I.acde Como, Tramozina, 24 odobre
Il faul que ce soit une chose luen uicrveilleusc que de pouvoir se rendre chaque malin ce superbe lémoignagc : « J'habite Paris et, de plus, par ma position, je sais quehiues-uns des secrets d'une douzaine de faquins qui se croient du talent parce qu'ils ont de la puissance. » Si vous n'étiez i)as transporté par ce noble senlinK'ut, comment auriez-vous pu arriver à la belle imai^inalion que je craignais ([u'on arrêlàl les ballets de Viganô poulies ballets eux-mêmes? Avez-vous reçu deux paquets dont chacun contenait Otello, la Vestale, Myrra et Psami? Un si gros j)aquet, adresse à un si grand personnage, ne sent-il pas d'une lieue la statislique, le rapport officiel, etc. .''
Si vous avez eu le icmps de lire le chapitre d'IIclvélius : De resprit par rapport à différentes sociétés, vous auriez compris que, quand je trouvaisla France pauvre, je parlais de liiléralurc. Vous me citez en réponse V Esprit d'association, de M. de Laborde; vous aviez mieux à citer : la Physique de Biol est un ouvrage tout autrement supérieur. Demandez à Maixonette s'il n'est pas vrai qu'on apj)ellc littéraires les ouvrages (p]i perdent vingt-cinq pour cent dans la Iraduclion'i' Rien de moins lillé-
raire que l.aborde, si ceu'eslB Tracy, lui-même, n'est lit-
léraire que par la sublimité et la justesse des pensées. VEsprit des lois ne fui littéraire que par le slyle divin. La preuve en esl que Benlham, dont le génie est Montesquieu perfecliomié, n'a jamais élé cité comme augmeniani les richesses littéraires de
l'Anglfierre. Tout cela est encore vrai de radminislnilion militaire de n.ivcl. Picsle donc le livre de madame de Staël ', qui n'est que de la conversation écrite, ouvrage coulradictoire et I.'uéril, s'il en fut jamais, et à genoux devant le plus grand mal de la société actiielie, la noblesse.
L'ouvrage de B ou de Laborde peut vous donner beaucoup de plaisir; dans ce cas, vous avez raison de l'appeler sublime; Terreur est d'ajouter que ce sont des ouvrages de liltérature. L'un est de sècbe jurisprudence, l'autre est tissu de mesquines conséquences de Ricardo et de Say, saupoudrées d'un peu d'esprit; mais, iût-il écrit par l'abbé Galiani, ce n'est pas là de la litléralure.
C'est ensuite une erreur d'un autre genre que de croire que Lcmercier et Cbénier, gens enterrés eu 1790, soient supérieurs ou seulement égaux à Viganô. Vous jugez de Viganè par Gardel ; c'est exactement comme si vous jugiez de madame Catalani par mademoiselle Armand, ou de Raphaël par David, ou de Canova par M. Lcmol. Un Français peut bien dire et croire que Lemot lui fait plus de plaisir que Canova. Mais à un tel homme on dit: Parlons de \-AMinerve et des élections. Certainement il n'y a personne en Italie capable décrire une page comme Benjamin Constant. Tout homme qui a nu succès immense dans sa nation est remarquable aux yeux du philosophe. Je vous dis que Viganô a eu ce succès. Par exemple, on payait quatre mille francs par an les compositeurs de ballets; lui a quarante-quatre mille francs pour 1819. Un Parisien viendra qiii dira : « Fi, l'horreur! » II peut être de bonne foi; seulement je dirai tout bas: (i Tani pis pour lui. » Si Vigano trouve l'art d'écrire les gestes et les groupes, je maintiens qu'en 1860 on parlera plus de lui que de madame de Staël. Donc, j'ai pu l'appeler grand homme, ou, du moins, homme extrcnn-ment remarquable et supérieur, comme Rossini ou Canova, à tout ce que vous avez à Paris eu beaux-arts ou littérature.
Ensuite, c'est une erreur de fait, et parce que vous le voulez
• Comidcralions sur les principaux ivénemenl'i de la rcvolulion française.
bien, que vous rcdiiiscz à dciix\cs poêles de l'AngleleiTe. Si vous vouliez, Crai/;e, et Campbell, el Walter-Scott, seraient aussi des poêles, puisque leurs ouvrages en vers ont eu douze éditions, et qu'aucun d'eux n'est assez grand seigneur pour faire acheter ses ouvrages par natterie. Si vous vouliez, je vous dirais que je ne vois rien en France de comparable à Monti et à Goethe; mais vous me repondrez que je suis burlesque, que vous avez iMM. Cuvier, Laplace, BerlhoUet, Gouvion-Saiiil-Cyr, le duc de D.dmatie, etc. Tout cela parce que vous n'avez pas lu altentivemenl Y Esprit dllelvétius.
Vous trouverez ce que dessus ridicule, et nous n'en serons pas moins bous amis; au contraire, il n'y a rien de plus agréable que de se dire de bonnes injures. Le Commentaire sur Montesquieu contient exactement mon Credo politique. Lorsque l'auteur me donna le livre, il me dit de n'en pas parler; c'est pourquoi je vous le dis de Jefferson. Si on en fait une seconde édition, envoyez-m'en deux exemplaires.
Écrivez-moi au plus vite des détails sur l'Espagne; je suis à la Tramezina depuis dix-neuf jours, et vos lettres me rendent rccommandable à vingt ou trente pauvres hères qui ont chacun un demi-million, mais qui ne font pas la dépense de l'abonnemenl à un journal français.
J'ai une chambre délicieuse, qui n'est séparée du lac que par une roule de huit pieds de large, où viennent passer chaque jour cinquante personnes de la société répandue dans les cent î'///«squi ornent ce vallon délicieux. Dans la villa Sommariva, plus voisine de ma chambre que la vôtre ne l'est du café deFoy, j'ai cent tableaux médiocres, deux d'i Guide, deux de Léonard de Vinci et une statue de Canova. Le soir, société très-gaie, {rei-miisiqiiante, Ires-innamorata, où je suis admis volontiers el sans avoir besoin de parler et de briller. Un de ces jours j'ai fait dix-huit parties de billard sans dire la valeur de dix lignes. Celle vie me coûte huit francs par jour; c''est à peu près mon revenu, et c'est nn terrible argument contre l'idée d'aller augmenter le nombre des sollicileurs crottés.
Promenez de ma part une longue lettre au vicomte; c'est un Welclie qui préfère la Cinli à la Nina. Que voulez-vous dire à de u 0
telles gens? Qu'ils sont les dignes descendants des admirateurs de Coucher et de Rameau.
J'ai l'admirable ouvrage de M. Il.dlam, lïisloire du moyen âge du cinquième au quinzième siècle, deux volumes. Il y a cent cinquante pages sur lliistoire de France que vous dcvritz faire traduire ; cela est aussi bon que Tliourct. (ïhouret est un bonune qui passe pour le meilleur historien de France, en Italie, et qui sera un cuistre à vos yeux accoutumés à lespril de VIHsloire de Cromvjell.)
Vous autres qui vous croyez tant de talent, vous ne savez pas comme on se rao(iue de vous pour l'affaire de Lyon. Senlezvous.que, horreur à part, c'est la conspiration' la plus ridicule qui ait jamais existé pour des gens qui, à cent lieues de là, font métier de tout savoir? Et vous vous croyez du talent! Vous avez bien mieux, morbleu! Vous avez du pouvoir et des sonnettes. Gaiuleantbene nantis.
En attendant, voyez comme le pape se lire bien de sa conspiration de Macerata ; rien de plus prouvé et de plus grave, car Vinfàme parti carbonaro existe toujours, et cependant pas une goutte de sang. Cela était un peu plus sérieux que ces pauvres diables de patriotes de 1816, auxquels vous avez tout douceltcnienl coupé le poing.
Nous avons ici un dueito sublime, chanté par Frédéric H exactement mis comme Fleury dans les Deux Pages, et une jeune femme qui lui demande la grâce de son amant, qu'on va fusiller. C'est Remoriui et madame Camporesi. Si les brouillards de la Seine n'ont pas rouillé vos oreilles, achetez ce duetto chez Piicordi, de Milan, le premier marchand de musique d Italie, et faites-le chanter à Paris. Les paroles ne signifient rien; cela peut aller à un père refusant un mariage à sa fille. Ce duetto est le début de Pacini, jeune compositeur de dix-neuf ans, fils du bouffon. Solliva est éteint. — Demain nous avons le Pèlerin blanc, rais en ballet par le plat Gioja, le même dont le Comte d^Essex
* Celte conspiration, qui éclata à Lyon le 8 juin 1817, avait été organisée par l'autorité niililaire, pour se faire un mérite de sa répression ill. C.)
m'a chassé te la ville, tant les tours de force et viugt chevaux qui galopent m'ennuyaient.
Il y a dans le n° b6 de VEdinburg review un article excellent sur le Dante persécuté par les jésuites jusqu'en 1780: on Ta payé quaire-viu;;t-dix-sept louis à Foscolo, qui est à Londres,
Vous me devrez huit pages, rien que sur les intrigues des élections. Cette nation fait-elle son éducation? Jusqu'à quel point le raisonnable \itw\,-\\ encore y être ridicule? — La collection des articles de Dussault, publiée par M. le chevalier Eckard, immortel auteur de VHistoire de Louis XVII, vaut-eîle la peine d'être lue? Je regarde Dussault comme leFiévée du classicisme, le meilleur avocat d'une vieille platitude.
A JIADx\ME G..., A JIILA!^.
Varèze, le 16 novembre 1818. (Remise le 17 novembre.]
Madame,
Je voudrais vous écrire une lettre un peu amusante, mais je passe ma vie avec de bons bourgeois qui s'occupent toute la journée du prix du blé, de la santé de leurs chevaux, de leur maîtresse et de leur casin. Leur grosse joie, leur bonheur si facile me fait envie; avec un cœur qui se contente de choses si grossières, comment faire pour manquer le bonheur? Et, cependant, ils errent au hasard, au milieu de ces écueils qui sombienl si aisés à éviter, et eux aussi sont presque toujours malheureux. Us ne s'occupent guère du monde qui nous intéresse, et qui est pour eux comme une teire étrangère. Une chose les a beaucoup frappés : ils prétendent être sûrs que madame A,,. a pris un amant; c'est encore un Russe qui a celte jolie femme; car il paraît décidé que 31, de Pahlen a la petite L,.., la Génoise. Donc, c'est un M. de B.,., que je connais, très-joli garçon, mais peut-être l'être le plus sec qu'on puisse rencontrer, le plus alfecté, le plus bavard, le plus égoïste, le plus à cent lieues du
semimenf, qui a persuadé à madame A... qu'il l'adorait et, qui plus est, qu't^lle l'adorail. Us passaient leur vie à lire des romans scnlhnenlaux ensemble. Ici, elle n'écoulait pas un mot du spectacle pour être toujours à lui parler. Ceci est sûr, mais je doute du reste.
Le plaisir le plus vif que j'ai eu aujourd'hui est celui de dater celte lettre; jespère, dans un mois, avoir le bonheur de vous voir. Mais que faire pendant ces trente jours? J'espère qu'ils passeront comme les neuf longues journées qui viennent de s'écouler. Toutes les fois qu'un amusement, qu'une partie de promenade cesse, je relombe sur moi-même et je trouve un vide effrayant. J'ai commenté mille fois, je me suis donné le plaisir d'écouler encore mille fois les moindres choses que vous avez dites les derniers jours que j'eus le bonheur de vous voir. Mon imagination fatiguée commence à se refuser à des images qui, désormais, sont trop liées avec l'affreuse idée de votre absence, et je sens que tous les jours mon cœur devient plus sombre.
J'ai trouvé un peu de consolation dans l'église de la madone del .Monte; je me suis rappelé la mu.ique divine que j'y entendis autrefois. Je m'en vais à Milan, un de ces jours, à la rencontre d'une de vos lellres ; car je compte assez sur votre humanilé pour croire que vous ne m'aurtz pas refusé quelques lignes pour vous si indifférentes à tracer, si précieuses, si consolantes pour un cœur au désespoir. V^ous devez être trop assurée de votre pouvoir absolu sur moi pour vous arrêter un instant à la crainte vaine de paraître encourager ma passion en me répoudanl. Je me connais; je vous aime pour le reste de ma vie; tout ce que vous ferez ne changera rien à l'idée qui a frappé mon âme, à l'idée que je me suis faite du bonheur d'être aimé de vous et au mépris qu'elle m'a donné pour tous les autres bonheurs! Enfin, j'ai besoin, j'ai soif de vous voir. Je crois que je donnerais le reste de ma vie pour vous parler un quart d'heure des choses les plus indifférentes.
Adieu, je vous quille pour être plus avec vous, pour oser vous parler avec tout l'abandon^ avec toute l'énergie de la passion qui me dévore.
IIe.nrï.
A JlONSIEUIl LE BARON DE M..., A TAHIS,
Milan, le 11 décembre 1818.
Lisez-vous le Concilialore? Non ; car, 1° il est bélc ; '2" il est libéral. Cependant, s'il paraît chez Galignany, lisez dans les six derniers numéros des articles signés : E. V., c'est-à-ilire Ermès Visconti (le marquis). C'est sur le romanticisme; c'est-à-dire, sur cette question : « Voulons-nous la tragédie à la Xipharés ou la tragédie à la Richard lll ? » Ce M. Ermès passe pour le meilleur philosophe du pays. Votre attention, à vous autres Français, est absorbée par la polil-que ; pour quarante ans, la littérature va donc se réfugier dans les pays qui n'ont pas encore le bonheur de pouvoir appliquer à leur vilaine maladie le mercure des deux chambres.
Quand la France sera guérie, la littérature y reparaîtra aussi belle et plus vigoureuse que jamais, et la cause de Racine tient aux carrosses du roi, où M. de Chateaubriand nous apprend qu'il eut l'honneur de monter, avant d'aller écouter les bruits du désert.
Comparativement, la France va donc être littérairement stérile; car les me%%o-termine, si bons en politique, ne valent rien en fait d'arts. La poétique de madame de Staél est plus mauvaise que celle de la Harpe ou de XEdinburg review.
La France est sur le grand chemin de !a félicité; si on veut lui faire prendre les sentiers qui abrègent, la charrette versera. Au moyen de ([uoi, nous voilà presque d'accord, ce me semble. C'est un Anglais très-connu qui m'a convaincu de celte vérité. 11 m'a loué Uenri Hallam, que nous faisons venir. Vllisloire de Philippe le Long, l'inventeur des communes, et le portrait hideux et savantissime de la féodalité, que nous prêche M. de Villeneuve, ex-préfet, sont admirables. Ce serait pour Maisonette un livre ministériel, et en même temps une acquisition importante pour notre pauvre histoire de France.
Je viens de lire une lellre de l'aimable S...; sans écorner sa verln, elle est la favorite de la reine, du roi, des princes, etc. Ils l'accablent de choses flatteuses à Munich ; ma poco di danaro. Le jour de naissance d'Adélaïde S..., où elle a eu dix-huit ans, le prince royal * est venu chez elle en grand gala, et, en entrant, lui a dit avec majesté : « Je vous prie de vous mettre à genoux.— Elle s'y met tout étonnée.— Jurez-moi, devant Dieu qui voit tout, aujourd'hui votre jour onomastique, que, quoi qu'il vous arrive dans la suite, vous me regarderez toujours comme votre père. » — Elle n'est libre qu'en avril ; vous l'auriez à l'Opéra-Buffa pour quinze mille francs ; mais vous êtes trop barbares.
Grasset a été en Italie honnête homme et connaisseur; li.., tatillon et friponneau. Il y avait à Varèze, ville de six mille âmes, quand j'y étais, un pauvre diable qui cbantail Basile dans le Barbière di Siviglia de Rossini ; il était ridicule et connu dans la ville sous le nom de don Basilio, quand un beau matin nous avons appris que ce rare sujet nous était enlevé par la superbe Paris.
Vous avez la Chabrand, la Fodor etPellegrini, dit-on. — J'ai vu hier la délicieuse Liparini ; elle est bien changée ; faites-lui chanter la Contessa di Colle Ombroso; partout ailleurs elle est mauvaise.
Le 26 décembre, nous avons ici la Clemenza di Tito, de Blozart, par Crivelli, la froide Camporesi, habillée en homme, et la froide Fesla.
Adieu, écrivez, écrivez-moi donc.
' Le prince Louis, devenu roi de Bavière en 1825. (R. Ci
A MONSIEUR R. COLOJIC, DinEf.TEUU DES CONTUIUUTIONS INDlKJiCTl'.S, A WONTCniSûN.
Milan, le 2 mars 1819.
Tandis que les affaires adminislralives et robscrvalion des niouvomciils de la politique absorbent ton attention, veux-tu savoir ce que deviennent mes idées? — Prends lecture de Téhicubralion suivante.
En 1819, notre esprit ne se préoccupe pas assez, ici, en Italie, d'un pbénomène des i)lus lieureux pour notre littérature et pour nos arts; c'est que nous sommes la seule nation qui ait de ïultention au service de la littérature.
En France, on ne parle que de constitution et de lois organiques, iVullras et d'indépendants.
En Angleterre, il faut bien comprendre le cas des ouvriers de Manchester, dont la révolte a rempli tous les journaux pendant l'été de 1818.
Ces pauvres gens, qui sont quarante mille, gagnent quatre shillings (quatre francs quatre-vingts centimes) par jour; c'est tout ce que leurs maîtres peuvent leur donner. S'ils leur donnaient quatre shillings et demi, les produits des manufactures anglaises, apportés sur le continent, seraient plus chers que les produits des manufactures du continent. Maintenant, grâce aux impôts qui entêté mis depuis 1792 pour humilier la France, un ouvrier anglais, travaillant quatorze heures par jour, ne peut pas vivre avec quatre shillings. C'est ce qui fait que sur six hommes qu'on rencontre dans la rue, à Londres ou à Bristol, un, au moins, reçoit l'aumône de la paroisse'. Croit-on qu'un pays
Voir le singulier ouvrage intitulé Fie de Vévêque Watson, écrite par lui-même. C'est là que l'on voit réellement ce que c'est que l'arislocratie anglaise. Voir également les discours prononcés en 1818 à la chambre des communes, sur la question des pauvres. (H. B.)
{oi Œrvur.s postihmks de stendiial.
rongé par un Ici nuilhcnr ail du lenips à donner à la lillérature ol aux arls? 11 esl bien moins près du bonheur que la France, qu'il a coniballue avec un succès apparent. 11 esl bien moins heureux que l'Italie, où Ton a le temps de rire et d'aller applaudir Rossini. Remarquez que les trois quarts des hommes distingués, en tout genre, sorlenl de la classe pauvre qui, en Angleterre, n'a ni le loisir de lire, ni l'argent nécessaire pour acheter des livres.
Supposons qu'il naisse un génie hardi en Angleterre; au lieu de chercher à devenir un ShaUspeare, il deviendra, s'il le peut, un lord Erskine, ou mourra sur la route.
Supposons qu'un Yollaire naisse à Paris ; au lieu de publier la tragédie à'OEdipe et d'attaquer M. de la Molhe, il cherchera à connaître M. Benjamin Constant, et ensuite écrira dans le Conservateur ou dans la Minerve.
Savez-vous ce qu'on fail dans rAméri(iue méridionale ? On y ampute les jambes aux malheureux blessés avec des lames de sabre '. Voilà où en sont les arts utiles dans celte partie du monde.
Dans l'Amérique du Nord, on songe à f;ùre de l'argent, et non pas à se procurer les douces jouissances des arls et delà littérature. Les premiers hommes du pays blasphèment les arts. Voyez cet Anglais si judicieux, Morris Biikbe( k, parlant des chapileaux de marbre que le gouvernement américain a fait venir de Rome pour les colonnes du capiiole de Washington.
Voyez la discussion sur lâchai de la bibliothèque que l'illustre Jefl'ersou offrait au public.
Trouve-l-ou dans toute celte Amérique, si prospérante et si riche, une seule copie, en marbre, de V Apollon du Belvédère?
Les grands génies, en Amérique, tournent directement à Yutile. Voilà le caractère delà nation; ils se fout Washington ou Franklin, et non pas Allieri ou Canova.
L'attention est partout pour les d'iscussions d'utilité et de politique, et Ihabitude de ces discussions rend impropre aux arts. Nous seuls, nous avons encore l'âme accessible aux douces sensations des arts et de la litléia'ure
* ilonlltly review, par sir Bichard Pliil'pps.
LETTRFS A SES AMIS. 105
Je n'hcsilc pas à le dire : dans Télal où en sont les clioses, en 181!i, le véritable siège de la liltt-ralure, c'est le pays qui, trois fois dt'jà, a civilisé le monde.
1" Au temps de l'antique Étrurie;
2" Sous Auguste;
3° Par le siècle de Léon X.
Pour prendre la place que la force des choses nous assigne , sachons cire d'opinions différentes, sans devenir ennemis; laissons les basses injures à la canaille , et méritons une sage liberté.
Un bon livre, publié à Milan, ferait événement; à Paris, il serait étouffé par un panqibict sur la conspiration de Lyon, de l'invention du général Cannd, et à Londres, par la discussion sur la loi pour léiuancipalion des catholiques.
Allez publier aujourd'hui à Munich une belle tragédie, et vous verrez l'effet qu'elle produira.
C'est pour cela que la question du romunticisme, qui intéresse encore plus la France que l'Italie (car nos deux plus grands poêles, le Dante et l'Ariosie, sont archi-romaniiques), que la question du romanticisme, dis-je, s'agite dans ce momrnt à Milan et non à Paris. Nous avons même vu, par la conversation du bal masqué, que ce mol romanticisme est arrivé jusqu'aux classes de la société qui ne comprennent rien à la littérature.
Plions Dieu que quelque homme de talent prenne ici la défense du classicisme, et force ainsi les romantiques à faire usage de tout leur esprit, et à ne laisser aucune erreur dans leur théorie.
rSAISOXSEMENTS LITTERAIRES A LA MODE EN 1819.
Cet homme n'est pas de mon avis : donc c'est un sot. — Il critique mon livre : donc il est mon ennemi. — Il est mon ennemi, donc c'est un scélérat, un voleur, un assassin, un âne, un faussaire, un masoaizone, un vil, etc., etc., etc., etc.
lOG ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL,
A ImPSSIELT. R. COLOMB, DIP.F.CTIX'R DES CONTHICUTIOSS INDIRECTES, A MONTIiRISON.
Milan, le 18 mars 1819.
Tâche donc de venir à Cularo en seplcnibie prochain; nous pourrions nous y ronconircr. J'avais fail Tarlicle suifanl, pensant le mellre dans un de vos journaux ; mais à qui s'adresser pour ohlenir celle immense laveur? Vois sMl y a quelque parli à en tirer.
Que dans les beaux-arls il n'y a qu'un cas unique où le romanticisme ne soit pas applicable.
Qu'est-ce qu'élever une statue à un grand homme?
1° On se propose, par un senlimenl de tendressse, de faire ])laisir à son ombre, et de le récompenser ainsi de tout le plaisir qu'il nous a donné;
2° On se propose d'exciter les hommes à l'imiter;
3" Ou, enfin, d'éterniser les grandes qualités qui l'ont distingué.
Ici, je prie en grâce mon lecteur de regarder bien allenlivemenl et bien froidement ce qui se passe dans son âme. Pour cela faire, la première chose nécessaire est d'avoir une âme.
Quand je m'approche de cette slalue m marmo bianco, que j'aperçois à une certaine distance, sous les marronniers dcl corso di porta Renza^, je sais bien que c'est à Appiani qu'elle est élevée , ou, si je suis étranger, deux mots d'inscription vont me l'apprendre.
Indiquez qu'Appiani fut un peintre, par quelque accessoire plus ou moins ingénieux, vous rae donnerez le plaisir de deviner une énigme; mais, par cette petite jouissance, toute de finesse et de vanité satisfaite, vous retenez à terre mon âme qui brûlait de s'élancer vers le ciel; pour un inslaiit vous ravalez mon âme à n'être que celle d'un classicisle.
* Celle slalue se voit au musée de Brcra.
Donnez à Appiani un geste qui exprime son âme et non pas son étal, car vous ne pouvez donner l'idée de ses cliefs-d'œuvre qu'en montrant son âme. Exprimer quelque chose de particulier à Tarliste : que, par exemple, il avait les cheveux frisés de telle ou telle manière, ou qu'il était bel homme, c'est imiter les peintres du quatorzième siècle, c'est faire une méprise; car est-ce pour son toupet [ciuffo) ou pour sa jolie jambe que le public lui élève une statue? C'est uniquement aux qualités de son âme et de son esprit qu'on rend un hommage immortel.
Si les traits que nous recevons en naissant de nos parents, si la physionomie qu'ensuite y impriment nos habitudes morales, exprimaient parfaitement et entièrement notre âme, je dirais : Faites un portrait de votre statue. Mais, comme il n'en est pas ainsi, une statue doit être un porirait embelli et doit présenter : 1" Assez de ressemblance ; 2° autant que possible l'expression des grandes qunliics que le public veut éterniser.
J'ai étudié très-attentivement le buste de Viiellius à Gènes, les têtes d'Aristide et de César aux Sludj à Naples, les bons buste.^ dcl Campidoglio à Rome ; j'ai cru voir :
1° Qu'il faut, dans la figure humaine, supprimer tous les |>elils détails qui n'expriment rien;
2° Laisser, avec soin, aux détails que l'on conserve, la physionomie de l'ensemble, le même degré de convexité dans les muscles. C'est ainsi que l'on fait le portrait pour la postérité.
Si le lecteur a la bonne foi et le talent de lire dans son àme, il y verra, je crois, que telle chose qui est intéressante dans la nature parce qu'il y a réalité, ne signifie rien dans les arts. Quoi de plus intéressant que de voir, à Montmorency, Jean-Jacques Rousseau écrivant, sur sa petite table, les lettres brûlantes de la F\ouvellc Héloïse^ Quel homme ne se fût pas arrêté pour jouir de ce spectacle.'' Faites-en un tableau, il intéressera peu; faites-en une statue, elle sera ridicule.
C'est que la sculpture fixe trop notre attention sur ce qu'elle entreprend d'imiter. Dans la nature, notre attention ne s'arrête pas à la perruque bien bouclée de Rousseau : dans la sculpture, elle nous fait rire. Vous venez de trouver dans la rue le rival qui veut vous enlever le cœur de votre maîtresse; vous lui avez
parle, car vous êlcs forcé de le uiénagor; dites-moi quelle forme avait le nœud de sa cravate.
Dans le marbre, que voulez -vous que me dise cette jambe et celte cuisse d'Appiani?
Nues, ]»ar des contours grandioses (comme dans la statue de riiocion), elles i)euvent exprimer un caractère', et ainsi élever mon âme au sublime; mais vêtues à la moderne avec des bas de soie et des souliers à boucles, cette jambe et celle cuisse sont ridicules.
Pourquoi? je n'en sais rien. Pourquoi le tabac me fait-il éternucr? Mais le fait est mr. Voyez à Paris le dégoût que donnent (les centaines de statues Iraitces dans ce genre. 11 ne se passera |)as cinquante ans avant qu'on ne les Ole de leurs niches pour les reléguer dans quelque garde-meuble. Voyez à Saint-Paul de Londres la statue habillée du père du rommticisme, le célèbre Johnson.
Je me trompe peut-être; peut-èlre suis-jc égaré par les habitudes de mon âme, et je déclare impossible pour tous vtti plaisir qui est seulement impossible pour moP; mais il me semble qu'ici le romanticisme n'est pas applicable. Il faut le nu, car le nu est le moyen de la sculpture.
Mais, me dira-t-on, que concluez-vous sur le monument d'Appiani qui, dans ce moment, occui)e tous les esprits? — J'aurais bien envie de ne p,as conclure. En effet, quels sont mes titres pour oser contredire tant d'ariisles si resjjectables et si justement célèbres? Cependant, pour ne pas avoir l'air déparier sans avoir didée arrêtée, je dirai qu'il me semble convenable;
i" D'élever une statue à Appiani sur le baslion de porta Henza;
2" Qu'elle soit à demi nue et drapée à l'antique, comme la stalue de Thocion ou celle d'Aristide ;
5" Que son geste et son regard exi)riment une admiration douce et tendre pour les grâces delà nature;
* l-'cnsomble des liabiludes morales, et non pas une passion. (11. B.)
* tÀco l'errore dei c'.assicisti di buona Jode, vccchi per la plu parte. La gcncr:,ii"iTie tlie va fariiiandosi a Pavia, non avi'à le slesse abiludini, e di qua dieci ann ia villoria è sicura. (II. D.)
4° Qu'une de ses mains soit appuyée sur un groupe des trois Glaces, de quatre-vingts centimètres de proportion;
5° Qu'à ses pieds Ton voie une palette, des pinceaux et une inscription non en latin, en grec ou en syriaque, mais en italien simple clclar :
A Appiani, le peintre des Grâces.
Né à Bozizio en 1757,
Il mourut à Milan en 181G.
XMII
i M0N?;EUR n, COLOMB, DinECTEUR DES CONTP.IDUTIONS DIRECTES, A MONTBHISON.
Milan, le l<^^^v^il 1819.
Qu'auras-tu pensé du mol romaïUicisme qui s'est égaré, je crois, dans la longue dissertation que je t'ai adressée le mois dernier? — Quoi qu'il en soit, je l'envoie une sorte de petil Irailé sur ce que j'entends par le romantici&me dans la musique. Un jour, probablement, lu visiteras l'Italie; il est bon que lu saches d'avance quelles sonl les idées qui y ont le pas.
S'il seni!)le au premier coup d'œil que le romanlicisme ne peut pas s'appliquer à la musique, c'est qu'il s'y applique trop; c'est que, dans ccl art charmant, où nous avons la bonne habitude de n'applaudir que ce qui nous fait plaisir, le classicisme nous scnib'c:ail trop ridicule. Nous ne connaissons pas la musique des Grecs, cl l'on n'écouterait pas un instant à la Scala la musique qui ravissait nos pères en 1719.
Il m.e scmbie que la musique nous f.iit plaisir en mettant notre imagiualiondans la nécessité de concevoir certaines illusions. 1 orsquc nous entendons de la musique que nous connaissons déjà, notre esprit, au lieu de s'abaudooner à de délicieuses illusions au profil de la passion qui nous subjugue dans le moment, se met à comparer le plaisir d'aujourd'hui avec le plaisir 1. 7
d'iiior; cl, dès lors, le plaisir d'aujourd'hui esl dôlruil; caria seiisibilitc ne peut faire qu'une chose à la fois.
Cimarosa, Piccini, Sacchini, Galuppi, ont fait chacun tre.iie opéras; de ces cent vingt opéras, cinquante à peine ont été joués à Milan; et quand ont-ils été joués? Vers 1780, quand nos lières étaient encore à l'université. Dune nous n'en avons pas la moindre idée, et cependant nous ne pouvons pas les soulfiir.
Pourquoi? c'est qu'au lion de jouir nous comi)arons; or la comparaison esl ce qui tue la musique. Quand l'on nous donne le Barbier de Séville de Paisielio ou la SeccJiia rapita de Zingarclli, nous comparons le style de cette ancieinie nmsique au style moderne des Rossini, des Mozart, desMayer.
Qu'arrive-t-il de là? c'est que nous applaudissons avec fureur le Barbier de Séville de Rossini, qui ne présente autre chose que les idées de Cimarosa habillées à la moderne.
N'allez pas croire que je n'admire pas Rossini ; je crois qu'avec Canova et Viganô il esl maintenant l'honneur de noire belle Italie. J'avoue que ce n'est qu'après lavoir adoré pendant cinq 011 six ans que je me suis senti le courage de le critiquer. Biais, enfin, je suis obligé ici de faire voir que, comme les femmes décident pour le moins autant que les hommes du mérite de la musique, il n'entre point de pédanterie dans le jugement du public, et que, par conséquent, il esl ultra-romantique. Ce qui plaisait à nos pères en 1790 ne nous plaît plus en 1819, trente ans plus lard.
Mon sentiment pariiculier, c'est qu'il entre un peu iïaffcclatien dans ce dégofit du i)ublic pour la musique ancienne. Il y a certaines cantilènes (jni expriment les passions. Par exemple, la jalousie est exprimée par l'aria Vedro menlf io sospiro, que chante le comte Almaviva dans les Nozze di Figaro, de Mozart; ces cantilénes-\3i ne ' nivent pas vieillir en trente ou quarante ans, et j'avouerai que dans tout VOtello de Rossini je ne trouve rien qui exprime aussi bien la jalousie, ce tourment des cœurs tendres, que cet air : Vcdro menlf io sospiro.
Le public est ennuyé à mort des opéras sérias que Ton continue à donner à la Scala, pendant le carnaval, par le classicisme le plus ridicule, uniquement parce que cela plaisait à nos pères
vers 1770. D'ici à deux ou trois ans, cli.>cun osera dire ce qu'il seul, et nous aurons allernalivenieiil un opéra séria et un opéra buffa. Alors on sera obligé de revenir au génie de la gaieté, on reprendra les chefs-d'œuvre de Cimarosa, et seulement on priera Rossini, ou quelqu'un de ses élèves, de renforcer un peu l'harmonie des acconipaguements.
Cet hiver, nos dames, eu bâillant à mourir de tous les opéras sérias dont on nous a assommés, se consolaient de temps en temps en chantant : Ci pensera il marito. Rllos empruntaient ce souvenir au Rivale di se stesso, le seul opéra vraiment bouffe dont on nous ait régalés depuis longtemps.
Cet hiver, la Camporesi che ci faceva sbadigliare col me%xo degV lUinesi aurait pu nons charmer par Don Giovanni, au moyen duquel madame Camporesi et Crivelli ont fait gagner dieci mila luigi à \ imprésario de Londres. Le Malrimonio scgreto est trop connu pour le donner de longtemps, mais enfui c'est un opéra très-comique, eti'on sait que Crivelli et madame Camporesi l'ont chanté avec succès à l'étranger. Donc ils auraient chanté à peu près aussi passablement un autre opéra de Cimarosa, aussi comique et moins connu.
Je conclus : nous avons assez de sérieux a casa, nous voulons du comiq'ic à la Scala. 11 faudrait que la nova impresa fût obligée à donner ailernalivrnicnt un opéra buffa et un opéra séria. Cet hiver, pour nous égayer, nous avions tous les soirs trois tragédies à la Scala '.
J'ajoute que le carnaval prochain, puisque nous avons le boiheur d'avoir Rossini, au lieu d'un opéia séria, il faut lui demander un opéra bufla, et que le librelto de cet opéra buffa ne soit pas une traduction du français, mais une chose vraiment italienne, adaptée à nos moeurs, et, par là, vraiment romantique.
' Gl' lllincsi, Acbar grand Mogol, cd il rilorno dcl Pcllegrino.
112 ŒUYUiiS rOSTlIUiMCS DE STENDHAL.