LES FEMMES
Qu'on juge de mes transports quand j'ai trouvé eu Italie,
pans qu'aucun voyageur nreût gâté le plaisir en m'avcilissaul, que c'était précisément dans la bonne compagnie qu'il y avait le plus dlmprcvu. Ces génies singuliers ne bont arrêtés que par le manque de fortune et par rim[iO?sible; s'il y a encore des préjugés, ce n'est que dans les basses classes.
Les femmes, en Italie, avec lame de feu que le ciel leur a donnée, reçoivent une éducation qui consiste à peu près uniquement dans la musique el une quantité de momories religieuses. Le point capital, c'est que, quelque péché qu'on commette, en s'en confessant, il n'en reste pas de (race. Elles entrevoient la conduite de leur mère ; on les marie; elles se trouvent enfin délivrées du joug, et, si elles sont jolies, de la jalousie de leur mère. Elles oublient, en un clin d'œil, toute la religion, et considèrent tout ce qu'on leur a dit comme des choses excellentes, mais bonnes pour les enfants.
Les femmes ne vivent pas ensemble; la loge de chacune d'elles, au théâtre, devient une petite cour ; tout le monde veut obtenir un sourire de la reine de la société; personne ne veut gâter l'avenir.
Quelques folies qu'elle dise, dix voix parlent à la fois pour lui donner raison ; il n'y a de différence que par le plus ou moins d'esprit des courlisans. Il n'y a qu'un point sur lequel la reine de la société puisse essuyer des conh'adictions ; elle peut dire qu'il est nuit eu plein midi ; mais si elle s'avise de dire que la musique de Paër vaut mieux que celle de Rossini, dix voix s'élèvent pour se moquer d'elle. Du reste, toutes les parties de campagne, tous les caprices les plus fous qui lui passent par la tête, sont autant d'oracles pour sa cour.
Vous voyez comment chaque femme ici a des manières à elle, des idées à elle, des discours à elle. D'une loge à l'autre, vous trouvez un autre monde; non-seulement d'autres idées, mais une autre langue ; ce qui est une vérité reconnue dans l'une est une rêverie dans l'autre : c'est comme être ambassadeur à la cour d'un prince jeune el militaire, ou à celle d'un vieux souverain prudent. (En 1810, cours de Bade et de Dresde.)
Ici, les moyens de plaire aux femmes par la conversation (l'espiii) sout donc irèsdifférenls. U n'y a de ressemblance qu'en
deux choses, cl l'essence de ces choses, quand elles sont libres, est d'elle éleinellcincnl différente : c'est l'imagination et l'amour.
Tout homme qui conte clairement et avec feu des choses nouvelles esl sûr des applaudissements des femmes d'Italie. Peu importe qu'il fasse rire ou pleurer; pourvu qu'il agisse fortement sur les cœurs, il est aimal)le. Vous pouvez leur conler la fable de la comédie du Tartufe, ou la manière barbare avec laquelle Néron vient d'empoisonner Brilannicus, vous les intéresserez autant qu'en leur contant la mort du roi Murât; il s'agit d'être clair et extrêniemerU énergique. Comme la sensibilité l'emporte de bien loin sur la vanité, vous plairez, même eu étant ridiculement outré ; on s'aperçoit de l'enflure, mais ce n'est pas une offense. Le livre dont elles raffolent aujourd'hui, c'est VHisloire de Vlnquisilion d'Espagne, de M, Llorenie; par ses noirs faniômes, il les empêche de dormir. Un inquisiteur qui viendrait à Milan dans ce moment pourrait être très à la mode et fort couru.
Les événements {vicende) d'une vie orageuse, sous l'apparence de la tranquillité, forment bien vite le jugement des dames italiennes; il leur est permis de dire des sottises, mais non pas d'en faire ; chaque erreur est sévèrement punie par les événemeiUs. Chez nous, on trouve de Vagrément et puis de la niaiserie dès qu'on entrevoit une ombre de péril : c'est le conirah-e ici.
Les femmes italiennes ont du caractère contre tous les accidents de la vie, excepté contre la plaisanterie, qui leur semble toujours une atrocité. Jamais, dans le monde, un boiume, pour plaire à son amie, ne persifle une autre fennue, puis(iue jamais d(;ux femmes ne sont ensemble qu'en cérémonie. Par la même raison, jamais deux femmes ne se picotent. Celte horreur pour la plaisanterie se trouve au même degré chez les hommes ; au moindre mot qui peut être une raillerie, vous les voyez changer de couleur. Tel est le mécanisme qui rend impossible ici l'esprit français; l'Apennin se changera en plaine avant qu'il puisse s'introduire en Italie. La louange fine et délicate ne peut avoir de grâce qu'autant que la critique est permise ; comment le goût
de la société pourrait-il naître ici, puisque ce qui faille cliarme de la société ne peut y exister? Comment des indifférents réunis dans un beau salon, bien chauffé et bien éclairé, peuvent-ils se donner du plaisir, si la plaisanterie est interdite? Les habitudes et les préjugés des Italiens les forcent donc à passer leur vie en tcle-à-tèie.
Ajoutez que la politesse qui porte à préférer les autres à soi passe ici pour faiblesse, dans un salon; jugez de ce que c'est au café, au spectacle, dans les lieux publics. Un étranger est obligé de refaire son éducation et à tous monicnts se trouve trop poli ; s'il fait la moindre plaisanterie à son ami, l'autre croit qu'il ne l'aime plus.
Chez les hommes, comme parmi les femmes, les caractères se déploient ici en toute liberté ; il y a plus de génies et plus de sols. Les bêles le sont à un point incroyable et à tout moment vous surprennent par des traits à faire constater par témoins, si l'on veut les conter.
Un de mes amis, il y a huit jours, était allé rendre visite à une très nouvelle connaissance et à une heure très-indue. Le mari était à deux lieues de là, dans sa terre, à tirer le pistolet avec ses amis; la pluie vint; ennuyés de leur soirée, ils rentrent à Brescia. Le mari, très-jaloux de son naturel, va droit à la chi'.mbre de sa femme ; étonné de la trouver fermée, il frappe, SCS pistolets à la main. La femme dit à son amant, en riant et en chantant : « Ah! voilà mon mari! » et elle court lui ouvrir, l'embrasse et lui dit : « Sais-tu? Colonna est là. — Et où est-il? — Dans le petit cabinet à côté de mon lit. » A ces mots, Tamanl, ne voulant pas se laisser bloquer dans le cabinet, sort assez mal en ordre. Qu'on se figure la mine de ces deux hommes, le mari homme violent et les pistolets chargés à la main ! Tout se passa en plaisanterie, un peu forcée, je m'imagine. Comme l'amant s'en allait et, à sa grande joie, se trouvait déjà dans l'antichambre, le mari le rappelle d'un air fort sérieux; l'autre traverse tous ces grands salons somLres, éclairés chacun par une seule bougie. Le mari le rappelait pour lui faire cadeau d'un fort beau panier de gibier que son garde-chasse venait de lui apporter à la campagne. Voulait il se moquer de lui? c'est ce
que nous n'avons pas pu encore deviner. Mais voilà ce que j'appelle une idiole charmante : qu'on juge des femmes d'esprit!
L'essentiel de l'esprit ici, à l'égard des femmes, c'est beaucoup cVimprévu et beaucop de clair-obscur (dilïérence Ircs-marquée des grands clairs au\ grandes ombres) ; et dans la personne, beaucoup d'air militaire, le moins possible de ce que Ton appelle en France l'air robin, ce Ion de nos jeunes magistrats, l'air sensé, important, couteut de soi, pédant : c'est leur bête d'aversion; elles appellent cela l'air andegliè; elles adorent les moustaches, surtout celles qui ont assisté aux revues de Napoléon.
Rien n'est plus rare et surtout moins durable que de voir une femme en recevoir d'autres-, il faut pour cela des circonstances extrêmement particulières, par exemple, qu'elles soient toutes deux jolies et qu'en aimant beaucoup l'amour, elles se soucient peu de l'amant *.
Ce trait frappant des mœurs milanaises a été formé ou fortilié, je ne sais lequel, par le théâtre de la Scala. Là, chaque femme reçoit tous les soirs ses amis et brille seule dans sa loge, où, pour ne pas emprunter une idée française, elle est le seul objet des galanteries et des flatteries des visitants. Les femmes qui n'ont pas le bonheur d'avoir une des deux cents loges de ce théâtre reçoivent quelques amis qui font un laroc, assaisonné des paroles les plus grossières : asinone, coujonon? ce jeu est une dispute continuelle. Dans la petite bourgeoisie et dans les maisons où l'on vit à l'antique, la bouteille de vin bon est sur le champ de bataille, et sert à redonner courage aux combattants.
Les agréments plus délicats, une fois qu'on les a goûtés, d'une société mélangée d'hommes et de feumies, sont inconnus ici. Les hommes ne demandent pas dune manière impérieuse des jouissances dont ils n'ont pas d'idée, et il faudrait les exiger de ce ton, pour obtenir des femmes une chose qui blesse si cruellement leurs intérêts les plus chers.
Tel est le mécanisme en vertu duquel il ne se formera jamais de société à Milan. A Paris, la société absorbo tout un homme ,
• Comme la Kina et la Bonsi^noii. (H. B.]
LETTRES A SES AMIS, 1â7
un homme de sociclé n'est plus rien ; tout lui dit conm^c la baronne des Dehors trompeurs :
Ne soyez point époux, ne soyez point amant ; Soyez riiomme du jour, et vous serez cliarmant.
C'est que la vanité fait les cinq sixièmes de l'amour chez un Français. Ici, c'est tout autre chose : l'amour est bien l'amour, et quoiqu'il soit plus enchanteur, il ne demande point le sacrifice de toute votre vie, de toutes vos occupations, de toute Veinpreinte qui, au fond, vous distingue des autres hommes. Ici, c'est la maîtresse qui prend le tonde l'homme qu'elle aime. La maîtresse de Canova est artiste, et celle de Spallanzani l'aidait dans ses expériences de physique. Parmi les jeunes gens» excepté deux ou trois sots cités, personne ne songe à être mieux mis qu'un autre : il faut être comme tout le mond^; Trois ou quatre hommes à bonnes fortunes m'ont paru généralement détestés des femmes ; les plus jolies ne voudraient pas les recevoir, mais s'ils savent leur métier et qu'ils les trouvent, par hasard, dans une maison de campagne, ils peuvent les rendre folles en une soirée; c'est ce dont j'ai été témoin et presque confident.
Qu'avez-vous donc? disais-je à une jolie femme: — « Je suis blessée au cœur, me dit-elle franchement, ce mauvais sujet me plaît. » — La nuit, elle réveilla son mari : « Emmenez-moi, lui dit-elle, ou je ferai quelque folie. » Il ne se le (il pas répéter, et dix minutes après ils étaient sur la route de Venise.
On me reprochera de tout louer. Hélas! non : j'ai un grand malheur à décrire, rien n'est plus petite ville que la grande société de Milan. Il se forme comme une espèce d'aristocratie, des deux cents femmes qui ont une loge à la Scala et de celles qui vont tous les soirs au Corso en voilure; dans ce cercle, qui est celui de la mode et des plaisirs, tout est connu. Le premier regard qu'une femme donne à la salle, en arrivant dans sa loge, est pour en passer la revue ; et comme depuis la chute du royaume, en 1814, il n y a plus de nouvelles, si elle remarque la moindre irrégularUc, si M. uu ici n'est plus vis-à-vis de ma»
d58 ŒUVRES rOSTIlUMES DE STENDHAL.
cl. une une Iclle, clic se (ounic vers son aniaiil, qui va au parterre, el (le loge en loge, pour savoir cos" è déneiif (ce qu'il y a de nouveau). Vous n'avez pas d'idée de la facilité avec laquelle on arrive, en une dcnii-licurc, à une information précise. L'amant revient et apprend à son amie pourquoi M. un tel n'es! pas à son poste. Pendant ce lemps-là, elle a remarqué que le Del Canto, un officier de ses amis, est depuis trois jouis assis au parterre, toujours à la même place. — Et ne savez-vous pas, lui dit-on, qu'il lorgne la comtesse Conti? ■ Je m'imagine que cet affreux caquetage, ce petlegoUsmo, qui fait aussi le mallieur des petites villes, ne corrompt pas autant la société des marchands el des gens moins riches, dont les femmes vont tout simplement au parterre, ou dans quelque loge d'emprunt.
La naissance ne fait rien po^r être ai'mis dans celte aristocratie de la Scala ; il ne faut ahsolument que de la fortune et ua I)eu d'esprit. Il y a telle femme très-noble qui se morfond dans sa loge avec son servant, et donl on se garde; bien d'aller troubler le lèlc-à tête. Ces femmes-là ne peuvent avoir des hommes un peu bien; elles sont réduites à quelque espèce, ordinairement quelque cadet de grande famille, dont le frère a quatre-vingt mille livres de rente cl qui, lui, a huit cents francs de pension et la table.
Dans quelques familles très-nobles et très-antiques, j'ai distingué de certaines nuances, qui tiennent encore aux mœurs des Espagnols, qui ont si longtemps opprimé et pollué ce beuu pays avec l'infâme administration de Philippe 11.
C'est à ce pri.ice exécrable et à ses successeurs qu'il faut attribuer tous les malheurs de l'Italie et la bêtise générale qui a pris la place des lauriers, dans tous les genres, dont son heureux sol était couvert avant l'an 1550. L'influence de Napoléon a fait tomber les idées espagnoles; mais si le remède fut énergique, il a été appli([ué trop peu de temps.
Les gens à la mode, ici comme en France, sont les officiers à demi-solde. Au reste, c'est à leur amabilité et à l'abondance de leurs idées que vous vous apercevez qu'ils ont servi ; ils n'ont rien de cette jactance militaire, de ce ton blagueur, qui me
choquait tant à Londres, dans ccrlaincs réunions de Sainl- Janies 's Street.
Un autre inconvénient de la société ici, c'est qu'on rncurt d'hiedia (d'épuisement); ou ne sait que dire, il n'y a jamais de nouvelles. La Minerve^ est proscrite à Milan, comme au jardin des Tuileries, et le Journal du commerce est prohibé. La soirée se passe, entre hommes, à maudire la bassesse, rhypocrisie et les mensonges des seuls journaux qu'ils reçoivent. Ils semeitcnt dans une colère comique et affublent les rédacteurs des épithètes les plus avilissantes, et faute de savoir ce qui se passe, toutes les discussions politiques se terminent par des cris de rage. L'on se lait un moment et puis on se met à parler des ballets de Vigano ; la Vestale et Otcllo ont plus fait parler à Milan, même dans les basses classes, qu'à Paris la dernière conspiration des Ultra.
Or une discussion sur Olello n'est pas si utile, mais est infiniment plus agréable qu'une discussion sur M. de Marchangy. Elle ne viendra que trop tôt pour les aimables Milanais, celte fièvre politique qui rend inaccessible à tous les arts et par laquelle pourtant, grâce à la féodalité, il faut passer pour arriver au bonheur. En attendant, les gens que nous sommes obligés de ne mépriser qu'en secret à Paris sont ici affublés de tous les noms qu'ils méritent, et les Lanjuinais, les B. Constant, les Carnot, les Exelmans, portés aux nues. La Gazette de Lugano donne, deux fois par semaine, des nouvelles de ces gens que Ton aime sans pouvoir s'en entretenir ; il n'est pas de loge où je n'aie entendu parler ce soir du procès de M. Dunoycr et de la sérénade que lui ont donnée les jeunes gens de Rennes.
Et, me dira-t-on, vous avez vu tout cela en un mois? — Lei tiois quarts des choies que je dis peuvent se trouver inexactes, et je les donne pour ce qu'elles valent, pour les apparences; j';'.i cru voir ainsi. L'on ne lirait plus de voyages si on exigeait de cha(iue voyageur qu'il eût habité assez longtemps les villes
* Revue hebdomadaire publiée de février 1818 à mars d820; elle eut une très-grande vogue, et fut tuée par rélablissement de la censure, après l'assassinat du duc do Berri. (R. G.)
iCO ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
(itnil il parle, pour pouvoir donner à ses récils Tapparciice de la ccnilude. Il faudrait habiter cinq ou six ans l'Italie ou l'Angloierre avaiil de les juger ; les gens qui s'expatrient ainsi sont, pour la plupart, des négociants et non des ob?ervalcurs.
A MONSIEUR LE CAIION DE M..., A VAVM.
Milan, le 10 octobre 1820.
L'eniliousiasnie de Partliénope' est à son comble, général, brûlant, sans bornes. La rage a gagné jusqu'aux évèques et archevêques. Je parierais cent contre un que tout cela est vrai; il faudrait vingt pages pour vous dire comment cela m'a été conté. 11 paraît que le King a voulu se sauver quatre fois et qu'il est dans le tombeau de la nourrice d'Enée^, place trcs-forte. Ce peuple enthousiaste est rempli des erreurs et préjugés les plus archiridicules. On tuera fort bien un homme à Naples parce qu'on croit que sou regard peut porter malheur aux mesures annoncées dans une afliciie qu'on lit. Ces gens se préparent (aussitôt qu'ils seront sûrs que nos soldats entreront chez le pape), ils se préparent, dis-je, à s'emparer de Rome, Florence, Bologne. A Rome et à Bologne, ils trouveront beaucoup de soldats d'anciens régiments français, pleins de feu et de bravoure. Les Macaroni ont aussi des projets sur Ancône. mais ils seront déjoués ; nos braves soldats peuvent s'embarquer à Trieste, quand le parti sera pris à Troppau, et en trois jours être maîtres d'Ancône.
Rome est pourrie; il en sortira deux ou trois mille bourgeois, prétendus libéraux, qui feront d'excellents soldats; mais le pays ne bougera pas. On est furieux et plein d'enthousiasme à Tolenlino, Ancône, Forli, Cesena, Bologne. On bavarde beaucoup à
« Révoliition de Xajiles en 1820, » La citadelle de Gaële.
Florence; mais les nobles, qui se sont faits libéraux, seront gagnés au moment du danger, et, de concert avec les prêlrt-s, qui sont cinq cents à Pérousc, petite ville de quatre mille âmes, ils arrêteront tout : pays douteux.
Lucques, arcliijacobin. — Brescia, idem. — Milan et Venise, ventrus. L'ancien militaire se battrait avec le plus grand plaisir; mais Tadmiiiistration est juste, humaine conduite par des hommes du plus grand talent ; le souverain, nomme éminemment raisonnable et sage.
Chaque jour la poste apporte à chaque syndic piémonlais deux ou trois proclamations jacobines. Il y a eu une pétition signée, demandant au roi une ancienne constitution d'un Philibert, ie crois, qui, quoique gothique, donnerait la liberté. Le King élMt d'avis de la donner; trois ministres ont dit que ce fâcheux remède était le seul qui pût conserver Gênes à la monarchie. — On est furieux à Gênes; ils veulent leur ancienne aristocratie bête. La Queen et, dit-on, Saint-Marsan, ont fait ajourner la constitution; on avait peur que, sous ce prétexte, l'armée du voisin n'entrât.
Tout le monde a la fièvre, tout s'agite. Plût à Dieu que tous les jacobins eussent été déportés au Texas !
Pour rendre ma lettre amusante, il faudrait vous donner des anecdotes, dont elle est le jus; mais j'ai des nerfs. Comptez que j'ai plutôt affaibli les couleurs.
Écrivez, écrivez ; je ne sais rien que par vous.
A MESSlEOnS LES DEPUTES DE LA FRANCE.
La Gadenabbia (lac de Conio), le 15 novcm Lrc ICCO
Messieurs,
L'on a dit que les académies sont utiles dans le cas oîi l'objet de leurs travaux est de ranger et de mettre eu ordre la masse
tics coiiiiaissaiices humaines, on fie veiller à ce que les dc'rotivertcs utiles, après avoir brillé durant nu certain temps, iic rctonibenl pas dans l'oubli. Par exemple, on avait au moyen âge, en Italie, l'art de transporter les édilices; l'on ne peut doiiler que plusieurs lours n'aient été transportées, sans que leur solidité en souffrît, à quelques centaines de mètres.
Les académies sont utiles pour conserver les inventions du génie; servent-elles, dans leur état actuel, à encourager le génie et à multiplier les inventions de tout genre qui font la gloire et la ricbesse d'une nation? Nous ne le croyons pas. Quand les académies ont agi comme corps, ou lésa vues persécuter le Tasse ou blâmer Corneille.
On vous demande une loi, messieurs, qui, loin d'entraver le génie, excite les hommes singuliers, doués de cette faculté, à être utiles à leur patrie.
Le travail de chaque homme est, en général, récompensé par la société dont il fait partie, suivant le degré d'utilité de ce travail. La loi ne doit changer le taux naturel de l'appréciation et du payement d'un travail quelconque qu'après les plus mûres délibérations.
Mais, sil est un fait généralement reconnu, c'est que l'imniense majorité des hommes n'a pour les œuvres du génie qu'une estime sur parole. La masse n'admire et ne comprend que ce qui ne s'élève que de peu au-dessus du niveau général. Si nos poétiques de tout genre ne proclamaient comme à lenvi le mérite de la Fontaine et de Corneille, il est permis de croire qu'il serait peu senti par la majorité des hommes qui ont du loisir et qui, à l'égard des lettres, forment le public. La vie active qui procure les richesses a peu de considération pour la vie contemplative, qui conduit un Pascal ou un Descartes aux découvertes les plus importantes. Le public étant peu reconnaissant à l'égard des hommes de génie, au moins durant le temps que ceux-ci, jeunes encore, sont eu étal de produire, ces hommes de génie, qui sont toujours en petit nombre, pourront recevoir des moyens de subsistance sans qu'il en coûte beaucoup au trésor. D'autre part, leurs ouvrages étant d'une véritable utilité à la nation, soit directement par le plaisir intellectuel qu'ils procurent et par les
idées justes qu'ils pl.icent lUuis la lê!e de beaucoup de leurs concitoyens qui ainsi sont plus lieurcux, soit indirectement par Tuniversalilé qu'ils procurent à la langue, il nous semble qu'on ne léserait pas les citoyens en prenant sur la masse de l'impôt une somme de trois cent mille francs pour les académies. Le projet suivant ' tend à concilier la considération publique aux liommes éirniri!'^ di'us les diverses parties dp savoir bur-ain"
A MONSIUUR LE l'AUON DE M..., A PAUIS.
Milan, le 22 décembre 1820.
Je reçois voire lettre du 7, qui, malgré ses défauts, me fait un plaisir extrême, car je suis au lit depuis dix-buit jours, avec trois
* Ce projet csl resté à l'état d'ébauclie cl ne saurait être reproduit. (r..C.)
* Ceci exige beaucoup de mesures de détail, dont la proposition peut sembler susceptible de ridicule, mais l'objet n'en est pas moins essentiel. On peut se rappeler de quelle considération ont été environnées la jeunesse deJ.-J. Rousseau et de Racine, et la vieillesse de Corneille et de la Fontaine. Au reste, c'est dans les détails de ce genre que le présent projet de loi est surtout susceptible d'amendements. Le but de l'auteur est seulement d'attirer l'attention des cbambres sur le peu de bicnèlre que présente/en général, la jeunesse des grands hommes. Le nombre des grands hommes, gk)ire d'une nation, est, sans contredit, proportionnel au nombre de gens qni essayent de réussir. Si l'Angleterre \ trouvé des poètes tels que Burns dans la classe des paysans, c'est que la vente de la propriété d'un bon livre suffisait eu Angleterre pour faire vivre l'auteur. Lord Byron et sii- Walter Scott acquièrent sous nos ycu.K, parleurs ouvrages, un degré de richesse auquel ne sont jamais ai rivés Montesquieu ni Racine. Les gens à talent, en France, sont disposés, par leur peu d'aisance, à accepter de petites places du gouvernement ; ils font de mauvais commis en employant leur temps à un travail d'une valeur inférieure à celui qu'ils pourraient produire. Burns faisait partie d'une soiitté qui procurait à ses membres les livres csseiticlsà lire. (It. C.)
saignées et un rluinie inllamnialoire; je compte sortir un de ces jours.
Le Ihéàlie de la Scala a clé Li philiaide niênip depuis que les hommes de génie s'en sont écartés. Vous savez ([uon ue donne presque que du neuf; cela est plus ulilc à l'art et moins à nos plaisirs. Cet usage, le contraire du goût français, qui est d'admirer du vieux beau reconnu pour tel, imprime un cachet au goût italien.
Les jacobins feront lom'ter le théâtre de Naplcs; déjà les jeux sont supprimés, et il ne bat plus que d'une aile. Pour finir Taonée dernière, Levasseur a eu un grand succès dans la calomnie du Barbier et dans l'opéra de Mcyerbecr, dont jai déjà oublié le nom, quoiqu'il n'ait fini que le oO novembre. Mi-yerbcer est un honnne comme .Marmoiitel ou Lacrctelle; quelque peu de talent, mais pas plus de génie que sur la main; quand il veut mettre du chant, il prend les plus ignobles cantilèiies des rues. Ce qu'il a de remarquable, ce compositeur, c'est quatre-vingt mille francs de rente, sans en r.ibiUtre une obole; il vit solitaire, travaillant quinze heures par jour à la musiiiue. Il ne veut plus jouer du piano, et c'est le premier pianiste de l'Europe, à ce qu'on dit.
Le 26 décembre, comme vous savez, nous avons deux ballets et un opéra neufs. Phèdre, du vieux Mayer, voleur effronté. — Mademoiselle Tosi, fille dun avocat fort estimé, comme qui dirait Tripier à Paris, ayant une voix superbe, débute pour courir la chance de gagner deux cent mille francs. Elle a une taille et une tête qui seront superbes au théâtre ; sa voix est belle, mais elle ne saiL pas chanter. Quenlendez-vons par ces paroles? — Elle ne sait pas mettre tous ses airs, tristes ou gais, à la même sauce piquante (pour le dire en passant, mériie et défaut de Rossini).
Le public est juste et sensé pour la musique, et l'on s'occupe beaucoup de la Tosi ; je vous en parlerai le 28 ; lisez la Gax^Lle de Milan du 'âS ou du 29. — Vigano voulait faire XEbrea di Toledo, sujet à laWalter Scoll, et qui, dans le goût à'Ivanhoe, finit par le brûîement de Ihéroïne : veto- Il fait platement VEnlcvewcnt des Sabines. Aujourd'hui 22, il n'y a que deui actes d'achevés; mais
l'exécrable de cejjraïKl homme est meilleur que rexcellent des autres. — La Mariani, voix superbe de coulrallo; elle a six notes magnifiques ; elle manque de chaleur ; excellente seconde chanteuse; elle fait entendre des sons inconnus jusqu'à elle; mais il faudrait que Rossini prît la peine de lui faire des airs en six notes. — La Pellegrini, très-belle, air commun, bête et ennuyée, femme misanthrope, c'est-à-dire haïssant tout le monde, serait applaudie à Feydeau, chante mal et aigre tous les beauy. airs possibles; ne l'engagez jamais à Paris.
A propos, grel'loz, dans le premier opéra venu, le trio de Meyerbeer, chanté par Levasseur, Pellegrini et un autre basso. Cela vous ferait plaisir, ainsi que le chœur des paysans du même opéra, qui, décidément, s'appelle JI/a?'gMer/75 d'Anjou.
La Monbelli, chantant un peu du nez, était divine il y a dixhuit mois et doit l'être encore. Pour une petite salle, et pour Paris, charmante. Elle a des sourcils comme trois fois les vôtres, et, cependant, est sage par ambition, pour épouser quinze mille francs de rente, comme sa sœur qui a biiscalo M. Angiolo Lambertini, auteur d'un bête de journal, nommé le Journal des modes àc Milan. Lisez-le ; c'est le meilleur thermomètre de la musique. L'auteur a vingt-cinq ans, bête et savant, mais excellent violon; ami intime de Rossini; il a épousé la Monbelli; son père était chanteur, sa sœur excellente pianiste; ils ont vécu avec Rossini, Crivelli, tout ce qui a paru en musique. Lisez ce journal ; failes lui une ligne d'éloges, dans ce sens, dans le Journal de Paris; c'est mon ami, et vous servirez la musique.
Je ne connais pas la Cortesi. — La Bonini, très laide, est fort Lionne. — LaPasta' se forme journellement, prendendolo solamenie, pour ne pas nuire à sa voix. — RCiiorini est la plus belle voix de basse que je connaisse ; il était très-dévot et a été chaste toute sa jeunesse. Sa voix, plus belle que celle de Galli, est moins flexible; mais Galli, sans voix, serait encore le premier acteur à la Shakspeare de l'Italie, et Remorini sera toujours un sahnn, ce qui veut dire un coffre : c'cct la voix de Laïs
* Madame Giuditta Pasta, dont le talent comme canlalrice et comme tragédienne jeta plus tani laiil d'éclat dans l'opéra séria à Paris (II. G.)
m\ ŒUVr.ES POSTHUMES DE STENDHAL.
jeune, avec une bonne méthode ; il gagne Ircnle mille francs depuis sept à huit ans. — Ambrosi, encore plus salam, c'est-àdire le conîraire de Tolle-rini. — Pellegrini a une voix presque aussi belle que celle de Reniorini, mais sans goù! ni grâce. — Zuchelli a de rârac, timide, tendre; il chante, en pensant à la peinture ou à sa maîtresse, tout un opéra, et paraît sans couleur; à la fin il chante dix mesures qui mettent des larmes dans tous les yeux : par exemple, les II vvo destino, à la fin de l'opéra de la Femme à deux maris, où il fait le mauvais mari. Il a plu beaucoup à Jlunich. Enfin, voici Téchelle : Galli, trcnle-cinq mille francs. — Zuchelli, vingt nulle francs. — Remorini, trente mille francs. — Ambiosi, quinze mille francs, — C'est, je crois, ce qu'on les paye in giornaln. Mais si San Carlo se ferme, la demande diminuant, tous ces messieurs tomberont de trente pour cent. Je relis voire lettre. Dans une petite salle comme la vôtre, et avec votre silence respectueux, j'aimerais mieux la Monbelli, que vous auriez pour trente mille francs, que la Fodor ; vous auriez un chant bien autrement italien. Son père, le sublime ténor Monbelli, a vécu à lu et à toi avec Cimarosa, Sachiui el Paisiello; il abhorre les ornements et la sauce piquante à la Rossini. — La Schiassetti, voix bien plus faible, fait fureur quand elle est en voix; elle sera libre à Munich; le prince royal est amoureux fou d'elle, en tout bien tout honneur, depuis trois ans. Son engagement expire en avril, et elle irait à Paris pour vingt mille francs. — La Schiassetti est jolie, fière comme quarante aristocraties; sa mère est comlesse, et son père, le général baron Schiassetti, le plus brave housard de l'armée d'Italie.
Si vous ne pouvez pas me lire, consolez-vous avec la pensée que j'ai pris du café pour la première fois depuis un mois, à celte fin d'être digne de vous écrire.
Rossini ne fait plus que se répéier; il est énorme, mange vingt bifiecks par jour, clc , etc. Le jeune Mercadante, Napolitain de vingt ans, qui a fait Ercole, a, dit-on, du talent; je n'ai jamais senti ce talent, quoique la Schiassetli, dans les vingt-cinq jours que j'ai passés avec elle à la campagne, me le chaulât sans cesse. — Caraffa, vous le connaissez ; on pom-rait tirer un bon opéra de tous ses opéras. — Pacini fils, jeune et joli jeune
liommc de dix-huit ans, a fait ou volé un duo sublime: celui de Frédéric-le-Grand qui refuse à la maîtresse d'un de ses officiers la grâce dudit qui va être fusille. Fai(es-vous chauter cela par lîeuiorini, et vous pleurerez nécessairemeul. — Pas d'autre ténor que Davide fds.
J'ai encore plus de peine à écrire que vous à me lire ; le corps s'en va, mon cher ami.
Dès qu'on aura réimprimé la tragédie de lord Byroii sur le doge Faliero, qui se fit couper le cou en 1208, ce me semble, envoyez-la moi par la poste. — Ledit lord a adressé la parole
au bal, à Venise, à une miss M ; le lendemain; le colonel
M lui a envoyé un défi; Ton a arrangé l'affaire. La phrase
du Byron avait été insignifiante, courte et archidécente; mais le souffle de ce monstre souille une beauté pâle et froide,
Il est toujours avec sa grosse blonde de Pesaro, dont le mari a cinquante mille francs de rente; il est très-capable d'assassiner le noble lord, et, s'il ne peut mieux, de se battre en duel i.vec lui. Je dois vous avoir écrit cela, que je liens de l'apothicaire Ancillo, le deuxième poète de Venise ; le premier est le satirique Buralli. Il y a là du vrai génie, mais un peu délayé. Comprenez-vous le vénitien ! — Vous me direz oui; mais est-ce vrai? Je verrai à faire copier quelque chose de Buratli.
A propos, j'ai, je crois, vérifié que l'ultra Alfieri ment continuellement dans sa vie, et que cette vie a pris fin par la jalousie que lui donnait le peintre F**% qui, comme vous savez, vit dans l'intimité de la comtesse d'Albany.