‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 19 sur 34 · L'AMÉRICAIN ET LE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L'AMÉRICAIN ET LE FRANÇAIS

L'Américain (homme de vingt-six ans) :

J'arrive de la Havane, ma patrie; j'ai passé ma jeunesse à

Philadelphie ; je compte séjourner six mois à Paris et y dépenser (inaraiile mille francs. Mon ami, le général Z., m'a amené ce soir au balcon de l'Opéra ; mais, étranger comme moi, il ne sait rien de ia France, ou du moins de la partie sérieuse de la France. Daignez m'instruire ; songez qu'il y a quarante-quatre jours j'étais en Amérique. J'ai lu tous les bons livres d'Europe et surtout les écrivains français célèbres ; diies-moi quels sont les hommes remarquables dont je pourrai voir la figure à Paris ; je suis très-curieux de voir la face d'un homme célèbre.

Moi. — 11 y a, d'abord, le duc de Dalmatie et le général Gérard : ce sont de grands hommes de guerre.

L'AjiÉr.if..\!N. — Je les connais par \eiloniteur et les rapports de Wellington.

Mdi. — Dans les sciences, il y a MM. Laplace, llumboldt, Fourier, Flourens, Cuvier.

L'Américain, — Hélas! je ne comprends rien à leurs œuvres sublimes ; je sais justement autant de chimie qu'il en faut pour faire du sucre et du rhum, et comme j'en fais pour trois cent mille francs par an, mon affaire n'est pas d'en savoir davantage, mais d'apprendre à rassembler le plus de jouissances possible avec ma fortune actuelle; parlez-moi de la littérature.

Moi. — Vous m'embarrassez; connaissez-vous le l'aisse à Paris, de Voltaire'

L'Américain. — Ce conte délicieux? — je le sais par cœur.

Moi. — 11 pourrait me dispenser de répondre. Si Voliairc nous trouvait pauvres et en décadence dans un temps où l'on pouvait dîner chez le baron d'Holbach avec Voltaire d'abord, Montesquieu, Rousseau, Biiffon, Helvélius, Duclos, Marmontel, Diderot, d'Alcmbert; où l'on voyait débuter Beaumarchais, le second des comiques français, et l'abbé Delille, le chef dune de nos écoles de poésie ; si Voltaire nous trouvait pauvres alors, que dirait- il aujourd'hui?

L'Américain. — 11 dirait que rallention d'une des plus spirituelles nations du monde est tournée vers la poliliepie ; que, peut-être, si MM. de Marcellus, Benjamin Constant, de Chauvelin, le général Foy, ne consacraient pas, à peu près exclusivement, leurs talents à la politique, ils occuperaient sur le Parnasse

français des places aussi élevées que beaucoup d'écrivains des siècles derniers. Et l'abljc de l'radt, dont les ouvrages foui la fortune de nos libraires d'Amérique, croyez-vous qu il ne vaut pas bien un Marmonlel ou un Duclos? Mais trêve aux discussions, il me faut des noms propres.

Moi. — Prenez la liste des membres de l'Académie française.

L'Américain. — Une de mes habitudes, un peu sauvages, d'Amérique est de ne jamais en croire un autre, quand je puis nie croire moi-même. Quelle confiance voulez-vous que j'aie en une liste d'Académie, où je ne vois les noms ni de de Pradt, ni de Benjamin Constant, ni de Béranger, que nous connaissons si bien en Amérique, et où je vois, au contraire, tant de noms que je lis pour la première fois? Mais, mettez décote toute modestie; dites-moi avec simplicité et bonhomie : si vous vous sauviez dans la chaloupe du bord de votre vaisseau, qui fait naufrage, que vous eussiez la perspective de vivre quelques années, comme un nouveau Robinson, sur une terre déserte, et si, pour dernière supposition, vous n'aviez sur votre vaisseau que des livres imprimés depuis vingt ans, quels ouvrages prendriezvous en sautant dans votre chaloupe?

Moi. — Dabord Pigault-Lebrun.

L'Américain. — Bravo ! voilà ce qui s'appelle répondre; nous connaissons beaucoup ses ouvrages à la Havane, quoique, ayant le tort de faire rire, ils soient fort peu estimés de vos pédants de Paris. Ensuite ?

3Ioi. — Après le plus gai de nos romanciers, je prendrais le plus grand de nos philosophes, ou, pour mieux dire, le seul philosophe que nous ayons ; YIdéologie et le Commentaire sur L'Espril des lois, du comte de Tracy.

L'Américain. — Bravo encore ! C'est sur ce commentaire que j'ai appris la politique au collège de Guillaume et à Philadelphie. M. Jefferson avait fait traduire ce livre pour nous dès 1808. Après?

Moi. — Je prendrais les comédies de M. Etienne.

L'Américain. — Est-ce l'auteur delà Minerve?

Moi. ~ Lui-même.

i,' Américain, — Que d'esprit ! On l'a chassé de l'Académie -.

française, et il scsl trouve des geus qui ont bien voulu prendre sa place?

Moi. — Oui, et ces gens, à Paris, ne sont pas plus dcslionorcs q;!C d'autres.

L'AjiÉnicAiN — Voilà ce qu'on n'aurait jamais vu du temps de Voltnire; vous avez perdu la délicatesse morale. Du temps de Voltaire, on n'eût pardonné à un tel misérable qu'autant qu'il eût volé un million. Qu'on dise après cela que les gens de lettres n)anquent de courage 1 J'ai lu les Deux gendres de M. Etienne, dans la traversée ; cela m'a paru une satire plutôt qu'une comédie.

Moi. — N'oubliez pas que le grand Molière a mis à la mode, dans ce pays-ci, la comédie satirique; la comédie simplement gaie, comme Falslaff, n'y est guère connue. L'Américain. — Après ?

Moi. — Après est bientôt dit ; je commence à être embarrassé. Ah! je prendrais le trop petit nombre d'ouvrages que nous devons à M. Daunou.

L'Américain. — J'ai écrit ce nom. Après? Moi. — Voulez-vous les comédies de MM. Picard et Duval ? L'Américain. — Est-ce amusant?

BIoi. — Plutôt à voir jouer qu'à lire. Ce qui est amusant, ce sont les premiers volumes de l'Ermi/e de la Chaussée d'Antin, de M. de Jouy.

L'Américain. —Nous les avons en Amérique; cela a antant de succès parmi nous que le Tableau de Paris de Mercier. Sachez, mon cher ami, que Paris est la capitale du monde. Dès que nos femmes voient ce nom sur le titre dun livre, elles le demandent au libraire. Et les poêles? après M. de Bérangcr, qui avez-vous? Moi. — Je suis bien en peine de vous répondre, à vous qui lisez Byron, Moore, Crabbe, Walter Scott; mais, en y réfléchissant, je trouve M. Baonr-Lormian.

L'Américain. — Qu'a-t-il fait?

Moi. — Une traduction de la Jérusalem délivrée. L'Américain. — Cela vaut-il les Géorgiques de Delille ? Moi. — Pas tout à fait. Le sujet était aussi attachant que les mauvais préceptes d'agriculture des Géorgiques sont ennuyeux ;

mais le succès a éié en raison inverse du charme des sujets. M. Baour-Lorniian fait fort bien le vers alexandrin, mais il est un peu Nous avons M. de Lamartine.

L'Américain. — Ce jeune homme qui a été si prôné par les journaux w/ira? Nous Favons fait venir eu Amérique; c'est fort joli; c'est lord Byrou peigné à la française. Apres?

Moi. — Nous avons .MM. Chencdollé, Edmond Géraut, Alfred de Vigny.

L'Américain. — Les litres de leurs ouvrages?

Moi. — Je les ignore; je les crois fort bons, mais je vous avoue que je ne les ai jamais lus. Nous avons des poètes tragiques.

L'Américain. — Ah ! mou cher ami, je n'aime pas les épopées en dialogue, et les dialogues où l'on fait une réponse en cinquante vers à une demande qui en avait quarante ; voyons les noms.

Moi. — M. Lemcrcicr.

L'Américain. — L'auteur de Pinto et de la PanJiypocrisiade?

Moi. — Précisément; Vàuleuv nm^'x d'' A gamemnon, de Jitgurllta, de Clovis, d'Isule et Orovèse, etc., etc.

L'Américain. — Je verrai ces pièces, car je suis fort conteul de certains morceaux de la Panhijpocrisiade, Quel effet ne lerait pas ce poème abrégé et traduit en anglais ! — Avez-vous d'autres tragiques?

Moi. — Une douzaine, au moins; M. Casimir Delavigne, l'auteur du Pcnia.

L'Américain. — Ah ! de celte tragédie que j'ai vue hier, en arrivant?

Moi. — Elle-même.

L'Américain. — C'est un homme d'un grand talent ; mais son oeuvre ne m'a donné aucun des plaisirs du drame ; c'est de l'épopée en dialogue et quelquefois en énigme. Et quels sont ses rivaux ?

Moi. — Mais, ses rivaux, personne. Les autres tragiques sont MM. Ancelot, Lebrun, Viennet, Liadières. Delrieu.

L'Américain. — J'ai écrit lous ces noms; me conseillez-vous d'acheter leurs œuvres?

Mol. — Écoutez, il ne faut iroiuper personne, même quand il s'agit ùch gloire nationale; voyoz-los jouer avant de les acheter.

L'AsiÉr.icAiN. — A propos d'autres qu'il faut voir, je voudrais bien entendre parler le célèbre Cliateaubriand.

Moi. — Impossible. Comme l'on craignait que la cbambre des pairs n'acquît trop d'iniluence sur l'opinion, les séances de ces messieurs sont secrètes. —Vous voyez, mon cher ami, rétat de notre littérature ; et cela quand nos voisins les Anglais ont huit ou dix poêles vivants, quand l'Italie a Monti, Foscolo, Manzoui, Pcllico !

L'AMÉnicAiN, — Oui, mais ces pays n'ont pas eu cinquante générau.v célèbres et dix victoires par an. Vous voyez bien en noir, mon cher Européen; un peuple n'est jamais grand que dans un genre à la fois. Du temps de l'empereur, qui se doutait du talent de M. de Chauvelin pour la tribune? Tel homme qui se fait mettre en prison pour un pamphlet politique aujourd'hui, du temps du baron d'Holbach eût peut-être eu aulanl de talent que Duclos ou d'Alembert. Mais je cours me procurer un billet pour entrer demain à la chambre des députés; un dit que Benjamin Constant doit parler : je brûle do le voir Adieu.

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