L. MONSIEUR ..., A LONDRES
rmis, le 4 décembre 1822.
Non certainement, monsieur, je n'ai point lasssé là le cours de mes recherches sur le rire; celles que j'ai recueillies sont déjà assez nombreuses pour pouvoir en former un essai philo-
216 ŒUVR^:S POSTHUMKS DK STENDHAL.
sophiqiie sur ce sujet dilOcile; bien que fort incomplet encore, je pourrai vous le communiquer à notre première entrevue. En attendant, vous aurez des observations faites ce soir même sur cette sorte de convulsion, dont les causes sont si variées.
Je suis allé ce soir au Tartufe, joué par mademoiselle Mars, pour éclaircir mes idées sur le comique. Je n'ai guère fait de progrès dans ces idées depuis di.v ans. Quand je pense au co- 7iiiqiie, je ne fais guère qu'arriver sur d'anciennes traces.
Mon mobile est ceci : si je pouvais faire du comique une analyse aussi claire et aussi complète (modestie à part et suivant moi) que celle que j'ai faite de Vamour, travailler dans le genre comique ne serait plus qu'un badinage pour moi ; je donnerais des coups de pinceau hardis, comme je ferais si j'avais à peindre (exactement et non pour produire un certain eflot) le cœur d'une femme qui aime, soit de l'amour de vanité, soit de l'amour passion.
Ou a fort peu ri ce soir au Tartufe; on a plusieurs fois souri et applaudi de plaisir, mais l'on n'a ri franchement qu'en deux endroits :
r Quand Orgon, parlant à sa lille Marianne de son mariage avec Tartufe (deuxième acte), découvre Dorine près de lui qui l'écoute.
2» Le second rire a, je crois, eu lien dans la scène de brouille entre Valère et Marianne.
Un fait certain, c'est que la seconde pièce, les Jeux de r Amour et du Hasard, a fait beaucoup plus de plaisir que le Tartufe.
i° C'est un rojnan, et tous les jeunes cœurs à mes côtés sympathisaient au Dorante, c'est-à-dire voyaient une maîtresse dans mademoiselle Mars.
2° Cette pièce n'est pas sue par cœur comme le Tartufe.
3" Sans que le sol partare s'en rende compte, les bai barismes, les périphrases, les tours inexacts et qui disent trop ou U'op peu, nécessités par les vers, l'ennuient ; la prose de Marivaux lui convient bien mieux.
Procès verbal exact des rires du parterre en 1822 : voilà un
LETTRES A SES AMIS. Ml
bon livre bien inslruclif à iaire. Le pédanlisme et la lecture des Ihcories bouchenl les yeux aux trois quarts des speetaleirrs.
4" Le Tartufe vivra en 1922; que dira-t-on alors des Jeux de Vamour de Marivaux?
Ti)us les dériuis de la langue du Ta-rliife auront disparu sous le vernis anli(iue, eu 2500, dans sept siècles d'ici.
11 rc.-le doue cousialé pour moi, par mon expérience do ce soir, ([ue l'on rit fort {)0u au Tartufe; ou na ri que deux lois, et encore le rire a clc bientôt absorbé par l'intérêt sérieux. Cependant beaucoup de scènes sont doublées à la Molière, Uorine est la doublure de la conversation d'Orgon, proposant Tartufe à Marianne, et de la scène de brouille des deux amants.
Daniis est la doulilure de la scène de la déclaration d'amour faite par Tartufe à Elmire.
Ces doublures donnant deux objets à noire attention : par exemple, ïimpression faite sur l'âme de Dorine dans la scène de brouille, offrent un canal à ralteniion du spectateur, qui serait ennuyé par le grand courant de la scène, par la querelle d'amour entre Marianne et son amant. Voilà ce que j'appelleiai scènes doublées (comme on dirait un morceau de drap doublé de soie).
3Liis, quoique le rire ne naisse que deux fois, Molière a sans cesse travaillé à donner un vernis de ridicule aux scènes du Tartufe. Sans cette admirable précaution, il donnait dans le plus abominable odieux, et tout plaisir cessait à l'instant. Sa pièce n'était plus qu'un misérable drame, nous attristant sur un dos mauvais côtés de la nature humaine.
11 faut que j'analyse bien, que je décrive dans ses moindres détails, l'idée de bégueulisnic; c'est là la qualité dominante du public actuel. Ce soir, il murmurait sans cesse de l'esprit de Monrose (le faux Dorante); le sot public craignait de donner une mauvaise opinion de son propre esprit en ne murmurant pas des galanteries du faux Dorante; la plupart sont fort naturelles et bien plaisantes Cela ressemble aux phrases pathétiques du vicomte d'Arlincourt; c'est de l'esprit de laquais. Le faux Dorante s'évertue et doit se trouver fort aimable. Cela est agréable comme du vin délicieux.
Le public murmurait sans cesse; pure affectation; chacun murraurail pour être entendu de son voisin.
A MONSIEUR ..., A LONDP.ES.
Paris, le 1" janvier 1823.
Monsieur,
M. Picard, le plus vrai de nos poètes comiques, le seul qui ait su peindre un petit coin de la société contemporaine, publie un second roman :
Jacques Fauvel, quatre volumes, par MM. Picard et Droz.
Comme le premier {Eugène et Guillaume), il sera beaucoup lu, assez loué, et bientôt oublié. Qu'est-ce donc qu'il y manque? Le piquant. Tout est vrai dans Jacques Fauvel, mais tout y est coranum ; rien, ou presque rien, ne valait la peine d'être dit. Ce roman enchantera une classe de lecteurs, les gens sans imagination. Ils seront ravis de voir enfin un ouvrage d'imagination, qui's puissent comprendre et qui ne leur semble pas extravagant.
Jacques Fauvel naît en Auvergne; il raconte fidèlement, raisonnablement et platement, Ihisloire de sa vie. Tous les journaux diront du bien de cet ouvrage, parce que MM. Picard et Droz sont des littérateurs estimables et des gens honnêtes. Tout se fait par coterie dans notre littérature ; malheur à l'homme de talent qui ne fait pas dix visites, en bas de soie noirs, tous les soirs ; jamais il ne verra ses ouvrages annoncés. C'est comme nos ministres : pour chaque déparlement il en faudrait deux : l'un chargé de travaUler, et l'autre d'intriguer; sans cela pas de succès.
Je conseillerais cependant aux étrangers de lire le Jacques Fauvel de M. Picard. Us y trouveront une peinture fort ressemblante de la France et des caractères français. Paris est le salon
de l'Europe ; tout le moudc veut savoir ce qui s'y fait et ce qu'on y dit. C'est une manie, mais, puisqu'on en est possédé, il vaut mieux chercher à la satisfaire en lisant le Fmivel de M. Picard que telle rapsodie nouvelle d'un voyageur anglais, qui se met hardiment, comme feu 31. Scott, à décrire une société qu'il n'a jamais vue, et dont, y eût-il été admis, il n'eût pu comprendre les finesses et les sous-entendus qu'après un an d'habitude.
Les Manteaux, par M. Loeve Veymar; deux volumes in-12.
Voici un ouvrage dans le genre du Table-talk de M. Ilazlitt. C'est une suite d'histoires dans lesquelles un manteau joue toujours un grand rôle. 11 y en a une fort intéressante, mais dont, à l'exemple de l'auteur, je devrai m'abstenir soigneusement de nommer le héros. C'est un beau jeune homme qui, à Florence, devient amoureux d'une jeune fille et lui fait la cour de la manière la plus mystérieuse. Il l'épouse, il la rend fort heureuse; mais de temps en temps il prend un manteau rouge et se rend chez le podestat. Bientôt la curiosité empoisonne le bonheur de la jeune épouse. Une nuit, sachant que son mari est appelé chez le podestat le lendemain de bonne heure, elle s'échappe de son lit, se revêt de son manteau; elle paraît chez le podestat de Florence; sa présence inspire la terreur; elle trouve plusieurs aventures singulières, toujours pendant la nuit; avant le lever du soleil, elle rentre à la maison. Son mari, qu'elle adore, ne s'aperçoit de rien, mais aussi elle n'a rien découvert. Il sort, comme à l'ordinaire, enveloppé de son manteau. Une heure après elle met la tête à la fenêtre.... Que voit-elle? Le plus horrible spectacle, et, comme l'héroïne d'un roman anglais de la vieille école, elle devient folle. Je ne dirai pas dans quelle horrible fonction elle a vu l'homme qu'elle adorait.
Ce conte est plein d'esprit et de talent. Il y a en trop dans les Manteaux, ce qu'il y a en moins dans le Fauvel de M. Picard. 11 y a chez M. Loeve excès d'esprit, intempérance de force et de chaleur; mais je parierais qu'aucun journal ne louera M. Loeve, excc'|)ié r/l//;;a?i, bon petit journal, trop raisonnable, auquel il Inivaille.
Au milieu de la médiocrilé générale qui étouffe la littérature rançaise, voici deux jeunes gens de talent qui viennent de dé-
buter : iM. Miguel, auteur des Institutions de mnl Louis, couronnces par l'Académie, et M. Loeve Veyniar: vous pouvez lire hardiment les ouvrages signés de ces notns.
Lou Bouquet provençMOu, un volume in-12.
M. Raynouard, secrétaire perpétuel de TAcadémie française, est un savant qui a eu de l'esprit dans sa jeunesse. Il a fait la tragédie des Templiers, où, au lieu de copier Racine, comme la (ourbe des poètes actuels, il a osé imiter Corneille. Sa tragédie est froide, noble et sèche; mais, enfin, elle est un peu différente de celles de MM. Uclavigne, Soumet, Uis, et autres grands hommes de même force.
M. Rnynouard est de MarseiUe ; il a fait cinq volumes ennuyeux sur les troubadours qui, vers Tan 1500, créèrent une littérature si originale, dans les environs de Carcassonne. M, Raynouard a remis un peu à la mode, en Provence, les poésies en langue du pays. Je viens de lire le petit volume dont je vous parle; il y a quelque vestige de naïveté de sentiment et de l'esprit arabe que l'on trouve dans les troubadours du quatorzième siècle. Cela est plus curieux que louchant; mais, enfin, ces poètes provençaux ne copient pas la cour de Louis XIV, ainsi que tous les autres poêles français passés et présents, et j'ai presque envie de dire à venir.
Qui nous délivrera de Louis XIV?
Voilà la grande question dont la solution renferme le sort de la littérature française à venir. Les gens de lettres actuels se sonl faii un point de doctrine de soutenir la guerre à la Louis .Y/F, et l'Académie française est devenue plus intolérante et presque aussi absurde que la Sorbonne.
Valérie, comédie en crois actes de M. Scribe.
Celle com.édie sentimentale aura quatre-vingts représentations. Pourquoi? C'est qu'elle sort du genre de Louis XIV. Elle courail le plus grand danger d'être siffiée le premier soir; mais le public n'a osé siffler la délicieuse mademoiselle Mars, qui joue le rôle d'une jeune fille aveugle de dix-huit ans. La pruderie littéraire du public ayant été surmontée le premier soir, ce boa public s'abandonne avec délices au plaisir, si nouveau pour lui, de voir du neuf.
Valérie est un roman de madame de Krudener transporté sur la scène. M. Scribe est un homme de trente ans, qui a déjà donné quatre-vingl-([uiijze comédies ou vaudevilles ; quatrevingts sont oubliés, mais quinze ou vingt sont des pièces charmantes; et, tous ensemble, grâce aux droits d'auteur, donnent quarante mille livres de rente à M. Scribe. Valérie, où tout est esquissé, mais où rien n'est approfondi, est aussi jolie à la lecture qu'à la scène; car, heureusement, elle est en prose.
Odes et poésies sacrées, par M. Hugo ; un volume.
Faire correctement des vers est devenu un métier dans la littérature française. Un jeinie homme, en travaillant constamment, pendant quatre ans, à apprendre par cœur et étudier les vers de Racine et de Delille, parvient, en général, à faire des vers corrects et assez bons au premier coup d'oeil ; le mal est qu'à peine en a-t-on lu quinze ou vingt, l'on se sent une trèsgrande envie de bâiller.
Voilà ce que n'a pas dit le numéro 74 de YEdinburg-Review, dans son excellent article sur la poésie française. Nous avons à Paris quatre mille jeunes lillén.leurs qui font bien le vers français; il y en a trois ou quatre, peut-être, qui sont parvenus à faire passer leurs pensées dans leurs vers ; ce n'est pas une petite affaire. Sur ces quatre mille poètes, beaucoup ont des pensées ; mais comment les rendie dans la langue de Racine? Dès qu'ils ne peuvent plus parler de Muses, (ÏApollon, iïHélicon, dlnspiralion, de mélancolie et de souvenirs, ils n'y sont plus.
M. de Lamartine a eu une vie de poète, une vie romanesque, une vie agitée par les gramlcs passions et par des sentiments héroïques; il a perdu, à Naples, une femme qu'il adorait; après quatre années de douleurs, il est parvenu à pouvoir faire parler son cœur en vers ; il a trouvé des accents touchants; mais, dès qu'il sort de l'exijrcssion de l'amour, il est puéril, il n'a pas une pensée de haute philosophie ou d'observation de Ihomnie; c'est toujours, et uni(iucraent, un cœur tendre au désespoir de la mort de sa maîtresse.
Du reste, YEdinburg-Review s'est complètement trompée en faisant de M. de Lamartine le poète du parii ullra. Ce parti, si habileoieut dirige par MM. de VitioUeâ el Frayssiuous, cherche à
adopter toutes les gloires. Il a procuré à M. de Lamartine neuf éditions de ses poésies ; mais le véritable poète du parti, c'est M. Hugo.
Ce M. Hugo a un talent dans le genre de celui de Young, l'auteur des Nùjhls Thoughts: il est toujours exagéré à froid ; son parti lui procure un fort grand succès. L'on ne peut nier, au surpins, qu'il ne saclie fort bien faire des vers français; malheureusement il est somnifère.
Esquisses historiques de la Révolution, par Dulaure, ex-représentant du peuple; quatre volumes.
M. Dulaure a un véritable talent historique, et, ce qui est bien singulier, ce talent n'est nullement influencé par les théories du jour. 11 est sans affectation, sans sensibilité hors de propos, sans manies de théories générales à propos du moindre petit fait. M. Uulaure fait à chaque page une ou deux fautes de français que le moindre écolier pourrait corriger. Nous lui devons un des meilleurs ouvrages qui aient paru depuis la Restauration : c'est l'Histoire de Paris en huit volumes.
Les Esquisses historiques seront accompagnées de (igures. Je conseille d'avance cet ouvrage à tous les voyageurs anglais qui veulent parler de notre révolution. H faut les avertir qu'en général ils font rire dès qu'ils veulent ouvrir la bouche sur nos affaires; je crois qu'ils savent mieux celles de la Chine. Madame de Staël et Buike leur ont donné une vue tout à faii romanesque du drame imposant qui sapasse, en France, depuis 1789 et qui ne finira probablement qu'en 1900. MM. Dulaure et B.iilleul, tous les deux coUegues de Robespierre, pourront leur donner quelques idées justes; mais ces messieurs ne sont pas aussi amusants que madame de Slacl.
A MONSIEUR ...., k I-OiNDRES.
Paris, le 5 janvier 1823.
M. Andrieux, dont ou vient de publier les œuvres, est un élève de Vollalre, ingénieux, spirituel et sans force; tel i! s'est toujours montré dans ses comédies, dont une seule est restée au théâtre, les Étourdis, et dans ses poésies légères. Voici cinq volumes de ses œuvres; ils doivent plaire aux étrangers. Il me semble que si Frédéric II vivait encore il en serait enchanté, lui qui se plaignait de Vobscurité et de Taffectation des écrivains modernes.
M. Andrieux est un homme de bon goût; mais ses ouvrages ne conviennent plus au siècle vigoureux et sérieux au milieu duquel nous vivons. La génération des poupées qui commença la Révolution en 1788 a été remplacée par une génération d'houinies forts et sombres, qui ne savent pas bien encore, de quoi il leur conviendra de s'amuser. Les dures exagérations de MM. Hugo et Delavigne nous conviennent mieux que les petits vers doucereux et d'excellent goût de M.M. Andrieux et Baour-Lormian.
Méditations sur Véconomie politique, traduites de l'italien de M. le comte Verri.
Il y eut à Milan, vers 1780, une nicbée de pbilosopbes. Ils furent remarquables parce qu'ils osèrent penser par eux-mêmes. L'Europe doit Beccaria à cette école. Le comte Verri était sou ami intime; ils publièrent ensemble un journal dont le Spectateur d'Addison fut le modèle ; le journal milanais s'appela le Café. Comme le soleil est plus chaud et la pruderie plus faible à Milan qu'à Londres, il y a plus de passion et plus de gaieté dans le Café que dans le Spectateur.
Verri a fait une histoire de Milan ; une théorie du bonheur, où Ton trouverait des choses neuves. Beccaria, outre son grand
224 ŒUVRES POSTHUMES DE STEiNDUAL.
ouvrage sur les délits et les peines, a douué uu irailc du slyle reini»li d'une haute philosophie et plus original que sou livre sur les délils.
Verri eut un frère qui a donné les Nuits romaines, la Vie d'Érostrale, satire contre Napoléon; ce n'est qu'un rhéteur. Mais le comte Verri est un philosophe; il a eu sur récouomie politique des idées vraies et originales, mises en œuvre par M. Say.
Oriele, o lettere didue amanti, publicate da dependente Sac/u, un volume; Pavie, 1822.
L'apparition de ce roman à Pavie est un miracle. Comment la terrible censure autrichienne a-t-eUe laissé passer un roman philosophique dont le héros, exilé d'Italie, va en Amérique et devient l'élève de Jefferson?
La partie dramatique de ce livre, écrit dans un style boursoudé, est une imitation de la Nouvelle He'loïse de J.-J. Rousseau. C'est déjà un projet ridicule que d'imiter un tel ouvrage. Rousseau sentait vivement, et de plus était un rhéteur habile, formé à l'école de Démosthènes. Il y a loin d'un tel homme dévoré de passions et d'orgueil mécontent à un brave homme de lettres de Pavie.
Quoique assez ridicule, le roman à'Oriele étant le premier qui paraisse en Italie depuis vingt ans, sera très-utile et aura beaucoup de succès. Mais n'est-il pas singulier que l'Italie ne puisse pas absolument produire un roman original?
Les Lettere di Jacopo Ortiz, publiées par M. Foscolo en 1798, sont une copie du V/eriher de CœUie, tout comme Oriele est une copie du roman de Rousseau. On traduit à force Waller Scott à Milan. Le moyen âge d'Italie, illuminé par la liberté, offrirait de bien autres matériaux à un homme de talent que la vieille Ecosse de l'an 1700. Quelle figure à faire mouvoir que celle du Dante! Caslruccio Castracani, Coladi Rienzi, l'archevêque Guillelmino, et la foule immense de gens qui leur ressemblèrent, pourraient donner lien à des romans sublimes. Charles VII et ses Français, Bayard, le connétable de Bourbon, l'astucieux Comines, viendraient diversifler le roman par leurs physionomies françaises. Mais l'Italie n'a point de Waller Scott. Giacopo Oni% est comme Oriek, il veut toujours étomier par
«ne belle phrase. Ces héros de sentiment ne sont allenlifs qu'à dire de belles phrases et en ont l'air tout fiers. Pauvre Italie ' Voilà ce que iiois siècles de despotisme ont fait des compatrioies du Tasse et de Christophe Colomb.
A MO?iSlEUr. ...., A LONDRES.
Paris, le 12 février 1825.
Monsieur,
Un des savants les plus distingués de France prépare une histoire de la civilisation provençale, il y eut, de l'an 1200 à l'an 1528, un siècle de bonheur, de plaisir et d'élégance, tout à fait ignoré aujourd'hui. La Provence était alors, comme la Pologne en 1780, un peuple d'esclaves, au milieu duquel vingt mille gentilshommes goûtaient tous les plaisirs de la civilisation la plus aimable et la plus avancée. Mais, comme on l'a vu par l'exemple de Venise, toute société de nobles qui ne se fait pas soutenir par le peuple est renversée au premier choc.
Histoire de Bretagne, par M. le comte Daru, pair de France.
L'illustre auteur de VHistoire de Venise prépare une histoire de la province de Bretagne ; il dira des choses nouvelles, parce qu'il a relu dans un esprit nouveau tous les vieux monuments de notre histoire. M, Daru citera dans ses notes des poèmes extrêmement curieux sur l'ancienne histoire de Bretagne. Ils sont remplis de détails de mœurs qui rappellent Ivanhoe. La langue de ces poèmes est un latin barbare connue celui de Grégoire de Tours; c'est une langue que l'on comprend facilement au bout de huit jours.
L'histoire est fort à la mode en France. On était tellement ignorant et nos histoires avaient été si puériles, que c'est apprendre du uouvcau au public que de lui dire que la France a eu la
libertéctÔQS espèces de parlemenls jusque vers l'anlboO; la servitude ne date que du règne de Richelieu, sous Louis Xlll.
Cinq ou six hommes dÉUU, en France, soni occupés à écrire l'hisloire. Walier Scott aura une grande influence sur cette branche de noire littérature; il aura ouvert les yeux sur les beautés de nos anciennes chroniques. Ce qui semblerait puéril au goût dédaigneux du siècle de Louis XV nous paraît actuellement fort intéressant et peignant parfaitement les mœurs si pittoresques du moyen âge, qui, en France, comme partout, fut l'âge de l'héroïsme.
Vie et, jniracles du bienheureux Hélye, aumônier de Saint- Louis, accompagnés des preuves irrévocables de la sainteté dudit aumônier, preuves qui confondent les impies, etc.
Le titre seul de ce livre curieux remplirait une page. J'ai choisi cet ouvrage entre huit ou dix de la même espèce qui ont paru ce mois-ci. Ces sortes de livres se vendent fort bien ; ils sont accueilUs par la classe riche en France. Beaucoup de pairs, et j'en pourrais nommer parmi ceux qui marquent dans l'opposition libérale, achètent et recommandent ces productions, parce que, disent-ils, sans religion diuis le peuple, il n'y a jms de pairie.
Le fait est que la vie du bienheureux Thomas Hélye fera la fortune du libraire; mais le peuple ne se doute pas de l'existence même de tels ouvrages. Le peuple lit la Pucelle de Voltaire, parce que, dans la Ilévolulion, on a imprimé ce volume, ainsi que beaucoup d'autres de Voltaire, à douze sous le volume. Le peuple, en France, est souverainement méfiant; en littérature, il croit toujours qu'on cherche à le séduire, et, en politique, il croit qu'on le trahit.
Mémoires de Câlinât, publiés par son arrière-neveu, trois volumes in-8».
Catinat fut un philosophe au milieu de la cour de Louis XIV, et, ce qui est bien pis, ce fut un bourgeois.
La haute fortune de Câlinât et de Vauban, petit gentilhomme méprisé à l'égal de la bourgeoisie par la noblesse, expliiiiic la grandeur de Louis XIV. Quelquefois le mérite faisait percer un Lou)me ; c'est ce qui n'arrivait pl«s sous Louis XVI. Les Uc"
LLTTRKS A SES AÎÏIS. 227
vioiresde Câlinât ne sont pas itUércssaiils comme ceux de Saint- Simon, mais ils peignent bien les opinions et les habitudes de V armée sous Louis XIV.
Le caractère de Catinat lui-même est fort curieux. Ce fut un sage, un peu trop adonne aux voluptés, méprisant la vanité et ses hochets. Ce seul trait en fait un personnage bien original dans les annales de la France. Catinat, né en 1657, écrivait vers 1700 et mourut en 1712.
Des canaux navigables de France, par M. de Pomeuse, un volume in-4''.
Ce volume peut être utile à l'Angleterre. Nous avons eu dernièrement en France deux hommes de génie, Monge et Lagrange. Monge, ainsi que je vous Tai dit, fut l'un des fondateurs de celte Ecole polytechnique qui a inondé la France d'excellents ingénieurs. Napoléon voulait faire chaque année un canal navigable, le vendre Tannée suivante, et, avec le produit de la vente, continuer un autre canal navigable. Malgré ses guerres, il consacrait annuellement aux roules et aux canaux une somme de vingt-cinq à trente millions; c'est plus que Louis XVI a'avait dépensé pour ce genre d'amélioration, dans tout le cours d'un règne de dix-neuf ans.
31. de Pomeuse s'est fait l'historien de tous ces grands travaux ; il est bien ennuyeux, bien dépourvu d'esprit, mais il est exact. Vous pouvez trouver dans son in-i" des 'procédés inconnus en Angleterre.
Noiiveaxix contes, ^diVmit.&àxnQ Guizot, quatre volumes.
Voici un recueil fort agréable et que l'on peut mettre entre les mains des jeunes miss anglaises. Je leur souhaite à toutes l'esprit et le bonheur de madame Guizot. Avant sou mariage, elle avait fait connaître, par beaucoup de charmants articles dans les journaux, le nom de Pauline de Menlan, qu'elle portait alors. Elle avait deux sœurs et peu de fortune ; elle donna sa légitime à ses sœurs, qu'elle maria bien, et déclara que, pour elle, elle n'épouserait jamais que l'homme assez généreux pour l'épouser sans dot. M. Guizot, sous-secrétaire d'État sous M. Decazes et écrivain de talent, épousa sans dot mademoiselle Pau-
228 ŒUVRES l'OSTIlUMES DE STEJiUIIAL.
liiie de Meulan, qui, aujourd'hui, aide sou mari dans ses nombreuses enlreprises litléraires.
Mémoires relatifs à Vhistoire d'Angleterre, de l'an 1400 à l'an 1800, trente volumes.
Voilà une superbe entreprise littéraire, formée par M. Guizot et exécutée par madame Guizot. Les deux premiers volumes viennent de paraître. On nous annonce, pour le mois prochain, la traduction des Mémoires de madame llutcbinson.
A propos de traduction, je dirai que celle de Peveril du Pic a passé pour séditieuse ici, et que, sans la crainte du ridicule, on l'aurait arrêtée, tant est frappante l'analogie de la France actuelle avec rAnglcterre sous Charles II. Vous ne pouvez vous laire d'idée de la platitude des traductions françaises des romans de Walter Scott; on emploie quatre traducteurs pour chaque volume ; trois au moins ne savent pas l'anglais ; le libraire donne dix sous par feuille à un prétendu littéraieur qui corrige le style; malgré celte belle manœuvre, la nation française est folle de Waller Scott. — Depuis ses dernières tragédies, lord Byron est beaucoup tombé dans l'opinion des Français.
« C'est un homme fou d'orgueil qui finira par se biûler la cervelle parce qu'il ne peut pas être roi. »
Voilà l'opinion française sur son compte.
Élégie sur la vie d'îinpetit ramoneur, par M. Guiraud.
Ce volume de quarante pages a du succès. Jamais l'on n'avait forcé le vers alexandrin français, naturellement si dédaigneux, à rendre des détails si naïfs. Vous qui avez le Deserted village de Goldsmiih, vous ne sentirez pas le plaisir que nous fait M. Guiraud en nous donnant des vers coulants et intéressants.
Discours de M. le prince de Talleyrand sur la guerre d'Espagne^ quinze pages in-8°.
Ce discours, mémorable en politique, a pris rang sur-lechamp en littérature. L'opinion publique a dit : « L'on n'a rien vu d'égal depuis les beaux jours de Mirabeau. » On a dit aussi : « C'est la Restauration de M. de Talleyrand. » 11 y a dans ce discours une naïveté tout à fait conforme au génie de la langue française, qui, naturellement, est ennemie jurée des grandes phrases à la Chaloaubriand et à la d'Ariincourt.
Œuvres de Jean Rolrou, dix volumes in-8'.
Uu poète aimable, M. le Duc, l'auteur de VArt de diner en ville, donue une nouvelle édition du vieux Rotrou, l'auteur de l'excellente tragédie de Venceslas. L'exposition de Venceslas est restée le chef-d'œuvre de la scène fcwiçaise. Rolrou est notre Massingcr^ Il avait le caractère héroïque et trouva la mort en fiusant une belle action. Cette nouvelle édition est fort remarquable, elle contient des pièces inédites jusqu'à ce jour.
Duels et suicides du bois de Boulogne, deux volumes ia-12.
Un libraire a trouvé ce titre piquant et a dit à un des trentesix mille gens de lettres qui remplissent Paris : Faites-moi un ouvrage soî/s ce titre. Bien fait, cet ouvrage eût été du plus haut intérêt; même tel qu'il est, il se fait lire.
On dit qu'il y a plus de gens qui se tuent à Paris qu'à Londres; la différence entre les deux pays consiste dans le rang des gens qui se donnent la mort. Depuis dix ans, la France n'a pas vu trois personnages du rang de MM. Castlereagh, Samuel Romilly et VVithbread, se couper la gorge. Ce qui fait les suicides en France, c'est la vanité désappointée.
Quant aux duels, les gardes du corps du roi et de Monsieur, tous ultra et craignant les plaisanteries, passent leur vie dans leurs casernes, à tirer le pistolet et à faire des armes. Voilà la principale source des duels actuels. On ne se battait presque jamais sous Napoléon; on cite le général ... et M. de ... qui ont lue en duel chacun vingt-cinq adversaires.
A MONSltUU ...., A PABIS.
Paris, le 2G lévrier 1823.
Rien ne peut donc vous dissuader, mon cher ami, de ce funeste projet de vous retirer en province? Parce que vous avez
• Massinger, poêle dramatique aiiglais, néfcn lij84, à Salisbury, mort a Londres eu lt>40. [i\. G.)
cent mille écus de renie, vous pensez n'être obligé à faire la cour à personne. Quelle erreur!... lien est encore temps ; écoulez les conseils de rexpérience d'aulrui. Le bon Jean- Louis pensait comme vous; voyez ce qui lui est advenu. Au reste, voulez-vous une autorité autrement puissante que la mienne? — L'idée des monologues et dialogues suivants ne m'apparlient pas; elle est de Paul-Louis Courier, qui me Ta remise dimanche dernier, entourée des aperçus les plus piquants.
Le vigneron Jean-Louis est un bon homme, avec une disposition philosophique, qui cherche la paix; son ridicule est de s'êlre trompé et de trouver la guerre, et une guerre de tous les quarts d'heure, là où il venait pour goûlcr une tranquillité parfaite, l'iencontrant à chaque pas un mécompte ou un malheur, il se réfugia à Paris. Philosophe rêveur et tendre d'abord, il finit par avoir besoin de rexercice de la force et des autres verlus; dans un degré héroïque, pour ne pas se mépriser soi-même.
Jean-Louis, seul. — Il n'est que cinq heures trois quarts à ma montre, et voilà six heures qui sonnent à Phorloge de Saini- Nizier; ma montre se dérange. [Riant.) Mais, à vrai dire, quel besoin ai-je d'une montre dans Pheureuse vie que je vais mener? C'était bon à Paris, où les affaires, les rendez-vous, les soirées, me talonnaient; mais dans ce charmant village de Saint- Nizier, quelle tranquillité délicieuse! quel air pur je respire ! ma loi, je ne monterai plus ma montre, c'est une peine inutile, je n'ai plus de visites de cérémonie à faire, libre et sans gêne... (Tapage épouvantable à la porte.) Mais, bon Dieu, quel tapage! {Entre un grossier paysan, fort insolent et en blouse.)
Le paysai,. — Est-ce vous qui est M. Jean-Louis?
Jean-Louis, se contenant. — Oui, mon ami ; que voulez-vous?
Le paysan. — Pardi, on n'est guère honnête chez vous. Savezvous que je ne suis pas accoutumé à attendre à la porte; on me connaît dans Saint-Nizier ; il y a bientôt deux mois que je suis au service de M. le sous-préfet,
Jean-Louis, se contenant à peine. — EnOn, que voulez- vous?
Le paysan. — Ce que je veux, je vous le dirai ce que je veux; je ne suis pas accoutumé à attendre, et surtout quand je viens inviter les gens à dîner de la pai't de M. le sous-préfet.
LETTRES A SES AMIS. 23i
Jean-Louis, — Pour quel jour esl-ce que M. le sous-préfet me fiiil riionneur de m'cngager?
Le paysan. — Pardiiie ! Pour aujourd'hui. Croyez- vous qu'on y fait tant de façon, pour un qui s'appelle Jean-Louis; Jean-Louis tout court !
Jean-Louis. — Monami, j'aurai l'honneur de répondre au message de M. le sous-préfet; je ne puis pas dîner chez lui aujourd'hui.
Le paysan. — Comment, vous refusez noire sous-préfel ! Pardine, voilà qui est bien insolent !
Jean-Louis. — Blon ami, ne me faites pas ressouvenir que c'est vous qui Têtes, insolent; laissez-moi, j'ai affaire; je présente mes devoirs à M. le sous-préfet.
Le paysan. — Comment, vous ne viendrez pas dîner, à trois heures et demie précises, chez M. le sous-préfel? Ah bien! il va être joliment en colère ; il nous demande à tous qui vous êtes, ce que vous êtes venu faire dans notre pays, et celte grosse lettre qu'il a reçue hier de monseigneur le préfet, par un gendarme, je parie que c'est bien pour vous qu'elle est écrite.
Jean-Louis. — Adieu, mon ami.
Le paysan. — Conunent, adieu! sans trinquer avec moi? Ah vous êtes joliment poli ! (En s en allant insolemment.) Que peulon attendre aussi d'un qui s'appelle Jean-Louis ? Est ce un nom ça?
Jean-Louis. — La belle matinée! Quel air pur! quelle position pittoresque que celle de Saint-ÎNizier ! [S'interrompant.) L'insolence de cet homme m'a troublé; voilà le maudit défaut de mou caractère! mais qu'y faire? moi j'ai besoin de solitude.
A trente-sept ans, j'ai payé ma dette à la société ; j'ai fait cinq campagnes; j'ai été à Moscou, j'ai vécu à Paris; cette vie toute de devoirs et de convenances me déplaisait; d'ailleurs, qu'y faire? Je n'avais pour tout bien que ma demi-solde ; il y a six mois, un animal comme celui-ci m'éveilla aussi à six heures du malin ; mais, au lieu d'êire sous une allée de beaux arbres comme ceux-ci, c'était dans une petite chambre, au sixième étage, rue de Richelieu. Je pouvais faire jusqu'à six pas dans naa chambre, en me promenant c"un angle à l'autre. Ne sachant que fciire avec trois cents francs de rente par mois, il me vint dans ridée de traduire Plulaïque; l'étais dans le grec juMpj au
COU, lorsque un beau matin une lellre nie réveille à six heures. Mou oncle le chanoine, brouillé avec moi, s'est avisé do mourir sans faire de icslameni el de me laisser, nuilgré lui, quatre cent vingt mille francs, qu'il destinait à bàlir un petit séminaire.
Je ne rêvais que l'indépendance, je pars, je quitte Paris, je voyage à pied. Saint-Nizicr n)e plaît, j'y achète des vignes pour trois cent mille francs. Jy suis depuis deux mois; ce petit bois m'a plu, j'y ai fait bàlir cette tour composée de quatre chambres.
Le MAÇON INSOLENT. — Eh bicu, monsieur Jean-Louis! voukzvous me payer, oui ou non?
Jean-Louis. — Tachez d'éire poli ; je suis prêt à vous payer les quatre cent vingt-six francs que je vous dois d'après voire marché.
Le maçon. — Moi, je prouverai que vous m'avez obligé à des changements, el il me faut la somme ronde de cinq cents francs.
Jean-Louis. — Je vous conseille de ne pas me faire perdre patience ; heureusement j'ai eu la bonne idée de faire un marché écrit.
Le maçon. — Ah ! votre marché écrit ! tenez, je vous conseille de me payer mes cinq cents francs, ou le procès vous coûtera plus des quatre-vingts francs que vous me refusez.
Jean-Louis, en colère. — Sortez à l'instant, ou je vous jette dehors.
Le maçon. — Ah ! vous le prenez sur ce ton! sachez que je ne me laisserai jamais maltraiter par un Jean-Louis, un huinniequi ue connaît personne, qui ne voit personne. Je vais vous faire citer! {A part.) Ma sœur est cuisinière chez M. le juge de paix, elje sais (juil dit que ce M. Jean-Louis est suspect : il perdra souprocès. D'ailleurs, ilya M. le marquis de Somont qui me protège ; il m'a donné des coups de canne, il y a quatre mois, et ne m'a pas payé ; il est juste que ce Jean-Louis, qui n'est protégé par personne, paye pour deux. [En s enfuyant..) Vous vous repentirez de vos menaces....
Il me serait fort aisé, mon cher ami, d'ajouter de nouveaux dialogues tout aussi instructifs ; mais j'espère que ces deux-c suffiront pour vous éclairer sur le sort qui vous attend si vous persistez dans cette déplorable résoluiiou.