LUI
A MONSIEUR LE IJAP.ON DE M..., A r'Ar.lS.
Milan, le 5 mars dS-20.
Ne craignez rien de la pipe, écrivez par Turin; j'ai reçu avant-hier votre lettre du 20 février. Si vous riez de mes rcusei-
çrnompnts sur Rossini, je ris de vos prédiclioiis de solidité pour le mini^lcre. Jai discute vingt luis l'âge de Rossini avec Rossini ; il jure qu'il a vingl-liuit ans, je croirais trente; on se raiipelle ici Tannée où il (ut exempté de la conscription ; cela prouve, je crois, vingt-neuf ou trente ans.
On donne ici un petit ballet qui est une comédie contre Dieu. L Idole Birmano descend de son autel pour partager les offrandes avec les prêtres. Alessundro neile Indie de Vigauô nie plaît infiniment. Nous aurons Galli et Criveili après Pâques.
Je ne me sens pas d'humeur de vous décrire Alexandre aux Indes; cela est horriblement ardu; et, ai)rès s'être tué de peine, cela se réduit au discours du lion, qui veut faire goûter au cerf le plaisir de boiie du sang. Vous êtes Ihonime de Paris, moi l'homme de Milan ; le foin intellectuel qui nourrit nos esprits depuis six ans est différent. Une bouteille ne peut pas contenir, à la fois, du Champagne et du bordeaux.
Nous avons eu des bals masqués, dont quatre charmants: toute la bonne compagnie y était , entre autres une princesse russe, madame Volkonski, femme bien remarquable, point affectée, chantant comme un ange et une voix de contralto, élevant, à la Tracy, un fils qu'elle adore; écrivant passablement en français, elle a fait imprimer des nouvelles. Elle a trente-deux ans, laide, mais d'une laideur aimable, composant de jolie musique, folle et charmante sous le masque. La princesse est partie ce matin pour Naples. Voilà qui me paraît mieux que madame Saint- Aubin.
Quel dommage de n'avoir pas de port franc ! J'ai oublié de porter à Paris des poésies que j'ai recueillies en Toscane ; elles sont du comte Giraud, petit Mirabeau de Rome. C'est une satire quil a lue à une société des trente premiers personnages de Florence et où il les satirise eux-mêmes Vous devez connaître les masques et la satire; c'est peut-être ce qui nie console. Elle est intitulée la Cetra Spermaccutica. Les masques sont : le marchcse Ricardi, madame Rinibotti, nioglie di Ruggeri; Torrigiaui, Alegrina Fiazi, juive, Capponi le boiteux, le Suisse Kleiber, entrepreneur des tabacs, Bartoli, Bardi, Piero Dini, il dottore del Rosso, la moglie di Fanchi. Le divin, diviuissime, c'est que cela fut lu à eui-
LETTRES A SES AMIS. i37
mêmes, celui qu'on déchirait baissant la vue, et ainsi successivement de tous.
5 mars.
Voici comment notre Scala est arrangée. L'entreprise finit le 21 mars ; le gouvernement donne quatre-vingt mille francs pour trois mois à un entrepreneur qui a engagé Galli débarquant de Barcelone pour huit mille francs; ce qui fait plus de cent Irancs par soirée. Plus, la Feron, une amie de Puccita, pour prima donna, et le fatal Puccita pour compositeur. Le second opéra sera de Car^iffa, qu'on a engagé et qui est ici. Viganô et la Pallerini vont donner la Vestale à Bologne et à Sinigaglia. Nous aurons les Taglioiii et, dit-on, un ballerino l'rancese. Du reste, ce pays-ci juge de la danse comme nous de la musique. — La Camporesi a vingt mille francs de rente et se relire dans quinze jours; son beau-frère Marconi, de Rome, lui a fait un cadwiu de cent mille francs, afin de ne pas avoir une personne de son sang sur les planches.