‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 21 sur 34 · A MONSIEUR VAN P.... A PARIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR VAN P.... A PARIS

Vinccnnes, le 4 septembre 1822.

Je me surprends souvent à me trouver plus heureux que l.»rsque j'avais vingt ans. Cependant je vais allcindrc la quaranUiine.

Je me rcpents de ne m'ètre pas mis vn samedi, en 1803, (juand j'avais vingt ans, à faire la liste de mes actions de toute la semaine. Je n'ai rien à objecter aux actions que j'ai faites comme utiles (actions pour me faire des protecteurs, pour gagner de l'argent, etc.), ou faites par devoir, comme marquer ma reconnaissance à ronde qui a élevé ma jeunesse.

Mais c'est aux actions que j'ai faites comme agréables que j'ai beaucoup à dire. La plupart des choses que je faisais comme agréables, en 1803, étaient agréables \^om les jeunes gens de bon ton que je voyais, pour les jeunes gens élégants plus âgés

* llisloriijue, à la l'orlc-Suint-Martin.

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que moi; mais, dans le lait, ne me faisaient nul pbisir. \ui!à pourquoi je suis plus heureux en 1822 : je ne fais que ce qui me cause récllcmenl du plaisir.

soonciî DE r.inir.cLE.

Un homme d'esprit, qui voit uu jeune homme se porter, comme à un plaisir, à une chose qui réellement l'ennuie, a une occasion superbe de se moquer de lui; C'àvVennui transpire, il se voit. Au contraire, rien ne donne un air plus respectable à un jeune homme que de le voir s'abstenir d'une action qui plaît à tous les jeunes gens, uniquement parce qu'elle l'ennuie.

11 n'y a que l'exception de la mauvaise honte.

Rien n'est ridicule comme de voir Charles, âgé de vingt ans, qui prend un plaisir qui lennuie, pour imiter son ami Adolphe, âgé de vingt-huit ans, jeune homme de bon ton qui, dans le fond, s'eunuie aussi de cette chose. J'ai vu un homme de quarante ans faire rir« toute une société, pendant six mois, de la prétention de Charles et d'Adolphe.

Faire un samedi, jour par jour, lundi, mardi, etc., la liste de toutes les actions qu'on a faites, comme amusantes, dans la semaine, et se demander (mauvaise honte à part) : Ai-je eu du plaisir réellement ?

[En note): Remettre, sous enveloppe, au n" (33.

A. MOiSSIEUn ..., A LOl'jnRES.

Paris, le 7 soplembre 18'22.

M. de Jouy, le poëte libéral, s'est mis dans une grande colère contre Shakspeare. Son journal, le Mroir, d'hier, est rempli de la diatribe la plus comique et la plus violente dans l'expression contre cette plate pièce nounnée Roméo etJidiclte.

C'est tout simple, M. de Jouy est l'auteur de Sylla, tragédie

qui est arrivée à sa cinquanlicme représeiitalion. M. de Jouy est uu hoimne d'esprit, qui a abandonné plusieurs des absurdités du thcâlre français; par exemple, les amours postiches, les confidents philosophes impassibles, etc. Dans sa tragédie de Sylla, il a osé imiter le célèbre dialogue de Montesquieu, intitulé Sylla et Eucrate. Il a osé peindre un grand caractère et Uii faire dire des mots simples. Cela est évidemment contre l^ s^enie du théâtre français, cela est évidemment une imitation d Shakspeare. M. de Jouy, au talent près, est comme Voltaire ; il se rapproche de Shakspeare, il l'imite; mais il voudrait bien qu'il ne fût connu que de lui seul.

M. de Jouy, l'un des personnages les plus marquants de la littérature française, est né au petit village de Jouy près Versailles, c'est pour cela qu'il s'appelle de Jouy. Il a été fort bel homme. Apres deux ou trois années passées à Pondichéry, dans l'intimité du gouverneur et de la gouvernante, il commença à devenir célèbre dans la colonie; il eut tant de bonnes fortunes, que madame la gouvernante fut jalouse : ils se séparèrent. Celle femme généreuse fit de Jean un sous-lieutenant. Ce fut alors (comme il fallait être noble pour devenir officier) qu'il prit le nom de Jouy.

Un jour, dans l'Inde, lui et un ami entrèrent dans un temple, pour se nicttre à l'abri d'une chaleur insupportable. Ils y trouvèrent la prêtresse, espèce de vestale. Il sembla plaisant à M. de Jouy de la rendre infidèle à Brama, sur l'autel même de son dieu Les Indiens s'en aperçurent, accoururent en armes, coupèrent les poignets et ensuite la tête à la pauvre vestale, scièrent en deux l'officier, camarade de l'auteur de Sylla, qui, après la mort de son ami, put monter à cheval et galope encore.

Le sous-lieutenant de Jouy se battit fort bien, il monta en grade et enfin revint en France, il y a une vingtaine d'aimés, avec une jolie fortune et une bonne réputation militaire. Il a fait de jolis vaudevilles et deux ou trois tragédies. L'une, Tipoo- Saeb, est tombée malgré les intrigues infinies de l'auteur. La dernière, Sylla, a eu et aie plus grand succès, grâce â Talma, qui a imité tous les gestes de Napoléon.

M. de Jouy étant l'un des personnages les plus influents de la

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litlcrature française, j'ai saisi l'occasion de vous le faire connaître. Les plaies injures qu'il dit à Shakspeare laissent soupçonner qui a préparé les scènes indécentes et étonnantes du théâtre Saint-Martin. Les auteurs tragiques français ont une peur horrible de Shakspeare. M. Penley leur a joué un tour abominable ; miss Penicy a eu un tel succès dans Jeane Shore (que le Constitutionnel, journal libéral, appelle Jam Soun), que les auteurs du boulevard fabriquent dans ce moment trois mélodrames intitulés Jeane Shore, ainsi que je vous l'ai dit. Toute la haute société est à la campagne ; or c'est la haute société qui apprend l'anglais et achète la traduction de Shakspeare, par madame Guizot. Si 3L Penley peut se soutenir jusqu'au mois de décembre, le théâtre anglais est pour toujours établi à Paris. Si jamais on y voit M. Kean, faisant liichard III, comme il ressemble beaucoup plus à Napoléon dans ce rôle, que Talma dans Sylla, c'en est fait de la tragédie de M. de Jouy.

Le succès de mademoiselle Penley va en croissant. Tout le monde convenait, à la représentation de Juliette, qu'elle était fort au-dessus de mesdemoiselles Duchesnois et Georges, les deux premières actrices du Théâtre-Français. Mademoiselle Penley a une simplicité et un pathétique que l'on n'a pas vu depuis longtemps en France. Il serait curieux qu eUe fît goûter, cet hiver, les principaux chefs-d'œuvre de Shakspeare. En ce cas, adieu les réputations de MM. de Jouy, Arnaut fils, Delavigne, Ancelot, Bis, Guiraud, etc., etc. Chacun de ces messieurs a fait deux ou trois tragédies en style épique ; les vers sont ronflants, mais les pièces sont d'un ennui mortel. Les personnages s'y conduisent en dépit du sens commun, les vers sont copiés d'à près ceux de Racine. Je parierais que dans vingt ans l'on jouera en France Shakspeare traduit en prose.

De la Morale appliquée à la politique, par M. de Jouy de l'Académie française, 1 volume in-8°.

M. de Jouy est le BuoL-Maker ^ à la mode; c'est un homme aimable, et ses livres aussi sont aimables, mais sans aucune profondeur; cela même est un avantage qui se paye fort cher. La

* Faiseur de livres.

profondeur serait uu défaut dans le vrai Book-Makcr. Un livre, pour se bien vendre, doit : 1° avoir un joli litre; '2' èlrc écrit sur un sujet à la mode ; 5" être facilement compris.

Or, maintenant, rien de plus à la mode que les discussions politiques, tantôt sur la meilleure forme de gouvernement, laulôl sur les chances de succès des deux partis vUrn et libenil. M. de Jouy a lu les Garanties de M. Dannou, les Principes ;ijlitiques de M. Benjamin Constant; il a traduit les idées de ces messieurs en style de journal ; il s'est vanté dans le Constitutionnel et le Miroir, dont il fait la fortune, et voilà un livre dont ou vend deux nulle exemplaires et qui rapporte six mille francs à fon auteur.

Du reste, le livre est amusant, la morale surtout est excellente. Le luit de Touvrage est de prouver que toute cruauté retombe tôt ou lard sur le parti qui la conseille au gouvernement. Mais c'est un livre que les gens instruits ne lisent pas, ils ont vu les mêmes choses mieux dites ailleurs.

Précis de Vhistoire de la Uévohtliun française, par Il;'.baut Saiiit-Éiienne, un volume in-8".

Voici un original el du premier mérite; l'édition que je vous annonce est la cinquième.

Me permetlrcz-vous, à ce sujet, de vous nommer les quatre ou ' inq volumes qu'un étranger qui arrive en France doit lire pour avoir une idée de notre révolution:

1° D'abord, le livre de Dabaut Saiut-Étienne.

2° Ensuite les deux intéressants volumes intitulés Mémoires de madame Roland.

5° La réfutation de l'ouvrage^ de madame de Staôl, par M. Baillcul, ancien député, qui fut un des plus courageux ennemis de Robespierre. M. Bailleul a enfin expliqué le pourquoi et le comment de cette époque affreuse : la Terreur. On conspirait sans cesse contre le gouvernement, on conspirait sur tous les points de la France. Par exemple : M. le baron d'Imbert livrait Toulon aux Anglais. Les autorités locales n'avaient pas le temps de demander des ordres à Paris; 11 fallut donc

* Voir la lettre du 17 juin 1818, page 73.

donner un pouvoir immense aux autorilés locales; mais de quels hommes composer ces autorites?

Tous les nobles, tous les riches n'aimaient pas la Republique et conspiraient contre elle. On fut réduit à composer dans toute la France les autorités locales avec des maçons, des cordonniers,des charpenti(îrs, des ouvriersen un mot. A quelques exceptions près, c'était la seule classe qui aimât le système républicain. Ces gens firent non-seulement des sottises, mais, méliants à Texcès, ils prirent peur et se lancèrent dans la carrière du sang.

4" Après les deux volumes de M. Bailleul, je conseillerais à l'étranger les Tablettes chronologiques de M. de Jloni^aillard. M. de -Montgaillard est un homme très-fin, qui sait la vérité sur tout et méprise tous les partis. Imprimant en 1821, il n"a pas osé dire tout ce qu'il sait; mais du moins il ne dit jamais rien de faux et souvent fait deviner une vérité impossible à imprimer aujourd'hui.

5" Muni des lumières contenues dans les volumes que je viens d'indiquer, l'étranger pourra lire l'histoire de M. Bertrand de MoUeville. Au talent près, c'est le Clarendon de !a f.unille do Bourbon. Le livre de M. de Molieville contient les aveux les plus précieux.

L'étranger pourra terminer son petit cours de l'histoire d(i la Révolution de France par :

G" L'Histoire de la guerre de la Piévolution, par le général Mathieu Uumas, dix volumes in-S".

Le général Dumas est encore un homme d'infiniment d'esprit, qui ne dit pas tout ce qu'il sait, et qui (latte tout ce qui a eu du pouvoir; par exemple, le maréchal Berlhier, le fameux secrétaire militaire de Napoléon. Du reste, il écrit fort bien et ne ment pas en choses importantes.

Au moyen des six ouvrages indiqués ci-dessus, l'étranger sera à même de se former une idée juste de la France. La lecture du dernier ouvrage est même une lecture de luxe et qui n'est nécessaire que pour la personne qui veut approfondir la curieuse lutte des monarchies de l'Europe contre les idées républicaines. Cette lutte à mort entre deux principes opposés est loin d'être encore terminée.

Le curieux Irouvera les détails les plus iuléressanls sur la famille régnante dans un petit voUîme in 8" qui se vend un louis actuellernenl à Paris, et qui est iiuilulé :

Mémoires du comte de Vauban, relatifs parliculièreincnt aux alïaires de la Vendée et au débarquemeul de Quiberou.

M. de Vaul)an, descendant du célèbre ingénieur cl maréchal de ce nom, était un émigré plein de courage. Ces Mémoires sont authentiques; l'histoire de leur publication est romanesque. C'était un des morceaux les plus curieux des Mémoires de Fouelle; je vous conterai cette histoire si elle vous iuléresse.

A MADAME G..., A GKESOBLE.

Pans, le 50 scplembre 1822.

A cette époque de Tannée, où la dispersion de la société rend le séjour de Paris assez maussade, le plus mince événement est une sorte de bonne fortune. Un de mes amis, à Londres, a donné une lettre pour moi à un Anglais fort désireux de voir la France. Sir Johu Armitage ne manque ni d'originalité ni d'esprit. Afin que vous puissiez en juger, ma chère amie, je vous envoie ce qu'il a écrit, jusqu'à ce moment, sur son voyage : c'est le reflet très-fidèle de sa conversation.

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