‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 15 sur 34 · II. Beyle · texte numérisé non relu

II. Beyle

A MONSIEUK LE BARON DE M..., A PARIS

Bologne, le % mars 1820.

Mon cher ami,

A l'avenir, adressez toutes vos lettres à rornatissimo signer Domcnico V... à Novara (Piémont). Écrivez-moi à cœur ouvert, en véritable ultra et souvent; il n'y a rien de délicieux comme les différer.ces bien tranchées d'opinions.

Par exemple, voire Journal de Paris n'a pas plus d'esprit en littérature qu'autrement quand il accuse mes détails sur lord Byron. 11 est amoureux fou et réaimé d'une jeune comtesse, donl le mari a soixante-dix mille écus de rente, l'écu à cinq francs trente-sept centimes; mais je réduis cela à cent cinquante mille francs de rente. Ce bon mari a laissé sa jeune femme trois ou quatre mois en pension chez le lord, qui est allé courir la Dalmalie avec elle. Il est à quarante milles d'ici ou à Venise, occupé de Don Jnan,

iiO ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

Du reste, comme Canova, il fail rhypocrite. Un savant me racontait ce matin comme quoi lonl Dyron dit pis que pendre des romantiques, et adore le Tasse, dit-il, à cause de la régularité. M(>i, je méprise ce vil calcul. Tous les classiques le portent au ciel, à cause de ce mot; les romantiques, à cause de ses œuvres, et voilà mon drôle en paradis.

Si je puis rassembler quatre mille francs, au lieu d'aller à Paris, j'irai en IS'il en Angleterre, et là, avec la qualité d'auteur de la Peinture, ajoutée à mon nom, je pourrai peut-être surmonter Porgueil de quelques-uns de ces aristocrates et voir les belles choses qu'ils enfouissent dans leurs country-seats.

Vous recevrez YArnour; c'est un bavardage qui formera soixante-dix pages in-18, du caractère de stéréotype ; j'en voudrais cent exemplaires sur papier très-beau. Ne vous mêlez nnliemenl Je correction ; je me fiche des fautes d'impression. Sou'.eincnt, dans vos lettres, que rien n'indique jamais comme laultur,

DOSIENICO VjS.MAHA,

Ingénieur à Novara.

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS

Manloue, le 28 mars ^820.

J'ai trouvé à courir le monde pour peu d'argent, et me voici dans une ville pleine encore des idées de Jules Romain. Il y a loin de Jules Romain à Ferdinand VII, qui, sans doute, est continuellement devant vos yeux. Vivre honni et bafoué au fond du cœur, par les gens qui nous entourent, serait intolérable à un homme de cœur; mais voilà que je deviens imprudent.

J'ai passé huit jours à Bologne, ville ^qui fait peur au papa et qui, à l'imprimerie près, jouit d'une extrême liberté. Dans une société d'où le légat (cardinal Spina) sortait, un disait : // governo di quesli maladelti preti. — L'atljuinisiraliuu publique

est, liKéralcmcnt parlant, un iiillage; la plupart dos chefs sont honnèies, mais si bêles, si bêles ! c'esl-à-dire, ils ont beaucoup (le finesse pour se conduire ; mais pour comprendre un compte de vingt feuilles déchiffres, impossible; plutôt que de le lire, ils passeraient par le trou de la serrure. Le pape n'est rien moins qu'un imbécile ; il est ultra connue un chien, ainsi que Consalvi ; mais il veut hsiiapace, et, pour cela, il gouverne dans le sens, à peu près, de la majorité. C'est avec peine que je me suis laissé persuader, par vingt anecdotes, que Consalvi trouve réellement du plaisir à faire le mal du plus grand nombre, pour le plaisir du petit, kl est, iillrà.

Bologne est pleine de réfugiés qui arrivent de Ferrarc, Cc- :ene, Aucône, Macerala, où le gouvernement est comme celui de Cularo, sous le droit divin. C'est une persécution exercée par les bigols et les nobles. Voici le mécanisme : Les Icgnli sont des enfants, de jeunes monsignori appartenant aux grandes familles de Rome. Comme cnfanis, ils se laissent mener par les évê(iues. A Bologne, au contraire, le légat-cardinal Spina est un homme très- fin, qui veut rester dans une bonne ville et n'y pas laisser sa peau. Le cardinal-archevêque aime des fenmies dévotes et dodues, et ne peut se mêler en rien du gouvernement. Tout le monde vole, tout le monde est content, et cependant maudit les prêtres. « Nous ne pouvons pas être plus libres que nous ne le sommes, me disait un homme d'esprit; mais tout esl de fatlo et rien A^iure. Demain Sa Sainteté peut me jeter dans les cachots de San Léo et confisquer ma fortune; cela sera crueL mais non pas iîijiiste; il n'y a aucune loi qui le défende. »

Si ce gouvernement avait une administration sensée, comme celle de l'usurpateur en France, je le trouverais excellent. Savez-vous que, pour cent mille francs, on y achète une terre qui, net de tout impôt, rend huit mille trsncs? J'ai vérifié cela (le vingt manières. Le taux légal de l'argent est le huit pour cent , le taux commun le quinze pour cent, et Ihomme qui se ((intente de douze pour cent passe pour très-délicat. J'ai quelque envie de réaliser (renie ou quarante mille francs, et de me faire banquier à Bologne ; je parle sérieusement : c'est une ville de soixante-dix milie 4mo6, où les feunnes ne sont pas

prudes cl oii Ion rit. Une terre me rendra quatre cl demi au plus dans !<• délicieux pays de Cularo, et à Bologne je gagne en un clin dœil trois cl demi pour cent. Tout y est d'un tiers moins cher que dans mou nid habituel.

En un tour de main, j'ai été présenté à toute la société; si j'avais dix ans de moins, j'aurais fait merveilles; les femmes vous loisent un homme à la troisième minute, et elles font bien. Nos prudes de Paris sont bien bêtes, comme je m'apprête à le prouver par ma docte dissertation intitulée De l'Amour. Si l'on n'a pas le bonheur de sentir l'amour-passiou, au moins le plaisir physique, et si on s'en prive deux ans, on y devient inhabile; voilà ce que je voudrais dire à nos Françaises, qui injurient les Italiennes.

Cela, avec le huit pour cent, voilà mes deux pensées dominantes à Bologne. — Ici, à Mantoue, tout le monde parle Espagne. Je vous quitte pour aller flâner dans une belle église dessinée par Jules Bomain.

50 mavs. — Je reçois votre belle lettre de huit pages. Que le bonheur de Lambert me charme ! J'ai penf é vingt fois à lui dans mon voyage. Son patron lui parlant de sa gloire, quand l'autre lui parlait de vivre, était une image qui me poursuivait.

A propos, avez-vous reçu un grand dEspagne qui, pour être (idèle au costume, est un peu bossu? Il est hâbleur, mais bon garçon; soyez sans gêne avec lui; poussez-le à acheter le Commentaire et à en aller voir le commentaire aux Chambres. Il me semble digne d'Aglaë; il aura cinquante mille francs de rente à sa majorité, dans deux ans; voilà des gens heureusement nés.

J'embrasse tous nos amis.

Clapier et C^.

A JlOSSIECr. LE HAliON DE M..., A PAHIS.

Milan, le 10 avril 1820.

On ne devrait jamais écrire de voyage sur un pays qu'on

n'habite qu'un an. —Pourquoi? — C'est qu'on ne le connaît pas. — AI) ! ail !

J'avais à Paris deux mille francs; j'en ai dépensé neuf cents par mois. Sachez qu'un philosophe de mon espèce ne peut jamais aller plus loin. Me voilà donc condamné à ne pouvoir jamais parler, et, ce qui est bien pis, imprimer sur les femmes de Paris.

Montrez-moi une esquisse d'un peintre, je vous dirai quel est son style. Voilà que je trouve, dans le numéro 63 de VEdinburgreview, un article sur Crabbe, précédé d'une dissertation sur l'esprit d'observation qui, sans s'en douter, ne songe plus aux rangs; voilà Stendhal tout pur, et il volerait cela s'il en avait occasion. Puisqu'un calicot est Malo, Besançon sera deux cinquièmes de Malo et madame de Chichilla deux cinquièmes de Saint-Aubin; ipaiica inlelligenti. Surtout continuons à nous moquer du fond du cœur l'un de l'autre; tout le reste est fade. Molière disait, en copiant Cyrano de Bergerac : « Je prends mon bien où je le trouve. » Si mes books arrivent à 1890, qui songera au grain d'or trouvé dans la boue?

Vous êtes d'accord avec le catéchisme que j'ai lu celte nuit, et que j'ai eu par une voie bien baroque et qui prouve bien le triomphe de ces idées. Je suis de l'avis de l'archevêque en tout, et vous aussi, puisqu'une platitude, comme celle de feu M. Didier, peut tout renverser. Et si Ton n'eût pas touché à la cliart(!?

— Les Didier impossibles.

Non, l'on ne secourra pas le roi d'Espagne; l'intervenûon étrangère est incompatible pour deux cents ans avec les préjugés espagnols. Si j'étais Argiielles, je proposerais d'augmenter l'autorité du roi pour le successeur de Sa Majesté actuelle. Si, contre toute évidence, il est de bonne foi, il tiendra trente ans.

Madame Feron réussit ici auprès de la canaille de la musique par des ganmies ascendantes et descendantes, et chromiUiques.

— Puccita est à terre; mais samedi la singulière Gaxza Indra. — Rossini a fait cinq opéras, qu'il copie toujours; la Gnz-za est une tentative pour sortir du cercle : je verrai. (Juant au Barbier, faites bouillir quatre opéras de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beelhoweu ; mettez le tout en mesures vives,

pnr des croches, beaucoup de triples croches, et vous avez le Barbier, qui n'est pas digue de dénouer les cordons de S/^i/Za^'a, de Tancrède et de Vllalitma in Algeri.

iMon Dieu ! que votre Journal de Paris est plat! C'est qu'il ne fait pas d'articles comme les ligues précédentes; il garde toutes les rancunes coulre la critique. Que ne prend-il la préface des Vies de Haydn, Moxart et Métastase pour faire un article sublime'' H sera agréable et piquant aux yeux d'un de ses lecteurs.

J ai vu un voyageur qui m a conte que sur la N)iiaiara on a élabli des Cnbanes mobiles où l'on prend des bains de vapeur qui font des miracles; si jamais vous avez des douleurs à la cuisse, rappelez-vous cette invention.

Vous vous moquiez de moi quand je vous disais que le romanlicisme était la racine ou la queue du libéralisme; il fait dire : examinons et méprisons l'ancien. — J'ai lu tout Schiller, qui m'ennuie, parce qu'on voit le rhéteur; c'est Sbakspeare que je veu:< et tout pur. Malheur en révolution d'esprit ou d'intérêts au ineix-o termine!

Avez-vous 1 eçu un rabâchage sur Bologne? Si vous voulez du plus profond, je puis vous en donner. Tout tient à un fil L'essentiel, c'est que pour cent mille francs on a huit mille francs netdimpoi.d.r.js le plus Liù'"; pays du monde, où vos vieux habits râpes de Paris feraient la gloire d'un élég;ini. — Ils vont avoir hVt'-stale et la Noce di Denevento ', de l'immortel Viganô, qui y est depuis deux mois. Ah! le grand homme! - M. Taglioni et sa fenune nous ont embêtés ici d'un ballet à la française, hPrise deli'iluca, où un combat naval, à cinq dislances successives des vaisseaux, fait beaucoup d'effet. — Nous avons le contraire d'il y a deux mois; au lieu de la Camporesi, la Feron, et rC'uîrlin, au lieu de l'Allemande M...

Gain, arrivé de Barcelone, où Remorini le remplace, me console de tout. Nous venons d'avoir un grand malheur domestique : le fils unique de notre charmante comtesse est mort; elle est au désespoir et à la campagne : adieu les soirées'

On vient d'arrêter ici: T trois prêtres quia vuU mauvais

* Le Noyer de Dénivcnt,

LETTRi:S A SES AMIS. 145

goùl; 2° (rois prêtres faussaires; 5° un prêlre qui, moyennant une IcUre de change de quatre-vingt mille (rancs, a fait avoir à M, Setlala, un des premiers ultras du pays, un héritage de huit cent mille francs (du major Latuada). Ce prêtre, Canavesi, fait l'amour avec madame, qui Ta lâché. Là-dessus il a demande ses quatre-vingt mille francs, et, par pitié pour les pauvres enfants, il appuie sur ceci : il ne montre pas un autre testament qui annule celui de Settala.

Le pouvoir, un peu plus spirituel que le vôtre, ne laissera pas tomher ces trois affaires.

Ah! que je serais heureux si j'avais huit mille francs! J'irais passer six mois en Amérique; je cultive cp projet.

DOMEXICO V...

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS

Milan, le 12 juilletl820.

Je n'ai pas ose vous écrire durant vos grands ou vos petits (roubles de Paris, car je ne sais encore quelle idée m'en faire. Tout ce que j'aurais pu vous mander de ce séjour tranquille vous eût semblé bien insipide.

Tout ce que je puis vous mander de moins innocent, c'est que la reine Caroline d'Angleterre faisait ici l'amour publiquement avec un palefrenier du général Pino, nonmié Bcrgami, qu'elle a créé baron, et avec lequel elle rentrait tous les soirs dans sa chambre à coucher, à dix heures. A Pcsaro, elle montrait dans son salon son propre buste et celui de M. le baron; car c'est ainsi qu'elle et qu'on le nomme. 11 a été palefrenier durant la campagne de Russie, et n'y a pris d'autre part que de soigner les chevaux que montait son maître. Mais, depuis, il a pris Irois cent mille francs à sa maîtresse, à force de faire faire mauvaise chère aux gens qu'elle invile. Comme elle est folie d'amour, elle n'y prend pas garde. 11 dit au marchand de vin : « Il me faut dix sous par bou-

i4G ŒUVliES POSTHUMES DK STENDHAL.

lolllc;» au boiiUmger : « 11 me faul dix pour cenl sur vo(rc compte. » — Toiil le moudre crie; c'est un scaudale et un mépris abouiiuable. Donc, si vingt pairs anglais viennent se promener six mois eu ce pays, ils s"en retourneront avec ridéeque leur Qiieen est la catin la plus ignoble des trois royaumes.

C'est ce qui fait que je ladmirc, c'esl-à-dire son courage de punir ainsi son mari. Probablement le mépris et la haine qu'on a pour lui font la force de la reine. Tout ce qu'elle ditdOniplda est vrai. Elle a avec elle un homme courageux, Vassalli, et un brave coloucl, Italien aussi, dont j'ai oublié le nom. Elle est généreuse, elle écrit des leilics de quatre ou cinq pages de mauvais français, pleines de feu, d'idées, d'orgueil et de courage; j'en ai vu.

Son amour n'est que physique eldéguûtuit; on lui présenta Bcrgami pour un chasseur derrière sa voilure; elle tomba amoureuse de ses gros favoris noirs à la première vue. Si elle eût pris quelque beau colonel italien, avec deux croix et vingt campagnes, elle eût eu la bonne compagnie pour elle. Le nom de comtesse Oldi, qu'elle porte, est celui de la sœur de Bergami, qui a épousé un comie; lui est d'assez bonne famille.

Voici les moyens de justification de ladile Qiieen: 1° une lettre de son mari, qui dit explicitement: « Je n'abandonnerai jamais pour vous une telle, ma maîtresse; de voire côté, je vous conseille de vous amuser le plus que vous pourrez. » Cela de la première année du mariage. 2° Elle a fait deux enfants; devinez avec qui. Allons? — Avec le vieux roi Georges 111, parlant à sa personne. Tout ce qu'a fait Georges IV ici, contre elle, est bêle au possible.

Vous saurez que, le jour de la Pentecôte, 21 mai, je crois, j'ai fait une délicieuse promenade en baleau, sur le Tessin et le Pô, pour aller voir les jardins de Belgiojoso; il y avait des femmes jeunes, gaies, riches, et pour moi anti-Saint-Aubin. Seulement, j'ai pris une petite fluxion de poitrine peu forte, mais longue, car je suis encore faible. J'ai été amusé sur mon canapé par les nouvelles de Paris ; je dis celles qu'on débitait. On est archiultra-libéral ici, et vingt fois la Charte a été proclamée, sans exception, sur la place du Carrousel.

Je ne compreiids pas un mot à ces do Parisiens. Que

M. Lafillte s'amuse à les payer quatre francs par jour, cela me semble dur à digérer; que, d'un autre côté, ils abandonnent le juste soin de leurs meubles d'acajou, pour affronter les cuirassiers de la garde royale, c'est ce que je ne croirai que dans l'autre monde; car alors peut-êî i je les mépriserai moins. Maiidtz-moi ce que je dois croire. Jai vu quatre ou cinq témoins oculaires qui ont eu diablement peur et qui se contredisent.

Adressez-vous à M. Caraffa, qui vous donnera les airs de la Nina. J'étais cloué dans ma cbambre le jour de son départ, qui a été dix fois différé; je n'ai pas pu lui remettre quatre ou cin(j curiosités musicales, mais que personne ne peut clianler à Paris. Croyez qu'on ne pouvait pas mieux faire votre commission.

La Nina fait un arcbimyslère de ses airs; ceux que Rossini fabrique sont pour la Coibrand et étaient pour la Camporesi; c'est pour cela qa aucune amateur de Paris ne les cbantera jamais.

Rossini mange comme trois ogres ci est gros comme Nourrit de l'Opéra, auquel il ressemble. 11 a beaucoup d'estime pour mademoiselle Cbomel. Mademoiselle Coibrand, qu'il dirige de concert avec le prince Jablonowski et Barbaglia, est furieuse contre la Cbomel, que vous avez vue à Louvois.

Sans ma faiblesse, vous seriez arrivé à douze pages ; mais adieu.

Laubry.

& r.;o:,3iiiou le caro.x na m , a pauis.

Mihin, le 23 juillet 1820.

Mou clicr ami, il m'arrive le plus grand malheur qui pût me tomber sur la tête.

Des jaloux, car qui est celui qui n'eu a pas, ont fait circuler le bruit (pie j'étais ici agent du gouvernement français.

r..s Œi:vr,i:s posthumes im-: st!:n:j;ial

Il V a six mois que cela circule. Je me suis aperçu que plusieurs personnes cherchaienl à ne pas me saluer.; je m'en fichais rondement, lorsque le bon Plana nVa écrit la lellre que vous recevrez. Je ne lui en veux point ; cependant voilà un terrible coup! Car, enfin, que fait ici ce Français? Jamais la bonliumic milanaise ne pourra comprendre ma vie philosophique, et «pie je vis ici avec cinq mille francs mieux qu'à Paris pour douze mille francs.

Envoyez, je vous prie, la présente lellre et celle de Plana à Crozet, à Troyes. Je prie Crozel d'écrire quelques phrases à Plana. Donnez-moi voire avis; que faire pour détromper mes connaissances d'ici ?

Je suis trop ému pour pouvoir parler d'un autre sujet. Soyez sûr que je ne m'exagère pas la chose. Il y a trois mois que je n'ai pas été admis dans une société, parce qu'une personne impartiale a dit : « S'il vient, i)iusieurs persoiiues (il est vrai que ce sont des gens qui me haïssent) se retireront. » Je n'ai su cela qu'il y a deux heures.

Voilà le coup le plus sensible que j'aie eu dans ma vie.

Depuis trois mois je n'ai pas de vos leUres.

IXÎ

A MONSIEUR LE BXIMS DE M..., A l'AKIS.

Slila 1, ie 8 août 1820.

Mon cher ami, M. le dccleur Razori e-t incoutestablcmenî im des hommes les p'us remarquables de ce pays. 11 joint nu esprit étonnant à Part de faire des cures merveilleuses comme médecin.

M. Giovanni Fossali, que je vous présente, e.'^t l'élève de M. R;izori. Cet élève, qui est déjà un médecin distingué, va passer un hiver à Paris, pour se perfectionner et comparer la doc-

LETTRES A SES AMTS. 149

trine des médecins français à celle de M. Razoïi, quia inventé le système des contre- slimuUuiLs.

Recommandez M. Fossali aux premiers médecins de voire préfecture, et donnez-lui les moyens de s'instruire. Donnez-lui aussi des billets de spectacle.

Je n'ai pas de lettre de vous depuis la loi sur les élections ; yoyez quelle paresse abominable! Je soupçonne quelque lacune.

Adieu ; écrivez donc.

1], Beyle.

A j:OKSii;UR LE DAROS DE M..., A TAP,!.:.

Milan, lo 50 août 1820.

Mais que diable devenez-vous? Je n'ai pas de lettre de Votre Excellence depuis les charges de cavalerie sur les badauds de Paris; et moi, badaud de province, je ne comprends pas encore lesdites charges.

Je voudrais vous intéresser par des nouvelles. Savez-vous

qu'un M. de M , en Savoie, vient d'avoir un grand-cordon

des la Très-Sainte-Annonciade? Voyez le journal de Milan du 25 ou 20 août.

On se dégoûte de Rossiui, Sa réputation est plus générale que jamais; elle est arrivée aux bas étages de la société i mais la tête revient à Mozart et Cimarosa, ou, mieux encore, elle voudrait du nouveau. Mercadante, de Naples, me semble bien paie. — On va avoir à Milan, en octobre, un opéra de M. Meyerbeer, juif de Berlin, brûlant d'enthousiitme pour la musique, enthousiame garanti de ridicule par quatre-vingt mille francs de rente. Mais, comme la musique de Mercadante, celle de Meyerbeer ne fait rien sentir de nouveau, malgré toute la bonne volonté du monde. — Mademoiselle Tosi, fille duu avocat riche, quand on parlait au barreau, et pauvre depuis qu'on écrit, va débutera la

Scala, en oclobre. Figure superbe de ihéàtrc, belle voix, uuUe méthode, id est autant de méthode que la Calalani.

Avez-vous été intéressé par une lettre sur la Queen d'Angleterre? C'est une folle dans le genre ignoble et bas, une li(i~ roîne de corps de garde, voilà enfin le mol propre, pleine du plus grand courage. Rien de plus avéré que sa dégoûtante conduite avec le courrier Bergami ; mais, par ce m.iudit esprit d opposition, on commence à la nier.

On parlait hier soir dune grande conspiration à Paris. — Les journaux libô-raux sont pleins d'exagérations sur le libéralisme de l'Italie. A Rome, tout est prêtre, laquais ou Mercure de prêtres; les nobles, bêles comme des pots; il n'y a pas le plus petit élément de libéralisme; chaque ville a quinze ou vingt jeunes gens qui lisent Benjamin Constant et font des oimé! — Le contraire à Bologne et Ferrare. Un peu des deux à Rimini, Ancône, etc. ; là, la révolution est mûre.

A Milan et Venise, le gouvernement est si juste, si doux, si Icnl, qu'au fond on est bien: des vœux vagues, rien de plus.

En Piémont, deux partis acharnés qui voudraient bien avoir la douceur de se faire écarteler réciproquemeni. Mais les nobles sont les plus forts. Le roi n'est que le chef de l'aristocratie; la reine est ultra exécrée; on dit qu'elle va faire occuper Alexandrie par une garnison allemande ; excellente mesure, car le King est si bon, qu'il peut un beau matin signer la conslilulion. Il y aura beaucoup de sang répandu un jour ou l'autre; les coups de couteau recommenceront de plus belle.

J'ai été malade, puis calomnié; je me suis tranquillisé en pas- .cant quinze jours au frais, à Varèse, avec Faimable Schiassetti, qui me chantait toute la soirée; elle fait ce qu'elle veut de sa voix. Elle sera libre le 1" avril 1821, diies-le aux gens du Théâtre-Italien. Elle sait trente opéras, dont elle a loujonr.î chanté le premier rôle; voilà de l'argent comptant pour une direction. îlademoislle Schiassetli a une mémoire si étonnante, qu'elle peut chanter demain soir celui de ces trente opéras qu'il plaira à Votre Excellence. Vous aurez un contralto avec des cordes hautes, une espèce de baryton femelle. Belle tète antique; elle a vingt mille francs par an.

A propos, le mari de ia maîtresse de lord Byron est préciséni(;iil nri bravo du quatorzième siècle, Irès-capable d'assassiner l'homme aiupiel il a vendu 1ns wifc. Cette luife est une grosse blonde, portant dans la rue ses appas blancs étalés et des souliers de satin rouge ; du reste, Irès-fraîclie et vingt-trois ans. J'ai oublié le nom de cette comtesse de Pesaro ; je vous l'ai dit de Bologne. — Ledit lord, pour se faire des partisans, se fait tout classique en parlant aux pédants italiens; par exemple : Mezzo« fanti à Bologne ; cela me paraît bien milord.

Toute la Romagnc se met en garde nationale, bon gré mal gi c. Le cardinal Consalvi a la signature du pape en poche, pour une constitution; mais, à mes yeux, ledit Consalvi est au-dessous de sa position.— Adieu; voilà tout ce que je sais, et je vous ai éciit malgré les nerfs : voyez l'amitié !

M. l'abbé de B..., ami du duc de Broglie, vient de mourir de rage de n'être rien et d'une fluxion de poitrine.

A MONSIEUR R. C..., DinECTEUR DIÎS CONTRICUTIONS INDIRECTES, A MONTDRISOiN.

Milan, !e 4 septembre '1820.

Dans le petit volume* dont ma générosité t'a gratifié l'année dernière, à Cularo, je n'ai pas donné le portrait du voyageur; il me semblait que parler de soi était chose ridicule. Des amis m'affirment que, dans la circonstance, il n'en est pas ainsi. Donc, la nouvelle édition compieudra le portrait dudit voyageiu", et quelques observations de son cru sur les femmes italiennes : je veux te faire jouir de ce suj)plément par anticipation.

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