‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 8 sur 34 · SPECTACLES · texte numérisé non relu

SPECTACLES

Mais parlons spectacles, nous serons moins dissidents. Le 20 décembre, la Scala a ouvert. L'abonnement coule cinquante francs jusqu'au 14 mai. L'opéra les Deux Wladimir, exécrable copie de Mérope et d^Hérnclhis, a une musique volée à l'Académie impériale de musique, id est savante, plate et ennuyeuse au suprême degré; c'est de Winter, jeune poulet de soixantedix-neuf ans. Vous lui devez Proserpine. Le premier jour on a ^ifllé celte infamie; le second, cent billets donnés l'ont fait tolérer. Tandis qu'on le huait, il pleurait de joie. On applaudissait la fille naturelle de ce grand homme, mademoiselle Mclzger, jeune créature criblée de petite vérole, laide et c... au suprême degré, mais voix superbe. C'est un soprano, pas si haut que la Bonini; cela plairait à Paris. Madame Camporesi a une voix froide et magnifique. C'est peut-être la première après la sublime Catalani. La Marconi, contre-alto passable, plus laide encore que la Melzger. Madame Camporesi, avec des traits superbes, est déplaisante. — Le 18 janvier, nous aurons Ciro, de Rossini; ensuite un opéra de Soliva; et, le 14 mars. Don Juan, pour la troisième fois en deux ans.

A Venise, fiasco infâme aux deux théâtres San Mosc et la Fenice. Ils ont sifflé Tachinardi, Galli et la Festa. Les deux prenners sont des dieux pour moi. A Naples, VArmida de Rossinf

58 ŒUVRES rOSTIIUMI-S DE STENDHAL.

a eu le plus grand succès ; mais on a été obligé d'aller le clicrclicr à la campagne avec de la maréchaussée, et de le metlrc eu prison pour lui faire terminer la parlition.

Le carnaval, à Naples, ne commence que le 12 janvier. — Je ne vous parle pas de beaucoup de petits fiascos dans les petites villes; on a de Ihumeur, on la passe sur les acteurs.

On a été sur le point de mettre en prison Vigano. Cet homme de génie ne sait pas composer sur le papier. Il a commencé Dédale et Icare le 4 août, et Ta fini le 25 décembre, en faisant répéter de dix heures du matin à six, et de dix heures du soir à quatre heures après minuit. Dédale, siftlé le premier jour, est comme les tragédies historiques de Shakspeare ; ce n'est pas Racine ou Voltaire qui peuvent faire cela, l'action csl profondément vraie; mais elle offre peu d'intérêt. Chaque jour, cependant, ce ballet a plus de succès. Les machines en sont pitoyables, les décorations mauvaises, excepté la dernière; c'est la cour de Neptune. Rien moins que des poissons dansants dans un palais de madrépores et de corail. Ce spectacle est magnifique et surtout singulier, mais ne peut pas se comprendre à Paris. Cela convient à mes nerfs et m'occupe pendant huit jours.

Le second ballet de Viganô a été aussi tellement sifflé qu'on l'a supprimé. Nous en aurons un nouveau le 12 janvier, et le 24 Olello, grand ballet. Il paraît que Mirra, que je n'ai pas vu, était un chef-d'œuvre ; on pleurait. Remar(iuez que les tragédies de mon dieu, Shakspeare, donnent des ballets tout faits. Le balabile, les danses sont pitoyables, à l'exception de dix jeunes élèves charmantes. La pantomime de Dédale est très-bien jouée par Molinari (Minos), Pallerini (Procris), et surtout par la Grassi (Icare). Icare a quinze ans, et ses mouvements font... plaisir; c'est un grand bien.

Le petit thé.ilre Be nous a divertis par le Roi Théodore, mal chanté. Paisiello est bien gai; mais, après mie demi-heure de cette musique, qui ravit d'abord, on est tout surpris de s'ennuyer. — Depuis deux jours, le Comte de Comminges; l'encre

est blanche auprès de cela ; la musique est du jeune Pacini, et a beaucoup de succès.

La chute de Tramcz.uii a relenli ici. Stendhal n avail-il pas raison? — Madame Boroni, contralto, est une ci-devant maîtresse de Dominique. Son mari, M. C , est ce courrier que je

voulais vous faire protéger auprès de M. de... Si vous voulez une lettre pour elle et lui, vous aurez une lucarne sur le théâtre ; mais c'est un ton de dix decrès au-dessous d'A^laé.

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS

Milan, !e 21 mars J818

Quand je lis vos lettres, j'ai, pour un inslaul, le regret de n'être pas à Paris. Ce que vous me dites de la place est vrai; mais je ne sais i>as solliciter. Vous rappelez-vous Tefforl que nous eûmes à faire sur nos caractères pour nous mettre en bas

de soie et aller chez madame B , et, quand nous fûmes chez

le portier, nous restâmes tout pantois d'apprendre que depuis quinze jours elle ne recevait plus. N'est-ce pas là une maladresse insupportable, un manque ab>olu de talent? Quand vous avez eu un oncle ministre, vous avez fait comme moi quand j'avais un cousin, vous avez réussi. De plus, vous êtes de la faction, si ce n'est dominante, du moins aimée en secret; moi, je suis ouvertement un chien de libéral, pour tout potage. Vous souvient-il du mépris que Stendhal témoigne quand il est à Francfort: c'est un morceau de mon journal de Paris. Donc, je ne suis pas encore assez misérable pour aller admirer les rapports de messieurs tels. J'ai éprouvé, d'ailleurs, que pour tous les sots, je sens l'orgueil d'une lieue. Sans haïr personne, j'ai toujours été finement abhorré par la moitié de mes relations officielles, etc., etc., etc. Enfin l'Italie me plaît. Je passe, de sept heures à minuit, chaque jour, à entendre de la musique et à voir "lieux ballets; le climat fait le reste. Savez-vous bien, monsieur, que depuis six jours nous sommes à quatorze degrés de Réau-

GO ŒUVRES POSTIIUMKS DK STKNUIIAL.

mur? Savcz-vor.s qu'à Venise on vil dà siynore pour neuf lire, Cl que coUo lira-Và vaut ciiiqiianle ccnlimes? — Je vis encore un an on deux à i\lilau, puis autant à Venise, et puis, en 1821, presse par le malheur, je vais à Cularo, je vends la nue-propriété de l'étage de M. de Salvaing, dont B m'offrait dix

mille francs celle année, cl je vais tenter fi)rliino à l'aris. Otczmoi le senîiment de mcpris, rendez-moi les chevaux du Carrousel, et nie voilà. Vous me trouverez fou; mais que voulez-vous? tout ce qui en vaut la peine, dans ce monde, est soi. Le bon côté de ce caractère est de prendre une retraite d(! Russie comme un verre de limonade. Prenez-vous-en à vous-même, mon aimable ami, si je vous ai parlé aussi longuement du moi.

Aubertin a examiné votre balance. 11 craint, comme vous, ime bêlification à peu près inévitable. Remède: Cinq heures exactement payées, chaque semaine, et consacrées à un travail antiputride. Prenez : la nouvelle édition d'ilelvélius, les quatre volumes de Tracy-Jefferson, total huit volumes, et lisez-mo' cela cinq heures par semaine, montre sur table ; lisez de plus les quatre Edinburg review chaque année.

D'a[)rès le tapage charmant que fait le livre de cet infâme défenseur d'Antinous \ je ne doute pas que le chef des prêtres et

tous les autres honorables ne veuillent se procurer un livre

si bien pensé.

Faites-moi acheter la collection complète de mon cher Edinhburcj revicwQ.&A fait vingt-sept volumes. Pour votre peine, gardez -en dix pendant six mois; car il ne me faudra pas moins pour dévorer les dix-sept autres. La moitié est à sauter net;

mais le reste vaut un peu mieux que la façon de M!\I. V ,

Auger et même Lacrctelle. Cola bat diablement en ruine la cidevant soi-disant littérature française.

lî ne manque au charmant Maisonette que de comprendre Jefferson (qu'il se garde bien de relire Montesquieu) et de se faire traduire huit articles deV Edinburg review : par exemple, dans le w 52, je crois, l'article sur la nouvelle édition du Swift, et les grands articles du n° 50, sur Dante, Pétrarque et lord Dyron.

• C'cil de lui nièiiie qu'il j)iiile.

Le coiiiinonccnieiit de Tarlicle de Maisonetle sur Bomlicl est délicieux. Voilà la grâce française, rurbanité que les deux chambres nous feront perdre ; le lourd raisonner viendra à sa place. D'un autre côté, aux louanges prés, qui sont excessives, l'ailicle de 0 donne une idée j'ius approfondie du

livre. Ne pourrait-on pas se rédimer du reproche d'immoralité par un cri de l'innocence persécutée? Une bonne réclamation, bien insolcnle, dans le Journal du Commerce, pousserait à la vente. Je suis comme l'huissier: «Frappez, monsieur, j'ai quatre enfants à nourrir. » il faut répéter à ce public, si bien nommé fliisqiie, qu'il doit, en conscience, acheter un livre si beau. Voyez donc si vous ne pourriez pas, entre deux passe-porls, accoucher d'un cri de l'innocence.

En juillet 1817, vous me disiez qu'il n'y avait pas eu de consjjiration à Lyon, llappclcz-vous les instructions données au duc de Ragnse; vous étiez tout Sennevilie alors. Et les trois fugitifs, en Suisse, que Watteville ne voulait pas rendre? Et cet ami vôtre, noblement employé à lui fournir de petits complolins? Je vous trouvechangé. On saura qu une cour prévôtale a fait fusiller vingthuit pauvres diables dignes, au plus, d'un an de prison : où est le mal? Il est sublime qu'on discute publiquement et librement en mars 1818 des événements de juillet 1817. Savez-vous ce qui se passe encore? Moi, je le sais par les Anglais voyageurs.

Je vois trembler vos préfets, dont trente, encore, sont exécrables et vingt faibles. Savez-vous les progrès de la couleur

verte à Cularo, et les prêtres portant aux nues B , el lui

disant an nez qu'il efface Bayard et Lesdiguières?

On m'écrit que C va être rappelé. — Cela est faux, me

direz-vous. — Soit; mais on me l'écrit. — Dites-moi donc qu'on a peur de ces terribles cinquièmes, qui s'échelonnent dans l'avenir. Je ne vois pas de milieu : il faut être ou tyran de fer comme fîonaparle, ou raisonnable en laissant raisonner. Je ne crois pas que le cardinal de Richelieu lui-même se tirât d'affaire par un mezzo-lermine. On peut amasser quatre millions et un duché, mais intérim la boutique va au diable. Je conclus qu'au fond du cœur vous êtes, &ans vous en douter, un peu ultra. Moi, je veux la constitution actuelle, moins les deux noblesses, el pins le 1. 4

jury pour la presse; plus encore, dater de la troisième année. Aulrenieiit, Ibomnie qui jouit d'une rente viagère ne peut aucunement lier son successeur. Cette phrase vous semble triviale; patience, vous la rencontrerez un million de fois d'ici à trois ans. La France aura la coliijue jusqu'à ce qu'elle accouclie de cela; c'est l'avis, à peu près unanime, des voyageurs anglais. Au reste, la France sera bientôt le pays le plus heureux de l'Eurupe, sans aucune comparaison. Ce ([u'on paye aux allies ne signifie rien. Nous ferons une bonne banqueroute des deux tiers en 1830. Je crois, avec Jefferson, que c'est là la seule bonne politique. Autrement, vous ne manquerez pas de Pitt, que les immortels Lacretelle appelleront probes, parce qu'ils ne laisseront pas de quoi se faire enterrer. La moindre laute de Timon peut vous jeter dans une mer de sang. Les demi-pacunls, les riches paysans sont enrages; et contre qui? et où est la force réelle? Je ne conçois pas que vous laissiez partir les étrangers. Point d'étrangers et point de concordat, l'un ne va pas sans l'autre. En ce sens, je suis de lavis du Staidiope. Est-il mort, au moins? S'il peut se tirer des duels, il a un nom ; mais le pas est difficile. Expliquez-moi donc cet enfantillage de renvoyer les étrangers? Probablement vos esi)ions vous trompent par des rapports, ou ils vous flattent. Ayez donc des copies des rapports que les espions russes envoient à leur maître. Mais, bon Dieu ! vous êtes abhorrés par toute la canaille; comment ne le voyez-vous pas? Une glace d'un pouce d'épaisseur vous sépare de 1793. Voyez donc que l'Angleterre est hors d'état de payer une nouvelle coalition, pendant deux campagnes; répondez un peu à ceci par vives raisons.

Ahl mon ami, quelle voix que celle de mademoiselle Elena Viganôl Figurez-vous que la loge de ma sœur lui a coûté, par grâce singulière, trente francs. Elena est fille de Viganô et soeur {i^Otcllo, de Mijrru, de Prométhée, et autres chefs-d'œuvre que j'adore. Canova, Rossini et Viganô, voilà la gloire de l'Italie actuelle. Elena est le premier amateur de l'Italie; elle a eu hier vingt-cinq ans. C'est bien là ilcanlar cheneW anima si sente. Sa voix légère est légèrement appannata (voilée) au j>remier air. Pour elle, c'est le brio, l'esprit, la coquetterie même. Je vais

chez elle depuis un mois et l'entends chanter chaque soir. C'est une véritable âme d'artiste ; elle a fait des choses héroïques pour l'amour. Par exemple, veiller sept mois de suite un amant mourant, et étant à Venise pendant le blocus, traverser les postes autrichiens dans une gondole, être arrêtée vingt fois, et, enfin, voir cet amant, lequel au bout de sept mois d'étisie, est bien et dûment mort à Padoue. Voyez dans le journal du 22 et dans celui du 24 ou 25 les détails de son concert de ce soir. Toutes les dames de la ville rabhorrenl; car elle a le talent de reunir quinze hommes tous les soirs et quarante le vendredi; talent absolument inconnu ici. Une femme craint toujours qu'une autre lui riiba il moroiis {VInnamorato) . — Mon thermomètre est ceci : quand une musique me jette dans les hautes pensées sur le sujet qui m'occupe, quel qu'il soit, celte musique est excellente pour moi. — Êlcs-vous sujet au même phénomène? Toute musique qui me laisse penser à la musique est médiocre pour moi.

24 mars. — Une musique détestable est celle de Winter, YEtelinda, siffléehier soir. Le ballet de Vigano, la Spada diKennetk, roi d'Ecosse, est bien joli. On avait trouvé Olello trop fort, trop plein d'action, trop tetro; la Spada est une fêle pour l'imagination. La Pallerini et le jeune danseur Molinari vous feraient un vrai plaisir. Nous en avons bon besoin; toutes nos musiques de cet hiver ont été exécrables. Les génies sonle» monnaie dans tous les genres.

Je vois dans les Débats\e rappel duD Bon! mais le souspréfet de Bourgoin? mais tous les sous-préfets de 1815, qui sont verts? Ah ! vive la J^linerve!

En terminant ces plates huit pages, je demande que vous m'en écriviez deux, pour ne pas laisser moisir les nouvelles- Voilà le vrai malheur de n'être pas à Paris.

A MONSIEUR LE BAF.ON DE M..., A PAUIS.

Grenoble, le 14 avril 1818. Stendhal vous a donné une peinture vraie du gouverneraenl

de Milan. Le inaîlre, ennuyé de la chambre aulique, forme des ministères. Le conile de Saura» est ministre de Tiutérieur; le comte Mellerio, riche bigot milanais, trcs-haï, est sous-sccrélaire d'État, et est parti pour Vienne le 1" avril. Le comte Sirassoldo (nom italien), du Frioul, est président du gouvernement. 11 hait les nobles et le prêtres; il a pour vice-président le célèbre comte (juieciardi, le Talleyrand de la Lonibardie. François l'"' lui disait : « Je n'oublierai jamais que c'est à vous (pie ma maison doit la Valléline. » — Guicciardi était l'homme à donner pour directeur à ce faiblissime Eugène. Il a quatorze enfants; il joue toute la journée aux jeux de commerce, avec des millionnaires, et, sans fripouner, gagne quinze mille francs ; il était sénateur.

L'archiduc Régnier, futur vice-roi, a trente mille francs de renie et occupe à Vienne un second étage. Ce serait un bon chef de division, minutieux à l'intérieur. On est étonné qu'avec autant d'instruction positive, avec toute une statistique dans la tête, Ion soit si aveugle aux conséquences les plus immédiates. Il a pour majordome, ou l'équivalent, le comte de Saint-Julien, homme desprit, qui connaît à fond l'Italie. Je connais plusieurs gens du gouvernement qui disent : « Les espions nous sont inutiles, nous sommes abhorrés; mais si d'ici à quinze ans les peuples italiens ne se voient pas donner la main par la Piussie ou la France, ils nous rendront justice. »

Le gouvernement, en général, est fort bon. Dans le gouvernement de Mdan, un peu moins de la moitié du royaume d'Italie, on fait le budget, plus on impose vingt-deux millions de francs qui font le bénéfice de l'empereur; je dis bénéfice, parce que cette somme arrive à Vienne dans sa caisse particulière. Il a une peur du diable d'être chassé. Tous les grands employés partagent celte crainte chimérique; ils conviennent tant qu'on veut des vices du maître et finissent en vous disant: « J'ai cinquante ans; j'ai toujours pensé à me retirer à soixante; pourvu que ça dure encore vingt ans, pour me payer dix ans de pension, je suis content. »

Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, c'e^tà-dire depuis l'employé de six cents francs jusqu'à M.M. de Budna, général, çt

Strassoldo, présideul, tous croient sincèrement que, d'ici à vingt ans, rilalie prendra une i)Osilioii natureUe, coinnie ils disent. Je n'eu crois rien; eu tout cas, la veille des assassinats, je lilerai Prina serait vengé sur deux mille nobles. Ils disent ([ue si la voilure, en France, n'a pas tourné, c'est qu'elle était lestée par les biens nationaux.

Jamais roi constitutionnel n'a subi d'éclipsé aussi totale que Cechin (Francescbino), du temps de la gloire de sa Caméra Aulica. Tandis qu'il était à Milan, l'on aKichait des décrets signés par lui à Vienne avec cinq jours de date, et des décrets qui stipulaient le contraire de ce qu'il disait. Biais, comme le king de Sardaigne, il fait tout pour le voijlio, comme on dit (pour la gloire du mot: Je veux).

Les nobles sont extrêmement mécontents ; et, ne sacliant de quel bois faire flècbe, les assassins de Priua se font libéraux. Les prêtres sont furieux. Le comte Gaïsrucli, archevêque de Milan, est un grand chasseur devant Dieu, et de plus un déterminé fumeur. Oii aura beaucoup de peine à i'empècher de venir à la Scala en grande loge. L'évêque ou arcbevêipu^ de Trente, auprès duquel il a été employé, aimerait nneux manquer à son bréviaire qu'au spectacle.

Les cris des nobles et des prêUes, ces grands ennemis de toute civilisation, auraient, je crois, converti à l'Aulriche les esprits de ces riches et voluptueux bourgeois qui, à Milan, font le fond de la population ; mais, par principe de justice et d'honnêteté, bête à l'allemande, le gouvernement a voulu appliquer à l'Italie les lois paternelles faites par les lourds habitants du Danube. — Par exemple : deux témoins suflisent pour faire un testament; deux fripons déposeront que madame de Valserre a donné tous ses biens, de vive voix, et en leur présence, à un troisième fripon absent, et cela suffit. — Les assassins et voleurs, n'ont pas de défenseurs; la bonne àme des juges doit leur suffire, etc., etc.; enlin la législation des ànons et des oies appliquée à un peuple de singes malins et méciiants.

Pour appliquer cette belle législation, on vient de renouveler tous les tribunaux, et de chasser six cents juges italiens qui, avec leurs familles, sont à la mendicité. Dans chaque tribunal,

il y a un lier» de juges allemands, mesure nécessaire, car les Ilaliens ne comprennent nnllement resjiril de lois aussi baroques.

Le renvoi des juges du pays a profondémenl clioqué le peuple. Vous voyez que ce pays, quoique heureux, s(!slime forlà ],laindre. Leur richesse est incroyable. On a ordonné de raccommoder les balcons cl de mettre des consoles ou arcs-boutants à ceux qui avaient plus de six pouces de saillie. Cette petite loi de police a fait reconstruire la moitié des façades do Blilan. Sous un autre prétexte, les deux tiers des boutiques sont changées ; en un mol, on regorge de richesses. Les banquiers Cifnù ont gagné un million sur leurs soies, en quinze jours. Tout le monde a gagné en proportion, les soies ayant augmenté à Londres dune manière incompréhensible ; la cause eu est au lîcngale.

Ce qui augmente la richesse du Milanais, c'est l'incroyable absurdité des lois qui se succèdent en Piémont. Tous les gens riches viennent respirer Milan. Ce spectacle corrige un peu les Milanais de la manie de se croire malheureux. Milan est, dans le fait, une riche république, adoimée aux arts et à la volupté.

Voilà, je crois, mon cher philosophe, tout ce que je ne pouvais pas vous écrire de là-bas. J'oubliais deux hommes extraordinaires : M. Dalpozzo, que vous aurez vu à Rome, président de la Consulta, ou à Gênes, premier présidenl, ou à Paris, maître des requêtes : c'est le Benjamin Constant du Piémont.

On imprime à Milan les Opère d'un avvocalo native Milanese; c'est une suite de consultations qui forment la plus sanglante critique des arrêts du sénat de Turin, corps judiciaire fort respectable avant la révolution, et qui aujourd'hui passe pour archi-vénal, M. Dalpozzo a vingt-cinq mille francs de rente et la bonhomie ou l'ambition de rester à Turin. En février il y a eu grand conseil sur son compte; il s'agissait de le mettre à Fenestrelle pour quatre ans.

Le gouverneur de Turin, M. de Revel. vieux honnête homme lie soixante-cinq ans, vient d'hériter de biens immenses dun M. de la Turbie. Il a dit au conseil : « Mais enfin Dalpozzo ditil vrai? — Oli ! il n'y a pas de doute. — En ce cas, nous sommes Irop heureux d'avoir quelqu'un qui s'oppose un peu à tous ces

avocats.» C'est uniquement à ce propos que Dalpozzo doit la tief des champs; comme propriétaire, le Hevel acraintle jugomenldu sénat. Dalpozzo nallaut pas en prison, on pourrait bien lui donner une place; c'est peut-être pour cela qu'il reste à Turin. C'est un homme aimable à force de raison. Je le voyais tous les soirs dans une loge, et il nous contait de drôles df irails. Le king est le meilleur homme du monde, et peut-être aussi dominé par ses ministres que s'il donnait les deux chambres; mais le voglio .'... (l'honneur du mol voglio), me disait un Piémonlais, homme d'esprit, en nous promenant sur la place du Château. — M. G. se fait moquer de lui ; ilfiutramonr à la Louis Xlil et sans offenser Dieu. — Le ministre de Russie, ouvertement brouillé avec les ministres, a déclaré que dorénavant il habiterait Gênes; c'est une mauvaise tcle. — Le comte de Lodi couvre le Piémont d'espions et me paraît fort adroit. Pour moi, je regarde conmie extrêmement intéressant et utile que le Piémont reste in statu que.

L'autre homme remarquable est le médecin Razori, un des conspirateurs de Mantoue, qui est sorti le mars. Pauvre comme Job, gai comme un pinçon et grand comme Voltaire, au caractère près. Razori a une volonté de fer. Je mets au premier rang des hommes que j'ai connus. Napoléon, Canova el lord Byron; ensuite Razori et Rossini. Il est médecin el inventeur, de plus poëie el écrivain du premier mérite. Il va vivre en faisant des livres; il traduit en ce momenl de l'allemand. Conversation étonnanie, figure usée, mais superbe, figure de camée. Si vous étiez moins encroûtés, vous auriez un homme comme cela pour huit mille francs à Paris. Ce sérail le brochet qui ferait courir vos carpes; il iroublerait un peu le concert de louanges réciproques que vos savants se renvoient sans cesse avec un accord si touchant.

Ce qui fait que je ne solliciterai que le plus tard possihle, c'est que je passe trois soirées ou plus, par semaine, de onze heures à deux après minuit, avec madame Elena Vigano, fille du grand compositeur de ballets, et qui est le premier amateur d'Italie. Nous sommes là quinze ou vingt ; on parle ou l'on se tait avec le plus parfait naturel ; vous m'enleodez, vous, qui

connaissez lltalie, el îS'iiia nous chante sept à huit airs, qninze ou vingt, quand le cœur lui en dit. Les trésors de la iampe nier- VL'iiieuse ne pourraient payer, pour moi, les délices de ces soirées. Songez qu'où y va en boites, archi-bolles, et (jue souvent je n'y prononce paswn mot. On s'étend sur un canapé, et ou se laisse charmer. Le portrait de Nina, que Maisouelle vous remettra, est une caricature ; c'est Bettoni, imprimeur célèbre, qui a fait ces lettres.

Je passe une heure ou deus. dans la loge de M. Louis Arborio de Brème, fils du Brème qui a deux cent mille francs de rente, îiini de madame de Staël, de M. Brougham, homme d'esprit et chef des romantiques italiens. A projjos, la guerre des romantiques et des classiques va jusqu'à la fureur à Milan ; ce sont les t'triset les bleus. Toutes les semaines il paraît une brochure piquante ; je suis un romantique furieux, c'est-à-dire je suis pour Shakspeare contre Racine, et pour lord Byron contre Boileau.— Pendant que j'en suis à M de Brème, il faut que je vous parle d'une commission. J'avais bien juré de ne jamais donner de commission, mais celle-ci n'est pas pour moi, et vous la ferez si vous voulez. La veille de mon départ, M. Louis de Brème m'a rappelé que le célèbre Alessandro Verri, auteur des ^uils romaines, a laissé en manuscrit plusieurs ouvrages. Sa famille, mécontente de lui, ne veut pas les publier; mais Verri prévoyait le cas, et a laissé des doubles à un ami. Cet ami a envoyé ces manuscrits à iM. L..., eu priant ledit L... d'envoyer mille francs à Milan, ou de renvoyer les manuscrits. Ce M. L... est !e traducteur en français des deux premières parties des ^uits romaines et, de plus, ultra. Voyez s'il vous convient de prendre un cabriolet, et de vous transporter rue Sainte- Marguerite, à Leifet d'obtenir une réponse dudit L..., qui ne répond plus depuis six mois. Probablement aucun libraire ne veut donner mille francs; mais, dans ce cas, il faut qu'il vous remette les manuscrits. Au fond, ils ne sont pas imprimables en Italie.

Vous n'avez pas d'idée des propos des ultras : l'affaire Fualdès est une ramification de la conspiration Didier; mes oreilles ont entendu cela. Donc ils meurent de peur. Tous les employés

dansent encore, quoique ruichesUe ail cessé de jouer.— On dit

ici que M. de Seuneville ne fera pas de brochure, et que B ,

cet honiuie à laleiil jaune, va |tui)lifr T histoire du coup de niaiii de D.'dier ; il est phis sûr (lu'il iuqirime De lajiisiice et des /o/s d'cxccplion en 1815, lilre impossible à remplir à Paris.— Je suis

élonué de M , dont je vous ai souvent parlé. Ce garçou-là ne

lit rien, pas même les journaux ; son métier l'absorbe, et cependant il parvient tout seul aux vues auxquelles je narrive qu'aidé par nos Anglais voyageurs; par exemple, Tutililé, pour un Etat, de n'avoir aucun crédit et de faire banqueroute tous les dix ans. — Pour vous distraire de la politique, devenez romantique; les lillt'raleurs actuels sont conuno l'école de Bologne du temps de Francia : il faut un Louis Carraclic pour les remettre dans la voie. — A propos, certainement que je veux une description des tableaux de napliaël, cela est de première nécessité pour moi ; la Chambre de mint Paul, à Parme, et la Vierge de la bibiiolhèque, m'ont mis tout à fait du parti du Corrége, à mou dernier voyage ; j'ai besoin de me forlilier en Uaphacl.

A M. LE BARON DE H..., A PARIS

MiUin, le 22 avril 1818.

Vous croyez que je me liens pour ballu par voire excellente lettre ? Très-peu. Je suis toujours pour la banqueroute, dans lintérêl des moulons et non du berger. (You will find me baeLedby Tracij.)

Mais nous avons les beaux-arls, sur lesquels nous sommes d'accord. Devinez qui est censeur de tous les plats journaux qui s'inq)rimenl en Italie, et censeur très-sévère? L'archiduchesse Béalrix, jeune personne de soixante-cinq ans, à Vienne, qui, il y a trois ans, en sa qualité de dernier rejeton de la famille d'Esté, persécutait le Tasse. Un opéra intitulé Le tre Eleonore, qu'on allait jouer, fut obligé de se nonnner Lope de Vega.

Que je vous félicile dç votre petit cabinet donnant sur ce joli

jardin; je connais le local pour avoir eu deux ou trois missions, en 1810, dans cette maison. Le jardin où vous lirez ceci me semblait rafraîchissant.

J'attends, pour le 50, les livres de Joubert, et j'attends comme la manne dans le d.'sert, uon sans m'ètre impatienté notablement; car je suis de voire avis : hors Londres et Paris, il n'y a pas de conversation. Il y a des monstres, des Canova, des Piossini, des Vigano; mais les lumières ne sont pas répandues.

Si vous pouvez, d'ici à deux ans, faire une fugue de deux mois dans l'étranger, pour voir le colosse aux pieds d'argile d'en dehors, peut-être que vous reviendrez méprisant encore plus nos gens. Voyez les trois ans de voyage de feu M. le baron de Montesquieu. En un mot, je prêche pour les voyages. Pour finir de vous prêcher, et le journal — Quelle bonne chose que les Mémoires d'un homme non-dupe et qui a enirevu les choses ! C'est, je crois, le seul genre d'ouvrages que l'on lira en 1850. On lira huit hommes de génie, car il n'y en a guère plus; ensuite du Saint-Simon, du Bezenval et du Duclos, toujours; on en tire le jus de la connaissance de l'homme.

Qu'est-ce que ceux de Lauzun? Comme ce Talleyrand écrit

mal! Lauzun dira-t-il qu'il a couché avec M..., A ? —

Croyez-vous aux Mémoires de Morellet? — Quelque ennuyeux qu'ils soient, ses Mémoires aussi secs, aussi ratatinés que ceux de Bussy-Rabutin, pourront être curieux.

On dit ici Stanhope tué d'une balle et achevé à coups de poignard. Si le fait est ou devient vrai, donnez-moi des détails.

Même en admettant que les Anglais sont divisés en dix partis (moi, je n'en vois que trois), pouvez-vous nier que YEdimhurg revieiv ne soit tirée à douze mille exemplaires? Donc, ce peuple est plus raisonnable que nous en politique. D'ailleurs, nous sommes ce qu'il était en 1060, sous Charles 11; et cent cinquante ans d'éducation, n'est-ce rien? Donc, j'en crois plus dix Anglais que dix Français. C'est une erreur de vos eumiqjies de Paris, que la froideur soit de la sagesse. J'aimerai toujours mieux un Brougham passionné qu'un Bequey froid, et un sir Samuel Romilly que votre M. Desèze qui prend le pont du Gard pour un pont.

Monti vient de faire un ouvrage sur le dictionnaire de la Crusca. Celte pauvre langue italienne est engloulie par le français. J'ai ici le volume qui paraît de l'ouvrage de Monti; vous êtes profond dans cette partie ; le port est bon marché, j'ai envie de vous l'envoyer.

Voici un fait :Faure a un champ de moine dans la plus belle position ; c'est impossible de le vendre; tout le monde lui dit : C'est un bien national. Ne me niez-vous pas cela dans votre avant-derniére?

Adieu, mon cher ami. Encore une lettre ou deux avant le 20 mai, car je crains bien d'être enchaîné jusque-là. Par exemple, ce qu'on sait de l'assassin de lord Wellington.

Que pensez-vous de ce raisonnement, qui me semble sans réplique?— «Dans ce siècle, réunir les honneurs de la vertu cl les plaisirs du vice, c'est l'impossible. »

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS

Milan, samedi 55 avril 1818.

Sautez de joie, je vous envoie la femme la plus aimable, la plus gaie, la plus naturelle, que Venise ait jamais produite. Enfla je vous envoie deux mois de bonheur et de folie, un épisode heureux à votre vie.

Hier matin, elle a formé le projet de partir demain; son père lui a accordé la permission. Le prétexte est de donner trois ou quatre concerts au piano; c'est le premier amaleur d'Italie; elle est élève et amie de Rossini et de Michèle Caraffa. Le but réel est de voir Paris ; le rêve serait d'y être engagée dans la nouvelle troupe que l'on forme à Louvois. Dieu m'en préserve! L'Italie serait privée d'une de ses fleurs; mais vous êtes si obtus, vous autres Parisisiens, que je ne veux rien vous dire de ce divin ta. lent. D'ailleurs, je dors; j'ai passé avec elle jusqu'à trois heures, et je me réveille à neuf pour écrire. N'allez pas croire (jue je

Î2 a',UVRF.S POSTHUMES DE STENDHAL.

sois son aiiiaiil, la place e^t prise; d'ailleurs, j'en jouis mieux comme ami.

Jj lui donnerai des leltres pour vous, le comi.l.iijanl S..., qui, à volri; défaut, pourra la Irimb-Aler, et même le père de sepi enfants, quoique je comp'e peu sur lui. Cependant l'aimable

A , en la dirigeant dans l.i première emplette, si essentielle,

d'un chapeau et d'une robe, lui rendrait un craiid service. Si les sept enfants occupent trop celte maison, l'aimalde Van Brosse y suppléera; avertissez ces deux personnages.

Au fond, elle a un peu de peur de se lancer à Paris avec un valet de chambre qui est allé à Lyon, et un vieux banquier arrivé hier de Livonrne, et qui va à Paris passer cinquante jours, pour une banqueroute. Donc, le premier jour, double mesure de blague rassurante. Paër est l'ami de la famille.

Delà famille de qui? O'ioi, vous ne le voyez pas, de l'aimable, de la folle, de la divine F.léiia Vigano. Si vous me faisiez un pareil envoi, je vous embrasserais quinze jours de suite, à la première vue. Je lui ai enflé Votre Excellence de la manière convenable. Elle arrivera le 25, le 26, le 27. Prévenez à Vliôlel critalie, place des Italiens, où je l'adresse. Je lui dis de manger à Vhôtel de Bruxelles. L'essentiel est de lui ôter la ipeur le premier jour; ce sera le grand service. Elle a un boisseau de lettres de recouimandalion. — lleudez-la conlonle de vos procédés. — Si vous pouviez exaller le père de sept enfants, de manière à lui faire faire l'effort incroyable d'aller, pendant deux jours, (juand il rentre, à riiôiel d'halie, voir si elle est arrivée. — // faiiL lui ôter l'isolement et la peur dans le premier moment. — Dites-moi vile, vile, ce que vous avez fait di colanto senne.

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