A 31ADA.ME ..., A
Yarcze, le 7 juin 1319.
Madame,
Vous me nielloz au désespoir. Vous m'accusez à plusieurs reprises de manquer de délicatesse, comuie si dans votre bouche cette accusation n'était rien. Qui m'eût dit, lorsque je me séparai de vous, à Milan, que la première lettie que vous m'écririez commencerait par monsieur, et que vous m'accuseriez de manquer de délicatesse?
Ah ! madame, qu'il e&t aisé à l'homme qui n'a pas de passion d'avoir une con'luite toujours mesurée et prudente! Moi aussi, quand je puis mécouler, je crois ne pas manquer de discrétion ; mais je suis dominé par une passion funeste qui ne me laisse plus le maître de mes actions. Je mêlais juré de m'embarquer, ou au moins de ne pas vous voir, et de ne pas vous écrire jusqu'à votre retour; une force plus puissante que toutes mes résolutions m'a entraîné aux lieux où vous étiez. Je m'en aperçois trop, cette passion est devenue désormais la grande affaire de ma vie. Tous les intérêts, toutes les considérations ont pâli dev^;ii;::d!e-ià. Ce funeste besoin que j'ai de vous voir m'entraîne, me domine, nie transporte. Il y a des moments, dans les longues soirées solitaires, où, s'il était besoin d'assassiner pour vous voir, je deviendrais assassin. Je n'ai eu que trois passions en ma vie : l'ambition de 1800 à 1811, l'amour pour une femme qui m'a trompé de 1811 à 18''8, et, depuis un an, cette passion qui me domine e.t qui augmente sans cesse. Dans tous les temps, toutes les distraclions, tout ce qui est étranger à ma passion, a été nul pour moi ; ou heureuse ou malheureuse, elle remplit tous mes moments. Et croyez-vous que le sacrifice que je fais à vos convenances, de ne pas vous voir ce soir, soit peu de chose? Assurément je ne veux pas m'en faire un mérite ; je vous le
présente seulement comme nne expiation pour les torts que je puis avoir eus avant-liier. Celle cxpiaiion n'est rien pour vous, madame; mais pour moi, qui ai passé tant de soirées affreuses, privé de vous et sans vous voir, c'est un sacrifice plus difficile à supporter que les supplices les plus horribles; c'est un sacrifice qui, par l'extrême douleur de la victime, est digne de la femme sublime à laquelle il est offert.
Au milieu du bouleversement de mon êlre , où me jette ce besoin impérieux de vous voir, il est une quabté que cependant jusqu'ici j'ai conservée, et que je prie le destin de me conserver encore, s'il ne veut me plonger, à mes propres yeux, dans le comble de l'abjection : c'est une véracité parfaite. Vous me dites, madame, que j'avais si bien compromis\es choses, samedi malin, que ce qui s'est passé le soir devenait une nécessité pour vous. C'est ce mot compromis qui me blesse jusqu'au fond de l'âme, et, si j'avais le bonheur de pouvoir arracher le trait falal qui me perce le cœur, ce mot compromis m'en eût donné la force,
Mais non, madame, votre âme a trop de noblesse pour ne pas avoir compris la mienne. Vous étiez offensée, et vous vous êtes servie du premier mot qui est tombé sous voire plume. Je prendrai pour juge, entre votre accusation et moi, quelqu'un dont vous ne récuserez pas le témoignage. Si madame D..., si la noble et sublime Métilde , croit que ma conduite de samedi malin a été le moins du monde calculée pour la forcer, par le juste soin de sa considération dans ce pays, à quelque démarche ultérieure, je l'avoue, cette conduite infâme est de moi, il y a un être au monde qui peut dire que je manque de délicatesse. J'irai plus loin. Je n'ai jamais eu le talent de séduire qu'envers les femmes que je n'aimais pas du tout. Dès que j'aime, je deviens timide, et vous pouvez en juger par le déconlenancement dont je suis auprès de vous. Si je ne m'étais pas mis à bavarder samedi soir, tout le monde, jusqu'au bon padre Reltore, se serait aperçu que j'aimais. Mais j'aurais ce talent de séduire, que je ne l'aurais pas employé auprès de vous. S'il ne dépendait que de faire des vœux pour réussir, je voudrais vous obtenir pour moi-même, et non pas poui' un autre être que j'aurais
m ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
figure à ma place. Je rougirais, je n'aurais plus de bonlienr, je crois , môme aimé de vous, si je pouvais soupçonner (pu; vou.; aimez un autre que moi-même. Si vous aviez des défauts, je ne lourrais pas dire que je ne vois pas vos défauts; je dirais, pour être vrai, que je les adore ; et, en effet, je puis dire que j'adore celte susceplibililé extrême qui me fait passer de si horrii)les nuits. C'est ainsi que je voudrais être aimé, c'est ainsi qu'on fait le véritable amour; il repousse la séduction avec horreur, comme un secours trop indigne de lui, et avec la séduction tout calcul, tout manège et jusqu'à la moindre idée de compromettre l'objet que j'aime, pour le forcer ensuite à certaines démarches ultérieures, à son avantage.
.l'aurais le talent de vous séduire, et je ne crois pas ce talent possible, que je n'en ferais pas usage. Tôt ou lard, vous vous apercevriez que vous avez été trompée, et il me serait, je crois, plus affreux encore, après vous avoir possédée, d'être privé de vous que si le ciel m'a condamné à mourir sans cire jamais aimé de vous.
Quand un être est dominé par une passion extrême, tout ce qu'il dit ou îout ce qu'il fait, dans une circonstance particulière, ne prouve rien à son égard ; c'est l'ensemble de sa vie qui porto témoignage pour lui. Ainsi, madame, quand je jurerais à vos pieds , louie la journée , que je vous aime ou que je vous hais , cela ne devrait avoir aucune induence sur le degré de croyance que vous pensez pouvoir m'accorder. C'est l'ensemble de ma vie qui doit parler. Or, quoique je sois fort peu connu et encore moins intéressant pour les personnes qui me connaissent, cependant, faute d'autre sujet de conversation, vous pouvez demander si je suis connu pour manquer d'orgueil ou pour manquer de constance.
Voilà cinq ans que je suis à Milan. Prenons pour faux tout ce qu'on dit de ma vie antérieure. Cinq ans, de trente-un à trente-six ans, sont un intervalle assez important dans la vie d'un homme, surtout quand durant ces cinq ans il est éprouvé par des circonstances difficiles. Si jamais vous daignez, faute de mieux, penser à mon caractère, daignez, madame, comparer ces cinq ans de ma vie avec cinq années prises dans la vie d'un autre
inflividu quelconque. Vous trouverez des vies beaucoup plus biilhintes par lo taleiil, beaucoup plus beureuses; mais une vie plus pleine d'honneur et de constance que la mienne, c'est ce que je ne crois pas. Combien ai-jc eu de maîtresses, en cinq ans, à Milan ? combien de fois ai-je faibli sur l'honneur? — Or j'aurais manqué indignement à l'honneur si, agissant envers un être qui ne peut pas me faire mettre répce à la main, j'avais cherché le moins du monde à le compromettre.
Aimez-moi si vous voulez, divine Mélilde ; mais, au nom de Dieu, ne me méprisez pas. Ce tourment est au-dessus de mes forces. Dans votre manière de penser, qui est Irès-jusle, être méprisé m'empêcherait à jamais d'êire aimé.
Avec une âme élevée comme la vôtre, quelle voie plus sûre pour déplaire que celle que vous m'accusez d'avoir prise? Je crains tant de vous déplaire, que le moment où je vous vis le soir du 5, pour la première fois, et qui aurait dû être le plus doux de ma vie, en fut, au contraire, un des plus inquiets, par la crainte que j'eus de vous déplaire.
Réllcxions. — Mardi soir 8 juin 18J0.
Idées de planter tout là.
Ce soir, froideur à ne pas remettre les pieds au collège; jalousie pour le cavalier Giorgi, qui va faire la conversation de l'autre côté du canapé, el, en sortant, elle s'appuie beaucoup sur lui, d'un air inlimc. Les femmes honnêlcs aussi coquines «;!ic les coquines.
A ÎIATIAME . , A PISE.
Florence, le H juin 1819.
Mada;
Depuis que je vous ai quittée hier soir, je sens le besoin d'implorer votre pardon pour les manques de délicatesse el d'égards auxquels une passion funeste a pu m'entraîner depuis huit
lie, ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
joiirs. Mon repcnlir esl sincère ; je voudrais, pnisqtio je vous aï (h'iilii, n'clre jamais allé à Vollerrc. Je vous aurais exprimé ce poiiiimcnl de regret profond, hier mên>c, lorsque vous daignâtes m'admeltre auprès de vous; mais, permettez-moi de vous le dire, vous ne m"avoz pas accoutumé à l'indulgence, bien au contraire. Or je craignis qu'il ne vous parût que demander pardon de mes folies ne fût vous parler de mou amour et violer le serment que je vous avait fait.
Mais je manquerais à cette véracité parfaite qui, dans l'abîme où je suis engagé, est ma seule règle de conduite, si je disais que je comprends un manque de délicatesse. Vous verrez dans cet aveu l'indice d'une âme grossière et peu faite pour vous comprendre, je le crains. Vous avez senti ces manques de délicatesse ; ainsi ils ont existé pour vous.
Ne croyez point, madame, que j'aie formé tout d'un trait le projet de venir à Volterre. Vraiment je n"ai pas tant d'audace avec vous; toules les fois que je suis attendri et que je vole auprès de vous, je suis sûr d'être ramené sur la (erre par une dureté bien mortifiante. Voyant sur la carte que Livourne était tout près de Volterre, je m'étais informé el l'on m'avait dit que de Pise Ton apercevait les murs de cette ville beureuse, où vous étiez. Dans la traversée, je pensais qu'en prenant des lunettes vertes et cliangeant d'babit je pourrais fort bien passer deux ou trois jours à Volterre, ne sortant que de nuit et sans être reconnu de vous. J'arrivai le 3, et la première personne que je vis à Volterre, ce fut vous, madame; il était une heure; je pense que vous reveniez dîner en sortant du collège ; vous ne me reconnûtes point. Le soir, àbuit heures et quart, lorsqu'il fil tout à fait obscur, j'ôtai les lunettes pour ne pas sembler singulier à Schneider. .\u moment où je les ôtais, vous vîntes à passer, et mon plan, si heureusement suivi jusqu'alors, fut renversé.
J'eus sur-le-champ celte idée . si j'aborde madame D..., elle me dira quelque chose de dur, et dans ce moment-là je vous aimais trop, une parole dure m'eût tué; si je l'aborde comme son ami de Milan, tout le monde dira dans cette petite ville que je suis son amant. Donc je lui marquerai bien mieux mon respect en restant inconnu. Tout ce raisonnement eut lieu en un clia
d'œil ; ce fut lui qui nie conduisit toute la journée du veudreJi h. Je puis vous jurer que je ne savais pas que le jardin Giorgi appartînt à voire maison. Je croyais vous avoir vue eutrtr à droite de la rue, en montant, et non à gauche.
Dans la nuit du 4 au 5, je pensais, dis-je, me trouver le plu:^ ancien des amis de madame D... Je fus tout fier de celte idée. Elle peut avoir quelque chose à me dire sur ses enfants, sur son voyage, sur niiUe choses étrangères à mon c:»;our. Je m'en vais lui écrire deux lellrcs telles, aue, si elle veut, elle peut rendre raison de mon arrivée a ses amis a ici et me recevoir. Si elle ne le veut pas, elle me répondra non, et tout sera fini. Comme, en cachetant une lettre, j'ai toujours l'idée qu'elle peut être surprise, et que je connais les âmes basses et l'envie qui les possède, je me refusai à joindre mon billet aux deux lettres officielles, afin que, si votre hôte les ouvrait par mégarde, on n'y vît rien que de convenable.
Je vous l'avoue, madame, et peut-être je risque de vous déplaire en vous l'avouant, jusqu'ici je ne vois point de manque de délicatesse.
Vous m'écrivîtes d'une manière Irès-sévère ; vous crûtes surtout que je voulais forcer votre porte, ce qui ne me semble guère dans mon caractère. J'allai rêver à tout cela hors de la porte, à ...; en sortant de la porte, ce fut par hasard que je ne pris pas à droite ; je vis qu'il fallait descendre et remonter, et je voulais être bien tranquille et lout à mes réflexions. Ce fut ainsi que je fus amené au Pré, où vous vîntes plus tard. Je m'appuyai contre le parapet et je restai là deux heures à regarder Cette mer qui m'avait ])()rté près de vous, et dans laquelle j'aurais mieux fait de finir mon destin.
Remarquez, madame, que j'ignorais entièrement que ce Pré fût votre iiromenade habituelle. Qui me l'aurait dit? — Vous scnlez que j'étais d'une discrétion parfaite avec Schneider. Je vous vis arriver; aussitôt je liai conversation avec un jeune homme qui se trouvait là et je partis avec lui, pour aller voir la mer de l'autre côté de la ville, lorsque M. Giorgi m'aborda.
J'avoue que je pensai que vous ne croyiez plus que j'eusse voulu forcer votre porte; je fus très-heureux, mais, en même
ns Œuvr.Ks posthumes de stendiul.
lemps, Ircs-limide. Sans la ressource de parler aux enfants, cerlainemont je me coniproniellais. Ce fut bien pis quand nous eulràmes au collège : jallais me trouver vis-à-vis de vous et vous voir parfailemcut; en uu mot, jouir de ce bonheur qui me faisait vivre depuis quinze jours et que je n'osais même espérer. Je lus sur le point de le refuser à la porte du collège ; je ne me sentais pas la force de le supporter. En montant les escaliers je me soutenais à peine; certainement, si j'avais eu affaire à des gens fins, j'étais découvert. Je vous vis enfin ; depuis ce moment jusqu'à celui où je vous quittai, je n'ai conservé que des idées confuses; je sais que je parlais beaucoup, que je vous regardais, que je fis Tanliquaire. Si c'est dans ce mouient-là que j'ai commis des manques de délicatesse, c'est bien possible, je n'en ai nulle idée; seulement j'aurais domié tout au monde pour pouvoir fixer le lapis vert de la table. Je puis dire que ce moment a été un des plus heureux de ma vie, mais il m'est entièrement échappé. Telle est la triste destinée des âmes tendres : on se souvient des peines avec les plus petits détails, et les iistants de bonheur jettent l'àme tellement hor.^ d'elle même, qu'ils lui échappent.
Le lendemain soir, je vis bien, en vous abordant, que je vous avais déplu. Serait-il possible, peusai-je, qu'elle fût amoureuse de M. G...? — Vous me donnâtes la lettre qui commençait par monsieur; je n'en pus guère lire au collège que ce mol fatal, el je fus au comble du malheur au même lieu eu la veiile j'étais fou de joie. Vous m'écriviez que j'avais voulu vous tromper en faisant le malade et qu'on n'avait pas la fièvre lorsqu'on pouvait se promener. Cependant, le vendredi, avant de vous écrire, j'avaLs eu l'honneur de vous renconlrer deux fois à la promenade, el je ne prétendais point dans ma lettre que la fièvre m'eût pris tout à coup, dans la nuit du vendredi au samedi. J'avais des pensées si tristes, qu'être renfermé dans ma chambre augmentait mon malaise.
Le lendemain de ce jour falal, je me punis en ce vous voyant pas; le soir, je vis M. G... jaloux; je vous vis vous appuyer sur lui en sortant du collège. Plein d'étouuement, de consternation et de malheur, je pensai qu'il u"y avait plus qu'à partir. Je
LETTRES A SES AÎHS. 119
comptais ne plus vous faire qu'une visilc de politesse, la veille lie mon dcparl, visite que vous n'auriez pas reçue, lorsque la femme de chambre me courut après dans le jardin, où j'étais déjà avec M. Giorgi, criant : « Madame dit qu'elle vous verra ce soir au collège. » Ce fut uniquement pour cette raison que j'y allai. Je pensais que vous étiez bien maîtresse d'aimer qui vous vouliez; je vous avais demandé une entrevue pour vous exprimer mes regrets de vous avoir importunée, et peut-être aus?i pour vous voir bien à mon aise et entendre le son de celte voix délicieuse qui retentit toujours dans mon cœur, quel que soit le sens des paroles qu'elle prononce. Vous exigeâtes le serment que je ne vous dirais rien de relatif à mon amour; je l'ai tenu, ce serment, (juelque grande que fût la violence à me faire. Enfin je suis parti désirant vous haïr, et ne trouvant point de haine dans mon cœur.
Croyez-vous, madame, que je désire vous déplaire et faire l'hypocrite avec vous? Non, c'est impossible. Vous allez dire : « Quelle âme grossière et indigne de moi ! » — Eh bien, dans cet exposé fidèle de ma conduite et de mes sentiments, in iquez-moi le moment où j'ai manqué de délicatesse et quelle conduite il eût fallu substituer à la mieime Une àmo froide s'écrierail aussitôt : « Ne jias revenir à Volterre. » 3Iais je ne crains pas celte objection de votre part. 11 est trop évident qu'un être prosaïque u"eût pas paru à Volterre: d'abord, parce qu'il n'y avait pas d'argent à gagner; en second lieu, paice que les auberges y sont mauvaises. Mais, ayant le malheur d'aimer réellement et d'être reconnu de vous le jeudi soir, 5 juin, que fallait-il faire? Il est inutile de vous faire remarquer, madame, que je n'ai point riuq)ertinonce de vouloir faire avec vous une guerre de plume. Je ne prétends point que vous répondiez au long à mon journal ; mais peut-être votre âme noble et pure me ren- (ha-t-elle un peu plus de justice, et, quelle que soit la nature des relations que le destin laissera subsister entre nous, vous ne disconviendrez pas, madame, que l'estime de ce qu'on a tendrement aimé ne soit le premier des biens ^
* Je trouve In réponse en quatorze pages au clou des clefs ; un procac'a
12u ŒUVRES POSTHUMES DE STEN'UllAL,
Florence, le 30 juinlClO.
Avec un peu de fièvre, sorianl de Vliiganiw felue, qui m'a plu beaucoup pour la première fois, cl pendant leqnel je compojais celte letlre. J'ai écrit ce qui suit le 29, de dix heures cl demie à minuit et demi :
Madame,
J'ai ce malheur, le plus grand possible dans ma position, que mes actions les plus pleines de resjjcct, cl je puis dire L3 plus timides, vous semblent le comble de l'audace; par exemple : n'avoir pas épanché mon cœur à vos pieds les deux premiers jours que je fus à Vollerre et sur des actes de respect qui m'ont peut-être le plus coûté dans ma vie. A tous moments, j'étais tenté de rompre la règle que le devoir m'imposait. Dix fois, plein de choses à vous dire, je pris la plume. Mais je me dis : Si je commence, je succomberai. Je sentais le bonheur d'oser vous écrire dix lignes au-dessus de tout pour moi. Mais, si dix lignes pouvi,, jnl m'excuser auprès de vous, il me semblait que je sortais par là de l'espèce d'incognito où je devais me tenir soigneusement pour ne pas vous blesser. Avoir été vu de vous était un hasard, oser vous écrire était une action de ma pleine el Thrc volonté.
11 est évident que, comme étrangers, et permettez-moi do croire que ce n'est que de nation que nous sonuTies étrangers l'un à l'autre, comme étrangers nous ne nous comprenons pas; nos démarches parlent une langue différente.
Je frémis pour le passé; que de manques de délicatesse j'ai dû vous exprimer en vous disant tout le contraire! iS'ous ne nous
l'a apportée hier soir, demandant une grazzia. Cette réponse, datée à la fin du 26, n'est pas venue par la poste. J'ai bien t'ait do n en pas ôçrirc une $ec .nde. (II. B.)
i.flttres a ses amis. Ifl
coniprcuous absolument pas. QuamJ j'écrivais: « bclineider, en bavardant, cerliliera que je suis malade, » j'entendais, certifiera ti vous, à la maîiresse 'e ma vie. Que me font les idées des habitants de Volterre?
Autre cho^e. Je n'ai jamais compris qu'il fût décent d'aller chez le Reltore, et, par le plus cruel des sacrifices, je m'étais promis de ne plus y aller, et je crus faire merveille en ne m'y présentant pas le mardi. Je croyais que c'était vous poursuivre, vous vexer de mon amour; car, en allant chez le Rettore, j'allais chez vous, et vous m'aviez reçu friàdemenl; el, si vous vous en souvenez, madame, la mercredi, en vous abordant tout tremblant, je sentis le besoin d'excuser ma présence là, par l'invitalion de la femme de chambre.
Combien de mes actions les plus simples de Milan ont dû vous déplaire! Dieu sait ce qu'elles signifient en italien.
Pour l'honneur de la vérité, pour n'en plus reparler, je vous affirme que, vous voyant passer le 3, à une heure, un instant après que vous m'eûtes regardé sans me reconnaître, Schneider me dit, en deux mots, qui était celte dame et qu'elle h:bilail casa Guidi. Je n'osai lui faire répéter ce nom. 11 me semble toujours être transparent quand on me parle de vous. Le 5, je fis le tour de la ville, de la porte de TArco à la porte de Florence, m'orieiitant d'après le plan levé par monsieur votre frère. Je remarquM à côié de la portu Fiorcnlina le jardin anglais de M. Giorgi J'y allai et je vis déjeunes demoiselles sur le mur. 11 me plut, je me promis de revenir le lendemain, et j'ignorais qui j'étais destiné là y rencontrer. De même, pas la moindre préparation dans mon excuse à M. Giorgi, car je n'avais pas fait !a p'.us petite interruption à Schneider, je n'avais pas même prononcé votre nom
Soyez sûre, madame, qu'on ne vous a pas remis ma première lettre de samedi, au m(,nientqueje la portai. J'allai me promener assez loin. Quand je repassai devant la casa Giorgi, il y avait certainement plus d'une heure à ma montre, et je me rappelle fort bien que j'hésitais beaucoup; je ne tr,>uvais pas l'intervalle assez considérable. Enfin je me dis; « Maudite timidité 1 » et je frappai. C'est absolument M. Giorgi qui me prêta l'idée de de- Boandev à vous voir; c'est cxacfemenl comme mercredi matin.
qjand j'allai voir sa yalcrio, iioiir vous rcmcltre une lettre; il voulait absolument inc faire entrer dans votre chambre, quoiqu'il ne fût que neuf heures et demie.
Je me suis bien mal fait comprendre, madame, si vous me croyez un homme si difficile à desespérer. Non, je n'espère plus, et il y a déjà longtemps. J'ai espéré, je l'avoue, au mois de janvier, surtout le 4; un ami qui était chez vous le 5 me dit en sortant (pardonnez-moi les termes propres) : Elle est à vous: fcrezvoiis le scélérat? Mais, le \o février, je perdis tout espoir. Vous me dites des choses ce jour-là que je me suis souvent redites depuis. Il ne faut pas croire que les choses dures, que je ne vous blâme en aucune manière de m'adresser, bien au contraire, soient perdues. Elles tombent profondément dans mon cœur, et ce n'est qu'assez longtemps après qu'elles commencent à faire effet, à se mêler dans mes rêveries et à désenchanter votre image.
J'ai beaucoup pensé depuis quatre mois à ce qui me reste à faire. — Faire l'amour aune femme ordinaire? La seule idée me révolte et j'en suis incapable. Me jeter dans l'impossibilité de vous revoir par une bonne insolence? — D'abord, je n'en nurais pas le courage; ensuite, excusez mon apparente malhon nêleté, ce serait me mettre dans le cas de m'exagérer le bonheur d'être auprès de vous. Pensant à madame D... à cent iieucs d'elle, j'oublierais ses rigueurs, je mettrais à côte les uns des autres les courts moments où il me semblait, à tort, qu'elle me traitait moins mal. Tout me deviendrait sacré, jusqu'au pays qu'elle habite, et, à Paris, le seul nom de Milan me ferait venir les larmes aux yeux. Par exemple, depuis un mois, pensantà vous de Milan, je me serais figuré le bonheur de me promener avec vous à Volterre, autour de ces superbes murs étrusques, et jamais il ne me serait venu à l'esprit de me dire les choses vraies et dures qu'il m'a fallu dévorer. Ce système est si vrai, que, lorsque je reste quelque temps sans vous voir, comme au retour de Sanuazaro, je vous réaborde toujours plus épris. Je puis donc dire avec vérité, madame, que je n'espère pas; mais le lieu de la terre où je suis le moins malheureux, c'est auprès de vous. Si, malgré moi, je me montre amoureux quand je suis près de vous,
LiillHES A SES AMicJ. 123
c'est que je suis amoureux ; mais ce n'est nullement que j'espère vous faire partager ce scnlimenl. Je vais nie itennellre un longue explication philosophique, à la suite de laquelle je pourrai dire :
Trop d'espace sépare Andromaque et Pyrrlius.
Le principe des manières iialicnnesest une certaine emphase. Rappelez-vous la manière dont V... frappe à votre porte, dont il s'assied, dont il vous demande de vos nouvelles.
Le principe des manières parisiennes est de porter de la sim. plicité dans tout. J'ai vu faire en Russie cinq ou si grandes actions par des Français, et, quoique accoutumé au ton simple de la bonne compagnie de Paris, je fus touché encore de trouver si simples les gestes de ceux qui les faisaient. Eh bien, je crois, madame, qu'à vous, l'ornement d'un autre climat, ces manières simples auraient semblé légères et peu passionnées. Remarquez que, dans mes belles actions de Russie, il s'agissait de la vie, chose qu'on aime assez, en général, quand on est de sang-froid.
Les manières de M. Lampalo et Pecchio peuvent vous donner quelque idée de notre ton simple, à nous autres Français. Remaïqucz que le visage de Vismara est tout à fait à la française; ce sont ses manières qui font un contraste avec les nôtres et que je donnerais la moitié de ma vie pour pouvoir contracter. Il suit de là que mes démarches, comme cela m'a frappé hier à la lecture de votre lettre, que mes dén)arches, dis-je, doivent souvent peindre à vos yeux un sentiment bien éloigné de celui qui les inspire. C'est probablement comme cela que vous trouvez que ']ose.
Vous savez que, dans les romans, les amants malheureux ont une ressource: ils disent que l'objet de leur amour ne peut plus aimer; je trouve que celle ressource me vient depuis quelques jours. Vous voyez donc, madame, par cette confidence que je prends la liberté de vous faire de tout ce qui se passe de plus intime dans moi, que je n'espère pas.
On vous écrit, madame, (( qu'on pense à Milan queje suis venu vous rejoindre ou que j'ai souiiailé qu'on le croie. » — C'cbl
124 ŒUVUliS l'OSTIlUMES L»E STENDHAL.
cette auiicc, pour lapiemicrc lois, que jai passé un au à Jlilun sans fairft de voyage. Je parle à très-peu de pcrson :c5, cl ces 1 Drsoimes sont accoutumées à me voir partir el arriver. Vous êtes partie le 12 et moi le '2i : j'ai dit que j'allais à Grenoble. Ici j'ai trouvé Vaini et Trivul/.i ; je leur ai dit que je revenais de GiOiioble; que, me trouvant à Gènes, la Litminara de Pise, annoncée alors pour le 10 juin, m'avait amené à Livourne, et le relard de l'arrivée de l'empereur à Florence.
Quant à l'idée que je désire qu'on croie que']e suis venu vous rcjoindie, s'il est au monde une supposition maligne dont il me soit facile de me jusiilier, non par des phrases, mais par de bons ùits bien constants, c'est celle-là.
Depuis cinq ans que je suis à Milan, le peu de personnes qui me connaissent peuvent le certitier, il ne m'est pas arrivé une scîile fois de nommer une femme. Je ne parle pas d'une personne qui voulut, malgré moi, me loger chez elle. Une autre femme s'est affichée au bal masqué ce carnaval; mais elle l'a bien voulu, et je n'y ai pas eu la moindre part, et ce qui me démontre bien franc du collier sur cet article, c'est que mes amis les plus intimes ont été très-étonnés de cette relation déjà ancienne et terminée depuis longtemps. Il est vrai que je n'avais ces femmes que comme des filles. Mais cela, loin de nuire à la petite vanité de s'en v.inler, ne ferait que lui donner un vernis de meilleur ton. Je défie la personne qui vous écrit de faire nommer sur mon compte deux autres femmes. A propos de quoi, madame, vous aurais-je donné la préférence pour une infamie, à vous, surtout, que l'estime publique rend si difficile d'attaquer sur ce point? J'ajouterai que dans ma jeunesse j'ai toujours •jté trop ami de la gloire vériiable, et, grâce à beaucoup d'orgueil, j'ai toujours eu trop d'espoir d'y parvenir, pour aimer la gloire du mensonge.
Madame, si l'on me calomnie sur une chose dont Cagnola, Vismara et les autres peuvent me justifier mathémaiiquement, que dira-t-on sur d'autres sujets qui, de leur nature, ne sont pas susceptibles d'autant de clarté dans la justification? Mais je m'arrête par respect pour l'amitié dont vous honorez la personne qui écill.
LETTTxES A SES A.M[S. 125
Je pense, madame, qu'en arrivant à Milan ce que j'ai de mieux à faire est de «lire comme à Vaini. Si vous pensez aulrenient, madame, daignez me donner vos ordres. Dois-je dire que j'ai été à VoUerre? 11 me semble que non.
J'espère, madame, avoir ôlé de celte lettre tout ce qui rappelle trop ouvertement rameur '.
.1 >:ûnsiecp. le bakon de m..., a pap.is,
Florence, le 18 juillet 1819.
C'est charmant ! Je revenais de me |>romener aux Uffiz-z-j, où. comme vous savez, on va le dimanche ; je pensais justement à vous. Quel plaisir de le tenir sous le bras! me disais-je; mais
le m'a abandonné, comme un vil jacobin Je rentre et je
trouve voire lettre. Je suis bien fâché de voir que vous souffrez ; je vous exhorte à la p!us grande prudence; le vieux Moscati m'a dit qu'il tallait trente ans de tempérance pour se consoler de ces accidents. Donnez-moi des détails.
Il m'est arrivé, le 23 mai, de toucher sept cents francs; grande fêle au manoir infernal. Que faire d'une somme si énorme ?
— Le 24, je suis parli par la diligence de Gênes, — cinquante francs. — Huit jours à Gênes. — Traversée délicieuse en vingt sept heures, et soupant à Porto Venere, de Gênes à Livourne. —Huit jours à Livourne et Pise, pour ces plates fêles; et, enfin, je suis à Florence depuis quarante jours et j'ai encore cent francs.
— Dernièrement, au dîner de table d'hôte, devant trente convives, j'ai soutenu une dispute de chien sur le maréchal .^ey.
* Elle me répoiul par une rupture apparemment Ibmlée sur le vers : Trop d'espace sépare Andromaque et l'ynhus.
Lettre de désespoir de Dominique, dont on n'a pas gardé de copie. Le 6 juillet, la lettre suivante lui est adressée; elle l'aura reçue le vendredi 9 juillet. Cette lettre, bien écrite, n'a qu'une page. (Elle n'a pas été retrouvée.)
Quand le vicomte verra celle leltre, il dira : « Ya>\\, voilà justcnienl le dc'bul de Je fais mes farces. »
Je cherche du noir dans ma lêlc. Je votis dirai que les Florcnliiis me déplaisent exlrêmement; il y a quelque chose de sec cl de correct qui me rappelle la France. La Louibardie et mon cœur sont faits Tun pour Fautrc ; j'espère que voilà un grand cœur. Vous allez me dire quelque injure quand je vous avouerai qu'en quarante jours de temps et étant tout le jour dans la rue, ayant vu toutes les processions du Corptis Domini et de la Saint-Jean, je n'ai pas trouvé une seule Florentine vraiment belle. Mes beautés ici sont deux jeunes Anglaises, qc.e je vois tous les soirs aux Cascine, et sur le pont dclla Trinità, vers onze heures. Encore sont-ce des beautés de biocliet : je veux dire sans expression. C'est sur le pont délia Trinilà que nous avons cherché un remède aux inl'àmes chaleurs qui nous ont cuits pendant dix jours. Figurez-vous qu'on n'arrose pas les rues à Florence; littéralement, les pierres de la place du Grand-Duc étaient encore brûlantes à minuit. Le Bottegone était brûlant; mais il doit avoir fait inie fortune ; il fallait prendre une gramolata toutes les heures, sous peine de crever ; on dit que nous n'avons eu que vingt-huit degrés et demi.
Que pense-t-on de VHistoire de Venise de M. Daru? Il disait qu'il y avait, en 1790, un ambassadeur vénitien à Versailles qui faisait des rapports originaux à sa République. C'était une infâme tyrannie que cette aristocratie ; j'ai été sur les lieux et j'ai vingt anecdotes : pas l'ombre de liberté ; cent familles puissantes qui nourrissaient quelques milliers de pauvres nobles ; tout le reste opprimé. A ces deux dernières circonstances près, c'est comme à Vienne. — A propos, l'empereur a éié d'une générosité incroyable: il donne trois ou quatre mille sequins, conmie on donne vingt-cinq louis; c'est le contraire d'il y a trois ans ; il se sauve en économisant sur sa défroque; il porte un chapeau à calotte enfoncée par le temps, que le domestique de votre domestique jetterait à la rue. Tout son habillement vaut bien trente francs. Du reste, le comte de Sainle-Ilélène * a gâté
* Napoléon.
LETTRES A SES AMIS. l'27
le mélicr; ces souverains se promènent comme des ostensoirs, plus ou moins beaux à voir, mais ils ne font point de décrets qui tiennent le public en anxiété, ils ne sont pas centres d'action. Aussi indifférence complète et pis que cela. — Mon Dieu ! où mettrai-je celte letlre à la poste? Si j'étais un Irlandais, je vous dirais : Ne manquez pas de m avertir, si vous ne la recevez pas. Je compte sur mon écriture.
31a société ici se compose d'orfèvres, avec lesquels je fais des ] ; ne-niques, où l'on boii à la santé de Benvenuto Cellini. Ces orfèvres ont amené au dernier dîner, à côté de la tour du Dante, près âiiVAcienda del Ghiaccio, dîners exécrables, qu'ils trouvent fort bons et qui coulent cinq paules; ils ont amené, dis-jc, deux Américains, qui ne doutent pas que l'emprunt de l'Angleterre ne soit para belltim, pour eux. Mais ils croient que les ministres anglais, pour se soutenir, veulent la guerre. Les aristocrates anglais meurent de peur et se serrent contre le ministère. J'espère avoir la joie de voir une révolution dans ce payslà. Les pontons et Sainte-Hélène seront vengés. — Adieu, je vais à la Cenerentola par la Monbclli; c'est très-bien chaulé; mais t njours Rossini, c'esl le Pair iV amjuilles.
riorencc, le 20 juillet 1 SI 0.
Madame,
l'cut-ctre que, dans ma position de disgrâce, il peut vous sembler peu convenable que j'ose vc^js écrire. Si je voijç ç.jis devenu odieux à ce point, je veux tâclier, du moins, de ne pas mériter davantage mon malheur, et je vous prie de déchirer ma lettre sans aller plus loin.
Si, au contraire, votre âme sensible, quoique trop fière, a la bonté de me traiter comme un ami malheureux, si vous daignez me doimer de vos nouvelles, je vous prie de m'écrireà Bologne, où je suis obligé d'aller : «Al signorB.,nella locandadelF Aquila
Ner;!.))Jcsuisrécllcm(Mil inquiet (le volrc santé. Serîcz-voiis;5Scz cruelle, si vous étiez malade, pour ne pas me rapprendre en deux mois? 3Iais il faut matlendre à tout. Heureux le cœur qui cstéchaufCé par la lumière IraïKiuille, prudente, toujours égale d'une laible lampe ! De celui-là, on dit qu'il aime, et il ne commet pas d'inconvenances nuisibles à lui et aux autres. Mais le cœur qui est embrasé des (lammes d'un volcan ne peut plaire à ce qu'il adore, fait des folies, manque à la délicatesse et se consume lui-même. Je suis bien malhcureu.x.
IlENr.i.
• Bologne, le 24 juillet 1819.
La pipe du caporal m'a fait apporter ici ma lettre, ^avczvous qu'en arriv.mt le 11 j'ai trouvé neuf lettres qui m'annoncent que j'ai perdu mon père le 20 juin, et qui me grondent de n'être pas à Grenoble depuis longtemps? Une de ces lettres contient la copie du le^la!nent, qui est une espèce de manifeste contre ce pauvre Henri. On lui donne cependant la moitié de la partie disponible; mais tout le ujobilier, qui est considérable, à .'U. M ce qui est juste.
Si Henri avait pour sa part cent mille francs, comme cela pari îi probable, il mettrait :
40,000 fr. à fonds perdu, à 10 p. 100. . 4,000 fr.
40,000 en rente 9,500
20,000 à 5 p. 100 sur terres. . . . 1,000
et son fonds perdu actuel 1,000
,9,100 fr.
Je m'abonnerai bien à avoir sept mille francs. — Il faut que j'aille m'ennuyer à Cularo. Je serai électeur; parlez moi de celte comédie. Vous êtes mon conml des anciens. Dans la suite, avec sept mille francs de renie, faut-il vivre à Paris ou à Milaa.'
A MONSIEUR LE BAHON PE JI., A PARIS
Cularo (Grenoble), le l'"' scplembre 1810.
Je suis bien rcconnaissiuil de voire belle Icllre de huil pages. Je compte aller vous joindre le M, après les élections ; la chose est sûre, car j'ai dans le tiroir de ma table six mille francs en or. — Il laisse dei dehili infuiiti; j'aurai de trente à cinquante mille francs, voilà tout. J'ai trouvé cent vingt mille francs de dettes, plus deux mille cinq cents francs de rentes viagères, à servir annuellement: tous les aperçus qu'on m'avait envoyés étaient exagérés, et ce n'est, comme vous voyez, qu'après vingt jours de courses et d'attention soutenue que j'y vois clair.
Je serais avec vous, sans les élections; quoique mon méjiris soit déjà au comble, je veux cependant sacrifier dix jours à ce spectacle. Je suis électeur, car je paye quatre cent quaire-vin-ts francs.
Je parierais pour M. Grégoire; le parti libéral, guidé par .M. Duport-Lavillettc, une des meilleures tctes du pays, le porte ferme, et, pour gagner les électeurs de Vienne et de Bourgoin, nommera Sapey et Français de Nantes, choix dont vous, ventru, vous devez cire enchanté. Je crois que M. de Rollin sortira an premier tour de scrutin.
Le préfet déclame ouvertement contre Grégoire, et, ce matin, on a reçu un pamphlet anonyme contre ce digne évêque; c'est le relevé de ce qu'il a dit en 1792 contrôla royauté. Malheureusement c'est justement ce que pensent nos pc'trâ de campagne, qui payent trois cents francs juste. Les susdits paysans sont les seuls (à part l'opinion anlimonarchique) qui pensent raisonnable nient sur tout. Ils nommeront qui vous voudrez dès que vous leur aurez rendu la nomination des juges de paix, des maires et des ofliciers de la garde nationale.
Le préfet porte le comte Dérenger contre Grégoire; aujourd'hui voici les probabilités :
inO ŒUVRES POSTHU ES DE STENDHAL.
r.oHiii, Grégoire, Sapey, Français.
Le niinislère présente : Bérenger (le comte conseiller d'Ela;), Planelli-Lavalcttc, Dubouchage.
La partie la mieux liée est celle des ultra; ils ne perdront pas une voix; les curés de campagne ôteront à Grégoire cent claquante voix de dévots.
Le préfet est méprisé, quoique plein d'esi)rit ; c'est qu'il <■ t avare; il ne leur a pas donné à boire assez largement le jour de la Saint-Louis. — 11 y a eu un demi-duel pour une danseuse, j'entends i)our une demoiselle jolie et honnête, sur laquelle un officier est tombé en valsant; le préfet est intervenu gauchement. Enfin il a invité, par écrit, un nommé Comcirau. charciitier grossier, mais qui paye plus de trois cents francs d'impôts ; letlit charcutier en fait des gorges chaudes avec ses amis les peigneurs de chanvre ; il sont deux artisans dans ce cas.
Au total, vous savez que ma profession de foi est le Commentaire sur Montesquieu. Toute la basse classe ici pense comme moi, el, dans dix ans, les deux tiers des gens aisés partageront cette opinion. On lit très-peu à Grenoble; mais le Ccmeur et la Minerve sont crus aveuglément. On vend beaucoup de Thouret et l'on a déjà vendu huit Commentaires. — Il y a dans la bourgeoisie deux ou (rois llambden de village. — Il y a une nuance, le parti militaire et le parti libéral /)«>■. Les militaires, étant insolents, perdent chaque jour du terrain. — Au reste, en organisant d'une manière populaire le jury, les mairies et les juges de paix. M... pourra garder ses chères ulaces cinq ou six ans encore. 11 est une bête de laisser condamner i/unoyer et acquitter .Martaiuville. Je suis témoin que cela a donné trente voix, au moins, à Grégoire. Il me semble que Mazarin n'aïu'ait pas fait celte faute; mais cet homme n'est, au plus, qu'un demi-Mazarin. A sa place, l'honneur à part, j'aurais dix millions de plus el serais plus assuré de la majorité.
Les gens que Votre Excellence ventrue me désigne pour députés sont, politiquement parlant, dans le dernier mépris; on
ne doute pas que le banquier K ne soit prêt à tout vendre
pour une pairie.
j'ai beaucoup d'estime pour MM. Michoud, le général Brun,
LETTRES A SES AMIS. loi
Dn|»ort-Lavilletlc cl Piivicr, notaire; voilà des gens moilcR-s, au moins Irois des quatre, et qu'û faut employer, si vous voulez une vérilable popularité. Les juges sont dans la boue et les prêtres un peu moins, parce qu'on regarde M. B... comme un habile fripon. — Du reste, tranquillité profonde, car le préfet et le général sont modérés; vous pouvez vexer de mille manières ce peuple avaul qu'il montre les dents. Adieu; au revoir le 18 ou 19 septembre.
Durui'.
LT
A MONSIEUR LE BARON DE 51..., A PAUIS
Milan, le 2 iioveuiLre 1819.
Arrivé le 22 octobre, en bonne santé, mon illustre paresse m'a empêché de vous faire part des sensations que j'ai trouvées sur le Simplon, dans la vallée d'Izelle et aux Tilam, ballet de Viganô. — L'idée dominante que je rapporte de Paris, c'est que chacim a raison dans son trou, et qu'il est absurde de vou' loir être à la fois dans deux trous. Quelle belle chose d'être ambidextre, c'est-à-dire, à la florentine et à la française en même temps! C'est parce que la délicieuse promenade du boulevard me fait bâiller jusqu'au talon que je vous semblerai le comble de l'absurde en vous disant qu'un de messieurs les Titans, a-^isis et haut de cinquante pieds, baisse la tête, élève une main dans les nues et en redescend sa chère sœur. Les Titans, qui sont malins et qui s'ennuient en enfer, donnent à celte chère sœur trois petites urnes, qui ne sont autre chose que les âges de fer, d'airain et d'argent. On ouvre ces urnes, et les mal- Iicurs correspondants se développent sur la terre. Tout cela, c'est l'erreur d'un grand honniie, aussi i; and que (lanova, en-, lendcz-voiis? Deux grands honnnes, à savoir, Moiiti et moi , sommes fous des deux premiers actes. Le premier peint l'innocence. Au quatrième , les malheurs qui sortent de l'urne de
for, où il y a des brasselels, une epée et un diadciiic ( notez ce dernier mol), sont du premier grand en fait darl.
Un homme d'esprit de Turin, avec lequel j'ai dîné hier, a improvisé un discours sur Viganô; je l'ai prié de me donner cinquante lignes, que l'aimable M. la B... pourra arranger dans le Journal de Paris. Ce pays-ci est comme les familles nobles tombées dans la misère; il faut casser le nez avec l'encensoir. D" ailleurs, failes observer à M. L... que la France na pas quatre hommes à opposer à Canova, Viganô, Monii et Rossiui.
J'ai vu Rossiiii hier à son arrivée; il aura vingt-huit ans au mois d'avril prochain, et veut cesser de travailler à trente ans. Cet homme, qui n'avait pas le sou il y a quatre ans, vient de placer cent mille francs chez Barbaglia, au sept et demi pour cent. Ou lui donne mille francs par mois comme directeur despote du ihéàire de Saint-Charles. Voilà une belle idée : prendre liiomme de génie de la partie et le faire despote.
Outre les mille francs par mois, Rossini a quatre mille francs pour chaque opéra qu'il fait, et on lui en déniante tant qu'il en peut faire, v'^a Donna del Lago, sujet tiré de Walter Scott, a eu le plus grand succès. Il va nous faire une Bianca Capello, que nous jugerons le 26 décembre. On sera sévère; il a déjà fait le premier acte à Kaples, d'où il vient. Barbaglia entrelient ce grand homme, et lui donne gratis carrosse, table, logement ed arnica. La divine C..., qui n'a, je crois, que quarante ou cinquante ans, fait les délices du prince Jablonowski, du millionnaire Barbaglia et du maestro.
La lUpresaglia (la Reva-ache), opéra actuel de Stundz, est une plate imitation de Mozart; le petit ballet est infâme. Je suis fâché de ne pas avoir apporté le Frère Vénitien et trois ou quatre autres mélodrames. 11 faut des choses nettes à la musique ; ce qui lui convient le moins, c'e^t l'esprit français, comme la Revanche. Crivelli est passable, et la Camporesi excellente. La Ronini acquiert beaucoup ; la Pasta n'est plus reconnaissable, elle travaille sept à huit heures par jour à donner de nouvelles habitudes à son gosier, La Grassiui a dix mille francs pour chanter deux mois à Brescia : voix usée. La Nina, toujours plus fidèle, toujours plus brillante, je ne l'ai point vue. Son piano va être le
quartier gdnéral de Rossini, qui liier, à son arrivc'e, a c(d invile à dîner pour dix jours de chaque semaiiie. 11 compte rapporter àNaples sa Paga entière, ce qui renclianle.
J'allais vous abonner au Conriliatore; mais le pauvre diable
est mort le 20 d'octobre, de répidémie de Ost dommage,
surtout pour les articles de M. Ermès Visconli.
Vous avez à Paris, depuis deux mois, un M. Mauzoni, jeune homme de la plus haute dévotion, lequel avait fait, ce printemps, deuK ados fort longs sur la mort du général Carmagnolii, le grand'pcre de la Carmagnole, né à Carmagnoli en Piémont, et fatto morire à Venise, par le Conseil des Dix. Ces actes étaient faits pour être lus; il s'est interrompu pour traduire le livre de Tahbé de Lamennais, sur Y Indifférence en matière de religion, et pour réfuter les impiétés de Sismondi, Ermcs l'a excité à faire une tragédie jouable: il a refait ses deux premiers actes et les trois derniers, le tout en trois mois. Celle Mort de Carmngnola est sous presse e desta la ipiii alla aspeltazione. Toute ma crainte est que cela ne plaise pas à M. Duvicquet ou au grand Évariste Dumoulin, car c'est romantique. Des soldats se battent , un solitaire les arrête : « N'êtes-vous pas tous Itidiens, tous fils de la même patrie?» etc. On dit ce passage sublime.
LU
A MONSIEUR LE BARON DR M..., A PAniS,
Milan, le 21 décembre 1819.
l\:" collection de bnïonneltes ou de guillotines ne [hu! pas plus arrêter ime opinion qu'une collection de louis ne peut arrêter la goutte.
Voilà, mon ciicr 'j'!,i.5, Tidcc qui m'est venue en lisant la deuxième partie de votre lettre du 8. Je riais de bon cœur de vnire ignorance politique, ou plutôt du voile que lamonr de votre baronnie elles souvenirs de supérionté individuelle qu'on vous inocula jadis, à l'académie d'Alfien, ,r:elteui devant vos yeux. Vous me rendez ce rire quand je vous parie de Vigauô, et
nous avons lous deux raison, car il n'y a pas de moral, et nos physiques sont différents. La preuve en est (juc de tout Paris je ne regrette que Nina. Tout \e reste me semble vieille coquette, et vos tableaux et vos livres me fout l'effet de madame Saint- Aubin; n'est-ce pas là le nom de l'amie de madame Lambert? Tout cela se réduit à ce que le l.'orrôge aurait fait ses madones noires s'il eût peint au Sénégal,
Le bon, entre amis, c'est d'être francs ; conune cela, on se donne le plaisir de roriginalilé. Donc, à l'âge près, je voudrais être Grégoire. Mon seul défaut est de ne ne pas aimer Ike blood^; mais, puisqu'on ne peut compter sur rien, pas môme sur la Charte, je me réjouis de l'élection de Grégoire, bien plus qu'au moment où nous la fîmes. La raison, c'est que son exclusion, après le ministère Fouché, est un fait palpable, que le dernier paysan, acquéreur de domaines nationaux, comprendra quand nous le lui aurons expliqué, de toutes les manières, pendant un an. Même dans le sens de votre roi, je l'aurais admis; ce trait de respect pour laCharte, que coûtait-il? Enfin, rien de moins endormant que cette séance. Je vous parais le comble de l'absurde, ainsi basta cosl.
Je vous donne ma parole d'honneur que, si j'avais été député, j'aurais fait entrevoir les idées que je viens de vous écrire; cela aurait fait ma gloire en 1830. Je trouve les libéraux plats; même M. d'Argenson fut plat, en 1815, de ne pas parler plus net sur Nîmes. Donc, encore une fois, vous vous trompez quand vous me dites que j'aurais vu deux cent cinquante grands hommes à la séance du 6.
Dans votre réponse, mettez une phrase ultra, en caractères bien lisibles. Au reste, notre style français, à vous et à moi, est inintelligible ici, et notre écriture archiinintelligible : donc ne vous gênez nullement.
Nous ne sommes pas moins éloignés en tragédie qu'en politique et en ballets. Un médecin vous sauve en vous donnant rémétique ; cela diminue-l-il la gloire du médecin qui me sauve ici, à trois cents lieues de vous, en ne me donnant pas l'énietique ?
• Le sang.
Voilà le principe du rommiticisme (\i\e vous ne sentoz jias assez. Le mérite csl (l'administrera un public la drogue juste qui lui fera ])iaisir. Le mérite de M. Manzoni, si mérite il y a, car je ri ai rien In, est d'avoir saisi la saveur de l'eau dont le public italien a soif. Cette eau ferait peut-être mal au cœur au public de la rue Richelieu ; qu'est-ce que cela me fait à Milan? Sentez bien ce principe du rommticisme ; là il n'y a pas d'académie de Turin entre vous et moi.
Un mélodrame est à Paris nn ouvrage que deux mille littérateurs peuvent faire; une Mort de Carmagnola ne peut être faite ici que par deux ou trois hommes. Croyez que si M. Manzoni réussit il aura une gloire immense, et que tout ce qu'il y a de jeunes prêtres en Italie se creuse la cervelle depuis douze ans pour faire une tragédie différente d'Alfieri, et ne trouve rien. Donc, quand Carmagnola serait un mélodrame traduit, s'il fait pâmer toute une nation, il a un grand mérite; lisez cette phrase à vos Saint-Aubin.
Je passe mes soirées avec Rossini et Monli ; tout pesé, j'aime mieux les hommes extraordinaires que les ordinaires. — Je vous quitte pour aller dîner avec Rossini ; je passe ici pour être ultraanti-rossinien ; on s'occupe beaucoup de musique et de Grégoire. Je vais lire votre lettre à Rossini ; il est fort drùlc et a de l'esprit : il est juste à la hauteur des lettres de Rombet, il crée sans savoir comment. Schiller a ùit deux ou trois excellentes tragédies comme Walslein, ayant sur le sublime des idées dignes de M. Cousin. Si Rossini voyait le comment de ses oeuvres, il devrait être à mille lieues en avant des théories du sieur Roinbel; moi-même je suis fort en avant aujourd'hui, après cinq ans d'expérience.