A MONSIEUR R. COLOMB, A PARIS
Alexandrie (Piémont), le 31 octobre 1823.
Il ne part pas ce matin de vctturino pour Gênes; un qui file à une heure refuse de me prendre pour dix-neuf francs avec le spezzale; c'est-à-dire en payant là-dessus mon souper et mon lit, le soir. J'ai donc du temps à moi; j'en prolUe pour l'envoyer le journal fort peu intéressant de mon voyage. N'inqiorie, mets cela de côté; un jour je pourrai y trouver des dates et le souvenir de mes sensations.
Ainsi que lu l'as vu, mon cher ami, j'ai pris place dans la malle-poste de Dôle le 18 de ce mois. J'avais grande hàle de me
• Les Uommes illustres de France, Iraduclion de M- de Faufi
lîrer le plus rapidement possible de la laideur qui environne Paris.
Dîné à Troyes le 19, avec un marquis garni de cinq croix; mais bon lionime au fond. Cet lionime de cinquante-cinq ans, fi.èlc à son siècle, durant un petit dîner de trois quarts d'heure, avec deux courriers, un Anglais et un inconnu (c'est moi), trouva le secret de nous conter toute l'histoire de sa vie; je pourrais écrire dix pages. Dès Tàge de treize ans il servait dans Tlnde, i' est marquis, il a un fds, il a une sœur, etc. Je n'ose continuer, de peur d'entreprendre sur la vie privée d'un citoyen, qui, comme la si bien dit M. de Talleyrand, doit être murée. — Laideur abominable des figures que je vois à Troyes ce dimanche malin; C(»mme ces figures étaient endimanchées, leur laideur en était cent fois plus amère; c'est réellement à faire mal aux yeux. Je me reufonceavec délices dans ma malle-posle. Il y avait deux Anglaises; l'une de quarante ans, jolie, l'aulie de dix-huit, et un prêtre américain; du moins c'est ainsi que le courrier l'a bap- Msé en voyant sa dégaine, et je crois qu'il a raison. Je sers d'interprète aux trois Anglais, qui doivent bien se moquer de ma prononciation. N'importe, ma philanthropie me rend héroïque; je me rapi)elle un des traits qui m'ont le plus touché en Angleterre : une jeune fille, sortant d'une voiture magnifique, et me disant chez un marchand de gâteaux de Bond-S(reet : « Ceslde gelée de pieds de veau, monsieur. » Celte jeune fille de dix-huit ans me voyait dans un grand embarras en demandant au marchand, depuis un quart d'heure, ce que c'était qu'une jolie chose d'un jaune brillant que je voyais faire une figure superbe, dans un verre à pied de cristal. Je parlais anglais, c'est pourquoi le marchand ne comprenait pas un mot à mes demandes, auxquelles la jolie personne mit fin par son obligeante intervention. Il faut avouer que son français était diablement ridicule.
Nous entrons à Dijon le 20 octobre, à trois heures et demie du matin. Singulier aspect de quelques lampions achevant de brûler sur une croisée. D'abord nous ne comprenons rien à ces pâles lueurs qui même alarment le courrier, supposant un incendie. Enfin l'idée d'une illumination nous vient. Pris dans ce sens, ces rares lampions, sur certaines feuèires et devant cer-
laines portes, garnies de quelque chose de blanc, que l*on aperçoit par intervalles flotter au-dessus, quand la lumière se ranime jour un clin dœil, de temps à autre, forment nn spectacle bizarre et qui, bien loin de rappeler U!ie illinviinalion, a quelque cliose dexirèiuement lugubre Quelle stupidité qu'un pays qui illumine parce qu'on vient dôler un peu de liberté à un pays voisin*! Je (piitle Dijon avec ces sombres pensées un quart d'heure après y être entré.
Dôle, la 20 octobre. — Soleil brûlant, très-incommode. Je ne daigne pas sortir de mon auberge pour voir celte petite ville; qu'y vcrtais-je? Ue l'ennui, dissimulé par des gestes gauches, et de l'envie se montrant, au contraire, à découvert, par des remarques \Taies sur les petits malheurs du voisin. — Je me trouve seul dans la diligence de Genève, avec laqu ;lle je pars, à une heure après midi. Blauvaise humeur sèche de la ligure du conducteur; avant de lui parler, ne t'en déplaise, je le reconnais pour Genevois. Les gens de celle jolie ville me font l'effet delà figure de feu Barème; je ne hais point Barème, mais je l'aime encore moins. Je suis bien sûr que Barème ne me donnera jamais un coup de poignard; quel intérêt y aurait-il? C'est une sensation contraire que j'ai trouvée dans plusieurs villes d'Italie; pourquoi les aimerais-je? — Peut-être l'aspect d'un Genevois me fait penser à l'argent que j'ai dépensé mal à propos, et à tous les mauvais marchés que j'ai faits en ma vie. Triste sujet de réflexions et qui finit par m'inspirer du mépris pour moimême; serait-ce là le secret de mon éloignement pour les Genevois, qui ne mont jamais fait de mal?
Je cherchais à me corriger de mon éloignement pour Genève et observais la figure hideuse d'égoïsme désappointé de mon conducteur, lorsqu'au milieu des monticules boisés qui séparent Dôle de Poligny nous voyons sortir d'un bois un jeune homme conduisant en hisse un beau chien; m'attendant à trouver une bide figure, qui auraii consterné ma sensibilité au beau, évcil-
• L'Espagne. Allusion à l'invasion de l'armée i'rançGise, sous le conimandemcnt de M. le ùic d'Angoulêmc, en 1823, et àk révolution qui eo fut la suite,
lée par le voisinage de l'Iialie et ridée de m'en approcher à chaque pas, je regardais !e chien, qui élail charmant, lorsque je
monlends appeler par mon nom. C'était M , qui était avec
nous à Dresde en 1813; nous nous étions convenus alors. Je me disais justement un quart d'heure auparavant: « En voyage, il faut faire des imprudences et ne pas se renfermer dans uu quant à)/;oiaussi sévère. » Mon caractère fait l'effort pénible de suivre les maximes de Tesprit auquel le hasard Ta altelé. — Je me laisse inviter à passer deu\ jours dans la maison d'un homme que je n'avais pas vu depuis 1813 et qui, de plus, doit me prêter ses chevaux pour faire huit lieues. 11 m'enlève de ma diligence. En le suivant, je me disais : « Je m'en tirerai en donnant de fortes étrennes aux domestiques pour lâcher de n'en être pas traité avec insolence comme à Paris. »
Je suis au milieu de Francs-Comtois que je trouve les gens les plus francs du monde. Les domestiques ne sont point insolents; le maître est un bon homire qui a ri comme un fou et d'un rire presque inextinguible, comme celui des dieux, en me voyant manquer un perdreau dans une position superbe. Ce rire m'a déridé tout à fait; j'ai os-é dire à mon ami de 1823: « Vous vous moquez de moi, vous me plaisez tout à fait; vous êtes cet homme franc que j'estimais tant eu 1813, durant cet armistice
si ennuyeux de où nous n'avions que de l'eau bourbeuse,
une chambre pour huit; jamais de solitude par conséquent. — Oui, a'oute-t-il, et, quand nous faisions semblant de dormir, les quatre ou cinq espèces d'insccles nuisibles à l'homme sortaient de notre paille et nous meltaient au supplice. »
Mou ami est marié à une femme qui n'a rien de romanesque qu'une jolie figure; c'est la raison elle-même, et je n'ai pas vu un geste, un regard, entendu une parole de celte belle Franc- Comtoise qui ne fût le beau idéal de la raison. Ce mot de beau idéal, agissant comme si j'étais déjà eu Italie et me précipilaiit lOut à fait dans la franchise, au risque de recevoir quelque demimot ou quelque regard hunùliant qui me cuise pendant six mois,
je dis à madame : « Je vous regarde beaucoup, madameî
n'allez pas croire que c'est parce que vous êtes jolie; je serais au désespoir que vous me crussiez amoureux; je vous adnure
comme raisonnable. Vous ôics, je crois, lèire le plus simplement et sublimement raisonnable que j'aie vu de ma vie. Je m'imagine que le célèbre Franklin devait avoir vos gestes et voire regard. — Les Jlémoires de Franklin sont-ils traduits en français? — Non, madame. — En ce cas, vous qui êtes alic à Londres, il y a un an, vous les avez rapportés? — Non, pas
moi, mais mou ami, M ; je les lui demanderai et aurai
l'honneur de vous les envoyer. » Voilà exactement, en y ajoutant un sourire plein de grâce naïve et de candeur, comment Amélie- M prit mon excuse de la regarder sans cesse, surtout quand son mari était avec nous.
Je quitte mon ami, admirant de plus en plus la raison de sa femme. Il a, ce me semble, et il doit avoir tous les plaisirs de Taraitié, aucun de ceux de l'amour. Le mariage européen actuel, étant fait a -posta pour tuer l'amour, mon ami ne perd rien. D'ailleurs, un Français de quarante ans n'est plus guère susceptible d'amour. Ce n'est qu'en Italie que l'on aime sans le vouloir. Madame Pasla nous disait un de ces soirs, à Paris : C'est une tuile qui nous tombe sur la tête; ajoutez donc, lui a-l-on dit : Comme vous passez dans la vie, et alors vous parlerez comme madame de Staël, et vous mériterez qu'on fasse attention à voire remarque.
J'arrive à Poligny; mauvaise humeur de l'hôtesse quand je lui annonce que je ne dînerai pas, par la raison que j'ai dîné trois heures auparavant. Je lui demande du café au lait. Le père gronde ses enfants; tout le monde se lâche dans cette maison. Je sors pour voir le lever de la lune derrière la montagne qui se penche, pour ainsi dire, sur Poligny; la lune paraît dans son plein cl magnifique. Est-ce ma faute si en levant les yeux sur mon auberge je lis ces mots : Hôtel de Genève? — 11 y a de la bonne foi dans l'action d'écrire ma remarque, qui peut me faire passer pour un homme à préjugés et qui me fait rire moi-même. Je passe une demi-heure à me promener sous huit arbres superbes, qui forment une allée au milieu de la place de Poligny. Les maisous bâties en pierre ont un certain grandiose pour le voyageur qui vient de traverser la Champagne, dont les maisons eu bois, avec le premier étage saillant de dix-huit pouces sur la rue, ont,
au contraire, de la bonliomie. Je vois un caract&re très-marqué dans IVirchileciure. à partir dWuxonne et de Dôle: c'est plutôt le style de Louis XIV que celui de Louis XV ; ce genre a même une ressembiiince secrète, mais réelle, avec le stvle du cliàteau de Fontainebleau. Au reste, ne traite pas trop sévèrement des remarques faites uniquement au clair de lune.
Je reprends à Poligny une autre diligence de Genève. —Montée superbe derrière Poligny, par une route bordée de quel([uei petits précipices et par un clair de lune magnifique. Il a élé ua temps où j'amais admiré cette roule; ce voyage m'aurait élevé l'àme; j'aurais peut être eu des instants de ravissement au profit de la passion régnante. J'ai eu le malheur de voir du plus beau, la vallée d'Izcle, par exemple, du Simplon à Domo dOssola; et la route de Poligny ne me fait plus aucun plaisir. Je dis comme Imogène ' en donnant son bracelet à Jachimo : // me fut cher autrefois.
Toute la journée du 21 octobre je n'ai donc que de l'ennui en traversant des rochers et un pays désolé. L'auberge des Rousses me rappelle un mauvais quartier général de Pologne. Je vois trois ou quatre habitants tristes et grossiers; je meurs d'envie de décamper de ce beau pays. Je reprends mon passe-port au\ douaniers qui s'en étaient emparés et je me mets à côté du postillon, dans le cabriolet. Enfin, à Saint-Cergue, nous apercevons, au travers de deux rochers, une immense plaine de nuages blancs, d'un niveau un peu inférieur à noire position actuelle, sur le chemin de Saint-Cergue. Au-dessus de cette mer cotonneuse nous voyons s'élever les pics du Valais. On m'en nomme un qui a six pointes (à peu près comme le Resegon de Lecco, enLombardie), et que j'ai reconnu trois jours après en allant de Villeneuve à Saint-Maurice. La descente est rapide, on enraye ferme la diligence. Arrivés au point d'où, en tournant à droite, nous aurions pu enfin apercevoir la grande figure du mont Blanc, yions perdons le beau soleil qui, depuis Poligny, faisait la gloire de notre roule; nous descendons fOus la croûte de nuages d'une blancheur si éclatante, vue d'en haut et du côté du soleil, mi:is qui,
* Dans C'jmbeUne, de Sliïkppenrc.
Tue par-dessous, n'est que d'un gris Irislc; une liumidilé qui pénèlrc; en un mol, une triste journée d'automne.
Arrivé à l'Isola Bella le dimanche 26 octobre, et le 30 à Alexandrie, où, à ma grande satisfaclion, j'ai eu le soir même Elisa et Claudio, avec une prima donna dans le genre de madame Pasta, jeune, brusque, rude, passionnée; elle vaudrait vingt mille francs pour Louvois.
J'ai reconnu une fois de plus dans ce voyage que je fais mal tous mes marchés et que je me trompe dans la plupart de mes payements. Pour les marchés, j'y donne une extrême attention au moment même où je les fais; mais pas le plus petit degré d'attention dans les autres momenis; de manière que je me trouve ignorer les précédents et les prix les plus généralement connus, au moment de conclure.
A KàDASE , A PARIS.
Paris, le 20 norctnTjrc 1523.
Notre conversation d'hier soir, sur la musique, m'ayant amené à parler de 51. Carafa, vous avez témoigné le désir de connaître, au moins de nom, ses compositions; je suis heureux de pouvoir vous en donner la nomenclature. Vous la trouverez peut-être bien sèche, mais je la crois exacte, et les phrases ne sont guère de votre goût.
Michel-Paul Carafa est né à Naples le 17 novembre 1787. Il reçut des leçons de haute composition du célèbre Fenaroli, qui avait été le maître de Cimarosa et de Zingarelli; en 1806, il prit à Paris des leçons de Cherubini.
Il débuta par la cantate Achille e Deidamia. Paisiello, qui avait voulu entendre ce morceau, en parla avec admiration au Toi Murât, qui fit exécuter celte cantate en public. En 1815, le roi demanda à M. Carafa un opéra pour le théâtre del Fonde ; il écrivit II Vascello VOccidentc, qui eut du succès. Il y a dans le
LETTFvES A SES AMIS. ^.ZÔ
finale un trè;-beaa mouvement en crescendo. En 1813, Rossitii n'avait encore écrit que trois ou quatre opéras célèbres.
M. Carala a compoïé treize opéras sur des paroles italienne? et trois sur dez paroles franç'îises.
La Gelosia corrella, opéra bnffa en un acte, aux Florentins, en
Gabriclla diYergy, opéra séria (I81G), joué deux ans de sui:c.
Ifigenia in Tauride, 1817. — Les choeurs sont remarquables; il y a une belle scène chantée par Nozzari, et un beau torzetto au deuxième acte.
Adèle di Lnsignano, à Milan, 1817, succès. On remarqua le finale du premier acte, et la cavatina, au premier acte: 0 cara rv.emoria.
Bérénice in Siria, 1818. — L'introduction est remarquable; il Y a un charmant duello : Perché mio cor, -perché, chanlé par Davide et madame Festa. On applaudit le largo du premier finale, la cavaiine de Davide, audousième acte, Fra tante angoscie,(il la grande s^c'enc Fulmine il brando mio.
W. Carafa donna en 1818, à Venise, au théâtre délia Fenico, Elisabettain Derby sliire,ossia la morte di Maria Stuarda. Celte pièce, qui eut un grand succès, commença la réputation de madame Fodor.
Dans la Gabriclla {IS\Q), on applauditle duetto entre Gabriclle et Raoul : Oh istante felice! C'est un des morceaux de musique les plus touchants que je connaisse. On applaudit également le premier finale Cedi e vanne; et dans le deuxième acte le duello de Raoul et Fayel, et la scène de mademoiselle Colbrand : Perché non chiiisi al di.
Il sagrifizio d'Jfîto (1819), alla Fenice. Tachinardi chanta admirablement dans cet opéra. On remarqua rouverture, l'introduction, la cavatina de la Morandi, le premier finale; dans le deuxième acte, le duetto de la Morandi avec la Corlesi et leurs grandes scènes.
/ due Figari (18^0), à la Scala, succès médiocre. Un terzetto entre les trois femmes, fort bien écrit, fut chaulé faux, et le public prit do l'humeur; la cavaiine de Crivelli fut trcs-ap. plaudie.
m ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
Jeanne (TAm H 821), an ihcàlre Feydeau, à Paris.
La Capricciom ed il soldiUo (l<S22), au lliéàlro de Tordinone, à Ronio; succès. Ou applaudit beaucoup le ductloeiilrc Lablache ollelénnr Mondii, le liuale du premier acte et nn morceau sans accompagnement. Lablache fut admirable dans sa scène au deuxième acte. On applaudit beaucoup aussi le terzetlo chanté par Monclli, Lablache et Taci.
M. Carafa a écrit pour Napies Tamcrlano (1822), non encore cxcculé.
Le Solitaire, à Feydeau (1822). — Pour la musique chantée, Feydeau est de quarante ans moins en arrière que le grand Opéra.
Eufcmia di Mcssina (1823), an théâtre Argcntina, à Rome. Librelto tiré de l'admirable tragédie du pauvre Pellico, le premier poêle tragique d'Italie, qui est en prison, pour quinze ans, dans la forteresse du Spielberg. Davide et la Pisaroni chantèrent admirablcmoul cet opéra, qui cul beaucoup de succès.
Abuffar, à Vienne (1823); grandissime succès. Mesdames Fodor et Unger, Davide, Donzelli et Lablache ont chante à ravir ; Lexécution des chœurs a été admirable.
On attend à Feydeau le Valet de chambre^.
* Compositions musicales de M. Carafa, postérieures à l'époque où cette lettre a été écrite :
Le Valet de Chambre Opéra-Comique.
h' Auberge supposée //.
hOi Belle au bois dormant Grand Opéra.
Jenny . Opéra-Comique.
Singarido.. . Id.
La Violette Id.
Masaniello Id.
Le Kozze de Lammermoor Théâtre-Italien,
Le Livre de VErmile Opéra-Comique.
Xj'Auterge d'Auray (avec llcioll) .... Id.
h' Orgie (ballet) Grand Opéra.
IjOl rrison d'Édimhouig Opéra-Comique.
La Maison du Rempart Id.
La Grande-Duchesse Id.
A KONSIEUf. LE BARON DE M , A PAHIS.
Rome, le .13 janvier 1824.
La Pisaronî est réellement une cliaiUeuse du premier ordre, peul-circ la deuxième ou la Iroisiènie du pauvre Parnasse musical, tel qu'il se trouve actuellcmenl. — Nous avons été on ne peut pas plus malheureux en spectacles. Donizclti (de Bergame, élève de Mayer), dont les Romains étaient fous il y a deux ans, et qu'ils accompagnaient chez lui, le soir de la première représentation de la Zoraïda di Granala, avec des torches et des cris d'admiration, nous a ennuyés mortellement, le 7 de ce mois, avec celte même Zo ?Y/tv/e for lifiéc de quatre morceaux nouveaux. La Pisaroni, qui joue le rôle de l'amanl, y est admirable; le ténor Donzelli fort bon. Sa voix, cependant, ne me plaît nullement; elle est voilée, et, dans les sons bauls, ressemble à un cri. A Valle, jusqu'ici je vous ai parlé d'Argentina ; à Valle, VAgnese de Paci' est chantée par la Monbelli; c'est le chant spianaio dans toute sa pureté, mais non pas dans toute sa chaleur; je l'ai trouvée beaucoup rafraîchie depuis 1820. L'A(jnese me paraît dépourvue de chant et m'ennuie.
J'ai dîné aujourd'hui à côté de Mercadante, tout polit jeune homme d'une liguie spirituelle; il a un stiile à lui; c'est beaucoup pour un jeune homme. Tout Rome chante les airs de Teresa c Claudio ; je ne conçois pas comment Giudilta * n'a pas été sublime dans ce rùle. Mercadante, donc, qui a dîné à VAnnellino-, fait un dramma serio, Gli amici di Siracusa, pour le 50 janvier.
Si l'on ne remet pas la Donna del hujo, ou autre opéra de Rossini, nous sommes flambés. L'année dernière, la Pisaroni et
* Madame Past.a.
* Reslauiaiit de Rome.
Davide, le ténor, plaisaient lellcment qu'on les rappelait cinq on six fois sur la scène après leurs airs. Hier on a rappelé la Pisaroui doux fois après chacun de ses morceaux. C'est une superbe voix de conlralio qui exécute les plus grandes diflicullés avec facilité, et qui, de temps à autre, se met ccuime en colcre et alors emporte pièce.
Donizelli est un grand ei beau jeune homme froid , sans aucune espèce de talent; il me semble qu'on Tapplandit, il y a deux ans, pour faire dépit à la princesse Paolina, q \i protégeait le jeune Pacini. Scmiramide a eu le plus grand succès à Naples. La Molinara, siiflée à Florence à cause des acteurs, a été remplacée par VIngmmo felice. — A Jlilan ou est malade ; d'ailleurs, vous le saurez mieux que moi, on craint une pendaison, celle du comte Confalonieri, ce qui jette du noir.
Le temps est incroyable de beauté; pas un nuage, et gelée d'un demi-degré toutes les nuits. J'ai fait des amis à foison ; je me suis tellement fatigué avec deux amis, aujourd'hui, à la villa Borglièse et au Pincio, dans une promenade de cinq heures et demie, que je me couche au lieu d'aller au raout de 31. l'ambassadeur d'Autriche.
Madame Dodwell, née conlessina Giraud, nièce de l'auteur de VAjo neir imbaraizo, est, pour moi, la perfection du joli. — Je n'ai pas écrit huit lettres depuis deux mois, je marche jusqu'à extinction de chaleur naturelle. — Nous avons tous les journaux chez Cracas.
Ce qui m'a fait le plus de plaisir en musique, c'est l'opéra de Théinistocle, à Livourne, par Tachinardi et la Pisaroni, vers le 10 novembre. En peinture, ce sont les fresques du Dominiquin, à San Andréa délia Valle, que j'avais mal vues en 1817. Saint-Pierre m'a paru petit ; j'y avais trop pensé depuis sept ans ; le Colisée à peu près de même. La nouvelle galerie que Pie VII a ajoutée au musée Pio Clementino en fait le plus beau musée du monde.
Hier l'on a affiché la liste des condamnes pendant les trois derniers mois de 1823; j'y ai remarqué plusieurs homicides à trois ans de galère. Aussi, hier soir, un beau jeune homme a eu le cou à peu près littéralement coupe par un boucher, son rival
LETTRES A SES AMIS. ':ô'J
auprès d'une jolie ostessa (cabarelière), près Monte Cavallo.Mais voici le grave qui arrive, je (inis ma lettre.
Je suis en ue peut pas mieux reçu de M. l'ambassadeur de France. — Ce que j'ai vu de plus curieux dans le genre moral, c'est le jeune Français voyageani en Italie ; cela passe toutes les théories possibles. Ils viennent pour mourir de plaisir, et ils meurent d'ennui ; ils ne disent pas quatre paroles d'italien en un jour, et jugent les Italiens, etc., etc.; c'est à mourir de rire; ajoutez à tout cela rcnihousiasme de commande pour Rome; c'est drôle.
Les journées les plus agréables de mon voyage, c'est trois jours aux îles Borromées et la traversée de Gènes à Livournc; les journées pénibles, Rome avec sirocco et la boue puante, vers le 15 décembre. — Présentez mes devoirs à l'aimable Giuditta et à toute sa famille; amitiés à Colomb et à Maisonnette.
Chauvin.
A ilOKSIEUr. LE CAHON DE M..., A PARIS.
Paris (minuit), samedi 26 avril 1824.
Je désire, mon cher ami, que vous trouviez le temps de passer chez Lad...; ce sera une nouvelle obligeance de votre part.
L'Académie française vient de lancer un manifeste contre le romantisme ; j'aurais désiré qu'il fût moins bête ; mais enfin, tel qu'il est, tous ies journaux le répètent. Je m'attache à cette dernière circonstance. Pour un libraire tel que L..., voilà une qualion palpitante de l'intérêt du moment; d'autant plus que ledit L... a fait une espèce de fortune par Schiller ei Shakspeare. Fort de ces grandes raisons et de mille autres, que l'art que vous avez de traiter avec ces £ens-là vous suggérera, je voudrais que vous entrassiez chez l<;dit L... avec l'air grave et pouilaut
2GÛ ŒUVRES PÛSTUUMES DE STE.NDUAL.
sans gciie d'un homme à argent. Voici la base de votre discours :
« Monsieur, je viens vors proposer une réponse au manifeste de M. Auger contre le romantisme. Tout Paris [larle de laltaque faite par TAcadéniie française; mon ami, M. de Stendhal, l'auteur de la Vie de Rossini et de [iacine et ShaLspeare, que bien vous connaissez, fait une réponse à M. Auger; cette réponse peut vous être livrée dans trois jours; elle aura de deux à quatre feuilles. Je vous en demande trois cents francs, bien entendu poui une première édition, qui u'esccdera pas cinq cents exemplaires. »
Sauf à se réduire à deux cents francs pour mille, ou à cent francs, ou à rien, llier j'ai envoyé au copiste la fin de cette brochure. Je viens de faire une préface qui en fait une réponse au manifeste de M. Auger.
Il faudrait voir L... le plus tôt que vous pourrez. J'écris au Diable boiteux pour le prier d'annoncer ma réponse.
Je comptais vous trouver ce soir au café ; j'y ai mangé le petit enfant de onze heures et quart à onze heures trois quarts.
Quand nous verrons-nous? Demain, je vais revoir la Mombelli.
Cn. DE Saupiquet.
XGVI
A ÎIO.XSIECB..., A LO>DDES.
Paris, le 50 avril I8':i.
Jusqu'ici les Français n'ont pas eu d'historien qu'ils puissent comparer à llunie et à Rapin-Thoyras. L'Histoire de France de Velly, Villaret et Garnier est uae compilation ridicule, exécutée pour des libraires et mutilée par la censure méticuleuse du règne de Louis XV. Des trois auteurs que nous venons de nommer, le premier était prêtre et aspirait à obtenir du roi une abbaye, pour récompense de sou travail. Voilà à peu près la coudi-
LETTRIiS A SES AMIS. £ui
lion la plus ridicule dans laquelle puisse se placer un historien de France. Les deux aulres, Viilaret et Garnier, vou laient aussi faire fortune par les faveurs do l'aulorilé.
Depuis dix ans, la France, qui avait vu sa presse enchaînée sous le dcspolisme de la gloire, jouit d'une demi-liberté; miis il ne s'est présenté jusqu'à ce moment aucun homme de génie, ni même de talent, pour tirer parti de linipuissance de la censure à l'égard de l'histoire,
M. de Sismondi est lourd, diffus, ennuyeux dans son Histoire des Français. Il ne sait pas enchaîner les faits, il pousse la négligence jusqu'à écrire le môme nom d'honnne ou de ville avec une orthographe différente dans deux pages successives de son histoire.
On annonce une Histoire de Bretagne, par M. le comte Daru, ancien ministre de Napoléon, et auteur de l'estimable Histoire de Venise. M. Uarn donnera successivement l'histoire de toutes les provinces de la France actuelle, jusqu'à l'époque de leur réunion au royaume de France.
En attendant cette publication, un homme qui veut lire aujourd'hui l'histoire de France ne sait où la prendre. L'ordre social se reconstruit dans ce pays, en 1821. Chacun des deux partis propose un plan de gouvernement et cherche à prouver qu'au douzième siècle la France était soumise à un système de gouvernement fort ressemblant à celui qu'il propose. Il suit de cette circonstance politique, que jamais, à Paris, une Histoire de France n'a été autant désirée que dans ce moment.
De là le succès des anciennes chroniques et des Mémoire? publiés sous ce titre :
Collection des chro7iiques nationales françaises.
Chroniques de Froissart. (Elles se composeront de quinze volumes, dont deux viennent de paraître) Cette collection est publiée par MM. Guizot, Buchon elPeiilot.
Le dernier de ces écrivains joint beaucoup d'ignorance à une grande opinion de son mérite. Sous prétexte de donner des éclaircissements aux Mémoires qu'il réim])rime, il publie une véritable Histoire de France. Celte histoire est pitoyable.
M. Cuizot, ancien conseiller dÉi;.l ^ousleiniui (itc dcM. Ue-
cazes, se croit du génie cl n'a que de l'esprit. Il trouve au-dessous de lui la lâche de publier des Mémoires; c'est sa femme, fort connue autrefois sous le nom de Pauline de Bleulan, qui prend soin des nombreuses traductions et publications qui portent le nom de son mari. Elle s'en acquitte fort bien, et je conseille à tout amateur d'histoire de se procurer les Mémoires publiés par M. Guizot.
M. Buchon, homme d'esprit, a parcouru l'Angleterre, l'Ecosse, rAllomagne, la France, tous les pays, en un mot, où Froissart vécut.
Les deux premiers volumes de cet auteur amusant, qu'il publie en ce moment, présenicnt souvent, et avec une naïveté particulière à la langue et au caractère des Français durant le moyen âge, des scènes qui semblent extraites de quelque bon roman de Walter Scott.
De tous les écrivains qui, au quatorzième siècle (de 1508 à 4400), modelèrent la prose de la nouvelle langue française, le plus piquant est, sans contredit, Froissart, chanoine, amant et poêle. Chacun des amis de Froissart prend tour à tour place dans ses récits et contribue à leur donner Tinlérêt du roman. Les Chroniques de Froissart ont presque autant de rapport à l'Angleterre qu'à la France, et c'est ce qui a porté l'éditeur, M. Buchon, à voyager eu Angleterre; son travail est fait avec soin et esprit.
Une grande difficulté arrêtait autrefois les Français eux-mêmes dans la lecture de Froissart; c'était l'orthographe singulière et les mots anciens ou hors d'usage. M. Buchon a su aplanir cette difficulté; son Froissart est parfaitement intelligible, même pour des étrangers. Quand un mot est suranné ou peu intelligible, sans supprimer le mot ancien, l'éditeur de Froissart le fait suivre, entre deux parenthèses, par le mot actuel, qui est la traduction de l'ancien et qui a pris sa place. Pour rendre la lecture de son livre facile aux étrangers et en particulier aux Anglais, M. Buchon a donné aux mots employés par Froissart l'orlhographe actuelle, mais il n'a jamais supprimé ou changé aucun de ces mots.
Parmi les morceaux les plus amusants de Froissart, je cite-
rais, dans le deuxième volume, qui paraît en ce moment, le siège de Calais par Edouard 111 et le dévouement d'Eustache de Saint- Pierre et des auircs bourgeois de celte viile. Dans ce récit, le sublime du caractère s'allie à la simplicité, à la naïveté des paroles, ou est attendri ; et voilà, pour le dire en passant, un des caractères les plus marquants des anciens Mémoires sur l'histoire de France.
Vaffeclalion n'a paru qu'au dix-septième siècle. Il y avait encore beaucoup de naïveté à la cour de Henri IV; cette aimable qualité des Français ne fut tout à fait anéantie que par le règne de Louis XIV. A compter de François V, c'est la cour qui a refondu, recréé, pour ainsi dire, la langue et les mœurs des Français. On trouvera dans Froissart une nation toute différente de celle qui, depuis Louis XIV, joue un si grand rôle en Europe par ses guerres et par sa littérature. Les personnes mêmes à qui cette littérature n'a pas le don de plaire trouveront du plaisir aux récits de Froissart; ilsont, jele répète, Vdnaïveté qa\, depuis, a trop souvent manqué à des écrivains énervés par le désir d'entrer un jour à V Académie française. Cette Académie célèbre fut, dans les mains de Louis XIV, une loi contre la liberté de la presse. Jusqu'à Voltaire et Ilelvétius, dans leurs plus grandes hardiesses, les écrivains français ont toujours songé à ne pas se fermer les portes de cette Académie.
Némûires du duc de Motitpensier, deuxième fils du duc d'Orléans; un volume in-8°.
Ce jeune prince, mort en Angleterre, repose à Westminster, dans la chapelle de Uenri Vil. Il avait ce qu'on appellerait aujourd'hui des sentiments libéraux; c'était un élève de madame de Gcidis. Il écrit bien, comme son institutrice. Ses Mémoires n'ont aucun intérêt politique; ils dépeignent les sensations d'un jeune prisonnier. Je ne m'étendrai pas davantage sur ces Blénioircs qui probablement seront bientôt traduits en anglais.
Amusements philologiques, de M. Peignot; deux volumes.
Cet ouvrage se compose d'une quantité de choses curieuses. L'auteur prouve que la poudre à canon, la boussole et l'impri- Biçrie «'ont pas clé iuvcntccs par les gens auxquels nous en fai-
204 ŒUVr.ES POSTHUMES DE STENDHAL
Eons honneur comniiincmenl. Ces grandes découvcrlcs furent apportées de la Chine, i)robahIenient par des voyageurs véniliens qui, par TÉgyple, avaient pénétré dans les hidcs. Le iivie de M. Peignot est fait avec conscience, mais il ne dit rien de ce qui peut déplaire aux jésuites, qui, dans ce moment, sont les nijires de la France.
A KADAJIE
Paris (mardi soir), IS mai IS24*.
Que la prudence est une triste chose, ou du moins qu'elle me rend trib^te! J'étais le plus heureux des hommes, ou du moins mon cœur ballait avec une exlième émotion ce matin en allant chez vous, et celte émotion était douce. J'ai passé la soirée et presque la journée avec vous, mais avec une telle apparence d'indifférence qu'il faut que je fasse un effort pour me persuader qu'il peut en ôLie autrement. Je regrette, pour la première fois depuis dix ans, d'avoir oublié les usages français.
Comment pourrai-je vous voir? Quand sera-t-il convenable que je me présente de nouveau chez vous? Je n'y suis pas allé hier, parce que avant-hier un domestique m'avait vu demander à la portière si vous y étiez. Êtes-vous contente de ma prudence? Ai-je eu l'air assez indifférent? J'en suis en colère contre moimême. Indiquez-moi, de grâce, par la poste les moments précis où je pourrai vous trouver seule. Je suis bien loin maintenant d'éviter ces moments, et je désespère de les voir arriver, à la quantité de visites que vous recevez.
Un petit signe à la fenêtre du boudoir où vous étiez ce malin;
* Le brouillon de celte leUfC était griffonne sur le verso de la feuille conleiiaul le iiroj(!l de [iréface de la deuxième jiailie de Kacine et Shak" s^jcare. (Pi. C.)
LETTRES A SES AMIS. 2r5
par exemple : une persiemic à moitié fermée, ou la jalousie à demi descendue, me dirait, que je puis monter.
Si je ne vois pas ce signe de solitude, je ne frappe pas à la porte et repasse un quart d'heure après.
Faut-il donc que vous partiez sans que je vous voie?
XGVIII
k MONSIEUR S S , A LONDRES,
Paris, le 15 juin 1824.
Lorsque l'on détourne la vue des résultats sérieux de la Révolution, un des spectacles qui frappent d'abord l'imagination, c'est l'état actuel de la société en France. J'ai passé ma première jeunesse avec des grands seigneurs qui étaient aimables : ce sont aujourd'liui de vieux iillra méchants. J'ai cru d'abord que leur humeur chagrine était un triste effet de l'âge; je me suis rappioché de leurs enfants, qui doivent hériter de grands biens, de beaux titres, enfin de la plupart des avantages que les hommes, réunis en société, puissent conférer à quelques-uns d'entre eux ; je les ai trouvés jouissant d'un plus grand fond de tristesse encore que leurs parents.
Je ne suis point de ces philosophes qui, lorsqu'il fait une grande pluie le soir d'un jour étouffant du mois de juin, s'affligent de la pluie, parce qu'elle fait du mal aux biens de la terre, et, par exemple, à la floraison des vignes. La pluie, ce soir-là, me semble charmante, parce qu'elle détend les nerfs, rafraîchit l'air, et, enfin, me donne du bonheur. Je quitterai peut-être le monde demain; je ne boirai pas de ce vin dont la lleurendjaume les collines de la Côle-dOr. Tous les philosophes du dix-huitième siècle m'ont prouvé que le grand seigneur est une chose fort immorale, fort nuisible, etc. A quoi je réponds que j'aime de passion \m grand seigneur bien élevé et gai, tels que ceux que je trouvai dans ma laiiiiiie lorit^ue j'appieuaiâ à lire. La so-
ciélé, vcuYC de ces cires gais, charmanls, aimables, ne prenant rien au tragique, me semble presque l'année dépouillée de son printemps. Biais, me dit la sagesse, c'étaient des êtres immoraux cl, sans le savoir, produisant du mallieur. Ma belle sagesse, lui réponds-jc, je ne suis pas roi, je ne suis pas chef de peuple, législateur, etc. ; je suis un petit citoyen fort obscur, fort peu fait pour influer sur les autres; je cherche le plaisir tous les jours, le bouheur quand je puis; j'aime la société et je suis affligé de l'clat de marasme et d'irritation oii elle se trouve.
K'est-il pas bien triste pour moi qui n'ai qu'une journée à passer au salon, de le trouver justement occupé par les maçons qui le reblancbissent, par les peintres qui me fout fuir avec l'insupportable odeur de leur vernis, enfin, par les menuisiers, les plus bruyants de tous, qui remettent des chevilles au parquet à grands coups de marteau. Tous ces messieurs me jurent que sans leurs travaux le salon tomberait. — Ilélas ! messieurs, que ne m'a-t-il été donné d'habiter le salon la veille du jour où vous y êtes entres !
Paris, le IG jiiiu 1824
Madame ,
Les hasards d'une petite succession ayant fait tomber en vos mains quelques lettres qui expliquent les circonstances singulières de ce qui s'est passé, entre des personnes de la plus haute distinction, pendant quelques semaines, vous m'avez chargé de tirer de ces lettres le récit d'un amour assez singuher. J'étais l'ami du noble don Carlos, un des héros de celle histoire. Les suites de ce que nous appelons le perfectionnement de la société, qui, à mes yeux, en annonce la décrépitude, rend maintenant ijupossible Tamour passionné, s'il n'est aidé par un peu
d'art et de fausseté. 11 est arrivé que les diverses phases de cet amour passionné, dont le récit louche les âaics faites pour ai mer, se sont rencontrées entre deux hommes distingués et une femme de la plus rare beauté, avec lesquels le hasard et la société nous ont fait vivre. Cet amour leur a fait quitter la vie. Vous voulez que je leur élève un monument, en racontant, sans le plus léger ornement, ce qu'ils furent et ce qu'ils sentirent. Vous étiez faite pour les comprendre.
Le public aimera-t-il leurs existences? Je me suis donné beau coup de peine pour que leurs noms véritables ne soient poin" exposés aux plaisanteries grossières des âmes vulgaires.
Vous avez employé, madame, cet esprit si distingué, qui faii le charme de vos amis, à construire le récit de cette histoire. Aurous-»ous réussi ? Je serai heureux, puisque je vous ai obéi.
Sl£M)UAL.
i jiù:)jsiedi; le eaug:,' de m...., a paris.
Paris, juillet 1824.
Mon cher ami, je n'ai pas pu profiter hier soir de votre obligeance à me garder une place au parterre, notre pique-nique n'ayant fini qu'à huit heures.
C... est d'avis que, comme on ne lit plus que les journaux, un honnête homme peut écrire dans un journal'; cela me convient donc.
Je me chargerais volontiers :
1" De l'opéra bufla.
2» De l'annonce des estampes cl tableaux qui paraissent dans le cours de l'année.
5'' Je donnerais chaque mois, si l'on veut, un article sur les
* Voir quelques feuilletons du Journal de Paris, de 1824, signés M. et d'autres fois A. (R. G}
meilleurs ouvrages qui, dans le mois, ont paru en Ilalie. Idem, pour les meilleurs ouvrages qui oiU paru en Angleterre.
Cela lienilrait nos badauds au courant de ces deux littératures. Comme je lis les Revues anglaises chez Galignany, el que S... m'explique les masques, je puis être au courant.
4° S'il n'y a personne pour rendre compte de Veaposition au Âouvre, j'en rendrais compte, en mentant un peu, pour ménager la gloire nationale.
Quel est le degré d'absurdité el de mensonge exigé par le rédacteur en chef? C"esl là la question. Comme ou finit toujours par être connu, s'il faut être ridicule et mentir trop fort, je n'en suis pas. Du reste, si l'honneur est sauf, je promets exactitude et je laisserai, tant qu'on voudra, muiUer mes articles par le rédacteur en chef, grand juge de la partie des convenances et des amours-propres à ménager.
S'il y avait un ihéàlre vacant, je le prendrais avec plaisir; mais jusqu'à quel point me permeltra-t-on de prêcher la doctrine de la brochure Racine et Shakspeare?
En un mol, soyez mon ambassadeur auprès de Maisonnette; je me moque des honoraires, mais non pas de l'honneur.
Je voudrais être entièremenl cl absolument connu sous le nom de ;
Roger.
rnojET DE cir.ccLAinE a messieurs les membres de l'acadéjue