A H. LE EARON DE W..., A PAU'.S
Milan, le 5 janvier 1818
Je suis enchanté, ravi ; rien ne peut payer de telles lettres. J'ainie même la boueuse politique quand elle est traitée d'aussi liant. Vous ne m'en parlez pas assez au long. L'histoire de voir des gens inscrits iwiir parler co?îire a réveillé toutes les curiosités. Pour moi, je suis à peu près de l'avis de Quiulus Fabius B... : le jury, en appel, me semble tout ce que ces enfants-là peuvent supporter; seulement, si le jury n'a pas prononcé soixante jours après larrestalion des prévenus, on leur ouvre la porte et on leur souhaite le bonjour jusquà nouvel ordre, llier soir, dans une réunion de onze personnes, ou s'est occupé une demi-heure de la loi sur les journaiix, qui a passé par cent quatre-vingt-deux con:re cent trente et un Si vous voulez juger de notre fanal, cherchez la Gaxelie de Lugano chez Galignani. Mais, pour Dieu! parlez plus longuement de l'esprit politique de Paris.
J'en viens tont simplement à ce qui m'intéresse le plus. -Te suis dans ladmiration de votre patience de mettre des notes marginales. Cela est exactement mon journal ; j'en étais aux deux tiers, quand vous me fîtes lire l'article sur madame Dudeffanl et celui d'Alfieridansr£(/î«^i/7Y; reinew; pour mettre ces idées en circulation, je les ajoutai. Je ne nierai point que Stendhal n'ait eu souvent des nerfs à Rome : mais, dans ce siècle fardé, n'estce rien qu'un livre de bonne foi? Comment voulez-vous un portrait complet en deux cents pages? Sur la vanité des jeunes Français, nous ne sommes pas d'accord. 11 est trop clair que ce n'est plus dans le jabot et dans les femmes qu'ils la mettent; mais c'est dans tout. Paraître est toujours plus pour eux qu'être. Voyez M... et ions nos amis de Cularo. Quant à la ducomanie de Stendhal, outre qu'elle est fort naturelle chez un homme d'une si haute naissance, un beau jour, pour nêtre pus reconnu, il a multiplié par la quantité comtes et luarquis, toutes les initiales crtées. Songez que la noblesse d'Italie, excepté Venise, e^-l plus riche que jamais. 11 y a ici deux cents familles à cent mille francs de rente, qui en mangent (rente. Retenez ce trait pour ritalie de 1848. Les nobles y auront (et je m'en réjouis) Tinfluence rc'elle et constitutionnelle de richesses immenses. Aujourd'hui, il n'y a que les comtes et marqiin de Stendhal qui reçoivent. Je vérifie, par toutes les anecdotes que j'entends, ce (ju'a dit Stendhal ; je n'ai pas changé d'yeux. Je voudrais vous tenir ici en présence des modèles. Quant au Piémont, Stendhal en savait trop pour parler. — C'est incroyable, mou meilleur ami en est.
M. Dalpozzo, maître des requêtes à Paris, ensuite premier président à Gènes, vient de se couvrir de gloire en faisant imprimer ici des plaidoyers ou consuliations, pour mieux dire, qui dévoilent toute la vénalii(5 of the (roman) senate '. Un peuple ainsi mené deviendrait le plus fourbe, le plus méliant, le plus coquin de la terre en cinquante ans. C'est comme les Grecs d'Athènes gouvernés par l'esclave d'un eunuque noir Je calomnie le kislar-aga, sa justice vaut mieux.
* Du sacré collt';;C.
5G ŒUVRES POSTHUMES DE STENDIlAI..
Autrefois les puissants avaient la puissance, et de plus le respect ; voyez M. de Clioiseul. Mainlenaul ils n'aiiroiil plus que la puissance. Il faudra qu'ils baissent conlinuellemei'.t les yeux, ou, à chaque regard, ils seront obligés de mâclier le mépris. Si vous saviez ce qu'on dit de l'ami de Maisonelle et des autres! Moi, je trouve le public injuste; il faut que ce soit bien fort.
Nous venons de faire une grande et très-grande perle. Sa Majesté s'est lassée du conseil aulique, et a nommé ou nommera des ministres comme à Paris. Elle a nommé M. de Saurau ministre de l'intérieur; il aura des chefs de division pour chaque royaume. Celui d'ici n'a pas inventé la poudre, au contraire ; mais il a cinq cent mille francs de rente et une fille unique ; il donne aux pauvres quatre mille francs par semaine ; il ne pense qu'aux moines; il alla à Vienne, il y a deux ans, pour les redemander. Ce gouvernement, qui ne tombe pas dans \ci concordais et dans l'oubli du passe, lui refusa sa demande. An retour, on ne trouva pas sur sa porte l'excellent mot maison Bancal, mais bien une figure de grandeur naturelle, en habit de cour et fort ressemblante à lui, comte Bassi... De chaque poche sortait une petite figure de moine et de religieuse, et lui, il embrassait de toutes ses forces un énorme fiasco, aussi grand que lui. Nous allons avoir le sage archiduc Régnier, et pour second un M. Guicciardi... ministre ou préfet de police ici sous l'usurpateur. Quelques personnes lui accordent un talent supérieur; mais tiendrat-il les prêtres et les nobles comme notre comte de Saurau? J'en doute. Les quatre dernières années de ce pays-ci sont un modèle, mais c'est du talent perdu; ce qui est absolu n'est plus de mode.
5 janvier. — Voilà onze personnes qui viennent de décider un bien grand point (sur la presse). Puisque nos admirables ministres, avec une majorité aussi forte, n'ont pu avoir que onze voix, ils doivent voir que l'opinion veut le jury. C'est murer dans les cavernes intérieures du Vcsiive un gaz inflammable, qui, là, est dangereux, et qui n'était rien exhalé dans l'air. Il fallait faire des jurés payant deux mille francs d'impôt. Nous ne serons pas du même avis; cela me semble une grande bêtise. Ne pouvait-on pas empêcher les élections de l'année prochaine ? II n'y a pas
moyeu d'y tenir avec de lel-^ jacobins. Ou bien nousrécoueilierous-nous de cœur avec ces bons ultras? Éclaircissez-moi bien celle grande question. Dominique me disait qu'il se fiche d'être conquis; il aime mieux le jury pour la presse, et les Prussiens. Avez-vous regardé révénement de la Warlburg le 18 octobre? L'Allemagne en est à son 1789. Que pense notre ami Maisonelte? car je pense, moi, que tout son coeur n'est pas dans ses vingt-cinq mille francs. Nous n'aurons pas toujours des gens de génie pour ministres. M. de Cboiseul était bien puissant; il a pour successeur l'infâme d'Aiguillon. Si les deux tiers des Français disaient quil est nuit à dix heures du matin, le king doit dire de même, si le métier lui plaît.