‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 10 sur 61 · VOLTAIRE, A M. GIROD · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, A M. GIROD

Vous auriez Lieu dû , Monsieur , nie parler et m'instruire avant de m'exposer à des discussions avec M'^ de Brosses.

1^ Je vous donne avis que je suis avec lui en marché de là vente totale de la terre, marché que j'aurais fait d'abord si j'avais pu prévoiries boutez du Roy ^. Ainsi je composerai une terre de Fernex et de Tourney , dans laquelle les domaines intermédiaires seront incorporez*

* Ces lignes écrites , deux ans avant le procès Bandy^ ^ nn homme de confiance du Président , sont nne preuYd de plus de sa bonne foi dans cette ailaire..

* Brevet d'^exemption de droits pour ses terrest

Ô8 I^ETTRES DE YOLTAIRB

tP Tous avez dÀ voir les bonifications immenses que î'ay failles à. la terre de Tonrney* Ce que j'ay entrepris dans la lisière de la fo« resl est peut-être la meilleure amélioration. Car y excepté la petite avance du bois qui intercepte, les prez^ le reste de cette lisière est trèsclair*semé; iln'y a presque que des pins j ils6lent le soleil à un grand champ qui n'a jamais rien produit. Je couvre ce champ de la terre des fos* sez que je tire dans la foresl; je l'augmente du terrain qu'occupaient ces pins, et j'en fais une pièce d'un excellent rapport.

Quant à celle petite langue debdift qui intercepte les prairies y je sçais que le projet a toujours élé de la couper pour bonifier et agrandir ces prez. J'ay fait en conséquence creuser un profond fossé pour sécher i^ts bas prez qui^ avec le temps et par la négligence des fermiers j sont devenus des marais; en un mot, j'ay fait des dépenses immenses, uniquement pour le bien de la terre.

J'y ay mis en réparations plus de quinze mille livres en six mois, sans compter les frais de l'exploitation. Il serait bien odieux , que pour seule récompense du bien que j'ay fait, et d'un bien dont il n'y a point d'exemple, je ne recueillisse que des plaintes et des diffîcultéz.

J'attends, pour terminer touites ces tracasse-

ries y indignes de M' de Brosses et de moy^ une procuration de sa part pour la vente absolue deTourney que je possède à vie'. Ce serî^ probablement à vous qu'il adressera cette procuration.

Mais en attendant ^ Monsieur, je vous prie de me laisser jouir en paix d'une terre qui m'apartient. Je vous prie d'envoyer ma lettre à Jl' le président de Brosses.

Votre très-bumble obéissant serviteur.

la Novembre*.

VOLTAIRE , AU PRÉSIDENT

Anx Délices , 14 novembre*.

Votre lettre , Monsieur , a croisé la mienne. Elle fortifie les raisons que j'ay de me plaindre des mauvais procédez de Girod, qui ne m'a

' Cette proposition et les pourparlers qui s'ensuivirent suspendirent de huit mois la yisite et reconnaissance juridique de Tétat de la terre de Toumey. C'était Traite mblablement tout ce que Voltaire voulait.

^ rCTTRES DE TOLTAIRS

communiqué aucun papier concernant les droits d'une terre qui m'appartient pendant ma vie ^ pleinement et sans restriction.

Je suis persuadé que les délations de cet homme ne vous séduiront fyis et que vous ne Toudrez jamais avoir à vous reprocher d'avoir mis dans la haliance le tor( imaginaire de quelques écuSf avec le hien réel de vingt mille francs que je procure à la terre ^ après l'avoir achetée si chèrement.

Je conûnue très-certainement à faire le bien de la terre en agrandissant les prés aux dépends de quelques arbres : il faut que Girod soit bien ignorant pour ne pas savoir qu'un char de fourage vaut trente-six livres au moins y et souvent deux louis d'or aux portes de Genève. Feu M' le bailly de Brosses avait toujours projette ce que je fais.

Mais, Monsieur y pour trancher touttes ces mauvaises difBcultez qu'un homme aussi inlé« ressé et aussi chicaneur que Girod me fera toujours I faites-moy une vente absolue de la terre que vous m'avez vendue à vie. Voyez ce que vous en voulez en deux payements. La vente y ridiculement intitulée par Girod ^ ôail à vie j comme si j'étais votre fermier ad vitam^ est d'ailleurs une impropriété qu'il faut corri* ger ; et la meilleure manière de finir ces alter«

£T Dr PnisiDEKT DE BROSSES. pi

catîoDs qu'il suscitera sans cesse ^ est un con-^ tract qui ne lui laisse plus aucun prétexte de s'ingérer dans mes possessions. Je présume que ce party tous agréera. J'attends vos ordres ^ et ce dernier marché sera aussitôt conclu que l'autre. Il sera doux alors dé n'avoir à youS parler que de belles-lettres.

Votre très-humble obéissant serviteur.

Il est certain , Monsieur^ que j'aimerois mieux vous vendre Tournay que de vendre ma vaisselled'argentànotre invincible monarque' .Mais avec cela je suis bien perplexe sur la proposition que vous me faites. Considérez un mo« ment avec moi le déplorable état des finances du royaume : public et particulier^ tout est en l'air ou déjà au fond de l'abyme. Que feray-jç de votre argent? Ce que j'en ay déjà fait; un bon emploi en apparence^ quî> 1^ lendemain^ s'en

' Arrêt du Conseil exhortant les sujets du Roi à por* t«r leur argenterie à la monnaie (26 oct. 1759).

9^ I.ETTRES DS VOLTAXBB

est allé en fumée sous le bon plaisir da Roi. ei de ses minisires. Que diable voulez«*vous que Ton dise quand on voit MontmarteP poursuivi à la justice consulaire ?. Quand je vous aurai vendu ma terre ^ que vous m'aurez bien payé^ que j'aurai pris toutes les précautions possibles à la courte sagesse humaine^ il arrivera pro^ bablemeut qu'au lieu de chesnes^ je n'en aurai plus que les feuilles. U n'y a que les fonds , bons ou mauvais. Si je trouvois à remplacer celuy-ci par quelqu'autre acquisition ! Mais qui que ce soit n'est assez sot pour vouloir se défaire. Enfin vous sçavez ce que j'eus l'honneur de vous répondre^ dans un temps non suspect ^ à une pareille question que vous me faisiez par curiosité (car c'étoit aprèz notre traité signé) : qu'elle ne seroit jamais aliénée à moins de deux cent mille livres argent courant ; car c'est toujours en argent courant qu'elle a été marchandée par des Genevois. Il faut déduire ce que vous m'avez déjà payé. Faites la soustraction y et dites que je risque de faire une sotise. C'est une terre ancienne dans ma famille ; une situation charmante, dont l'ame est exhilàrée; un fonds en franchise qui ne paye point de dixième (je ne sens que trop le poids d'en payer trois ail«

' Paris de Montmartel | banquier de la cour*

£T DIT J^nisiDENT DE BROSSES. pS

leurs) j à la porte de rélranger, dans un lemps où il n'y a aucune personne sensée qui ne songe à retirer du royaume son argent, s'il y en a, ei sa personne, s'il le pouvbit. En un mot conseilkz-moi sur votre proposition. Que feriez-yous en ma place ? Je ne puis consulter personne qui ait plus d'esprit, pour qui j'aye plus de confiance et de véritable attachement.

Ba.

Le controlleur général ' branle au manche. On parle beaucoup de M. Joly de Fleury. Il sera bien intrépide s'il accepte. Mais ions y voudront passer. Le sultan des mille et une nuits Êiisoit tous les matins couper la tête à sa femme^ et en retrouvoit une autre le soir dans son lit.

Ne soyez point en colère contre Girod de ce qu'en son style de notaire il a choqué votre oreille

Par rimpropriëté d'an mot sauvage et bas, Qu*cn termes très-exprès condamne Vaugelas.

Ne lui en voulez pas non plus sur l'article des bois. C'est une chose de règle et d'usage qui ne fait de mal à personne. U ne s'agit que de constater l'état des lieux , et d'empêcher qu'on n'élève là-^dessus des contestations un jour à venir.

* Sillioaette. Son «uccesseur fut Henri-Léoi^ard-Jean«" Baptiste Bertin (21 doy. 1759).

xxvin.

VOLTAIRE, AU PRÉSmENT.

3 décembre *.

La poste part y Monsieur , dans le moment. Je n'ay donc que ce moment pour vous dire que j'envoye un gros paquet à M* le procureur général de Dijon } que ce paquet prouve à mon avis que ce n'est ny à vous, ny à moi, à payer jamais cent pis tôles de frais que la justice de Gex pourait faire pour une demi-douzaine de noix ; que je vous supplie de lire mon paquet et de Tappuyer ' •

Le roy de Prusse me mande du 17 novembre que , dans trois jours , il m'écrira de Dresde, et le trobième jour il estdétruit^. Bel et grand

' U s^flgissoit des frais d'un procès criminel fait à un •ienr Panchaad , de la Perrière (entre Tonmey et Genève) y pour un coup de sabre porté dans une rixe occasionnée par un toI de noix. Ces frais étaient à la charge iu. seigneur liaut-justiçier. Peu empressé de les payer , Voltaire soutenait que la Perrière ne dépendait pas de Toumey.

* Victoire de Maxen où laooo Prussiens posèrent les armes devant le maréchal Daun (26 novembre 1759).

ET DU. PRES1DET9T DE BROSSES. çS

exemple! J'attends vos ordres pour Tourney. Pardon y le papier se trouve coupe. Je ne sçais ce que je fais , tant j'ay ( je n'ose pas dire ) de plaisir. V.

VOLTAÎRE, AU PRÉSIDENT.

Aux Délices y a janvier ï^6a,

Tay l'honneur y Monsieur ^ de présenter mes respects à toutte votre famille et à vous surtout , du meilleur de mon cœur au commencement de cette année. J'attends vos ordres pour la conclusion de l'affaire de Tourney. Je me flatte que quand vous serez débarassé des premiers soins qu'exige votre séjour à Dijon ^ vous voudrez bien instruire le sieur Girod de vos volon- Xw et l'honorer de vos pleins pouvoirs.

Permettez aussi ^ Monsieur^ que je vous supplie de me faire communiquer les pièces concernant les droits de la terre. La petite affaire de Fauchant me rend stirtout cette communi-> cation nécessaire. Vous savez bien. Monsieur , que la notoriété publique ne suffit, pas pour

g6 LETTRES DB VOLTAIRB

constater un droit de hante justice. 11 faut quelque acte , quelque exemple. Le lieu nommé la Perrière est situé sur un fief de Genève. U est à présumer dès-lors que le seigneur de Tourney n'a pas droit de jurisdiction dans cet endroit. On dit que 9 quand il y a eu des catholi-* ques dans ce terrain , ils ont été à la messe à Chambési. Mais y Monsieur , une messe n'établit point une haute justice.

Quant à la justice qu'on a rendue au nommé Panchaud, il n'est pas croiable que cet homme ait été condamné à un banissement perpétuel ^ uniquement pour avoir deffendu ses noix. On assure qu'il a été condamné pour des délîis commis long-temps auparavant ; il est donc de votre équité et de votre intérest^ Monsieur, TOUS qui jouissiez alors de la terre , que les frais ne soient pas exorbitans , et que la haute justice sur la Perrière soit bien constatée. En ce cas y j'y ferai mettre quatre potaut.

Jesuishonteuxdevousimpo'rtunerdecesminu« lies*. Votre Saluste m'intéresse bien davantage. Et la lenteur des Grammer m'étonne. JSmagine , Monsieur, que vous vous êtes étendu sur Tétat. delà république, sur legouTernement de la Mau«

' Ce nVst pas la dernière fois (voyez ci-après lettre zxxii et saÎY. , et dans la Corr. Gén., les lettres à d^Argental des 7 et 17 mars 1760).

ET DU ^EESIDEKT DB BROSSES. p^

ritauie^ «nr les changements arrivez dans TÀfrique, sur l'extrême diOFérence des peuples qui rhabitaient alors avec ceux qui la désolent de nos jours et qui la rendent si barbare. Quelque party que vous ayez pris, on ne peut attendre de vous que du plaisir et des instructions. Je voudrais pouvoir me rendre digne de votre confiance et de vos ordres ; vous verriez au moins par mon zèle avec quelle estime et quelle ami* lié respectueuse je vous suis attaché. Y.

VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT

^ Janvier*»

Le S' Girod, Monsieur, n*a pu encor signer avec moyj mais il m*a donné votre parole, et je suis entièrement à vos ordres. Il y a quelques préliminaires dont il est essenlid que je m'as« sure. J'ay besoin, comme vous le savez, de M. le duc de Ghoiseuil et de M. Tabbé d'Espagnac'.

Mais il y a une afTaire considérable qui se

.' Chef du conseil du Comte de la MarcKe.-

5^ rETTESS DB VOLTAIRS

présente et dont je ne peux m'ouvrîr au S' Girod. Elle pourait vous être d'un très-grand avantage. Il faudrait probablement me céder le sindlcaty et nommer aussi un autre sindtc du tiers-état que le S' de Bosson. Je demanderais aussi la capitainerie dés chasses. Ce sont deux petits préalables de peu de conséquence qui mettront plus de convenance dans l'afifaire dont je vous parle. .

H s'agirait , Monsieur^ d*un arrangement pour le pays de Gex' , d'un abonnement qu'on ferait avec 1^ fermiers généraux^ d'une compagnie qui fournirait aux fermes générales ou au Roy une forte somme ^ moyennant laquelle tout le pays serait purgé de quatre-vingt sbirres qui le désolent en pure perte ; le sel et le tabac seraient libres. Il y a long-temps qu'on propose un arrangement ; mais celuy qu'on a présenté en dernier lieu ne me parait avantageux pour personne. On a proposé une taxe^ une espèce de capitation sur chaque individu, homme ou bétail, pour racheter chaque année des fermes générales la liberté du pays. C'est là une autre sorte d'esclavage qu'on propose pour être libre, et un nouvel apauvrissement pour être à son

' Yoy. la lettre à M»» d'Epinay (2948 bis de Fédît. de M. Beuchot).

£T D0 PftéSIDEl?^ BB BROSSES. 99

aîse. Je voi bien qu*on ne prend ce party que parce qu'on manque d'argent pour faire tout d'un coup une grande et bonne affaire. On trouvera de l'argent ^ et il ne faut pas manquer cette occasian. Vous dites sans doute ^ Monsieur, en lisant cecy : Quel raporl cela peut-il avoir à la vente de TourneyPCeluy de placer votre argent à dix pour cent à jamais, en faisant du bien à la province.

Il sera très-convenable que Je sois sindic pour accélérer la consommation de cette affaire. Ce que je crains et ce que je déteste plus que jamais à mon âge , ce sont les longueurs*

Si la chose réussit , je m'engage à vous payer une rente de dix pour cent pour la vente de Tourney, et de cinq pour cent de touttes les autres possessions que vous avez dans le pays sur les prix des beaux (sic). Tout cela doit être fait ou manqué avant Pâques; mais^ sk la proposition n'est pas acceptée, la vente de Tournay subsistera tou jotirs. Vous jugez bien , Monsieur, qu'en vous donnant dix pour cent, vous naurez aucune somme comptant en signant le coutract j ce ne serait pas votre avantage. Les i 10,000+'', prix de Tournay, seront placez dans la somme donnée au Roy par la province, et les arrérages vous seront payées sur le pied du demer dix ; du produit de ces avances faittes au

tOO LETTRES DE VOLTAIRE ^ .

Roy 9 Cl j'en répondray. Il faut donc que ces deux affaires marchent ensemble.

Je ne doute pas que M' l'intendant de Bour« gogne n'apuye la proposition.de ces avances^ sîslème de tout point préférable à tous les autres. J'auray l'honneur de vous envoier le plan rédigé. Votre aprobation sera d'un grand poids^ et c'est à cette aprobation et à vos soins officieux, qu'on en devra le succèz. Je ne crois pas que M' l'intendant revienne sitôt, mais votre influence s'étendra aisément de Dijon à Paris». Vous allez dire : Voylà un homme qui veut être, libre aux Délices, et maître à Gex. Ouy; mais maître pour faire du bien et maître squs vos oi*dres. V.

La Compagnie trouve bon que je m'adresse à vous et vous demande le secret.

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