me parle de vous dans toutes ses lettres. J'ai été fort mal avec lui pour ne pas vous en avoir envoyé une qu'il vous avait écrite; je ne la trouvai pas assez bonne, et je lui mandai que je l'avais retenue pour vous épargner la peine d'y répondre. Il ne s'est pas payé de cette raison, parce que, en effet, il

m COAHEBPOND&NCB

vouB en aurait dispensée, et qu'il croit que vous pouvez ie soupçonner d'ingratitude pour vos bontéa et de peu d'intérêt pour vous et pour le grand-papa. Ahl vous lui fcries une gronde injustice I Je renoncerais à lui pour jamais, s'il étnit aussi coupable. Son petit^cousin nous va revenir, dont je suis fort aise. Je ne me plais qu'avec les gêna qui sont véritablement attaoiiés à mes parents. Le pauvre Crcutz est bien de ce nombre. Je suis une espèce de centre pour eux ; ils me voient assidûment; ils pensent A vous en me recherciiapt, et ils disent comme Gérés en parlant de sa fille :

« C'en lupiter qaa j'aime en elle. »

Adieu, voilà une lettre qui n'est pas forte de choses '.

J'allais oublier de vous dire qu'il y a un livre nouveau qui me plaît extrêmement II est de M. Gaillard. Il a pour titre : Rivdilé de l'Angleterre et delà France. Je ne répondrais pas qu'il vous fit plaisir ; vous êtes, comme de raison, bien plus difficile que moi, -et bien meilleur juge. Cependant, je hasarde de vous conseiller cette lecture. J'ai donné à souper à ce M. Gaillard ; il me parait honnête iiomme. Il est fort attaché à M. de Maleaherbes, auprès de qui il est actuellement.

Madame de Luxembourg reviendra demain de Montmorency, oîi elle est depuis quinze jours. Je ne lui ai rendu qu'une visite d'aprèsdlnée. Je lui donnerai à

< Expression de la Uolte qui parut d'abord ridicule, et qu'on finit par admettre.

souper mardi, avec la comtesse et la marquise de Boufilers. L'incomparable est comparable à tous les esclaves d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. La petite sainte prétendait, l'autre jour, que je perdrais mon pari. On lui avait dit que sa dame devait aller avec lui en Lorraine et en Franche-Comté. Je ne le crois pas. Ne dites ce que je. vais vous dire qu'à l'abbé. La princesse de Beauvau soupa, il y a quelques jours, chez moi; nous n'avions qu'un tiers, qui était l'évêque de Mirepoix. C'est un de nos féaux. Après mille propos du passé, du présent, de l'avenir, on s'arrêta sur la situation présente du grand-papa. La princesse de Beauvau se récria sur tous les avantages qu'il y trouvait; que c'était le plus beau moment de sa vie; que jamais il n'avait joui d'un plus grand bonheur. Je me mordis la langue pour m' empêcher de lui dire ; < Vous devez vous en applaudir, madame ; il vous en a toute l'obligation 1 * Ah l vanité des vanités, tout n'est que vanité I J'en excepte cependant de vous admirer et de vous aimer.

DE LA DUCHESSE OE CHOISECL

Si je suis stérile, ma chère enfant, je profite de l'abondance des autres pour vous en faire jouir. Je

VOUS envoie une lettre du chevalier de Boufflers, que j'ai trouvée charmante. Je souhaite qu'elle vous fasse autant de plaisir qu'elle m'en a fait. Montrez-la à madame de Boufders. Je veuiï lui faire ma cour pour qu'elle me cède un peu notre prince, car il est bien juste que j'en aie aussi ma part. Mon sort est d'aimer tout ce qu'elle aime. Cela fait honneur à mon goût, et si je voulais être impertinente, je dirais aussi, à ses œuvres ; car vous connaissez mon faible pour le chevalier de Boufflers, mais vous ne connaissez pas mon fort pour le marquis '. C'est mon sentiment solide. Je ne crois pas qu'il y ait une plus honnête et plus sensible créature dans le monde. Il a donné et il donne chaque jour à M. de Choiseul des marques d'amitié les plus touchantes. Je finis pour he pas vous retarder le plaisir de la lecture du chevalier. Après lui il faut se ' taire, et devant lui il faut baisser pavillon. Adieu donc. ' Je vous embrasse, ma chère petite-fille, et je vous aime de tout mon cœur.

Renvoyez-moi la lettre, parce qu'elle est bçnne à garder, et parce qu'il faut que j'y réponde.

• Frère aîné du cheTalier.

DU CHEVALIER DE BOUFFLEBS A LA DXICHESSE DE CHOISEUL { Incluse dans Is prâcédente.)

Presboarg, ce SI arril 1771.

J'ai l'honneur de vous envoyer, madame la duchesse, une caisse de vin de Tokay bien proportionnée à votre ivrognerie. Il y en a de quatre espèces différentes, parce que je ne sais pas si vous aimez à boire tous les jours le même vin. Je voudrais bien arriver à Chanteloup en même temps que mon magnifique présent, mais il faut que je reste encore quelque temps dans ce pays-ci, pour des raisons que vous feriez fort bien de ne pas lire, parce qu'elles pourront vous ennuyer autant que moi.

Me promenant en Hongrie, au mois de décembre dernier, j'ai trouvé les confédérés polonais à Eperies. Ces messieurs, instruits du désir que j'avais de faire la guerre, m'ont proposé de rassembler tous les' soldats français et allemands qui ont été chercher fortune en Pologne, et de m'en composer un corps de troupes qui devait être porté de deux mille six cents à trois mille hommes. Ce ramas de coquins devait être le corps d'élite et le modèle de la discipline de l'armée polonaise. J'acceptai, à* condition que ces messieurs m'obtiendraient l'agrément du ministère. Ils écrivirent surle-champ pour le demander. Dans l'intervalle, j'appris des nouvelles qui me firent tout perdre de vue. Je

ut COBRESPOND&EICE

croyais qu'on ne pensait pas plus à mes aiïaires que moi, lorsque je reçois au commencement du mois une permission expresse, quoique tacite, du roi, d'aller commander la troupe en question. Cette permission supposait une troupe. Je pars sur-le-champ pour l'aller chercher et je ne trouve pas un homme! J'ai attendu quelque temps sur la frontière, pour voir s'il y avait quelques arrangements k prendre ; mais je n'ai trouvé que de la froideur, des chicanes et de la mauvaise volonté dans MM, les confédérés. Cela m'a appris que les Polonais étaient des fripons, ce que je savais déjà très-bien, et que j'étais un sot, ce que je ne savais pas encore assez '. Je suis à présent en chemin pour Vienne, où je vais attendre plus commodément qu'en Hongrie l'issue de mon entreprise. Vous voyez par là, madame la duchesse, que si je ne me bats pas comme un César, au moins j'attends comme un Fabius. Mais ce que j'attends le plus Impatiemment, c'est le

' Voltaire écrit le 6 juillat i. l'iinpéritrlca Catlierine : < Si js y questionnais le chevalier de BouEQera, je lui demanderaig coia-

> ment il avait élé assez follet pour aller chez ces malheureux f coDfédérés qui manquent de toul, et surtout de raison, plutôt

> que d'aller faire sa eour à celle qui tb les mettre à la raison ;

> je supplie Sa Uajeslé de le prendre prisonnier de |u«rra; il voua X amusera beaucoup i rJeo n'est si singulier que lui, et quelquefois ï si aimable. Il vous fera des chansons, il vous dessinera, il tous » peindra, elc. » L'impératrice ne badinait pas sur les secours que les volontaires français apportaient aux conFâdérés. < l'ai un re- » mËde, écrit-elle à Voltaire, pour les petits maîtres sans aveu y qui abandonneraient Paris pour servir de précepteurs à des I brigands. Ce remède vient en Sibérie, ils le prendront sur les » lieux. » (30 mars 1772.)

moment de vous faire ma cour et de prendre ma part du bonheur dont voui jouisseE, et dont vous faites jouir chez vous. Je me fais une fête d'y voir Curtius à sa charrue. 11 doit être bien content de n'avoir plus que celle-là à mener. Celle qu'il quitte est bien mal attelée. Ce ne sont pourtant pas les bétes qui manquent !

»4 ' COI^RESPONDANCE

Ce qui est très-vrai, c'est l'estime et l'amitié avec lesquelles l'impératrice parle de M. de Choiseul et de vous; elle m'en a parlé à plusieurs reprises, et a fini par me dire qu'elle supposait du mérite à tout ce qui vous était attaché. Vous jugez bien tous les deux quel amour-propre cela m'a donné. L'archiducliesse Christine m'a chargé de mille et mille choses pour vous, madame la duchesse. Elle vous aime comme si elle vous connaissait; et elle est aimable comme si elle vous ressemblait. La grande Serpente est aussi sensible qu'elle ie doit, madame la duchesse, à l'honneur de votre souvenir. Elle se et me porte fort bien. Voici déjà deux voyages qu'elle a faits au cœur de la Hongrie. C'est un cœur fort dur quand il gèle, et fort tendre quand il pleut. Je compte la ramener d'un saut au cœur do la France pour voir celui et celle qui sont toujours dans le cœur des Français.

Recevez tous mes respects, madame la duchesse, et partagez-les avec celui avec qui vous partagez tout.

Jem'aperçoisquema lettre est fort longue, et qu'elle n'est pas trop propre ; mais j'aurais beau la laver, elle ne le serait pas davantage.

A LA DOCHESSE DE CHOTSEUL

Ce Jeudi 9 mai 1771.

J'espère en M. de Lauzun. J'ignore le jour de son départ; mais j'y veux être toute préparée, et qu'il ne

DEMAOAMt: DU DEPF&ND. 3»

reste plus qu'à cacheter ma lettre quand on me dira qu'il va partir.

J'ai eu une singulière imagination : je ne sais si vous l'approuverez. Je ne sais si elle réussira. J'ai prié le comte deNoailles', que je connais fort peu (mais qui, par extraordinaire, vint chez moi le jour

3)S CORBUSPONOANCB

assurés sur leurs jambes. Hier, nous fûmes souper au Port à Langlois', oii l'on n'est pas encore fort assuré sur ses pieds. Il y a véritablement du physique ; mais il se pourrait faire qu'il y eût aussi du moral. On pourrait bien attendre l'issue de quelques événements, et, s'ils étaient d'un certain genre, non-seulement on clocherait d'un pied, mais de tous les deux. La position n'est pas sfable. II n'y a point de brouillerie, mais beaucoup de froideur. On est toujours fort liée avec M. de Soiibise, et c'est le chaînon le plus fûrL

On espère le renvoi prochain du Terray. On compte y gagner beaucoup, surtout si c'est le Foulon qui le remplace.

Pour le d'Aiguillon, on ne sait plus qu'en penser. Bien des gens croient qu'il n'en est point question. On nommait'hier le prince Louis. Gela est peu vraisemblable. On ne sait plus oii l'on en est. Je me persuade que tout ira bien à force de mal aller. Il semble impossible que la situation présente puisse subsister. Quel changement y aura-t-ilî On ne peut le prévoir, on ne peut l'imaginer.

Vous savez que les princesses iront à la célébration et au banquet royal, et n'assisteront h aucun spectacle. On vous mande sans doute tous ces détails. On dit qu'il n'y a que sept ou huit cents personnes qui aient demandé des billets pour les fêtes du mariage ; et, à celui de l'année passée, il en fut distribué sept ou huit mille.

' Chez la m&réch&le de Hirepoix.

DE MADAME DD DBFPAND. Si?

Ce vendredi 10.

M. de Mauge m^envoie un paquet délicieux. J'exécuterai vos ordres pour le prince. Je lirai à madame deBoufïlers vos coquetteries, dont elle sera charmée; je lirai à elle, au prince son frère, au prince son esclave, è la princesse sa belle-soeur,- la lettre du chevalier. Mais me voici dsns un grand embarras : vous m'avez jadis ordonné de ne vous point écrire par

Me CORRKSPONDANGE

L'apanage consiste en trois provinces : le Maine, le Perche et l'Anjou. Tous frais faits, ie revenu en sera de deux cent mille livres, qui ne sont que pour les menus plaisirs ; toute la maison, table, cheu'ges, écuries, seront défrayées; ce qui monte, dit-on, à trois millions cinq cent mille livres. Selon toute apparence, la princesse est laide, car on la dit bien faite.

Je vous prie, chère grand'maman, mais je vous le demande en grâce, de lire : La rivalité de l'Angleterre et de la France. J'ose vous assurer que vous en serez parfaitement contente. Il n'y a encore que trois volumes, qui finissent à Charles le Bel et à Edouard II. Il y en aura, dit-on, neuf. Cette lecture me charme.

Je vous envoie la lettre que j'ai reçue de Voltaire; vous me la renverrez. J'y réponds très-succinctement Je lui dis que je fais grand cas de la philosophie , mais fort peu de œux qui n'en prennent que le masque, et qui, prêchant l'égalité et la liberté, sont les plus orgueilleux et les plus dominants des hommes ; que, grâce à mon incapacité, je ne m'occupe point des événements présents; que je lis peu des écrits qui paraissent; que je ne le reconnais point dans ceux qu'on lui attribue; que je vous envoie sa lettre; que j'espère qu'elle vous confirmera la continuation de son attachement et de sa reconnaissance pour vous et le grand-papa ; que vous jouissez l'un et l'autre du respect et de la parfaite estime du public; que lui et moi nous devons l'emporter sur tout le monde dans nos sentiments pour vous, et que c'est ce qui fonde le plus notre fraternité, etc.

Adieu. Je vous quille à regret, mais je vous reprendrai bientôt, et M. de Lauzun ne peut tarder à venir.

11 faut que je vous dise un mot sur M. de BouCflers. On prétend qu'il est dans quelque embarras par rapport au régiment dont il avait l'inspection. Vous savez ce qui en est; que faut-il en croire? que faut-il en dire?

Je suis bien fâchée que la maréchale n'aille pas au mariage avec son petit bâton. Elle aurait eu vraiment l'air de la fée Urgèle I

Je ne suis point étonnée que vous vous ennuyiez de tout ce qui se passe, de tout ce qu'on en dit, de tout ce qu'on en écrit. Je voudrais bien, comme vous, qu'oR trouvât le moyen d'égayer la matière. Mais je croîs ce moyeu fort difficile à trouver. Il est permis de rire quand on vous chatouille, mais il est difficile de rire quand on vous écorche. M. le chancelier coupe la tête à notre constitution. Dans nos guerres civiles, il a pu arriver quelques accidents particuliers plus barbares pour ceux qui les éprouvaient, mais c'étaient des commotions passagères qui ne pouvaient entraîner que la ruine de l'un ou l'autre parti, sans bouleverser les lois fondamentales de l'État, ce lien universel de la société. Que les protestants eussent triomphé du temps de la Ligue, nos tribunaux, nos magistrats, les droits respectifs de chaque citoyen seraient restés les mêmes ; que les Guises eussent réussi dans leur détestable projet, la France eût été gouvernée par une nouvelle mai* son, mais le gouvernement eût subsisté tel qu'il a été, en passant de la première race à la seconde, et de la seconde à la troisième '. Philosophiquement parlant, il est indifférent à une nation d'être gouvernée par tel

< La hardiesse de ces idées prouve bien que la révolution était déjà coDimencée dans les esprits : Yinslitution monarchique est bien menacée, quand l'inditTérence pour la dynastie et le rationalisme en fait d'hérédité commencent k se répandre.

DE MADAMB Dt! OEFFAND. 3)1

OU tel individu. Cet individu n'est jamais qu'un représentant, à moins qu'il ne soit un conquérant ou un législateur, c'est-à-dire un fléau ou une divinité. Ge ne sont que les lois qui gouvernent réellement, parce que ce sont elles qui réunissent toutes les forces et tous les intérêts. Le plus coupable de tous les projets est celui de les détruire ; le plus atroce des crimes est l'exécution de ce projet. Dans les guerres civiles, chacun étant en action pour son compte, l'activité de l'âme ne lui permet pas de se replier sur elle-même et de s'abandonner à la tristesse. Aujourd'hui, l'effet de la suppression des lois doit être l'engourdissement total ; nous n'avons rien à faire, nous ne pouvons que nous adliger! Je ne vous conseille pas de vous adresser à moi quand vous craindrez les ^apeurs et que vous voudrez vous faire faire de la gaieté.

Guérissez-vous donc de la manie do me croire instruite, et dites-moi tout; car je ne sais rien. Je n'en sais pas plus, entre autres, sur le d'Aiguillon; mais je parierais bien avec vous qu'il aura les affaires étrangères, et par la seule raison que ce département n'est pas nommé.

A LA DUCHESSE DE CHOISETJL

pAris, ce jeudi Ifl moi 1771.

Hier j'avais mille choses à vous mander, chère grand'maman. Je me désolais de ce qu'il n'y avait

9S3 CORRRSPONDANCE

pas d'occasion. J'apprends à mon réveil, par la petite sainte , que le secrétaire du grand-papa part demain. Ne voilà-t-il pas que je ne trouve rien à écrire!

La fée Urgèle' n'a pas voulu paraître à la cour dans ce moment-ci. Elle se réserve pour Marly. On trouve son absence un peu longue, et on ne lui en sait pas gré. Je crois vous avoir mandé tous ses projets. Je crains pour elle qu'ils ne réussissent pas. Elle retomberait dans l'abîme des dettes. Je m'étais comme engagée d'aller passer les fêtes à son Port à Langlois. Mais au fait et au prendre, je ne saurais m'y résoudre. J'aime bien mieux y aller simplement souper. Je voulais faire l'essai d'être quelques jours hors de chez moi ; c'était comme un échantillon sur lequel je voulais juger. Mais je trouve que j'aurais tort ; il n'y a nul rapport d'être chez vous ou d'être ailleurs.

Je ne vis personne hier de la journée, qui arrivât de Versailles. J'en vis auxquels on avait dit que la Provençale élait laide.

Je soupai avant-hier à Ruel. J'avais porté l'Observation sur la protestation. C'est un bel ouvrage. S'il était moins fleuri, moins rempli de métaphores et de poésie, je croirais qu'il nous arrive de Constantinople. C'est de là que l'auteur a pris ses idées sur l'autorité royale. 11 est fait pour révolter les esprits les plus soumis. Ce fut le soir, en rentrant chez moi, que je trouvai votre dernière lettre. J'ai été bien tentée de l'envoyer A mon ami Horace. Je l'aurais peut-être pu sans dan-

' La maréchale de Hlirepoix.

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ger, en la faisant mettre dans le paquet de l'ambassadeur ; mais j'ai tant de peur de commettre la plus petite imprudence sur ce qui a rapport à vous et au grand-papa, que Je me suis contentée de faire l'extrait de ce qui le regarde. Rien n'est plus obligeant ; il me prend envie de vous dire que vous êtes véritablement une très-bonne femme, que vous avez le cœur de la plus vieille des grand'mères; vous êtes très-bien nommée grsnd'maman ; vous n'êtes point de ce siècle. 11 faut que je sois née pour être bien malheureuse, de me trouver séparée de vous, peut-être, hélas I pour le peu de temps qu'il me reste à vivre.

On vient de refuser la permission à madame de Ghabannes par un non très^sec, qu'on a dit à ellemême. J'ai été si frappée de ce dernier refus, que j'ai écrit sur-le-champ à M. de Beauvau que je le priais de dire au comte de Noailles de ne point parler de moi. J'imagine que je pourrai obtenir ma permission par l'évêque d'Arras. Vous jugerez par sa lettre, que je vous envoie, si cette idée est absurde.

Madame d'Aiguillon ne parait pas douter que son fils n'ait les affaires étrangères, malgré tous les accrocs du chancelier qui voudrait les avoir pour lui. Elle n'est pas dans l'intime confidence de sou fils, mais quand elle ne jugerait de ce qui le regarde que par les mouvements de chagrin ou de contentement qu'on ne saurait dissimuler aux gens qui nous connaissent, je me rapporterais à elle qui a toute l'impartialité qu'il faut pour rendre les jugements moins suspects. Je crois donc qu'il est toujours question de son fils, mais que

m CORRESPONDANCK

le chancelier en retardera la nomination encore quelque temps; elle me parait persuadée qu'on ôtera les commandements à MU. de Duras et de Beauvau. J'avoue que j'en ai grand'peur pour ce dernier , quoiqu'on le traite bien et avec la familiarité accoutumée. Pour le duc de Noailles, on ne lui parle point. La comtesse de Grammont ' , qui va & Barèges, doit demander la permission de vous faire une vi^te. Je doute qu'elle l'obtienne. Madame d'Achy vient d'être refusée de Douveau. Mais pour elle , cela ne prouve rien : x'est un nouveau trait du petit La Vrillière. Elle l'avait cependant fait solliciter par madame de Maurepas.

Je ne doute pas que votre petit dévot ' ne devienne fou ! Il ne vient jamais chez nous. Il y a plus de six semaines que je ne l'ai vu. La dernière fois, ce fut chez la fée Urgèle. 11 y soupa , il y joua et n'ouvrit pas la bouche. On pense que c'est la douleur de votre absence, parce qu'on le croit amoureux de vous. D'autres disent que c'est le mariage de sa fille, dont il ne se console pas. Dieu sait ce qui en est I Pour moi, je l'ignore.

J'ai fait de grands changements dans ma vie, chèi'e grand'maman. Je ne veux plus avoir plus de six personnes à souper chez moi, et je veux y souper journellement avec petite compagnie, tantôt les uns, tantôt

< Voir U leUre do madame du Deffond àH. Walpole, 6 août 1770. La comlesse deGranimoDt, belle sceurde la duchesse et venve du comie, (rëre cadet du duc de Grammont, était une demoiselle de Faux, de Normandie, fort riche. C'est par ses descendants qu'est porté aujourd'hui le litre de duc de Grammont.

' U. de Souza, nÙDistre de Portugal i Paris.

DE MADAME DU DEFFAND. afiB

les autres; et, en n'admettant point la mauvaise con>pagnie, ne me rendre pas trop difficile sur la bonne, me contenter de la plus facile à avoir, et laisser celle qui est trop merveilleuse. Nos repas sont très-frugals : la grosse pièce, deux entrées, un plat de rôti, deux entremets, voilà quel sera mon ordinaire, que je pour^ rai soutenir si ma pension est payée. Si elle ne l'est pas, j'examinerai si je n'aimerai pas mieux me passer d'équipage que de compagnie. Je ne compte pas renoncer à aller souper chez mes connaissances et chez mes amis ; mais je ne les rechercherai point. J'irai dimanche chez madame d'Enville, avec notre prince. Elle nous en pria hier tous deux chez moi. Ce matin, j'ai reçu une autre invitation, pour le même jour, chei la petite sainte. J'en suis fâchée, car les occasions de la voir sont très-rares.

On vous aura mandé que madame de La Vallière avait reçu ses sacrements. Son intention n'a été que de faire ses Pâques. Sa porte m'a été fermée plus de quinze jours ; elle me fit dire hier qu'elle me verrait. J'irai incessamment, mais madame de Caraman, qui l'a toujours vue, prétend qu'elle n'est point aussi malade qu'on le dit, et que Pomme en espère beaucoup.

Les Caraman partirent hier pour Roissy. Madame de Jonsac est actuellement en Saintonge ou sur le chemin. U n'y a presque plus personne de ma pounaissance à Paris.

Je crains que le petit Robert ne revienne point, parce que son ambassadeur a ordre de rester. Enfin, que

voua dirai-j'e? Je suis dans la plus grande disette. Tout le monde est dispersé; mais mes regrets ne sont point éparpillés. Us sont tous rassemblés sur vous, le grand-papa et mon grand abbé. Mais il ne répond point à la lettre où j'avais mis deux couplets en lettres initiales avec des points. Elle a été mise à la poste ; y aurait-on soupçonné du mystère? l'aurait-on supprimée? Elle commençait par ces mots : Un capucin. En aurait-on fait un chancelterf Cela serait plaisant. Mandez-moi si cette lettre vous est parvenue, et si vous avez rempli les points.

Je ne puis vous rendre l'excès de ma reconnaissance sur les Mémoires de Saint-Simon. Obi vous êtes la perle des grand' mamans, ainsique la perle des ancAes, et moi la perte des bavardes.

La beauté de la Provençale n'éblouit pas le clei^é. Le Toulouse et le Mirepoix la trouvent affreuse. Les demi-courtisans disent qu'elle est passable. Quand le dauphin l'aperçut h Fontainebleau, il courut au bout du cabinet en faisant : Proui hou! hou! la mienne est plus jolie! Mercredi matin on cherchait quel nom on donnerait à son enfant. Dans la journée, où il y eut un plus amplement informé, l'affaire fut appointée ; mais elle ne tardera pas cependant à être jugée. On en a bonne opinion. Voilà ce qui s'appelle de fichues nouvelles. Mais vous voulez qu'on vous dise tout; c'est votre ordre. Je ne vous dirai pourtant rien du Châtelet.

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