‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 29 sur 34 · A WO.NSIELP. R. COLOMB, A PARIS · texte numérisé non relu

A WO.NSIELP. R. COLOMB, A PARIS

(Isola-Bella (lac Majeur), le 26 octobre l'ïlZ, à neuf heures du soir.

Je t'écris, mon cher ami, de VAlbergo del Delfino, fort modeste hôtellerie, admirablement située sur un des plus beaux lacs du monde. La nuit ne me permettant pas de jouir de ses délicieux aspects, et, malgré la fatigue de la journée, l'heure du sommeil n'étant point encore sonnée, voici mes idées, pendant le voyage, sur Rome sous Léon XU.

Au moment où je vis pour la première fois le nom de Léon XII dans le Consliiutionnet, je me sentis le besoin d'aller à Rome; cela vient peut-être de ce que l'un des personnages historiques pour qui j'ai le plus d'inclination, c'est Léon X. Le souvenir de cet homme aimable ne m'a jamais semblé ennuyeux que pendant un seul mois de ma vie : c'était après avoir essayé de traverser la lourde rapsodie de M. Roscoe, intitulée Vie et pontificat de Léon X, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un article savant et bien écrit du Journal des Débats, où chaque vérité a une entorse.

Ce grand homme, je parle de Léon X, trouva au-dessous de

lui de cacher ses qualités individuelles el personnelles par le masque de la royauté. Quoiijue sur le trône, et sur un trône qui était certainement, en 1513, l'un des premiers du monde, il osa êlre lui-même. Que deviendraient la plupart des papes, je parle de ceux qui sont morts depuis cinquante ans, si jamais la même imprudence leur passait par la lêle? L'un paraîtrait faisant de

la ou peignant des pots de chambre; l'autre brodant un voile

à la sainte Vierge, un troisième montrant ses belles jambes* à cheval.

L'on serait injuste envers M. le cardinal délia Genga si, parce qu'il a pris le nom de Léon, l'on exigeait absolument de lui qu'il soit un grand homme.

Il y a, ce me semble, trois rôles pour un pape. Le premier est d'être un sol insignifiant, signant des bulles et visitant les églises : le deuxième consiste à êlre un vrai pape dans l'intérêt de l'Église, c'est-à-dire le plus" intolérant des hommes. Quoi de plus absurde que la tolérance! Je vois un malheureux qui se prépare des centaines d'années de douleurs atroces au fond d'une chaudière d'huile bouillante, et je ne les lui éviterais pas, moi qui le puis, par quatre ou cinq ans de prison, ou même par une douleur de deux heures au milieu d'une place publique el au-dessus d'un foyer? — Quelle absurdité, quelle cruauté de n'être pas cruel!

Le troisième rôle pour un pape, c'est de faire de Rome l'asile général de tous les pauvres diables pourchassés par leurs gouvernements, el jamais TEurope n'a eu un plus pressant besoin d'un pareil asile. En les supposant méchants comme des diables, et, d'ailleurs, aussi fins qu'ils sont niais, quel mal peuvent-ils faire à Home, où le directeur de la poste ne manque pas d'ouvrir toutes leurs lettres? — Outre l'agile que j'ouvrirais à Rome, si j'étais pape non persécuteur et par là indigne de mon rôle, je me fer;Us le grand prolecteur des arts. J'honorerais de ma famiiiiu'ité les quatre plus grands artistes de l'Europe, sans m'inlormer à quelle communion ils appartiennent. Je relèverais mon

* Pie VI, élu en 1775, mort à Valence, en Dauphiné, après vingtquatre ans six mois et quatorze jouis de règne. (R. C.)

éperon d'or, qui, aujourd'hui, coûte quatre-vingts écus, dit-on, en doiinaut à son ruban rouge un liséré noir. Ce grand pas fait, je me chargerais moi-même de le distribuer; je n'en donnerais que six par an, le jour anniversaire de mon élection, et toujours à de grands artistes ; je donnerais une pension à ceux qui viendraient me voir à Rome. Je créerais une académie, et, comme c'est aujourd'hui un honneur insigne pour un savant d'Upsal ou de Philadelphie d'être nommé correspondant de l'Institut (seclion des sciences), de même le peintre anglais et le statuaire français brigueraient l'honneur d'être de V Académie de Léon XII. Waisje serais sévère en diable ; je n'y admettrais ni M. Lawrence, premier peintre du roi d'Angleterre, ni M. Bosio, qui nous a montré un Louis XIV en perruque et avec les jambes nues. Mais que voulicz-vous qu'il fît? — Je n'en sais rien; si je le savais bien au juste, j'aurais du génie. Seulement il fallait que ce Louis XIV me frappât de respect, me donnât l'idée du grand roi, de rhonune souverain, c'est-à-dire né pour être souverain, connue le dit si bassement le célèbre Gœllie*.

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