II. Beyle
K MONSIEUR P., COLOMB, Dir.ECIEIT, DES COMIilLL'IlOXS INDIRECTES, A MONTBRISON.
Milan, le 17 juin 18)8.
A toi, qui as vécu dans la société de madame de Slaé), L rsquo sa qualité d'exilée attirait de l'intérêt sur sa personne, j'a-
dresse quelques juiiemciilb inspirés par lu leclure de l'ouvrage poslliunie quou vient de publier; j'en ai éprouve une vive iudicnuion. Ne penses- lu pas, avec moi, qu'il y a une infâme làclielé à s'exprimer ainsi sur Napoléon à Saiutc-IIélène?
Je suis loin d'avoir la plus pelile partie des talents qu'il faudrait posséder pour discuter le mérite des Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, de madame de Staël. Est-ce un bon ouvrage, ou seulement un ouvrage à la mode que ce livre, dont l'Europe vient de dévorer soixante mille exemplaires? C'est ce que je me garderai bien de décider; je me borne à avancer que deux cent quaranle-lRiit pages du deuxième volume (page 172 à 420) contiennent plus de puérilités, d'absurdités, de non-sens de tout genre, et, si j'ose le dire, de calomnies, qu'aucun autre livre vendu au même nombre d'exemplaires.
Il me semble voir une femme dépourvue de sensibilité et surtout de la pudeur de la sensibilité, mais pleine d'imagination et d'esprit, sans aucune instruction autre que celle d'avoir lu Ilume cl peut-être Montesquieu sans y rien comprendre. Elle est lancée dans les salons de l'Europe, et passe sa vie avec les premiers bommes du siècle; elle accrocbe une pbrase sur cbacuu des grands problèmes qui sont en discussion depuis trente ans. Mais, au milieu de celle coluie du grand monde qui fait le bonbeur de celle femme mélancolique, sa véritable élude est celle des succès de salon et des caractères divers de ses amis.
La bonne compagnie ne i)eut être composée que de gens qui emploient aux jouissances fines de l'esprit cl du cœur le temps que les autres classes sont obligées de consacrer au soin de cur fortune. La bonne compagnie est donc nécessairement aristocrate. Comment s'y prendra la fille d'un banquier genevois pour vivre avec des duchesses? Elle s'attachera au ministère comme à son patrimoine; elle ne pourra vivre sans avoir un ministre dans sa famille; elle parlera sans cesse de son père aux grandes dames, parce que, pour elle, c'est montrer ses parchemins.
Ce qui me persuade que les vues précédentes sont assez jus-
tes, c'est qu elles rendent raison de rélonuanle bigarrure des Considérations.
Comme la lête de l'auteur ue savait tirer des conséquences de rien dans les matières sérieuses, son livre est une collection de phrases qui se louchent bout à bout, mais dont chacune contredit la précédente ; c'est un résultat naturel de sa manière de composer. Madame de Staël a casé dans sa mémoire toutes les phrases spirituelles qu'elle a dites et entendu dire sur tout del)uis quarante ans.
Une chose qui me persuaderait que les étrangers ont, en ctlct, moins d esprit que nous, c'est que son article sur Bonaparte est la seule chose plate qu'elle ait jamais écrite. Elle y cherche l'esprit, et quel esprit! — Enfin, quand même cet esprit-là vient à lui manquer, elle a recours aux phrases sentimentales et à ce qu'on appelle le style romantique. Quand madame de Staël, à force de chaleur de lête, était parvenue à déguiser un sentiment commun sous l'emphase de mots extraordinaires et singulièrement groupés, elle croyait fermement avoir fait faire un pas au style du siècle de Louis XIV ; c'était une maladie de famille. Je crois même qu'elle avait la prétention bizarre d'èlre jalouse des gr.uids écrivains de cette époque, et que c'est là une des sources secrètes de sa haine pour Louis XIV; l'autre source, c'est que M. Nicker n'aurait pas pu être ministre sous Louis XIV.
Nous arrivons à une ([uestion que je n'ose aborder :. madame de Staël est-eile de bonne foi dans ce dernier ouvrage? Navaitclle pas quelque autre objet en vue que le succès littéraire .'' N'y aurait-il point une contradiction éternelle entre ce livre, plein du regret de la Ilérolution, et les ouvrages qui lui ont fait sa réputation ?
La voix publique répondra bientôt pour moi. Un des inconvénients attachés à cette noblesse, que madame de Staël adora avec toute la ferveur d'un parvenu, c'est que, si d'abord on est' accueilli sur parole, bientôt on est jugé sans appel. Si l'on a été hypocrite, ci l'on a offert la vérité en holocauste, sous le voHe de la candeur d'une belle âme que la fausseté révolte, si surtout l'on n'a pas reçu le salaire secrètement envié, le mépris est là tout prêt à arracher la couronne de roses du succès
76 ŒUVRKS POSTHUMES DK STENDHAL
et à la remplacer par les tristes couleurs réservées aux transfuges.
Mais, Dieu merci ! toutes les femmes n'ont pas été infulèles à la cause du malheur. J'aime à me figurer celte noble madiunc Bertrand, vraiment noble par le cœur comme par la naissance, celle jeune femme, que je vis autrefois environnée de toutes les pompes du pouvoir, et aussi peu vaine de tant d'honneurs qu'une bourgeoise en eiit élé flattée; j'aime à la voir assise sur ce rocher à jamais célèbre, où elle est reléguée par l'amour conjugal, et oîi la suivent les cœurs et les respects de tous ses amis d'Europe. Je me la figure parcourant un instant un libelle, à cause du nom de son auteur, et bientôt le jetant à la mer avec dédain, et se disant avec un juste orgueil, malgré sa modestie naturelle : « Parmi les feuunes existantes, je suis la première dans l'eslime des Français ! »
Les noms héroïques de mesdames Bertrand et de la Valelle «eront honorés par la postérité, taudis que ceux de mesdames de Staël et de Genlis iront se perdre dans la tourbe de ces âmes communes qui ne savent admirer la vertu que lorsqu'elle est employée au bénéfice du pouvoir.
Celait, cependant, il faut le dire, un spectacle curieux et attrayant que celui qu'offrait le château de Coppet, lorsque madame de Staël en faisait les honneurs. Le sentiment aristocratique d'appartenir à une société choisie, on doit l'avouer, entrait pour les trois quarts dans le charme de ces réunions. Cette femme unique improvisait au milieu d'une foule de gens qui se trouvaient tout fiers d'être là. Ce n'étaient point l'épanchement et la gaieté qui animaient le salon de Coppet; mais d'un côlé l'affectation et de l'autre le plaisir d'entendre dire, sans préparation, des choses aussi étonnantes. J'admirais la sottise de Napoléon de n'avoir pas su gagner un être aussi séduciible et destiné à produire tant d'effet sur des Français. Pourquoi, par exemple, ne pas lui offrir la place de madame de Pompadour, avec une dotation annuelle de deux préfectures et de cent places de juge ou de chambellan?
Peut-être est-il permis de penser que, dans ce cas, on n'eût pas écrit cette phrase si noble, et qui a fait presque autant de
plaisir en Angleterre qu'en France : « Le duc de Wellington, le plus grand général d'un siècle où Napoléon a vécu. »
Puisqu'on a publié un livre de madame de Slacl, puisqu'on a ouvert une discussion sur son caractère, toutes les convenances permettent à chacun de dire son avis sur cette femme étonnante, mais sans vraie sensibilité, et qui, au fond, je le répète, avait l'âme d'un parvenu.
Les CoHs/(/m<i/o«s sont un livre habituellement puéril et souvent brillant. Ce qui en fait le mérite à Paris, c'est que c'est un libelle très-habilement fait contre Napoléon ; il y a cependant des traits d'ignorance incroyables.
Madauie de Staël regarde l'aristocratie anglaise comme la perfection des gouvernements ; elle déclame sans cesse contre l'égoisme; elle prétend, sans doute, se montrer supérieure ij l'égoisme en nous assommant, à chaque page, de Vimporlance de M. Necker. Madame de Staël adorait la noblesse, et les malins ne manqueront pas de dire qu'en parlant de son père elle produit son titre de noblesse.
Le principal mérite de madame de Staël est de bien peindre les honunes avec lesquels elle a dîné : Sieyès, par exemple. De plus, son livre contient un bon choix d'anecdotes; mais combien ce style tendu et visant à Veffet est au-dessous de sa charmante et entiaînanle conversation !
On ne sait ce qui trompe sans cesse madame de Staël. Est-ce une profonde et sotte ignorance des choses, est-ce sa haine contre le prisonnier de Sainte-Hélène ?
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette société qui l'admire tout haut et se promet d'avance les adorations de l'Europe et les honneurs de la vertu, comme extrêmement libérale, n'est rien moins que cela.
Madame la baronne de Staël répète, avec beaucoup d'agrément, mais à tort et à travers, ce qu'elle a entendu dire sur la politique à ses nombreux amis. On reconnaît toujours en elle la fille d'un parvenu, au respect aveugle qu'elle professe pour cette noblesse à laquelle sa famille ne put jamais atteindre. On pourrait croire que cette âme toute prétention, mais dont la principale prétention est d'être grande et généreuse, sait apprécier
78 ŒUVRES rOSTlIUMES DE STENDHAL.
les actions qui ont de la grandeur ; il n'en est rien; on ne trouve, au contraire, qu'un acharnement bas et ridicule contre tous les grands hommes de notre glorieuse Révolution; et, un instant après, madame la baronne de Staël exalte, comme des modèles parfaits de grâce et de véritable esprit, les faits les plus ridicules et les plus sots de l'ancien régime. Tout cela, pour en revenir au panégyrique d'un homme qui eut un petit talent et un orgueil immense'.
Madame de Staël veut réconcilier sa gloire avec l'orgueil de ses familles historiques, et prouver que si la Révolution s'est faite, c'est contre l'intention de M. Necker : cette assertion est tout à fait digne de cette âme libérale et généreuse, qui admire lord Wellington comme le premier général d'un siècle oii Napoléon a vécu.
Parmi les plus lâches calomnies que madame de Staël a réunies contre un grand homme malheureux, l'excès du ridicule a fait remarquer le passage où il est question de dépenses de l'État payées avec l'argent provenant des tributs levés sur l'ennemi vaincu. Si on fait le pénible effort de se rappeler les circonstances dans lesquelles ces phrases ont été écrites (1815 et 1816), on y trouvera réunis tous les genres de bassesse : la calomnie esld'un'oêle incroyable. Quoi ! la France payait, eu 1801, ses routes et ses ports avec l'argent qu'elle devait trouver en Prusse et en Autriche en 1805 et 1800!
Le grand homme qu'on calomnie est précipité par les destins au comble du malheur; il n'y a donc nul danger à l'accabler. La nation généreuse dont on cherche à diminuer la gloire est précisément celle qui a fait le bonheur d'une petite étrangère pleine d'esprit, mais encore plus de vanité, en élevant son père au ministère. Cette étrangère a des prétentions toutes spéciales à la sensibilité, et c'est au moment même des massacres de Nîmes, c'est lorsquelle est environnée de protestants réfugiés et fuyant
* Voir la judicieuse histoire de M. de Montyon, intilul-.'e : Particularités et observations sur les miiiistres des finances les plus céli-bres de France, depuis 1660 jusqu'en 1791, ainsi que le livre de M. Bailloul, ancien député et digne de ce beau titre. (H. B.)
Trestai ons, le chefdessicaircs royalistes du Midi, c'esllor;q',rellc peut enlcndre les coups de fusil qui précipitent tant d'illustres Français dans la tombe, qu elle ne trouve d'élo(iucnce que pour célébrer ses familles hhloriques et maudire un gouvornenieut qui, du moins, n'a pas de Trcslaillons à se reprocher.
Je relis cette page; je suis fâché de n'y trouver que des mois propres et des expressions que je suis prêt à justifier, le Dictionnaire de V Académie à la main. — Voir ce dictionnaire aux mots : Calonmie, Lâche, Bas, Ridicule.
II me semble que le meilleur ouvrage de madame de Staël est son livre sur V Allemagne.
Delphine est un roman guindé, ennuyeux et atroce. Le génie de madame de Staël l'appelait à faire Y esprit des lois de la société de 1780. Tout ce qui se rapproche de ce sujet dans DelpJiine est charmant ; mais, pour peindra les passions d'une manière agréable, il est indispensable d'avoir une âme, et, de plus, une âme généreuse et vraie. Si l'on trouvait, par hasard, dans la littérature française un écrivain qui eût préconisé l'aristocratie après les massacres de Nîmes, qui eût calomnié Bonaparte après son exil à Sainte-Hélène, qui eût parlé jusqu'à la nausée de Vamour passion, tout en ayant l'air de suivre les habitudes de V amour-monarchiqne de Louis XV, cet écrivrain, quchpie piquant que fût son style, finirait par être peu lu, et peui-êlrc même ne se sauverait du mépris que par l'oubli. L'invasion des idées libérales va amener une nouvelle littérature. La première qualité exigée par les nouveaux besoins de nos cœurs est la franciiise, soit dans le caractère, soit dans les écrits. Je crains que le jésuitisme, plus ou moins adroit, ue sort, pour toujours, passé de mode.
L'i4//e»!ft3«e de madame de Staël pourra survivre ime vingtaine d'années à ses autres écrits. Cet ouvrage touibera dès que nous aurons deux volumes bien faits et surtout bien éails sut !a littérature romantique. L'esquisse de madame de Staël est agréable, mais fausse à tous moments; c'est tout simple, elle ne savait pas l'allemand, et l'on peut croire qu'elle a fait son livre sur des analyses fournies par M. Schlegel.
Que dirions-nous d'un littérateur anglais qui jugerait nos
grands écrivains sans savoir un mot de français et en ne lisant (luc des iradnclions? Que serait-ce ensuite si cet écrivain avait la prélcniion de faire sentir aux Espagnols, par exemple, notre manière de sentir et surtout d'exprimer les passions? 11 me semble qu'après ses prétentions au sentiment la prétention de juger la littérature allemande est une des plus singulières de celte femme distinguée.
Madame de Staël pouvait craindre que les écrivains allemands ne lui fissent cette objection accab'ante, et elle a fait preuve de jugement dans sa manière d'acbeler leur silence; elle avait affaire à une nation pleine de prétentions au caractère, à Toriginalilé, et qui aussi a toute la vanité d'un parvenu. Elle a donc exagéré d'une façon comique le mérite des petits écrivains allemands. Les Aimé Martin et les i>acretelle d'Allemagne sont encore tout étonnés de se voir des écrivains célèbres.
(Juant à Scbillcr et à Gœtbe, aux vrais grands hommes, elle a connu et bien peint leur personne, mais elle ne s'est pas doutée de leurs écrits. Scbiller, par exemple, est plein d'images sublimes qui, traduites dune manière quelconque en français, sont d'un ridicule achevé; c'est tout simple, ce sont les transports d'une grande âme s'élancant dun autre système de civilisation. Quelles bonnes traductions que madame de Staël se soit fait f.iire, elle n'a jamais pu se procurer la véritable pensée de l'auteur.
Si j'adressais ce langage au public, j'ajouterais le correctif suivant :
Je serais bien trompé et encore plus affligé si, en obéissant à mes sentiments pour un bienfaiteur aussi malheureux qu'il est illustre, j'avais pu faire douter un instant de mon juste respect pour les vertus sociales de l'austère auteur que je me suis cru dans la stricte obligation d'attaquer.
Si, emporté par ce qui m'a semblé l'évidence, j"ai pu me servir de quelque expression un peu trop vive envers ce que je considérais comme un mensonge, et un mensonge dirigé contre la plus grande infortune , j'en demande pardon aux mânes de l'auteur de Delpliine. Ce n'est pas la faute de mon respect pour elle si j'ai cru que les talents nécessaires pour faire un bon ro-
man sont un peu différenls de ceux qu'il faut pour écrire Thisloire.
Il n'y a pas encore un an ' que la France a perdu et pleure madame de Staël. Trouvera-ton peu délicat qu'une plume obscure mette un tel empressement à relever ses erreurs? — Mais elle s'est bien permis d'accabler de tout le poids de sa renommée européenne un grand bomme, privé de sa femme et de son fils, emprisonné sous un climat meurtrier, voué à une mort lente et prochaine, et en proie à tous les malheurs que les hommes puissent infliger à un de leurs semblables!
Quand on aspire à la célébrité, on se soumet tacitement aux chances du manque de succès. Ce serait une singulière prétention que celle de vouloir échapper à celte loi si juste et si générale. Mais il y a tant de prétentions de tout genre dans les Considérations, que peut-être ses partisans auront-ils celle prétention -posthume.
Pour moi, je n'ai que celle de ne pas avoir manqué à la politesse et au juste sentiment de mon extrême infériorité en comballant un ouvrage que je crois une mauvaise acliun.
A ::o;îstecr r. colomb, a moxtbrison.
Milan, le 10 juillet 1818.
J'ai la tête fiircie d'écrits sur TEspagne de 1808, de cette Espagne ignorante, fanatique, héroïque. Le sujet m'a fortement intéressé, et tu vas avoir quelques bouffées de la chaleur dont je me sens pénétré. Ce ne sont que des sensations isolées, sans ordre, sans suile. Veux-tu en savoir davantage? fais comme moi, lis de Pradt^, Escoïquiz, llnfanlado, Cevalhos, Rocca, Azanza, etc.
' Madame de Staël mourut à Paris le 14 juillet 1817. » Mémoires hiiloriques «ur la révolution d'Espayne; y voir, page 267,
Depuis quinze ans, la monarchie d'Espagne avait allciiit un degré de riiiicule inouï dans les annales des cours les plus avilies. L'arislocratie des nobles et des prêtres, qui seule peut faire le brillant de la rnonarcliie, s'y laissait bafouer comme à plaisir. Un mari, un roi, donne successivement à l'amant' de sa femme :
i° Le commandement suprême de toutes les forces de terre et de mer;
2" La nomination à presque tous les emplois de l'Élai;
5" Le droit de faire par lui-même la paix et la guerre.
Si ce favori avait été un Richelieu, un Pombal, un Ximcnez, un scélérat habile, on concevrait les Espagnols; mais il se trouva que c'était le plus stupide co([uiu de l'Europe. Ce peuple, qu'on prétend si fier, se voyait gouverné despoiiquenient par l'objet de ses mépris. Mettons à part toute fierté; que de malheurs généraux et particuliers ne devait pas amener un gouvernement aussi infâme! Notre aristocratie de France, avant 1789, devait être une république en comparaison de l'Espagne. Et cependant l'Espagne refuse une constitution libérale; et, ce rui est bien j)lus encore, une constitution garantie par le voisinage du souverain légitime et détrône!
Il faut déjà être parvenu bien avant dans la vie, et avoir pour les hommes presque autant de mépris qu'ils en méritent, pour concevoir une telle conduite. Napoléon, qui avait vécu en Corse et en France, au milieu de nations pleines d'énergie et de finesse, fut, à l'égard des Espagnols, la dupe de son cœur.
L'Espagne, de son côté, manqua une occasion que la suite des siècles ne lui représentera plus. Chaque puissance a un intérêt (mal entendu, il est vrai) à voir ses voisins dans un état de faiblesse et de décadence. Ici, par un hasard unique, l'intérêt de la France et de la Péninsule, pour un moment, se trouva le même; l'Espagne avait l'exemple de l'Italie, que Napoléon avait élevée. Quoique la nation espagnole soit très-conlente sur son fumier, peut-être d'ici à deux cents ans parviendra-t-elle à arra-
la célèbre conversation qui eut lieu à Bayonne, en mai 1808, entre Napoléon et Escoïquiz.
* D. Emmanuel Godoy, prince de la Paix, né à lîadajoz en 1768. (R. G.)
LKTTRES A SES AMIS. 83
cher une consliliilion, mais une conslilulion sans autre garantie que celte vieille absurdité qu'on appelle des serments; cl Dieu sait encore par quels (lois de sang il faudra l'achclcr!
Au lieu qu'en acceptant Jo-^epli pour roi, les Espagnols avaient un homme doux, plein d li micres, sans ambition, fait exprès pour être roi constitutionnel, et ils avançaient de trois siècles le bonheur de leur pays.
Supposons que Ferdinand VII se soit livré à rcmpcreur, comme Napoléon s'est livré aux Anglais à Rochcfort (1815). Le prince espagnol refuse le royaume d'Étrurie; il est conduit à Valençay, séjour agréable et sain; et Napoléon, qui en avait appelé à la générosité si vantée du peuple anglais, est confiné sur un rocher où, par des moyens indirects et en évitant Todieux du poison, on le fait périr.
Je ne dirai pas que la nation anglaise est plus vile qu'une autre; je dirai seulement que le ciel lui a donné une malheureuse occasion de montrer qu'elle était vile. Quelles réclamations, en effet, se sont élevées contre ce grand crime? Quel généreux transport de tout le peuple, à la nouvelle de cette infamie, a désavoué son gouvernement aux yeux des nations? 0 Sainte- Hélène ! roc désormais si célèbre, tu es recueil de la gloire anglaise. L'Angleterre s' élevant, par une trompeuse hy[)Ocrisie, au-dessus des nations, osait parler de ses vertus; celte odieuse action l'a démasquée; qu'elle ne parle plus que de ses victoires, tant qu'elle en aura encore. Cependant l'Europe est muette et elle accuse Napoléon, ou, du moins, elle semble écouler favorablement ses accusateurs. Je ne puis dire ma pensée. 0 hommes lâches et envieux ! peut-on s'abandonner à trop de mépris envers vous, et, lorsqu'on est parvenu à êlre votre maître, ne fail-on pas très-bien de s'amuser de vous comme d'un vil gibier?
L'Espagne rencontra le hasard le plus heureux qui puisse se présenter à un pays profondément corrompu, et, par conséquent, pour longtemps hors d'élat de se donner la liberté à luimême. Donner à l'Espagne de 1808 le gouvernement des États- Unis aurait semblé aux Espagnols, qui sont les plus insouciants des hommes, la plus dure et la plus pénible tyrannie. L'expérience que Joseph el Joachim ont faite à Naples éclaircit la
question; ils ont clé rois avec presque tous les ridicules du métier; mais ils ont été modérés et raisonnables; cela a suffi pour avancer rapidement dans ce pays le bonheur cl la justice, et pour commencer à y mettre le travail en honneur. Remarque que la sensation pénible qu'un individu éprouve à rompre des habitudes vicieuses est également ressentie par un peuple. La liberté demande qu'on s'en occupe. Durant les premières aimées, cette gêne masque aux yeux des sots le bonheur qui doit résulter des nouvelles institutions.
Ainsi, pour TEspagne, Napoléon était meilleur que Washington; ce qui lui manquait en libéralité, il lavait en énergie.
Il y a un fait qui est palpable, même à l'égard des gens pour qui les choses morales sont invisibles. La j)opulation de l'Espagne, qui n'était que de huit millions quand Philippe II y entra, a été portée à douze par le peu de bon sens français que les rois de cette nation y ont introduit. Or l'Espagne, plus grande que la France devrait être plus fertile à cause de son soleil. Elle a presque tous les avantages d'une île. Quelle est donc la puissance secrète qui empêche la naissance de quatorze millions d'hommes? On répondra : C'est le manque de culture des terres. Je répliquerai à mon tour : Quel est le venin caché qui empêche la culture des terres?
Après la cession de l'Espagne par les princes de la dynastie que la guerre y avait placée quatre-vingt-dix ans plus tôt. Napoléon voulut réunir une assemblée, faire reconnaître ses droits par elle, établir une constitution, et, au moyen du poids et du prestige de sa puissance, donner le mouvement à la nouvelle machine. L'Espagne était peut-être le pays de l'Europe où Napoléon était le plus admiré. Compare ce système de conduite à celui de Louis XIV en 1713; vois surtout les correspondances des agents suballerues des deux époques, ministres, maréchaux, généraux, etc., etc.* Tu reconnaîtras que Venvie est la principale source du succès de madame de Staël et des libellisles actuels, et des dangers et des ridicules que l'ignoble vulgaire prodigue aux défenseurs dupvi-onnier de Sainte-Hélène.
* Voir Saint-Simon, le marquis de Saint-riiilippe. (H. C]
Les dépnlés réunis à Buyonne rcconiuircnt Joseph le 7 juin au soir. Le discours du duc de riufanlado n'exprimant pas une reconnaissance formelle, Napoléon s'écria : « H ne faut pas tergiverser, monsieur; reconnaître franchement ou refuser de même. Tl faut cire grand dans le crime con»me dans la vertu. Voulezvous retourner en Espagne, vous mettre à la tête des insurgés? Je vous donne ma parole de vous y faire remettre en sûreté; mais je vous le dis, vous en ferez tant que vous vous ferez fusiller dans huit jours non, dans vingt-quatre heures'. »
Napoléon avait trop d'esprit et de générosité pour exécuter cette menace. Dans le langage de l'armée française on appelle cela emporter son homme par la blague; ce qui veut dire éblouir un caractère faible.
(ju'ou dise, après ce qui se passa à Bayonne, que l'appui des rois est dans leur noblesse! La noblesse, au contraire, est ce qui rend la royauté odieuse.
On a tant d'orgueil national, on est si patriote en Espagne, que même les prêtres le sont. Aujourd'hui, la moitié des généraux, qui se battent en Amérique pour la liberté, se sont élevés de la classe des curés; c'est une ressemblance de plus avec les Turcs. La physionomie du clergé est peut-être le trait qui sépare le plus l'Espagne du reste de l'Europe.
Si Napoléon eût fait pendre le prince de la Paix, renvoyé Ferdinand VII en Espagne avec la constitution de Bayonne, une de ses nièces pour femme, une garnison de quatre-vingt mille hommes et un homme desprit pour ambassadeur, il lirait de l'Espagne tous les vaisseaux et tous les soldats qu'elle pouvait fournir. Qui peut assigner le degré d'adoration auquel se serait abandonné un peuple chez lequel la louange devient un hymne et l'admiration une extase? Il est hors de doute que Napoléon fut séduit par l'exemple de Louis XIV. Une io'is provoqué à léna, il voulut faire autant que le grand roi. 11 changea de roi précisément chez la seule nation à laquelle cette mesure ne convient
' Voir le discours du duc de riiif;\n(;iiIo, dans le Moniteur àa 18 juin 1808. Les héros caslilians, auteurs de M. le duc, auraient eu quel(juo peine à s'y reconnaître. (H. B.)
ee ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
pas. Les menaces, sans cesse renouvelées de M. de Talkyraud, eurent aussi beaucoup de part à sa résolution.
Au moment oîi Joseph entrait en Espagne et où Napoléon retournait triomphant à Paris, l'Espagne était déjà soulevée. Tandis que le conseil de Castille ordonnait une levée de trois cent mille hommes, un grand nombre de communes se soulevaient d'elles-mêmes.
Napoléon reçut à Bordeaux la nouvelle de la bataille de Baylen, où Castanos et Rcding firent mettre bas les armes au général Dupont. C'était son premier revers : il en fut au désespoir. Ni la Russie, ni Waterloo, n'ont rien produit d'approchant sur celle âme hautaine, « Voler des vases sacrés, s'écriait-il dans sa fureur, cela se conçoit d'une armée mal disciplinée; mais signer qu'on a volé! » Et un instant après : « Je connais mes Français; il fallait leur crier : sauve qui peut; au bout de trois semaines ils me seraient tous revenus. » 11 interrogeait les assistants : a Mais n'y a-t-il pas une loi dans nos codes pour faire fusiller tous ces infâmes généraux? »
x.xxv
A MONSlLUr, R. COLOJIB, A JIONTBRISON.
Milan, lel8aoùH818.
Te souvient-il encore de nos doctes bavardages sur la campagne de Russie, lorsque en mars 1814 un boulet autrichien noui cul réveillés si bruyamment dans notre petite chambre à Carouge? Par un retour sur celte fatale année 1812, voici quelques souvenirs qui t'intéresseront peul-êlre; si cela t'ennuie, tu auras bien, dici à deux, mois, quehiue poêle à allumer dans te» bureaux.
11 y a un peu plus d'un siècle que le sol sur lequel est bâti Pétcrsbourg, la plus belle des capitales, n'était encore qu'un marais désert, et que toute la contrée environnante était sous la domination de la Suède, alors alliée et voisine de la Pologne, royaume de dix-sept millions d'halriiants. La Russie a toujours
':ru, depuis Pierre le Grand, qu'elle serait en 1819 la maîtresse de l'Europe si elle avait le courage de le vouloir, et l'Amérique est désormais la seule puissance qui puisse lui résister. On dira que c'est apercevoir les choses de loin; voyez l'espace que nous avons parcouru depuis la paix de Tilsili en 1807. Dès l'époque de cette paix, tous les militaires prévirent que s'il y avait jamais lutte entre la Russie et la France, cette lutte serait décisive pour un des deux pays, et ce n'était pas la France qui avait les plus belles chances. Sa supériorité apparente tenait à la vie d'un homme, La force de la Russie croissait rapidement et tenait à la force des choses; de plus, la Russie était inattaquable. Il n'y a qu'une barrière contre les Russes : c'est un climat trcscîiaud. En trois ans ils ont perdu par les maladies, à leur armée de Moldavie, trente-six généraux et cent vingt mille hommes.
Napoléon eut donc toute raison de chercher à arrêter la Russie, tandis que la France avait un grand homme pour souverain absolu. Le roi de Rome, né sur le trône, n'eût probablement pas été un grand homme, et encore moins probablement un souverain despotique. Le sénat et le corps législatif devaient tôt ou tard prendre de la vigueur, et certainement linlluence de l'empereur des Français serait tombée, à la mort de Napoléon, en Italie et en Allemagne. Rien ne fut donc plus sage que le projet de guerre contre la Russie, et, comme le premier droit de tout individu est de se conserver, rien ne fut plus juste.
La Pologne, par ses relations avec Stockholm et Constanlinople, était, pour le midi de l'Europe, un boulevard formidable. L'Autriche et la Prusse eurent la sottise, et Louis XV l'ineptie de prêter les mains à la destruction du gage unique de leur sûreté future. Napoléon dut cherchera rétablir ce boulevard.
Peut-être l'histoire le blàmera-t-elle d'avoir fait la paix à Tilsitt; s'il pouvait faire autrement, ce fut une grande faute. Non-seulement l'armée russe était affaiblie et épuisée, mais Alexandre avait vu ce qui manquait à sou organisation. J'ai gagné du temps, dit-il après Tilsitt, et jamais délai n'a été mieu.x mis à profit. En cinq ans l'armée russe, déjà si brave, fut organisée presque aussi bien qr.e la française, et avec cet immense
avantage qu'un soldat fiançais coule autant à sa patrie que quatre soldais russes.
Toute la noblesse russe est engagée, de près ou de loin, dans 1 intérêt commercial qui exige la paix avec l'Angleterre; quand son souverain la contrarie, elle le fait disparaître. La guerre avec la France était donc également indispensable du côlé de la Russie.
La guerre étant indispensable, Napoléon eut-il raison de la faire en 1812? 11 craignait que la Russie ne fît la paix avec la Turquie, (pie riiifliicncc de TAngletcrre à Saint-Pétersbourg n'augmentât, et quenfin ses revers en Espagne, qu'il ne pouvait plus tenir cacliés, n'encourageassent ses alliés à reconquérir leur indépendance.
Plusieurs des conseillers de Napoléon lui représentèrent qu'il serait prudent d'envoyer quatre-vingt mille liommes de plus en Espagne pour en finir de ce côté-là avant de s enfourner dans le Nord (ce sont les paroles dont ils se servirent). Napoléon répondait qu'il était plus raisonnable de laisser l'armée anglaise en Espagne. « Si je les cbasse de la Péninsule, ils viendront débarquer à Kœnigsberg. »
Le 2 i juin 1812, Napoléon passa le Niémen à Kowno, à la tête d'une armée de quatre cent mille bonimes. C'était le midi de PEurope qui cbercbait à écraser son maître futur. Cette campagne commença par deux malheurs politiques. Les Turcs, aussi stupides qu'honnêtes gens, firent la paix avec la Russie, et la Suède, jugeant sagement sa position, se déclara contre la France.
Après la bataille de la Moskowa, Napoléon pouvait faire prendre ses quartiers d'hiver à Parmée et rétablir la Pologne, ce qu» était le véritable but de la guerre ; il y était parvenu presque sans coup férir. Par vanité et pour effacer ses malheurs en Espagne, il voulut prendre Moscou. Cette imprudence n'aurait été suivie d'aucun inconvénient, s'il ne fût resté que vingt jours an . Kremlin; mais son génie politique, toujours si médiocre, lui apparut et lui fit perdre son armée.
Arrivé à Moscou le 14 septembre 1812, Napoléon aurait dû en paitir le 1" octobre. U se laissa leurrer de Pespoir de fairç
la paix; riiéroïquc lirûlcment' de Moscou, s'il Tcûl, évacu«, do venait alors ridicule.
Vers le 15 octobre, quoique le temps fût superbe et qu'il ne gclàt encore qu'à trois degrés, tout le monde comprit qu'il était plus que temps de prendre un parti; il s'en présentait trois :
Se retirer à Smolensk, occuper la ligne du Borystlicne et réorganiser la Pologne.
Passer l'biver à Moscou, en vivant avec ce qu'on avait trouvé dans les caves, et sacrifiant les chevaux qu'on aurait salés; au printemps, marcher sur Pélersbourg.
Troisièmement, enfin, comme l'armée russe, qui avait beaucoup soul'fert le 7 septembre ^ se trouvait éloignée sur la gauche, faire une marche de flanc par la droite, arriver à Pélersbourg, qu'on trouvait sans défense et sans nulle envie de se brûler. C'est dans celte position que la paix était certaine. Si l'armée française avait eu l'énergie de 1794, on aurait pris ce dernier parti ; mais la seule proposition aurait fail frémir nos riches maréchaux et nos élégants généraux de brigade sortant de la cour.
Un inconvénient de ce projet, c'est qu'il fallait rester comme séparé de la France pendant cinq mois, et la conspiration Mallel a nionlré à quelles gens le gouvernement était confié eii l'absence d'un maîlre jaloux. Si le sénat ou le corps législatif avaient été quelque chose, l'absence du chef n'aurait pas élé fatale. Dans la marche de Moscou à Pélergbourg, tout le flanc gauche eût élé libre, et Napoléon pouvait, un mois de suite, envoyer chaque jour un courrier et gouverner la France. Marie-Louise régente, Cambacérès chef du civil, et le prince d'Eckniulh, du militaire, et tout marchait. Ney ou Gouvion Saint-Cyr, à Millau et Riga, pouvaient faire passer un ou deux courriers par mois; Napoléon lui-même pouvait visiter Paris; car une armée russe, eu Russie, est nécessairement immuable pendant trois mois. L'homme ne peut se conserver dans ces froids terribles qu'en passant dix heures de chaque jour auprès d'un poêle; et Par-
' L'incendie de Moscou commença dans la nuit du 14 au 15 septembre. * A Boroilino.
niée russe est arrivée à Wilua aussi délruile que la nftlrc.
Des trois partis à prcnilrc, onclioisit le plus mauvais. Mais ce n'était rien encore, on l'cxécula de la manière la oins absurde ; Napoléon n'était plus le général de l'armée d"Égyple.
L'armée avait souffert dans sa discipline par le pillage qu'il avait bien fallu lui permcllre à Moscou, puisqu'on ne lui faisait point de distributions. Rien n'est dangereux, avec le caractère français, comme une retraite, et c'est dans les dangers qu'on a besoin de discipline, c'est-à-dire de force.
11 fallait annoncer à l'armée, par une proclamation détaillée, qu'elle se rendait à Sniolensk, qu'elle arait ainsi quatre-vingttreize lieues à faire en vingt-cinq jours, que chaque soldat recevrait deux peaux de mouton, un fer de cheval et vingt clous à glace, plus quatre biscuits; que chaque régiment ne pourrait avoir que six voitures et cent chevaux de bât; qu'enfin, pendant vingt-cinq jours, toute insubordination serait punie de mort; tous les colonels ei généraux, assistés de deux ofticiers, recevraient le droit de faire fusiller sur place tout soldat insubordonné ou maraudeur.
11 fallait préparer larmée au départ par huit jours de bonne nourriture, avec distribution d'un peu de vin et de sucre. Les estomacs avaic'Ut beaucoup souffert dans la marche de Wiicpsk à Moscou ; car, à force d'imprévoyance, on avait trouvé le secret de manquer de pain en Pologne.
Enfin, toutes ces précautions prises, il fallait regagner Smolensk, en évitant, le plus possible, la route qu'on avait dévastée en venant à Moscou, et dont les Russes avaient brûlé toutes les villes : Mojaïsk, Giat, Wiasma, Dorogobouje, etc.
Sur tous ces points on fit exactement le contraire de ce que la prudence ordonnait. Napoléon, qui n'osait plus faire fusiller un soldat, se garda bien de parler de discipline. L'armée, à son retour de Moscou sur Smolensk, était précédée de trente mille fuyards, prétendus malades, mais se portant fort bien les dix premiers jours. Ces gens gaspillaient et brûlaient ce qu'ils ne consommaient pas. Le soldat fidèle à son drapeau se trouva faire un métier de niais. Or, comme c'est là ce que le Français abhorre par-dessus tout, il n'y eut bientôt plus,
sons les armes, que les soldats à caraclore héroïque et les nigauds.
Les soldats m'ont souvent répété dans la retraite, mais je ne puis le croire, car je ne l'ai pas vu, que, par un ordre du jour donné à Moscou, vers le 10 octobre, le prince de Neufchàtel avait autorisé tous les soldais qui ne se sentaient pas assez bien portants pour faire dix lieues par jour, à prendre les devants. Aussitôt les têtes se montèrent, et les soldats se mirent à calculer le nombre de jours de marche qu'il fallait pour se rendre à Paris.
A WONSIEUK LE PAKÛN ME M .., A TAniS.
Milan, le » août 1818.
Per Dio! ceci passe la permission; les cieux sont devenus d'airain. La Nina est partie avant-hier pour Bologne; je pars dans une heure per i colli di Brianza, entre les deux branches du lac de Como, de Lecco à Como. Je voudrais bien, au retour, avoir une lettre de vous, quand vous devriez ne me rien dire de la conspiration; je parle de celle de Chapdelaine, que vous avez peut-être oubliée, mais que nous ne croyons véritable que depuis huit jours, qu'un Milanais est arrivé de Paris.
Mais le bon, le divin, sera l'histoire et les histoires de la Nina, que vous me devez en conscience. Elle m'a dit : « M. de M... a bien de l'esprit, mais il est méchant » J'en ai conclu qu'elle
vous avait lâché pour M. le comte P , père ou lils, et que
vous aviez lancé l'éiiigramine. A la vie qu'il paraît qu'elle avait menée, il faut que quelqu'un ail été ami dévoué. La blàmerai-je? Parbleu non. Il s'agissait pour elle de rendre brillants les sofxanle-dix jours qu'elle a passés à Paris, el elle y a réussi; car elle est ivre de Paris , au point d'en offenser les bons Milanais, qui, <le leur naturel, sont jaloux. Donc, huit pages sur la Nina; je ferai l'ignorant à son égard. En novembre, elle va à
Venise, où je Tirai voir en décembre. Au mois de février, elle revient ici pour un an, avec le papa, (pii a quarante-qualre mille francs pour 1819, et qui est si bon, si généreux, si cliarilabic, qu'il n'a jamais dix sequins. Imaginez qu'il f.iit des pensions aux frères de ses premières maîtresses. Quelle qu'ait été la Nina à Paris, elle est charmante, ici, par son naturel et par son chant.
Comment va le che5 Maisonelte? quand imiie-t-il son patron, par un bon mariage, avec une dot de trois cent mille francs? Présenloz-lui mes vœux à ce sujet.
De conversation sensée, ici pas l'ombre. Journaux rares; noire boussole, c'est la Gaxzelta di Lugano et la Minerve; plus, mille huit cents Anglais qui nous passent sur le corps.— Primo vivere, deinde philosophari. Pour moi, je remplace le premier par le second. Je vis à peine, mais je n'ai cependant point de dette que mille quatre cents francs à Didot. Enfin , vaille que vaille, quand je n'ai pas de 7ierfs, c'est-à-dire quatre fois par semaine, je suis content.
Otello et la Vestale ont été des chefs-d'œuvre, comme nous n'avons rien en France depuis Voltaire. Le reste de nos opéras détestable. Dorliska, de Rossini, commun. Je m'imagine que Pacr et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant, rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est fiiite pour faire raffoler Paris.
A ilOSSIEDR LE PARO.N DE M..., A PARIS.
Milan, le 5 septembre 1818.
Hélas, non, je n'ai pas reçu celte substantielle lettre du 5 juin! C'est la première des vôtres qui finisse dans la pipe d'un caporal ; et je jurerais bien que ce caporal est français. Si je l'avais eue, j'en aurais cru plutôt à la conspiration. Comment croire que des gens sans cœur, ni bras, ni jambes, conspirent? Si réel-
LETTRF.S A SES AMIS. 93
lement ils poussaient leurs iiUonlious bénignes jusqu'à vouloir égorgiller, ceci produira un second 5 septembre ' ; c'csl-à-dire que les nobles n'auront plus que les trois quarts des places, au au lieu des sept huitièmes.
Si cet effet avait lien, je pourrais bien essayer d'obtenir une place de cinq mille francs à Paris. Le bâtard est pire que jamais, et il est secondé depuis peu par le ministre de la guerre. Les intendants militaires de Grenoble ne veulent plus me payer ma demi-solde de neuf cents francs, sous prétexte qu'ils ne voient ma face qu'une fois l'an, et que je suis notoirement absent : c'est le coup de pied de l'àne. Un douaire si bien gagné ! Je n'étais l)as absent pendant mes douze campagnes ! — Remarquez que, le corps de commissaires des guerres étant supprimé, Son Excellence ne peut pas avoir besoin de moi du soir au lendemain, et qu'il faut d'abord, pour jouir de mes talents, qu'elle me fasse nommer à une place par ordonnance; mais malheur aux vaincus! Ce dernier trait m'a piqué.
Le tableau que vous me faites de l'agitation morale de Paris et des flots de l'opinion, qui déborde et renverse tous les vieux édifices, diminue la peine que j'aurais à me jeter dans ce gouffre ; cela ne se voit pas deux fois ; c'est la débâcle du Valais. Une fois jouissant des deux tiers de la liberté anglaise, on relondjcra dans un cours majestueux et lran(|uille encore comme l'Angleterre, de 1715 à 17G0. Faites part de mon vœu à Maisonette, et dites-lui que si réellement il y a un second 5 septembre, je désire une place. Je pense que je ne l'obtiendrai pas; qu'est ce que douze campagnes sous l'usurpateur? Je n'en serais pas trop fâché. Je suis persuadé qu'à Paris je serais Juiïssanl, c'està-dire malheureux. Je paye par cet excès de sensibilité désordonnée l'enthousiasme et le bonheur que j'ai trouvés dans plusieurs moments de ma carrière ; par exemple , à 1 entrée à Berlin, le 26 octobre 1800. D'ailleurs, vous connaissez ma mortelle répugnance pour les bas de soie, et je m'éloigne chaque jour davantage de la jambe fine qui convient au solliciteur.
* Allusion à rortionnancc royale du 5 septembre 1816, donnée par Louis XVIII. (R. G.)
J'ai Irotivc les programmes de Viganô; mais si c'est pour mettre ses ballets, ils ne vous serviront pas de rien. Vous y voyez, par exemple, dans Olello : les sénateurs exprimant leur clonncmcnt; mais comment! Voilà le talent de ce grand liommc. Il a observé admirablonienl les gestes humains. Par exemple, au troisième acte de la Vestale, celle-ci se rend à son amant; la pantomime qui dure un quart d'heure est tellement vraie et tellement gracieuse, que, sans indécence, il... enlève tout le momie. Vous sentez que, dans un programme destiné à faire comprendre ce qu'on voit, on ne décrit pas; ce serait voler leur ofiice aux yeux des spectateurs. C'est le premier homme de lettres venu qui fait ses programmes à Viganô. Celui d'un de ses principau^t ballets n'a été fait (lu'aprcs le ballet, qui était délicieux, et Viganô eut toutes les peines du monde à dire ce qu'il avait voulu exprimer à M. Gherardini, le traducteur de Schlegel, qui voulait bien lui faire son programme. — Je parie que vous me trouverez exagéré. Si vous n'avitz jamais vu de tableau de Raphaël, (pie penscriez-vous des louanges qu'on lui donne?
Tenez-moi au courant des livres passables que vous lisez. Je trouve plats tous ceux qui nous arrivent de France; ce ne sont (pie des faclums pour ou contre un parti, et la vérité y étant dite avec la crainte de M. de Marchangy, ils ne seront pas même bous pour l'histoire. Quand je considère ([u'on ne parle pas en Angleterre des ouvrages de BI. de ïracy, je regarde toujours à mes pieds pour voir s'il n'y a pas un chef-d'œuvre. Quelle critique fait-on des Commentaires de Montesquieu? Que le critique n'a pas volé son style à l'auteur.
Bien de neuf ici qu'un mauvais opéra de Rossini, Dorlisha; c'est du mauvais Voltaire. Rossini, piqué des critiques qu'on lui a décochées à Paris, à propos de la Nina, veut aller y composer des opéras français, ce qui doit sembler séditieux à xMM. Paér et Spontini. On vient d'engager pour Paris deux ou trois chanteurs du sixième ordre.
Dites-moi quelque chose du congrès ; veut-on y anéantir la liberté de la presse? Ce serait bien Lui; mais l'œuvre est difficile. Quant au reste, nous nous en moquons ; que me fait que le Luxembourg soit à Guillaume ou à George?
LETTRF.S A SES AMIS. 9j
Nous avons ici un nouveau journ:il : il Conciliatore. Je crois que cela sera plat pour vous cl ulile ici. Duport donne un concert de dausc, vendredi 15 soplciubrc. Atlicu, un mol lous les quinze jours.
RoBEiiT frères.