‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 20 sur 34 · A MONSIEUR , A PARIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR , A PARIS

Paris, le 24 février 18'22.

Monsieur,

Je joins à ce billet le prospectus de la Rcvue'^ dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir. Je désire que vous y trouviez des motifs pour accorder votre appui à une publication dont le mérite principal sera certainement d'être très-consciencieuse.

* Ce projet de revue n'a pas eu de suite. (R. C.

LETTRES A SES A51IS. i77

r;ARlSTAR(JUE

on I:\D1CATELT. UNIVliRSEL DES LIVRES A LIRE.

La vérité tome nue.

Eli quoi ! encore un journal IiltéraireV — Penneltez ; celui-ci sera dilférenl de tous les autres; voici pourquoi : Deux citoyens servaient l'État, avant 1814, dans des emplois fort dissemblables: lun en France, l'autre à l'éiranger. Depuis, ils ont voyagé. A la fin, ennuyés de ne rien faire, ils ont clierché une entreprise par laquelle ils pussent faire rendre le dix pour cent à leurs fonds. Ils ont Irouvé que !a moins ennuyeuse pour eux serait de faire un journal lilléraire, où Ton rendrait compte avec une impartialité rigoureuse de tous les ouvrages remarquables qui paraîtraient en Europe, en Amérique et aux Indes.

Jacques et Pierre (ce sont leurs noms) ont pensé qu'ils n'avaient pas besoin d'autres qualités que celles qu'ils s'efforçaient autrefois de porter dans leurs fonctions publiques : de rinlelligence, beaucoup de droiture, de franchise et de courage.

Ils ne sont point ce qu'on appelle hommes de lettres; ils n'ont pas cet honneur. Bien loin de là, ils ne connaissent personne, et n'ont épousé aucun parti en littérature. Dans les extraits qu'ils donneront des livres nouveaux, ils s'efforceront de faire disparaître routeur de l'extrait, pour faire faire connaissance avec l'auteui uu livre. Ils s'attendent à avoir, sinon pour enu<;uiis avoués, du moins pour gens leur souhaitant du mal en secret, tous les auteurs dont ils auront analysé les ouvrages. C'est un malheur, mais ils aiment mieux s'y exposer qu'à l'ennui dont serait pour eux une entreprise commerciale ordinaire. Du reste, ils ne diront jamais rien des personnes; pour fuir même la tentation, ils éviteront, autant ([ue possible, de connaître, même de vue, les gens de lettres qui honorent l'Europe.

Leur parti politique est centre gauche, à peu près les opinions de l'honorable 31. Ternaux.

Les deux citoyens qui enlreprcnucnt VAmlarque ont voyagé do

1814 à 1S22. Eiilrc cii\ deux, ils connaisstMil à fond les liitéralurcs allemande, anglaise et italienne: voilà une phrase naïvc Ils demandent la permission de se servir toujours de ce style simple, et d'appeler un elial un chat. Au surplus, ils seront trèslaconiques; ils pensent qu'un journal, tel que le leur, doit avoir liorreur des phrases de plus de quatre lignes. Ils éviteront soigneusement toute espèce de pompe et d'emphase; ils veulent être utiles aux gens qui achètent des livres nouveaux, mais qui ne veulent acheicr que ceux qui s'élèvent un peu au-dessus du vulgaire. On n'annoncera jamais, même sur la couverture de YArislarque, les œuvres littéraires qui ne rempliront pas celte oondilion.

En ayant le courage de dire la vérité toute mie, ils comptent qu'au bout de deux ans les fonds qu'ils engagent dans cette entreprise leur rendront quinze pour cent. Voilà le public au fait de toutes leurs pensées. Ils continueront à être aristarques de bonne foi. Dans ce siècle de coteries, ils comptent uniquement sur leur sincérité pour leur tenir lieu des talents littéraires qu'ils n'ont pas.

Mais, nous dira-t-on, êies-vous dignes de faire un tel ouvrage? — Nous répondons : Jugez-nous par nos œuvres. Au bout de quelques cahiers vous connaîtrez Jacques et Pierre, sans qu'il soit besoin de vous peindre ici leur caractère ou de vous faire des promesses tournées en style plus ou moins agréable, mais que certainement vous ne croiriez pas, et avec raison ; car, après tout: promesses de prospectus!

Le 15 de chaque mois il paraîtra un cahier de VAristarque, composé de sept feuilles, caraclères, justification et papier comme le présent propcclus. Le prix de l'abonnement est de vingt-quatre francs pour six mois et de quarante-six francs pour un an. ^iVAristargueili.ùl interrompu, on rendrait les deux tiers de tous les abonnements courants.

A la suite du prospectus se trouve cette note :

Impiego di Irecenlo franchi al mese, per due galanluomini; se van d'acordo sarà, coll tempo, di cinquecento franchi al mese; ma bisogna pazienza, rcciproca loleranza e perdonarsi moite cose.

A MO.-NSIEUR ....

Paris, IcGavrîHG::.

On vous a parlé, me cUics-vous, d'un comte de Gallembcrg, jouissant de certaine réputation comme compositeur, et vous me faites l'iionneur de me demander ce que j'en pense : je vais vous satisfaire.

Le comte de Uallembcrg est un noble Allemand, né vers 1780 ; c'est le premier compositeur du siècle pour la musique des ballets, et peut-être le premier compositeur qui ait jamais paru en ce genre. M. de Gallemberg est, ce me semble, le véritable représentant du compositeur allemand ; tout en lui est un effet de science. Quand on chante devant ce maesirone, son oreille ne distingue pas les sons faux; on peut chanter iu)puiiémenl à un demi-ton et même à un ton tout entier au-dessous ou au-dessus du ton. Cette petite différence, qui fait bondir un habitant du Jlidi, n'est pas môme percepiible pour M. le comte de Gallemberg. Et ce même homme fait des choses admirables en musique instrumentale. Il a fait des morceaux d'éclat et de 7najesté pour des scènes de ballet, représentant rentrée triomphale d'un général vainqueur dans la ville qu'il vient de conquérir, ou un jeune prince conduisant à l'autel la fdied'un puissant empereur, qui n'ont été égalés par personne.

iM. le comte de Gallemberg n'a été longtemps qu'un simple amateur. En 1822 les plus belles voix d'Italie sont des amateurs étrangers au théâtre.

Un mol encore sur la musique. L'un des hommes que j'ai vus de ma vie les plus aimables au piano, c'est iM. l'eruchini de Venise. On peut dire que sa renommée a rempli la Lombardie. Il a composé plusieurs chansons un peu vives, à la vénitienne, qui étaient supérieurcmenl chantées par la (ille de rimniortel Viganô.

1801 ŒUVRES POSTlllIMIiS DE STENDHAL.

LXXin

L iJOXsiEun suTTOs-siiAnrE, a londres'.

Montmorency, le 10 juin 182'î.

Tout en promenant mon gros indivulu sur !es riants col>!aux (rAndilly et do Montmorency, je me suis lancé dans la philosophie allemande; vous m'en voyez tout haniisé, et vous porterez la peine de mes lectures; cela est ennuyeux, mais utile. Donc je vous envoie un Petit cours de philosophie; c'est tout simplement la réunion des notes d'un solitaire; soyez indulgent pour l'œuvre, en mémoire de l'auteur.

Exposé du système de Kanl, par Kinker,

Examen de V ouvrage de M. Kinker, par M. de Tracy.

J'ai lu, aussitôt après, TEKamen de la philosophie de Kant, par M. le comte de Tracy (mémoire de soixante-dix pages, inséré dans le tome 111 i\es Mémoires de l'Institut de France). K^ml ne s'ci-l pas toujours bien entendu lui-même, et il est lort difficile de l'entendre. Quand enfin l'on en est venu à bout, l'on se trouve en présence de vérités si simples, qu'il ne valait pas la peine de les dire. Ces vérités sont mêlées avec un tas énorme d'absurdités, qu'un homme d'un aussi grand talent que Kanl n'aurait jamais dites si son langage avait été clair.

Rien ne soutient un philosophe comme une langue forcément claire. L'homme qui est obscur en français, par exemple, ne peut pas se faire d'illusion; ou il se trompe, ou il cherche à tromper les autres. Le mémoire de M. de Tracy est aussi clair qu'on peut l'être, lorsque l'on est réduit à poursuivre son adversaire dans une sombre caverne.

Tons les systèmes de philosophie sont adressés à la jeunesse. Les [thilosophes, d'un amour-propre peu délicat, .sous le nom de

• Voir h lettre écrite au même ami le 2S décembre 1820. (R G]

LKTTIIKS A SES AMIS. 181

sijsU'incs de philosophie, adressent des romans à celte bonne jeunesse, et ils sont iûrs d'eu êlie applaudis avec toute la chaleur que l'on a à vin;;! ans pour les romans. Ce secret fut celui de Platon à Athènes. d'Aheilard à Paris, au douzième siècle, et à Paris eucore de nos jours, c'est là tout le secret d'un prolesseur plein de talent.

Moi qui ai soixante ans et qui ai lu tous les systèmes de philosophie, je vais adresser trente lig;nes à cette jeunesse, l'espérance de la patrie.

Il n'y a vraiment que deux sciences ' au monde :

1° La science de connaître les motifs des actions des hommes. Une fois que vous connaîtrez les motifs véritables des actions des hommes, vous pourrez chercher à leur donner des motifs qui les portent à faire les actions dont le résultat est du bonheur pour vous. En 1822, les hommes mentent presque toujours quand ils parlent des motifs véritables de leurs actions. La science la plus utile à un jeune homme, celle qui, à vingt ans, prouve le plus d'esprit, est celle de pénétrer les mensonges de cette espèce. La véritable politique n'est que l'art de faire que M. A... ne place pas son bonheur à faire une action qui nuit à M. B... 11 est un livre dont le titre devrait être ;

« De l'art de découvrir les motifs véritables des actions des hommes. j> Ce hvre, c'est YEsprit d'Helvétius.

2" La seconde des deux sciences utiles, c'est la logique, ou l'art de ne pas nous ti'omper en marchant vers le bonheur.

Ce qui fait rire dans le monde, le vrai ridicule, c'est l'action d'un homme qui se trompe en croyant marcher vers son but; car un but, en lui-même, n'est jamais ridicule.

On rit de l'homme qui veut aller à Rouen ei qui s'empresse de monter dans la diligence d'Auxerre. Un jeune homme, voulant ^jvoir de l'esprit en 1822, se fait pédant, et cite à tout propos Juvénal ou Crolius. On rit; on se moque de lui; il s'«st trompé tlo date comme de chemin ; son pédantisme eût passé pour do \' esprit eu 1G22.

' Le mot propre serait art : un art dépend toujours d'une science ; il est la mise en pratique des procédés indiqués par une science. (II. B.) I. 11

La logique est l'art de ne pas nous tromper de route en raarcliani vers le but que nous voulons atteindre.

M. de Tracy a prouvé admirablement dans son Idéologie que nos erreurs viennent toujours de l'imperfeoiion de nos souvenirs. Celte découverte étonne d"abord ; quand on y a réfléchi six mois, on prend la vcrité sur le [ail à chaque instant de la vie.

Je réduis donc toute la philosophie à ne pas se méprendre sur les motifs des actions des hommes, et à ne pas nous tromper dans nos raisonaemenis ou dans l'art de marcher au bonheur,

Alcesie.

A ÎIOSSIEUR ..., A PAP.IS.

Paris, le 28 juillet 1822.

Voici, monsieur, la seconde leçon dans la connaissance do cœur humain; on peut lui donner ce live :

Du granit et du remplissage calcaire ou de débris de végétation; essai de géologie morale.

Je vous serai obligé de me rendre ce papier; meltcz-le tous enveloppe et laissez-le jeudi à ma porte.

PiocliJrs de granit.

Voilà des rochers de granit. Les débris de la végétation ont formé les parties ombrées 2, 2.

L'espace V, V, semble nue plaiue, au>: yeux de Ihomnic peu exercé.

LETTRES A SES A^ÎTS.

II faul savoir faire la différence du granit au remplissage.

Le granit, c'est le caractère naturel d'un homme; sa manière hai^ituelle de chercher le bonheur. Le caractère est comme les traits, on commence à le voir à deux ou trois ans, il est bien reconnaissable à seize ou dix-sept, on l'aperçoit dans toute sa force à vingt-six ou trente.

Le remplissage 2, 2, c'est ce que la politesse, l'usage du monde, la prudence, fait sur un caractère.

Un jeune homme prend l'espace P, P pour une plaine. 11 ne voit pas que dès que l'homme devra faire quehjue chose d important à ses propres yeux, il suivra le contour du granit de son caractère. Alors, dans les grandes circonstances, l'espace P, P est loin d'être une plaine.

Un second usage de celte coupe de montagne est de nous faire juger de notre caractère.

Notre caractère, bon ou mauvais, c'est comme le corps que nous reconnaissons à seize ans, quand nous commençons à réfléchir. Beau, laid ou médiocre, il faut le prendre tel qu'il est ; seulement, l'homme sage en tire parti.

Une fois que nous savons quel est notre caractère, nous pouvons nous attendre au bien et au mal, qui en sont prédits dans les livres qui donnent la description dudit caractère. Par exemple :

Caractère violent,

phlegmalique,

tendre et mélancolique, comme J,-J. Rousseau.

Un jeune homme de seize ans, jugeant de son propre caractère par ses actions, pourrait tomber dans cette erreur de

prendre l'espace V, P pour une pUiiiic, <\\. de ne pas comprendre qu'il y a un précipice en C, C.

Cassio, par exemple, s'cnivraut dans la tragédie que l'on donne demain au ihc-àlrc de la Porte-Saint-Marlin, ne prévoit pas assez qu'il y a un précipice dans son propre caraclcrc, en C, C.

La lilliographie du Miroir » d'aujourd'hui dimanche 28 montre le caractère de granit de Voltaire, dans une pointe connue 0, sortant tout à coup de sa politesse ordinaire et des plus simples habitudes d'usage du monde. Recevant Leiiaiu, au lieu de lui demander de ses nouvelles, il lui donne la réplique de son rôle. L'amour de la gloire viagère était le fonds du caractère de Voltaire.

J'ai riionueur d'ôlre,

Bl.uze Dur.ASD.

A MONSIEUR .... A lONPnrS.

Paris, le 5 août 1832.

Je suppose qu'il y a des personnes en Angleterre qui aiment la litl(''ralure française, et qui, connaissant déjà tous les anciens aincurs qui ont illustré celte littérature, voudraient faire connaissance avec les écrivains modernes. C'est le besoin que j'éprouve moi-même à l'égard de la littérature anglaise. Mais comment choisir entre tant de productions dont je lis les litres dans les annonces de librairie; les litres les plus séducteurs trompent bien souvent; les éloges les plus ponqieux ne sont pas toujours donnés au mérite. 11 m'est arrivé de faire venir un livre à grands frais, le Voyage d'Eustace en Italie, par exemple. Je me souviens encore de l'accès d'humeur noir(3 qui me prit après avoir lu vingt pages de ces trois gros volumes, qui m'avaient coûté quatre-vingts francs et la peine d'écrire trois lettres.

* Titre d'un petit journal fort spirituel «pii paraissaiHou-, les jours on 1S22.

LETTUi:S A SES AWIS. 185

Il paraît chaque mois, en France, vingt-cinq à trente ouvrages nouveaux. Mon projet est de vous faire connaître, par quelques lignes simples, claires, nettes et sans fard, les deux ou trois ouvrages qu'un amateur de livres peut acheter chaque mois, et les cinq ou six qu'il peut parcourir.

Je crains, monsieur, que vous ne trouviez mon ton un peu tranchant; je vous assure que je cherche seulement à être bref et clair. Personne n'est, au fond, plus tolérant que moi. Je vois des raisons pour soutenir toutes les opinions ; ce n'est pas que les miennes ne soient fort tranchées; mais je conçois comment un homme qui a vécu dans des circonstances contraires aux miennes a aussi des idées contraires.

Chaque mois je vous rendrai comple des ouvrages qui auront paru dans le mois précédent. Quoique nous soyons aujourd'hui au milieu d'octobre, j'ai des raisons de penser que les ouvrages qui ont paru en France en août et septembre ne sont pas encore connus en Angleterre. Je vais les parcourir rapidement.

L'année littéraire a commencé en France d'une manière brillante; nous avons eu, coup sur coup, V Histoire de V Église de M. de Potier, l'ouvrage le plus profond qui ait paru sur cette matière, mais un peu sec et ennuyeux, et le Voyage en Sicisse de M. Siuiond ; c'est un fort bon livre que l'auteur, qui a vécu vingt-quatre ans aux Etats-Unis, a traduit lui-même en anglais.

Je ne vous parle pas des Mémoires de Lau%nn, dont on a supprimé la moitié, celle qui avait rapport à la feue reine Marie- Antoinette. Ce genre d'ouvrages, que nous trouvons fort amusant en France, paraît choquant en Angleterre.

Les Mémoires de Lauzun sont comme Yossatura de la comédie du dix-neuvième siècle. Voilà les événements, voilà comme ils s'emmanchent; la couleur seule est ou parait fausse. Je dis parait, car peut-êlre Lauzun avait- il l'habitude d'écrire ainsi. — La réponse de lady Barrymore à Lauzun l'accusant d'infidéiilé avec le comte d'Artois, serait chose neuve au théâtre. — Quant au choix des personnages, ceux des Mémoires de Lauzun sont bien ce qu'il faut. Celle comédie serait, quant aux personnages, parfailement bien calcidée pour notre siècle, si éminemment romantique. Quoi de plus plaisant que le comte d'Artois (amant

sacrifié de lady Barrymore) allciidaiU trois heures, dans un cabriolet, par un froid piquant, sur la place Louis XV, et croyani: c... Lauzun, qui rit de le voir attendre !

Notre haute société d'ici a été fort choquée de YHisloire de Paris de BI, Dulaure. Cet ancien abbé est, à ce quil me semble, un honnête homme, qui appelle

Un chat un cliat et Uollet un fripon.

Les sept volumes de Dulaure se vendent aujourd'hui cent francs, et peut-être bien qu'on n'ose pas les réimprimer. Le parti opposé à celui qui a fait le succès de Touvrage de M, Dulaure a trouvé Taltaque si rude, qu'il a cru nécessaire de lui opposer un préservatif, à peu près comme on dit ici que vos minisires opposèrent autrefois le Quarierhj à VEdinbury-Review. Cet antidote de Dulaure s'appelle le Tableau de Paris, par M. de Saint- Victor. Cela est supérieurement imprimé.

Le livre le plus piquant qui ait paru en août, ce sont les il/emoires de M. le duc de CJioiseul. Contre l'ordinaire de ces sortes d'ouvrages, M. de Choiseul a publié ses Mémoires de son vivant. Il nous donne les détails les plus curieux sur la fuite du roi Louis XVI à Varennes, et sur son arrestation par le maître de poste Drouct. Ces Mémoires peignent admirablement la haute société de 1789. Rien n'y ressend)le moins que la haute société de 1822. Vous pouvez en juger par M. le duc de Richelieu dernier mort ; c'était le plus simple, le plus raisonnable des hommes, le plus honnête, le plus manquant d'esprit et d'à-propos. Il était fils de ce fameux duc de Fronsac qu'un seul mot peindra : il porta le libertinage à un point qui scandalisa, même chez le fils du fameux duc de Richelieu, dont votre Horace Walpole vient de vous doimer un portrait si ressemblant et si original. [Mémoires, tome II, vers la page 50.)

Pour en revenir au duc de Choiseul, je vous dirai que ce nobleman jouit ici de la plus belle réputation; il est estimé de tous les partis. Ses Mémoires sont curieux en ce qu'ils font toucher au doigt et à l'œil quelles espèces de têtes le siècle de légèreté du Régent et de Louis XV avait formées en France. On est étonné

de ï étroit des têtes de ce icmps-là, delà faiblesse d'esprit des gens que M. de Choiseul met en scène et qui sont cependant les plus spirituels du monde. Je crois que ce qui rendait si pitoyables dans l'action, des gens d'ailleurs si aimables et avec lesquels on aurait été si heureux de vivre, c'est l'extrême importance qu'ils attachaient à un million de petits soins et de petites attentions. Un Français de ce temps-là ne pouvait pas se permettre le mouvement le plus simple, la démarche la plus insignifiante, sans songer à la règle établie par la bonne compagnie pour ce mouvement ou celte démarche. On peut juger combien M. de Bouille et M, de Choiseul durent se trouver empêtrés quand il s'agit de combiner la fuite du roi Louis XVI. Kien n'était plus facile, et, à force de soins minutieux, ils trouvèrent le secret de faire arrêter ce prince. Par exemple, le roi voulant faire M. de Bouille maréchal de France, aussitôt qu'il l'aurait joint, fut très-embarrassé pour se procurer un bâton de maréchal de France. On songeait à faire de cela une cérémonie charmante, embellie par l'enthousiasme des troupes. Le roi, ne pouvant pas demander un bâton de maréchal au ministre de la guerre, qu'il détestait, M. le duc de Choiseul se déteimina à prêter à Sa Majesté le bâton de maréchal de son beau-père, le maréchal de Slainville. Ce qui relève, par le contraste, la futilité de toutes ces idées, c'est le bon sens simple et pratique du maître de poste Drouet, qui reconnaît le roi Louis XVI, à la ressemblance de son effigie sur un assignat de cinquante livres, et prend les mesures les plus efficaces pour faire arrêter ce prince. Si des hommes connue Drouet eussent été chargés de le faire sauver, ils l'auraient mené en sûreté au bout du monde.

Les Mé^noires de M. le duc de Choiseul font partie d'une collection que je vous conseille de vous procurer; c'est la collection des Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution française, publics par MM. Berville et Barrière.

Ces messieurs, quoiqu'ils disent le contraire, n'osent pas publier en entier les Mémoires qu'ils font paraître; ils sont obligés de suppruner les passages qui seraient offensants pour la Himille régnante. Par exemple, ils ont été obligés de réduire d'un tiers les Mémoires de madame Campan, femme de chambre de la

188 ŒUVRES POSTHUMES DE STENDIiAI..

reine Jiaric-Anloiiiette, qui puraîlront dans un mois. Mndarnc Campan conlrariail un peu les idées de marlyrc qu'on vcul nous donner sur celte princesse si belle et si malheureuse.

A propos de mémoires, je vous conlerai une anecdote peu connue, même en France, sur les Mémoires du cardinal de Uetz. lun des chefs-d'œuvre de noire lilléraiure. On sait que le cardinal, quoique écrivant dans sa vieillesse, avait raconté plusieurs anecdotes galantes. Jamais les femmes nont eu tant d'influence, en France, que du temps de la guerre de la Fronde. Une autre raison rendrait ces anecdotes exirèmenicui^récicuscs; c'est que la galanterie se ressentait encore alors des moeurs fortes du moyen âge; il y avait mie chaleur de passion, une smcérité de dévouement qui, plus tard, ont disparu de la haute société européenne.

Les Mémoires du cardinal de Retz passèrent, avant d'être publics, par un couvent de religieuses de la Lorraine. Ces btinnes religieuses effacèrent, avec le plus grand soin, toutes les anecdotes galantes. A l'époque du Directoire, en France, Rewbell, l'un des directeurs, se fil prêter, par la Bibliothèque nationale, le manuscrit original des Mé)noires de Retz, et s'assura qu'avec de Vacide miirialique et de l'eau il serait possible de faire disparaître l'encre avec laquelle les religieuses de Lorraine avaient eftacé un graml nombre de lignes.

Au moment où le directeur Rewbell était occupé de sa découverte, survint la révolution qui le renversa. La France fut privée d'un magistrat médiocre, mais, ce qu'il y a de vraiment fâcheux, c'est que, dans la bagarre le manuscrit des Mémoires de Retz fiut égaré. Il «e trouve peut-être aujourd'hui clicz quelque épiekr, qui le distribue avec son poivre comme du vieux papier.

Il est un autre genre de Mémoires auquel il manque ce qui fait le principal charme des Mémoires : la qualité d'avoir été écrit par une personne qui, sûre que son manusciil ne serait imprimé que longtemps après sa mort, y parlait avec une franchise al'ant jusqu'à la naïveté.

On vient de réimprimer les Mémoires de 7ni$tres^ Belamy, traduits en français, et les Mémoires de mademoiselle Clairon.

LETTRES A SES AMIS. iS'.i

Ces derniers sont pleins de prétention, comme mademoiselle Clairon elle-même, et, de plus, assez ennuyeux. Il n'y a dinto ressant qu'une histoire de revenaut; mais celte histoire, il faiii l'avouer, fait dresser les cheveux à la lête. Les Mémoires de mistress Delamy ne sont intéressants pour vous que parce qu'ils sont procédés d'une notice sur les mœurs anglaises. Vou> y verrez la manière dont nos littérateurs actuels, qui ont peur de Shahspeare, traitent les compatriotes de ce grand homme. Cela est d'un ridicule rare, et je vous invite à ne pas prendre la chose au tragique et à ne pas vous en fâcher. Si le général Pillet vous a calomniés, lord Blainey et M Scott nous Toni bien rendu dans leurs voyages.

Talma va donner les Mémoires de Lekain, c'est-à-dire une Notice sur Lekain. Le public ici est amoureux des Mémoires. Tant mieux pour lui et pour les libraires: car, d'ici à vingt ans nous en verrons de bien curieux.

L'hiver dernier, M. le prince de Talleyrand, l'homme de France qui a lesprit le plus vif et les passions les plus viles, a fait lire deux volumes de ses Mémoires à ses amis. Ces deux volumes sont la peinture des mœurs de l'ancien régime, de 1780 à 1795. Les Mémoires de l'ancien évêque d'Aulun auront dix volumes in-8°, et donnent un tableau remar(;uable de la police militaire sous Napoléon.

Les Mémoires du général Pdcard seront les jdus intéressants après ceux de M. de Talleyrand. Le général Ricard fut ami do Napoléon, quand celui-ci n'était que capitaine. Il est difficile d'avoir plus d'esprit que le général Ricard; c'est lui qui fut chargé, on 1814, d'aller donner ce Itoax au congrès de Vienne; il mystifia complètement le congrès, en parlant dans toutes les sociétés de Vienne d'une armée de deux cent mille hommes, en France, prête à agir, et fut cause ainsi que la Saxe ne fut pas partagée. C'est M. de Talleyrand qui inventa cette excellente mystification.

Mais je m'aperçois que cette lettre est déjà trop longue. Je remets à l'ordinaire prochain de vous rendre compte de sept à huit ouvrages d'une assez louable médiocrité, et qu'il peut être avanlageux de consulter; par exemple, Y Histoire de la Musique

l'JO ŒUVllES POSTHUMKS DE STENDHAL.

en Italie, du comle Orloff ; les Voyages des frères Bacheville, oriiciers français de la garde impériale, perséculcs par le gouvernement actuel.

A MONniECr. , A LONDRES.

Pai is, le !'='■ septembre 1828.

Des acteurs anglais sont vcîuis à Paris; ils y ont essaye des pièces de Sliakspeare. D'abord ds ont joué sur un théâtre fort grand et essez bien disposé. La recette a été de cinq mille francs; jusque-là tout était bien ; mais ce théâtre, situé au débouché des rues Saint-Denis et Saint-Martin, est fréquenté d'ordinaire par les commis des marchands de la rue et du faubourg Saint-Denis. Ces jeunes gens ont coutume d'aller chercher au théâtre de la Porle-Saint-Marlin les événements épouvantables du mélodrame et les tyrans qui dissimulent. Occupés toute la journée à mesurer du calicot, le mélodrame leur semble admirable ; c'est tout simple, ils ne connaissent pas mieux, et plusieurs, dit on, ont pris Shakespeare (qu'ils prononcent Cha-kes-péare) pour un aide de camp du duc de Wellington.

Pour des spectateurs placés dans de telles conditions, tout développement de passion semble ennuyeux; il leur faut une succession rapide de coups de poignard et de changements de décoration. Il y a beaucoup de ces choses-là dans Sbakspeare, mais elles y sont amenées par le dialogue et la marcIie naturelle des passions; au lieu que dans le mélodrame le dialogue n'est calculé que pour amener des coups de poignard, des enlèvements, des cachots et des sauts par la fenêtre.

Les commis de la rue Saint-Denis ont trouvé Otello (la pièce de début des acteurs anglais) d'un ennui mortel. Dès qu'ils se sont aperçus qu'ils ne comprenaient pas l'anglais, ils se sont mis à sifder. Au troisième acte, tout à coup, ils ont élé saisis d'uue

terreur panique, et, trois à quatre cents jeunes gens, oubliant Ihonneur nalional, se sont mis à se sauver en escaladant la scène et passant par-dessus le malheureux orchestre. Des lors, apparition des gendarmes, désordre abominable et fin de la première soirée.

Le second jour, il y avait trente mille curieux et deux escadrons de gendarmes sur le boulevard de la Porte-Saint-Martin. Les acteurs anglais ont été siffles dès la première phrase de VÊcole de la médisance de Shéridan. Mais ici le public était tout autre; les prix avaient été augmentés; le parterre, cette fuis, était rempli de jeunes gens fort bien vêtus, et le tapage avait quelque chose de moins vulgaire et de plus concerté.

11 m'est pénible d'avoir à révéler certaines petites intrigues, assez peu honorables, de gens qui ont toujours beaucoup d'esprit et souvent une conduite fort noble et fort approuvée du public. L'on ne peut se dissimuler que le Miroir, le Constitutionnel, le Courrier frajiçais et les Débats ne disposent, en fait do spectacles, de l'opinion de la jeunesse de Paris.

Il n'y a d'exception que pour les élèves, assez nombreux à la vérité, d'un jeune professeur * plein de talent et surtout d'éloquence, qui, pendant quelques années, a donné un cours de philosophie, et auquel il était réservé de faire paraître trop peu spacieuses les salles les plus vastes des collèges où on lui permettait de paraître. Ce jeune philosophe, puissant par la parole, et l'on peut dire digne émule du grand homme (Platon), qui est l'objet de son culte exclusif et dont il prétend ressusciter la pîii losophie; ce jeune professeur, parlant de littérature avec bonm,' foi, et ne songeant nullement à se ménager une place à l'Acndémie française, disait à ses quinze cents auditeurs : « Quant ; ;i Uiéàlre, ô mes élèves! livrez-vous bonnement et simplement aux impressions de votre cœur ; osez être vous-mêmes, ne sotsgezpas aux règles. Elles ne sont pas faites pour votre âge heureux; vos cœurs sont remplis de passions brûlantes et généreuse s. Placez- vous hardiment sous les portiques des théâtres; vous e;i savez plus que Ions les rhéteurs; méprisez les la Harpe et leurs

• M. Victor Cousin.

successeurs, ils n'ont écrit que pour faire des livres. Vous, formés comme vous l'êtes par dix ans de travaux sérieux et d'études approfondies, livrez-vous à vos impressions. Généreuse jeunesse, vous aurez toujours raison quand vous pleurerez, et les choses dont vou*^ rirez auront tonjoins une tendance vraiment ridicule. »

Ce qui précède n'est qu'une ombre, ime conlxe-épreuve imparfaite, un souvenir elfacé des brillantes leçons prononcées |);ir celte voix éloquente, qui se tait aujourd'hui, et qui était écoulée avec tant de respect.

L'on peut dire que ce jeune professeur a appris, à tout ce qu'il y a de distingué dans la jeunesse, à oser, au théâtre, être soimême et n'écouter que ses propres impressions. Mais le bienfait des hautes leçons du Platon moderne a été restreint à ceux des jeunes gens qui ont assez de fortune, et par conséqueni assez de loisir, pour approfondir des études qui ne sont que de simple agrément. Il serait souverainement injuste de faire un crime à plusieurs élèves des Écoles de droit et de médecine, soutenus à Paris par des sacrifices pénibles de la part de leurs familles, de n'avoir pas consacré six mois d'un temps précieux à se fidre une idée juste de ce que doit être la lillérature en général, et en particulier la littérature dramatique, en l'an de grâce 1822.

Le Miroir, journal rempli d"esprit, de brillant, d'à-propo^, et qui donne souvent !e plaisir de deviner des énigmes pi(iuantes ; le Constitutionnel et le Courrier français, qui, dans leur partie littéraire, offrent des articles marqués au coin d'une raison profonde; les Débats, journal un peu jésuitique, mais plus pro.*"ondément littéraire peut-être qu'aucune autre œuvTC périodique de l'époque; les quatre journaux que je viens de nommer, disje, se partagent l'opinion littéraire de toute la jeunesse qui n"a pas eu le loisir d'approfondir des objets d'un intérêt un peu futile. Mais les trois premiers, le Miroir, le Constitutionnel et le Courrier, désignant souvent la jeunesse par le nom déjeunes barbares, ont acquis sur elle et ses opinions littéraires un empire sans bornes. Cet empire n'est nullement partagé par les jésuitiques Débats, dont on se méfie.

Ma tâche ici devient bien pénible ; je dois être ingrat, je dois

diredii mal do gens qui, tous les malins, me font passer une liciire agréable. Je proleste que j'ai la main forcée par la vérité, ou par ce que je prends pour elle ; je décline d'avance toute interprétation ol'fensante.

Après ce préambule nécessaire, onirons courageusement en matière. Ne serait- il pas possible qm; parmi les rédacteurs des trois joturnaux qui se partagent Teinpire, sur l'opinion des jeunes gens qui, par leurs occupations sérieuses, n'ont pas le ttnnps de se l'aire une opinion littéraire, quelques uns eussent fait le petit monologue suivant:

« 11 y a ciiKjuanle ans que l'on souffrit que la musiqce italienne fît entendre à Paris ses accents séducteurs. Cette espèce de vanité puérile, que nous avons décorée du nom à'honneitr national, et nous avons nos raisons pour cela, a eu beau combattre pour la musique française, après cinquante ans de guerre, Feydeau et le grand Opéra vont tomber écrasés sous les coups que leur portent l'opéra Buffa et madame Pasta. Feydeau et le grand Opéra, ou ne chanteront plus, ou chanleront comme on chante rue de Louvois. C'est bien là ce qu'on appelle, dans les arts , être anéantis. La musique des Prétendus semble ridicule, môme aux bourgeois de la rue Saint-Denis, et le jeune Nourrit, qui va succéder à son père de brillante mémoire, chante comme on chante à Louvois.

« Telle est la vive image du sort qui nous est réservé. Shak- -peare va nous jouer, à nous, auteurs actuellement estimés des vaudcvilU^s, des comédies et des seules tragédies qui aient la vogue, le même tour que Mozart, Rossini et Cimarosa ont joué à Lesucur, à Grélry, à Lemoine et à Berton. Nos tragédies et nos vaudevilles rai-portent à plusieurs d'entre nous dix mille francs par an, outre un j.cu de gloire. Si nous laissons jouer Shakspeare en anglais à Paris, voici le sort qui nous menace :

«Qiiehiuc maudit directeur de théâtre du boulevard, au lieu de payer un droit d'auteur, pour des mélodrames nouveaux, à M. Guilbert de Pixérécourt ou à M. Caigncz, aura liilée de couper avec des ciseaux une trentaine de pages dans YOtello on dans le hichard III de Shakspeare , si mal à propos traduit de l'anglais par madame Guizot, et nous verrons ces pièces don-

utics comme mélodrame. La Iroisième ou quatrième que l'on essayera ainsi aura un succès fou. Quelque prince ou quelque homme riche engagera Talma, Ligier ou mademoiselle Mars à apprendre un rôle dans quelque iragédie de ce Shakspearc ; on osera représenter cette tragédie, ainsi montée, à la campagne ou à Paris, sur quelque théâtre particulier. De ce moment-là, et ce moment peut arriver dans trois ans ; dans ce siècle, où tout galope, Sylla et Régulus paraissent ennuyeux. Que sera-ce donc des pièces que nous autres nous avons en portefeuille'

« Le remède est simple; persuadons à la jeunesse qu'elle fera un acte de patriotisme en sifflant les acteurs britanniques. Faisons-les sifller d une manière outrageuse, et avant qu'ils aient pu ouvrir la bouche. Qui sait même si l'on ne lancera pas à ces maudits acteurs quelque pomme cuite ou quelque orange'? Alors le triomphe de la bonne cause est assuré ; les acteurs effrayés regagneront TAnglelerre, et nous serons peut-être délivrés pour dix ans de la crainte du Shakspeare. »

Je ne sais si ce monologue a eu lieu, mais tout ce qu'il annonce est arrivé exactement comme il l'annonce, à la Porte- Saint-Martin. Toute la vieille Académie française, ou du moins les principaux membres de ce corps, autrefois si considéré, ont joint leurs anathèmes classiques aux anathèmes politiques des journaux en faveur auprès de la jeunesse. Les acteurs anglais ont été chassés, par des pommes cuites, du théâtre de la Porte- Saint-Martin. Mais, accoutumés, à ce qu'on dit, à un pareil traitement de la part de ce qu'on appelle, en langage de théâtre, en Angleterre, les gods ( ce sont les matelots qu'on laisse entrer à moitié prix, à huit heures et demie, dans les théâtres royaux de Covent-Garden et de Drury-Lane), les acteurs anglais ont tenu bon et ont eu l'insolence, malgré les anathèmes du Miroir et les epigrammes de M. de Jouy, de donner dix-huit représentations, sur le plus exigu des théâtres de Paris, dans la grange qu'on appelle un théâtre, rue Chantereine. Là, par un autre malheur, une mademoiselle Rosina Penley s'est h\l une grande réputation. J'ai vu Talma et mademoiselle Mars, placés à côté l'un de l'au-

* Historique.

LETTRES A SES AMIS. î93

Ire, applaudir avec transport à la manière dont mademoiselle Penley a joué le premier acte de Roméo et Juliette, et le rôle tout entier de la Jeune Femme colère. Malheureusement ce succès a été stérile : toute la haute société est à la campagne; c'est la classe qui, à Paris, sait l'anglais.

Il y a eu peu de spectateurs à la rue Chantereine, et surtout ces spectateurs n'appartenaient pas à la classe dont nous regrettons l'absence. Nous les avons vus, dans Hamlet, se moquer des sons physiques de la langue anglaise, et toutes les fois que l'on donnait à Gertrude, la mère d'Ilamlet, son titre de reine qui, en anglais, se dit Queen, et qui, il faut bien l'avouer, au grand détriment de Siiakspeare, se prononce kouine, nous avons entendu beaucoup de jeunes gens du parterre répéter en se moquant : Ohl oh! kou-ine! kou-ine! Il était facile de distinguer, dans ces exclamations de mes voisins, la mauvaise humeur d'une petite vanité déçue dans son attente. Ces braves spectateurs croyaient savoir l'anglais ; ils se donnaient peut-être, dans leurs coteries littéraires, pour savoir l'anglais; et ils ont vu qu'ils ne comprenaient pas Sbakspeare.

Il fallait bien se venger de ce désappointement, insupportable pour une petite vanité. De là, les épigrammes du Miroir et les recherches savantes sur la m.anière dont quelques matelots anglais ivres reçurent, il y a soixante ans, des acteurs français qui allèrent donner des représentations à Londres, sous la direction de Monet. Celait dans un moment de crise, la populace de Londres était irritée du mauvais succès d'une guerre maritinie, et venait de forcer le gouvernement à faire fusiller le pauvre amiral Byng. Le Miroir nous a gravement proposé cette conduite pour modèle, à nous Français de l'an 1822.

Aurions-nous donc un si grand tort, si nous disions aux jeunes gens qui se prétendent philosophes et qui trouvent si étrange que reine, en Anglais, se prononce kouine :

« Eh, messieurs, laissez-nous nos plaisirs qui ont le malheur de n'être pas les vôtres! Sil est vrai que les acteurs anglais ennuient, le combat finira faute do combattants; ils seront bien obligés de plier bagage, quand personne ne viendra les voir jouer. Quoi, messieurs, vous voulez empêcher les plaisirs des

19G a:UVHES POSTHUMES DE STENDHAL.

aiiircs, iiniqncmenl parce que vous ne comprenez pas Tanglais? Quelle peiiic Jalousie! Vous vous prétendez libéraux et vous vons livrez à une lyrannic aussi absurde ! On ne vous dispute pas voire nombre; vous êtes quatre mille; cent d'entre vous peuvent louer dix loges, cent autres occuper le parterre, et vous emi'ècliorez de jonci- tous les acteurs que vous voudrez'. C'est le iiiomphe du miuibre. Mais le lendemain d'une si honteuse victoire, cessez dciever si haut la bannière de la Raison, cessez surtout de vous parer du nom de libéraux, de philosophes, et de demander pour tous les Français le libre exercice de l^urs droits naiurels; autrement, vous me rappelleriez malgré moi l'immortelle comédie du Tartufe, et je m'écrierais aussi :

« Vous êtes libéraux, et vous per^^éenlcz ! »

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