‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 22 sur 34 · JOURNAL DE SIR JOHN ARMITAGE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE SIR JOHN ARMITAGE

Calais, le 21 septembre 1822.

L'orthographe de mon nom, qui est française, ma toujours donné le vif désir de voir la France et particulièrement la Normandie, pays où nous avons toujours dit, dans la famille, que nos ancêtres étaient grands propriétaires quand ils le quittèrent pour suivre Guillaume le Conquérant, lorsqu'il fondit sur l'Angleterre.

Je suis né assez pauvre cl, par coaséqueut, hors d'état d'aller voyager eu France. Ma première jeunesse s'est passée à la chasse. J'ai trouvé moyen de séjourner six mois aux Étals-Unis, sans déranger mou pciit budget. Un riche marchand de Liverpool, me sachant fort honnête homme, me doima sa procuralion; j'allai arranger des affaires qu'il avait à Philadelphie.

De retour d'Amérique depuis trois ans, il y a deux mois juste, le 21 juillet, que je me promenais dans un petit parc dont s^e compose toute ma fortune et qui est situé dans les environs d'York; j'étudiais; je venais de fermer un volume du Voyage en Egypte, de Volney, et je déplorais mon sort, qui m'empêche de voyager, moi qui ai la passion des voyages, quand l'unique domestique qui compose à lui seul mon petit établissement est venu, en courant, me remettre une lettre de Liverpool. Je l'ouvre, je lis quatre lignes, je tombe à genoux, je regarde ma montre, il était exactement onze heures et vingt-deux minutes. C'est à onze heures vingt-deux minutes, le 21 juillet 1822, que mon sort a changé! Un cousin éloigné, assez fier et assez sot, que je n'avais pas vu deux fois depuis dix ans, s'est avisé de mourir, i.a mort de ce cousin me laisse le titre de baronnet et une fortune de mille livres sterling, tout juste.

Ce cousin était beaucoup plus jeune que moi, il n'avait que vingt-sept ans, et j'en avais trente-six et demi le jour de mon bonheur Je puis dire que ma vie a changé à onze heures vingtdeux minutes, le 21 juillet: ma première pensée a été de venir eu France.

Je vais donc voir la France, la patrie de mes ancêtres, ce pays si brillant, si déraisonnable, si singulier, après lequel je soupire depuis ma naissance, que j'étudie depuis vingt ans! — Malgré ma très-petite fortune, j'achetais, chaque année, pour vingt livres au moins, de cartes géographiques et de livres relatifs à la France. Ma passion pour connaître ce pays m'avait même donné une teinte de ridicule parmi les sept ou huit personnes que je voyais chacune deux ou trois fois par mois.

Telles sont les réflexions qui m'occupaient le 21 juillet, en rêvant à mon bonheur, et me promenant dans mon petit bois. — Suis-je plus Français qu'Anglais, me disais-je à moi-même'

Esl-ce avec raison que mes voibins ni'accuscnl de manqtier de {uitiiolismc? — iMoii cliieu favori, qui a uu nom fraiiyais, Médor, autre liire à la liaine de mes voisins, s'arrêta au moment où je me livrais aux réflexions précédentes ; Médor attirail mou alienlion en attaquant vivement le gazon avec ses pattes de dcvaiil et rejelaui la terre en arrière; il taisait la guerre à une tauji"; il chercha pendant longtemps à la saisir.

Voilà mon histoire et celle de mes voisins, pensai-je tout à coup. Voilà l'histoire de la haine réciproque des Angbis et des Français. La taupe est heureuse dans son hahilation sous terre, et si elle pouvait parler, elle ne trouverait rien de ridicule comme rexislencc du moineau, toujours perché sur une branche de quehiuc haie, exposé à la pluie cl au vent, rais en l'uite vingt fois la journée, par le premier animal que le hasard Fait passer près du buisson où il a fixé son domicile errant. Cet être si malheureux, dit la taupe, erre dans uu océan de lumière; sans cesse ébloui, ses yeux sont sans doute dans un état de douleur continuelle : qu'un moineau est un être malheureux ! Toute sa vie n'est qu'un enchaînement de positions désagréables et de contrariétés.

L'histoire du moineau et de cette taupe, c'est l'iustoire de l'Anglais et du Français.

Quelle horreur, dit lAnglais, n'être pas seul dans sa maison, n'habiier qu'une malheureuse tranche de bâtiment, avoir un étranger à l'étage au-dessus, un autre étranger à l'étage au-dessous, être exposé à rencontrer ces gens-là dans l'escalier une fois par jour, peut-être deux ! Quelle contrariété! Être peut-être l'objet secret de leur curiosité, être peut-être exammé par eux, quelle horreur !

Les réflexions du moineau sur la vie de la taupe m'occupèrent aussi une partie de l'heureuse matinée du 21 juillet; j'en fais grâce aux lecteurs de mou Journal, si jamais il en a.

J'ai voulu peindre mou caractère. Uu homme arrive d'Egypte et me dit : Ah ! monsieur, il n'y a rien d'imposant comme le spectacle des trois pyramides, s'élevant innnobiles au-dessob d'une mer de sable.

Avant de laisser aller son âme à la sensation de ce spectacle

imposant, on se dit : Mais quel est riiommc qui me parle? mérilet-il quelque confiance? — C'est peut-être un homme trèsrespectable et très-sage, trop sage peut-être ! Sent-il comme moi ? Si Ton avait passé deux soirées avec cet homme, son récit intéresserait cent fois davantage ; on saurait juste ce qu'il y a à retrauciier de ses récits pour savoir la vérité.

Eh bien, j'ai regardé avec un microscope ce qui s'est passé dans mon âme pendant les deux jours mémorables de ma vie, les 21 et 22 juillet 1822. J'ai conté à mon lecteur, avec une parfaite naïveté, tout ce que j'ai pensé et senti. Par ce moyen, il me connaît déjà un peu; il sait que j'ai près de Ireute-seiit ans. Je suis un assez bel homme; j'ai les cheveux cl les yeux très-noirs. J'étais grand chasseur, mais depuis longtemps c'était moins le goût de la chasse qui me portait à faire la guerre aux perdrix du voisinage, que le manque de l'argent nécessaire pour me livrer à quelque passe-temps plus agréable. Souvent, voyant un joli oiseau à portée de mon fusil, je me suis dit : je vais changer cet être si joli et si propre en un quart de livre de chair morte, et, au lieu de tirer, je m'en suis approché doucement et ai tâché de l'observer de près, sans lui faire peur. Voilà un des traits de ma vie qui ont le plus diminué Teslime que mes voisins avaient pour moi. Comme j'ai l'imagination tendre et imprudente, un jour que j'avais épargné un joli chevreuil qui venait à moi au petit trot, j'eus la faiblesse de conter mon action à une jolie Ulle dont j'étais amoureux; mais elle avait l'âme commune, elle rit de ma sottise et en fit part à la société. Je m'aperçus ce jour-là que je m'étais encore trompé. Ce fut deux mois après que je saisis l'occasion d'aller en Améiique sans dépenser une guinée.

Je viens d'écrire ce qui précède dans le petit hôtel de Saint- Nicolas, à Calais. J'abhorre l'insolence des grands hôtels. Une journée où je me suis mis eu colère est perdue pour moi ; et quand je me vois faire une insolence, je m'imagine que l'on me méprisera si je ne me fâche point. J'ai donc choisi le petit hôte! de Saint-Nicolas, situé dans un coin de la ville, près la grande place du Phare à la vérité, mais dans une rue écartée, située derrière le mur de la ville, du côté de la mer. — J'avais beau- 1. 12

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coup de mal de mer ce malin, à midi, en arrivant à Calais; j'avais froid. Sur ma mine anulaise, 1 hôiesse de Saint-Nicolas a voulu me faire du feu dans une chambre à part. Dieu m'en préserve, me ïuis-je écrié, je veux me chauffer au feu de votre cuisine.

Deux remarques déjà sur ce peu de mots. D'abord, j'avouerai que j'avais la vanité de croire savoir parler français; depuis vingt-cinq ans je me donne assez de peine pour cela. Or mon liôiesse ne m'a pas entendu; j'ai été obligé de répéter trois fois. Ensuite, quand on m'a eu compris, j'ai vu que mon Dieu m'en préserve était une exclamation beaucoup trop énergique el beaucoup trop sérieuse pour une chose aussi simple, que de préférer rester dans la cuisine au lieu d'aller seul dans une chambre. J'avais la faiblesse de ne vouloir pas être Anglais. Je me suis dit, si je dis simplement et froidement : J'aime mieux rester près du feu de la cuisine, on trouvera cela sec et bien anglais; il faut faire quelque avance à ces gens-ci pour qu'ils me parlent. Quel plaisir d'entendre parler français à des Français! Dieu, qui me l'eût dit il y a trois mois! Ah! mon cousin, mon grand cousin, quel service vous m'avez rendu !

Calais, le septembre.

J'ai dîné avec trois courriers et quatre commis porteurs d'argent de la maison Rolhschdd ; ce sont des gens pris aussi dans la classe des courriers. Mes courriers, tous gens enluminés, de trente à trenle-cinq ans, sont de petits bourgeois fort gais et d'un caractère très-ouvert. On voit les passions se succéder comme les images d'une lanterne magique dans ces âmes françaises; les passions, j'ai tort, c'est toujours la vanité ; mais celte vanité tantôt les met dans une position brillante, tantôt dans une passe moins flatteuse, et aussitôt les voilà malheureux. Plusieurs de mes courriers, à culottes de peau, ne s'étaient pas vus depuis deux ans; ils se sont contés réciproquement, avec de grands détails et beaucoup de piquant, l'histoire de leur vie. El vous, monsieur l'Anglais, me disaient-ils de temps en temps ? — Je leur ai conté que j'étais premier groom des écuries du duc de Rutland. Comme je connais fort bien les chevaux, que j'ai

aimés à la passion, j'ai pa continuer mon rôle. Je leur ai narré ma vie auprès de Sa Grâce, et j'ai parlé douze minutes pour ôter à mes courriers toute idée de hauteur; j'ai même continué à parler une ou deux minutes après que, dans leurs yeux, je voyais que je les ennuyais. Cela a parfaitement purifié ma grande figure anglaise de toute idée d'impertinence. L'un d'eux m"a dit avec amitié : « Monsieur l'Anglais, ouvrez la bouche en parlant français, ne nous montrez pas toujours les dents, faites ([ue nous puissions voir la langue. »

Nous avons bu, entre huit, quatorze bouteilles de vin, à quarante sous d'abord, et les dernières à quatre francs : tous étaient gris, un seul arrivait à l'ivresse; entendez l'ivresse bavarde et gaie d'un Français

A MONSIEUR ...., A LONDRES

Paris, le 11 novembre 1822.

Monsieur,

Le fameux imprimeur Didot vient d'imprimer un petit ouvrage anglais, qui n'a été tiré qu'à vingt exemplaires, circonstance dont on m'a administré la preuve. Ce livre rare, même en naissant, n'a que soixante-cinq pages in-S" ; il a pour titre Family anecdotes.

J'en aurai un exemplaire d'ici à quinze jours.

La Loi de Moïse, par M. Salvador, trois volumes in-S".

Voilà encore un livre qui arrive cinquante ans trop tard, comme VEsprit de l'Église de RI. de Potier. M. Salvador, écrivant en 1770, fût allé à la célébrité, comme MM. d'Holbach et Boulanger. Aujourd'hui, nous regardons, à Paris, l'histoire des rois du peuple hébreu avec la même curiosité qui nous ferait étudier l'histoire des Caciques de quelque peuplarle indienne, jeune de civihsalion. Le livre de M. Salvador, quoique uu peu en-

miycux, est le meilleur à lire sur cette matière. 11 faut y joindre ) le pamphlet de Volney, iutilulé Saûl, ou du Sacre des rois, lequel pamphlet empêrhn, il y a trois ans, le sacre du roi de France actuel. M. de Talleyrand déclara à son oncle, alors toutpuissant (M. le cardinal de Périgord), que cette cérémonie était IVappée de ridicule.

Marguerite Aymon, par madame de Cuhière, deux vol nr,<'s in-dS.

Voici un roman qui fait heaucoup de sensation dans la haute société ; c'est qu'il est écrit par une très-jeune femme d'uu colonel de l'armée de Napoléon, hahitant la province avec son mari. Mourant d'ennui, madame de Cubièrc s'est mise à écrire, le colonel s'est emparé du manuscrit et l'a fait imprimer; on dit qu'elle en est au désespoir. Quoi qu'il en soit du désespoir, feint ou réel, d'un auteur qu'on imprime et qui a du succès, Marguerite Aymon présente une copie exacte des mœurs actuelles. L'opinion est libérale, mais quand on veut marier sa fdle, la première question est pour savoir si le gendre futur est marquis ou seulement baron.

L'auteur de Marguerite Aymon a décrit des aventures arrivées dans sa propre société. Un jeune homme de vingt-trois ans, adorant sa cousine, qui en aimait un autre, alla à la guerre, en lialie, en 1812, pour chercher la mort. Blessé mortellement, il lit un testament el laissa soixante mille francs à l'auteur du roman nouveau. La jeune légataire, loin de vouloir s'approprier ce don, chercha une jeune fille, parente de l'amant malheureux, et la maria av«c ces soixante mille francs. Ce Irait, si romanesque et pourtant connu de tout Paris, est l'un des plus jolis événements du roman nouveau. Ces événements ont tant de simplicité, que je doute qu'il réussisse traduit en anglais.

Histoire de la Gaule, par Marincourt, trois volumes in-8".

L'activité de la pensée est immense en France. Autrefois il fallait être homme de lettres pour écrire. Aujourd'hui que nous avons tous appris à écrire correctement, un capitaine à la demisolde ou un préfet destitué se met à écrire pour occuper ses matinées. Celte disposition est favorable aux lettres. Des gens qui ont agi meltront plus de pensées eu circulation que des

LETTUKS A Sl'.S AMIS. 209

gens de lettres uniquement occupés, pendant leur jeunesse, à ^ peser un liéniistiche de Uacine, ou à rechercher la vraie mesure d'un vers de Pindare.

(.'ouvrage de M. Marincourl nous raconte ce qui se passa entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin avant la conquête de César, et depuis César jusqu'à Clovis (en 500). M, de Sismondi et 51. Picot ont déjà traité de cette époque. M. Thierry travaille aussi à un grand ouvrage sur le même sujet; nous ne pouvons mauijucr d'arriver à la vérité. Les trois ouvrages de MM. de Sismondi, Picot et Marincourl sont un peu ennuyeux, quoique très-savants. Nous espérons mieux de celui de M. Thierry, connu par de charmantes lettres sur l'histoire de France (voirie Censeur de 1817).

La Comtesse de Fargy, [lar madame de Flahaut-Souza, quatre volumes in-12.

Ce roman-ci peut être traduit en anglais. Vous avez déjà accueilli Charles et Marie, roman du mènio auteur. La Comtesse de Fargy présente une extrême délicatesse dans les sentiments, mérite compensé par l'absence de tout trait fort et profond.

Madame de FhJiaul est toujours ce queWalter Scott n'est jamais. Cent pages d'amour délicat, peint par madame Flahaut, donneraient la vie aux trois volinnes deNigel, par exemple. Elle aurait donné une grâce charmante aux amours du jeune Écossais avec la froide Marguerite. Walter Scott est injuste avec l'amour; il le peint mal, sans force, décoloré, sans énergie. On voit qu'il a élu lié l'amcur dans les livres et non dans son propre cœur. Madame de Flahaut, élevée à la cour de Louis XVI, nous peint sans cesse et un peu longuement l'amour efféminé qui ré gnait à Versailles en 1780. Le premier volume de ses romans amuse beaucoup, le quatrième lasse toujours. C'est que ses héros ont une sensibilité maladive. Les mœurs étaient si légères en 1780 que, pour leur donner la faculté d'être peintes, même dans un roman frivole, il faut leur prêter une énergie que l'on ne trouvait plus parmi les classes élevées dans la France de 1 780. Or c'est cette énergie que madame Flahaut ne sait pas peindre d'une manière naturelle. Quoique ce roman soit écrit avec bien plus de (inesse, de délicatesse, de prétention, de noblesse, etc., qr.c Marguerite Aymon, j'aime mieux le premier roman dema-

dame de Cubière que le dernier ouvrage de madame de Flaliaut- Souza. Les petils-fils de M. de Souza sont à demi Écossais.

Considérations générales sur les applications de la géoméliie, par M. Charles Dupinde l'InsliUit. — In-4", 2 feuilles.

Tous nos savants sont frivoles et ne songent qu'à faire leur cour et à aller à la messe, bien peu travaillent en conscience. Le public distingue MM. Arago, Boissonnade, Coui-ier ei Dupin. On reconnaît dans le dernier ouvrage de M. Dupin le digue élève de Monge. La base du savoir mathématique de ce grand homme était une bonne logique. 11 avait commencé par être tailleur de pierre à Meiz, et c"est de là qu'il partit pour s'élever, sans intrigue, à la place de sénateur, après avoir été l'un des fondateurs de l'École polytechnique. M. Dupin, bien connu en Angleterre, est l'un des meilleurs élèves de celte école qui vient d'être désorganisée en 1822, et qui a donné quatre mille cinq cents sujets distingués à la France. Ses Considérations sont un excellent supplément à tous les cours élémentaires de géométrie.

Voyage pittoresque autour du lac de Genève. Le texte de ce livre est assez plat ; cependant je le conseillerais à tous les étrangers qui vont visiter les bords du Léman. Rousseau leur a donné une célébrité exagérée. Je connais trois ou quatre autres lacs bien supérieurs en beauté; mais, Genève étant une colonie anglaise, un habitant de Londres qui y arrive croit presque n'avoir pas changé de pays. A Lausanne, on est plus gai et on a moins de morgue. La seule des institutions de Napoléon qui subsiste, c'est la petite république très-libre du canton de Vaud, dont Lausanne est la capitale. Comme cet État est très-petit, il meurt de peur d'être reconquis par l'arislocralie bernoise.

Collections des théâtres étrangers, 25 volumes in-8° Celle collection manquait tout à fait en France. Racine, qui ne mourut qu'en 1099, ignorait aussi enlièrement Shaksjieare que nous ignorions, avant le voltnne du Théâtre suédois, qui vient de paraître, l'existence deM.Léopold, poète suédois.

Ce M. Léopold, comme tous les poètes dos nations à civilisation factice, copie servilement Racine et les autres tragique

français. On nous donne deux tragédies de lui : Odin et Virginie ^ Odin se trouve le contemporain de Pompée. L'énergie et la niagnilicence de ce roi barbare, vénéré comme un dieu par ses sujets, fait un beau contraste avec la raison élégante de Pompée, général romain, qui se trouve, dans cette tragédie, le représentant de la civilisation. Dans sa tragédie romaine de Virginie, M. Léopold a eu l'idée ridicule de supposer que Virginie est amoureuse en secret du décemvir Appius.

Une grande révolution théâtrale se prépare en France. D'ici à quelques années, on fera la tragédie en prose et l'on suivra les errements de Shakspeare. On remarque dans les bibliothèques publiques que sept ou huit exemplaires de la nouvelle et assez plate traduction de Shakspeare, par le célèbre M. Guizol, ne suffisent pas à l'avidité des jeunes gens. Il y a tout juste un siècle que Voltaire, après avoir imité Othello dans sa Zaïre, apprit aux Parisiens, dans ses Lettres sur les Anglais, qu'il y avait un barbare nommé Shakspeare qui avait quelquefois des lueurs de eénie.

A MONSIEUR .,.,AL0XDRFS

Paris, le 27 novembre 1822, Monsieur,

Nous aurons prochainement les Dinen du baron dllolbach, par madame la comtesse de Genlis.

Madame de Genlis a été l'une des femmes les plus passionnées et les plus jolies de sou temps. Elle a infiniment d'esprit et cependant son style est froid et souvent ennuyeux; c'est que madame de Genlis a toujours songé, en écrivant, au rôle (jue l'auteur jouait dans le salon. Madame de Genlis a compris que la considération d'une femme qui compte près de quatre-vingts ans ne pouvait que gagner à afficlier des principes extrêmement monarchiques.

212 ŒUVRKS POSTllUMRS DK STENDHAL.

Les deux volumes dont je viens de vous donner le lilre l'eront beaucoup de scandale dans un mois, quand ils paraîtront. Ce sont, â ce qu'on assure, des conversations où Uidcroi, Marmonlel, r.aynal et tous les gens d'esprit de l'époque de 1778 afficlieul les principes et les idées les plus contraires aux sentiments que madame la comtesse de Genlis affiche aujourd'hui. Il y aura dans cet ouvrage beaucoup de calomnies contre les écrivains delà fin du dix-huitième siècle ; mais si leurs talents sont mal appréciés, leurs portraits seront dessinés avec vérité. Madame de Genlis était fort galante alors, et a connu de fort près la plupart des gens célèbres dont elle va nous donner la satire.

Le vrai tableau de la société des gens de lettres de 1778 se trouve dans les Mémoires de Marmontel et de madame d'Épinay, et dans la correspondance de Grimm. Tout ce qui survit du siècle spirituel de Louis XV nous dit que Grimm, surtout, est rigourcuseuifut vrai à l'égard de ses illustres contemporains.

L'Esprit de rencyclopcdie, quinze volumes in-8».

Voici un do ces ouvrages que le gouvernement poursuit de sa défaveur et dont on vend mille exemplaires en quinze jours. C'est une nouvelle édition de tous les articles piquants qui firent jadis la fortune de la fameuse Encyclopédie, publiée en trente volumes in-folio, par d'Alembert et Diderot. Cette entreprise valut sept cent mille francs de bénéfice aux libraires, et à peine deux mille francs par an aux deux philosophes, pencbnt quinze ans qu'ils y travaillèrent. L'Encyclopédie pénétra rapidement ilans toutes les bibliothèques, ce fut un coup mortel porté aux préjugés dans tous les genres. Cependant, si Bonaparte n'eût pas été détrôné, jamais l'on ne se serait avisé d'imprimer, eu 1822, y Esprit de l'Encyclopédie.

Mémoires sur les Cent-Jours, deuxième partie, par M. Benjamin Constant.

Les Cent-Jours ont été le règne du général Carnot, c'est-àdire le règne de la République. Napoléon n'était, à proprement parler, que ministre de la guerre. 11 n'a fait qu'une action de souverain, le fameux Acte additionnel aux Constitutions de l'Emnire. Cet acte ôta toute illusion ; on reconnut dans l'exilé de retour de l'île d'Elbe l'ambitieux qui avait cherché à étouffer

en France tout amour pour la liberté. Le peu de principes justes qui se Irouvenl dans Vacte additionnel y fut mis, malgré l'cmper(>ur et surtout malgré son ministre M. le duc de Bassano, par M. Benjamin Constanl. Cet homme courageux qui, en 1802, avait combattu Bonaparte au tribunal, n hésita pas à le seconder on 1815. Ceile démarche a pu être b'.àmée, pi.rcc que M. Benjamin Constant est fort pauvre. Bonaparte le fil conseilliM' d'Kiat avec vingt-cinq mille fraiics d'appointements. La plupart des collègues de M. Constant au iribunat, ayant abandonne la pairie en 1802, ont eu de grandes places et de bous appointements, de 1802 à 1814.

M. Constant regarda la domination de Napoléon, en 1815, comme un (lut; ce mal donné, il chercha à Tamoindrir.

M. Constant a fail riiisloire comp!ète de celle époque romanesque ; il vient d'imprimer un extrait assez timide de son histoire. H n'a rien dit que de vrai; mais la crainte de la prison (à laquelle il est condamné pour six mois ) Ta empêché de dire toiile la vérité. Cependant on devine le vrai, même au travers des rélicences d'un homme d'esprit; c'est ce qui rend fort pi- (juant le dernier livre de M. Constant. Si le style en est un peu vague, on voudra bien se rappeler le ion des pamphlets anglais ])ul)liés pendant le règne de Jacques et avant la révolution de 1088. Jamais l'hisloire d'aucun peuple ne piésenla une sinnlilude aussi complète que celle de la France en 1822 et celle de l'Angleterre en 1084.

Essais sur le Portugal, par M. Balbi, 2 vol. in-8". Très-bon livre de slatisli(jue, peu intéressanl, mais fort ulile, et donnant (lu Portugal une idée qui doit être vraie. M. Balbi a habile longtemps le Portugal, et paraît honnête et sensé.

Histoire des Fonctions du Cerveau, par le docteur Gall, 2 vol. in-8". Voici encore une exposition du système des dispositions invincibles du docteur Gall. Col homme d'esprit est venu à Paris il y a quinze ans; on l'a trouvé excellent médecin: il y a fait une forlime brillante. En connaissant Phomme, on a appris à avoir de la considération pour son système. Je connais beaucoup de médecins fort sensés et des opinions les plus opposées en philosophie qui s'accordent à dire qu'il y a un fond de vérité

dans le système de Gall. Il est sûr que les philosophes modernes les plus oslimés, et Uclvélius à leur tôle, n'ont pas connu l'un des plus grands motifs des actions de l'homme, Vinstinct. L'opinion des philosophes de Paris est que le système de Gall est digne d'être examiné de nouveau. 11 faut être savant en anaioniie pour comballre le docteur Gall, qui, assure-t-on, a fait d'importantes découvertes sur la structure du cerveau. La nouvelle édition du système de Gall aura huit volumes.

Histoire naturelle des Animaux vertébrés, par Lamark, septième volume. Voici l'un des ouvrages les plus estimés par les savants de ce pays-ci. La France ne produit plus de gens de lettres, mais elle brille encore dans les sciences. Les noms des Fourier, des Gay-Lussac, des Dulong , des Legendre, sont connus eu Europe. Leur suffrage honore le livre de M. Lamark ef recommande à l'atlenlion ce nouveau volume d'une production déjà célèbre.

Mémoires de Leclerc, 4 vol. Bruxelles. Cet auteur est contemporain de Philippe de Comines, dont les Mémoires sur Louis XI et Philippe, duc de Bourgogne, sont si célèbres. Comines fut le duc dOtrante de Philippe, duc de Bourgogne ; il le trahit pour Louis XI , qui lui donna la seigneurie d'Argentan et en fit un de ses principaux ministres.

Leclerc est moins homme, mais beaucoup plus anuisanc que Philippe de Comines dans ses récits, et beaucoup plus pittoresque dans ses descriptions. Le style en est vieux ; cependant, on s'y accoutume au bout d'une heure, et en prenant la précaution d'écrire un petit vocabulaire de cinquante ou soixante mots ; c'est comme on fait pour les mots écossais, en lisant les romans de WaUer Scott. Comme Leclerc, simple conseiller dans une des cours de justice de Philippe de Bourgogne, n'avait pas trahi son maître, il n'interrompt pas à chaque instant sa narration, comme Philippe de Comines, pour faire de la morale. Je conseille les Mémoires de Leclerc, surtout aux personnes qui veulent faire des romans historiques dans le genre de ISlgel ou de Waverlcy. Les Mémoires de Leclerc sont remplis d'aventures singulières et de grandes passions qui n'ont besoin que d'être développées ; il y a des descriptions qui, par leur pittoresque,

rappellent le charme de cerlnines descriptions de Waiî.er Scott dans Ivanhoe. Une scène analogue, décrite par Leclerc, se pasbe à Châlons-sur-Saône.

Des Cabinets et des Peuples, par M. le baron Bicnon, député et légataire de Napoléon.

Voici un gros livre qui aurait beaucoup de succès traduit en anglais. C'est Thistoire de la vie et de la mort de la Sainte-Alliance, que M. Bignon dit être morte à Vérone. C'est Ihistoire de la guerre de Sept Ans, des peuples contre les rois; Tauteur Ta appelée : Des Cabinets et des Peuples, parce qu'il dit que la guerre n'existe qu'entre les ministres des rois et les peuples ; les rois, gens modérés, pour la plupart, et amis des plaisirs, s'accommoderaient assez de la vie de roi constitutionnel. Les constitutions ne sont terribles que pour les ministres, qu'elles exposent à s'entendre dire des vérités dures et qu'elles forcent au travail.

Le livre de M. Bignon est exact et vrai ; du côté de la fidélité historique il n'y a aucune objection à lui faire ; mais il n'est ni piquant ni amusant. L'auteur l'a écrit du ton d'une note diplomatique, avec toute la mesure possible et en gardant toutes les avenues contre la critique. Il est infiniment plus sage que cet arlequin d'abbé de Pradt, et cependant il n'a pas eu la centième partie des lecteurs de l'abbé. M. Bignon écrit l'histoire de la diplomatie en Europe de 1790 à 1814; Napoléon lui a laissé cent mille francs, par son testament, en l'invitant à écrire cette histoire.

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