PROJET DE VENTE DE TOURNE Y
.A PERpiTUIxi.
ïl y a parole entre MM. de Brosses et de Voltaire pour la vente de la terre de Tournay, aux conditions ci-aprcs , qui seront rédigées entr^eux par écrit, au moins sous signature privée, d'ici au premier février prochain;
ET BIT PRESIDENT DE BROSSES. lOl
passé lequel lenaps il demeurera libre à chacune des parties conlraclanles de retirer sa parole 9 si elle juge à propos de le faire. • La léh'e de Toumay sera vendue par M* de Srosses à M. de Voltaire pour lui oti son compagnon nommable^ telle qu'elle se comporte et qu'il en a actuellement la jouissance viagère par traite fait entr'eux le onze décembre mil sept cent cinquante-huit , ensemble tous les lueubles y effets et bestiaux compris audit traite et les fruits pendants par racines ; ' Pour le prix de cent dix mille livres, savoir cent mille livres pour le prix de la terre et dix mille livres pour le prix des meubles , effets ^ bestiaux et fruits pendants ;
En outre et par-^dessus la somme de trentecinq mille livres déjà reçue par M. de Brosses^ lors dudit traité du ii décembre 1758 •
De laquelle somme de cent dix mille livres M. de Voltaire /^/zi^rdf cinquante mille livres trois mois après la signature des présentes conventions , sans intérêts pour ces trois mois ^ et avec intérêts au denier vingt en cas de retard ; et du restant il copstituera une rçnte rachetable avec intérêts au denier vingt depuis le jour de ladite convention jusqu'au remboursement dudit capital y sans retenue de dixième ^ ni de vingtième , la terre étant recon-
ao^ rSTTRES I>B yOZ.TAIil«
pue de rancîeo dénombremeDt; lequel rem*
boursement M. de Voltaire pourra &ire ea
plusieurs payements , et ue sera fait qu'eu es*
pèces d'or et d'argent , ou en lettres àê change
payables de cette manière ^ et en avertissant
trois mois d'avance.
n sera passé acte pardevant notaire de ladite
vente si(â^ que M. de Voltaire se sera ac^
commode pour les lods et ventes et aura
obtenu la confirmation des privilèges àita-^
chés à la terre^ . En attendant, il en sera fait
entre les parties un acte de main privée au jour
dit.
M, de Voltaire payera outre le prix ci-dessus
à M™^de Brosses vingt^cinq louis d'or en signant
les présentes conventions pour la chaîne du
marché.
Le présent écrit ^ contenant la parçle de Mf
de Brosses, sera repiis à M. de Vohaire qui
}ui eu donuera un pareil. Ce dix janvier mil 3ept
cent soixante.
Brosses.
' Ces mots et ceux imprimés en italiqv^i ci-4^9sns> sont ajoutés de la main de Voltaire à im projet de vente antérieurement dressé entre lui et Girod ^ du reste litté* ralement conforme à celui-ci ^ mais non signé*
ST Z>17 FRBSIDENT DE BROSSES. loS
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
SFëfrier, Aux Délice^.
Monsieur,
1^ Il doit vous imporler fort peu , ainsi qu'am parlement, qui paye les frais du beau procès de Panchaud, sa majesté ou moy. Ainsi , permettez que je vous recommande mon bon droit, comme Agnelet* ' J*ay eu beau demander, chercher un titre , un exemple qui prouvast que la justice de Toumay s'étend sur le fief de Genève où est isituée la cabane près de laquelle on a volé des noix et donné un coup de sabre. Je n^ay eu nul éclaircissement. Je présente requête an |)arlement pour qu'il soit ordonné aux juges de CeT de faire apparoir comme quoy la justice npartient à Tourney } et faute de ce , le procée tait à Panchaud sera aux frais de sa majesté : je ne vois rien de plus juste.
Je vous supplie donc, Monsieur^ de faire donner au procureur qu'il vous plaira cette
' Dans la comédie de VAvocai PateHn*
lo4 XETTBBS DB TOLTAIHB
inicntie requête. Je vous serai très-obligé de cette bonté. Il faut secourir ies gens en détresse.
2P Un point plus important est Tobjet de délivrer la province , grande comme une épitre de Lacédémonien^ de douze brigades d'alguasils qui la dévastent sans que nos seigneurs les fermiers généraux tirent un sou de ces déprédations.
Un fermier général va venir pour traitter avec la Province j la Province avec la Compagnie. Vos cent dix mille livres serviront à libérer le pays, et vous produiront x pour cent.
3^ Uneavanture de sbirres' contribue à la libé* ration de la province; la voicy : Le pain manquant aux Délices 9 nous Élisons venir de Fer^ nex vingt-quatre coupes de bled ( car du bled à Tourney ! néant , grâce à l'administration de Chouety qui meurt ivre et ruiné ). Nous accompagnons nos voitures de Fernex d*un billet d*avis et de la permission du bâcha de la province; trois domestiques sont envoyez l'un pour endosser la patente du bâcha , les deux autres pour témoins. On nous saisit notre bled , nos équipages. Grandes plaintes, mémoires au contrô* leur général , à Mg'* les fermiers généraux , à sa majesté M. l'intendant; procèz, écritures; enfin le contrôleur du bureau vient déclarer et
' Ce qui suit explique deux lettres à "Mi*^^ d^Epifiay (2948 et 2950 } édit. de M* Beochot}.
£T DIT PRisiOBKT DE BHOSSES. Io5
fiigner aux Délices que les employez sont des fripons et qu'il les désavoue; et le lendemain le receveur vient déclarer et signer qu'ils ont fait Viwfaux procèz-verbal ^ et qu'ils Pont antidaté. Leurs aveus^ et copies figurées^ envoyées vite en haul, comme disent les petits ^ et si haut même que copie en parvient à l'assemblée de nos seigneurs les fermiers généraux^ le tout suivi de remontrances contre l'armée
qu'ils entretiennent au pays de Gex et contre l'infernale administration de ce malheureux pays. Or, Monsieur, je vous demande sur tout cela votre protection immédiate.
4® Qu'est devenue votre Salusteiie ? Les discours de Gordon en français viennent de paraître^ . Il y a deux chapitres contre la monarchie papale et contre la monarchie jésuitique , qui ne sont pas à l'eau roze.
Ces Anglais pensent comme ils se battent* O noï po verini becchij JututiJ'rancesi !
Mille respects , V.
■ Discours historiques et politiques sur Salluste de Tbomas Gordon , traduits par le pastear calylmste P* Daudé.-^i^Sç ^ 2 toK in-ia.
'to6 rsTTmxs db toltaiu
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
Aoz DëliceSy lo février.
Je reçois 9 Monsieur , la petite lettre dont TOUS m'honorez. Je vous remercie tendrement de touttes vos bontëz* Le kaillage de Gex me parait plus cher que le parlement. — 600 +** pour six noix! O temporal o mores l Je n*ay point d'amhition ; je ne me soucie en aucune façon d'être haut justicier d'un demi- arpent sur un fief genevois'. Mettons dans notre contract cette clause expresse. Pour Girod^ il ne m'a jamais communiqué le moindre titre sur qnoy que ce puisse être. Encor doit-on voir ce qu'on achète*. Ne pourait-il pas me faire voir l'ërecsion (^ir)de la terre, comme on me montra celle de la seigneurie de Fernex ? Cette seigneurie de Fernex, par parentèse, a un meilleur sol que la vôtre. Mais enfin vos 21000 ^ ne tiendront à rien. Je passerai même sur la difficulté que me fait le conseil de Mg' le comte de la Marche; en m'acordant remise de moitié sur Tourney, il veut que je paye les lods et ventes
' La Perrière.
£T DIT FEisXDSKT DB JUIPSSES* lof
4'anç dixme de Femex que je dispute contre des prêtres. On pour;^ s'arranger.
Je n'attends que la consommation de TafFaire de la province. Nulle difficulté de la part de la compagnie. On a un peu reformé à plusieurs reprises le projet deM** Fabri. En deux mots^ le voicy : La compagnie offre 3oo,ooo''^ pour vingt ans, demande jusqu'à 7000 "^ minot^'au prîxde Genève , si elle en a besoin, et veut gérer. Les charges de la province se prendront sur un petit impost établi sur bétes à cornes. Tout ceU est l'affaire d'un qtiart-d'heure , si on veut s'en* tendre ; mais les affaires sont longues et 6ios aku (sic) vie courte.
Que dites-vous. Monsieur, des beaux vers du philosophe de Sans-Souci contre les crétiens? Allez lâches crétiens'^ y etc. H les traitte comme à Rosbac ! Yoylà un drôle de roy et un drôle de siècle !
J'ay toujours la guerre contre les sbirres. Les fermiers généraux révoquent le commis donî( je me plaignais. C'est beaucoup d'obtenir cett^ justice; mais qu'importe qu'on change un commis ? Il n'en faudrait point du tout. Je croi^ qu'il aurait fallu acheter une terre dans Eldo^
• de sel.
* Vers de Vipitre au maréchal Keith, dans les Œuvres du PAilosophedeSansSoucL^Toi&àam (Paris), 1760.
lo8 LETTRES 1>B TOLTATRK
rado ponv élire libre. Dieu me préserve sur tout
d'en acheter au Paraguai'«
: Mille respects. V.
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
5 Mars 176a.
Je prends votre lettre à rebours, Monsieur} je commence par avoir l'honneur de vous dire, que les négligeus Crammer ne m'ont envoyé aucun in-12, ni sur les mœurs antiques, ni sur les mœurs modernes*. Vos ordres pour M. Jalabert vont être exécutés.
On a mis dans un caveau de Pierre Encise , un certain Bonneville, confident du poète roi, lequel apportait de Berlin en France ^ de la prose un peu plus désagréable que ses vers.
La compagnie de la rédemption des captifs de Gex est toujours prête. Nous aurons sur la fin de la semaine un député des Soixante^ , avec
' Alors bouleversé par Pexécution des édits de Pombal contre les Jésuites.
^ Le traité du Culte des dieux fétiches Tenait d« paraître à Genève , et M. de Brosses avait chargé les Cramer d^en envoyer un exemplaire aux Délices.
3 Les soixante fermiers générayx.
ET DV FRESIDEfïT BE SflOSS£S. lOp
lequel an pourra traiter. Je traite, Inoi, pendant ce temps - là , directement avec Mg' le conile delà Marche, pour une somme fixe des lods et ventes de votre Tournay , afin que son, conseil ne me persécute pas, comme il me persécute«ncore pour Ferney. Je lui dis respectueusement: En voulez-vous, n'en voulez- vous pas? Je me propose de faire écrire par la province à M. d'Annecy, pour qu'il lui plaise ne point damner ceux qui ont soin de leurs affaires le jour de Simon et de Jude, attendu qu'il vaut beaucoup mieux cultiver une mauvaise terre après la sainte messe ^ que d'aller boire de mauvais vin à ce maudit cabaret de la Perrière' . Nos
' Bien des gens pensent qne Ib cabaret n^eât pas d^obligation ponr qui s^abstient du traVail les jours fériés» Puis, aujourd^bui que les fêtes sont supprimées , Péconomîe politique sait à quoi s^en teiiir sar les bons mots du XVUIe siècle à cet égard \ les travailleurs le savent mieux encore. (V. les enquêtes faîtes en Angleterre sur la vileté des salaires et l'exigence toujours croissante des fiibricans envers leurs ouvriers. ) On n)s cbôttie plus les fêtes. Mais des populations entières s'étiolent et s'abrutissent cbez nos manufacturiers , et le prix de la maind'oeuvre ne sufHt plus aux besoins de celui qui s'est fait macbine à leur service. L'équilibre entre la consommation et la production est devenu aussi dilHcile à rétablir qu'une juste proportion entre- le travail et le salaire. Le cbômage des fêles avait son bon côté» Ayez-vous ouï dire que Lyon s'iasurgeât alors?
IIO JLETTRBS DB VOLTAIRE
restes de barbarie me déplaisent souveraine'^ ment; c'est ce qni fait que je me tiens aux Délices f parce qu'ailleurs je jure contre tout ce qui se passe.
En remontant article par article , je vous remercie du procureur Finot, et j'en profite; je crierai comme un diable jusqu'à ce que j'aie quelque preuve de ma prétendue haute justice
de B ^;je ne veux point être le haut
justicier malgré luu
L'affaire des brigands du bureau de Saconey est finie y grâce au ciel et à M. l'intendant ; j'en ai remercié beaucoup ce dernier. Les fermiers généraux ont destitué le receveur et le contrôleur >« et ils m'ont écrit que c'était par amitié pour moi ; je n'en crois rien du tout. On dispute en physique s'il y a des corps durs ; moi je tiens qu'il n'y a rien de si dur qu'un corps politique et financier. Si le corps des financiers ne casse pas le corps de la brigade de Saconey^ je lui ferai un petit procès criminel ^ comme à des faussaires qui ont antidaté leur grimoire- verbal y et j'aurai l'honneur de vous* les donner à pendre pour vous amuser. J'étais dans la plus grande règle du monde avec ces coquins-là ; mes voitures s'étaient arrêtées au bureau y selon mes ordres; tout était dans la
' Le mot est en toutes lettres dans Tautographe»
ST DIT PHésiDBNT DB BROSSES. 111
meilleure forme du monde. Tout est prouva } le crime de faux est prouvé aussi , et vous aucez sûrement la charité de les faire pendre pour rédificatioD pubUqne.
Je suis de votre avis. Monsieur : ubicum-^ que calculum portas ^ ibi naufragium ini^e^ nies ; mais je vous avertis que y si je ne suis pas parfaitement libre ^ je me jetterai la tête la première dans le lac.
Puisqu'il y a encore place dans ce chif* fbn, sachez que Tarmée du poète-roi est plus hrillanle que jamais. Celle du prince Ferdinand attend i5^ooo Anglais pour négocier à coups de canons la retraite des Francs en deçà du Rhin.
Mille respects 9 reconnaissance et attache-» ment. Y.
VOLT AIME, AU PRÉSIDENT
10 Mars 1760 , k Toumaj.
Monsieur Jalabert' ^ Monsietir^ m'a donné les Fétiches; je l'avais déjà des mains des Cram* mer^ mais alors je n'en soupçonnais pas Van^
" Savant pl&ysicîen de Genève y fort lié ayec le P. d,e grosses (Y. JSwgr. univ.,XXl , 385).
lia LETTRES DB YOLTAIRS
teur. J'ignore quel est cet honnête homme j mab il a raison ^ quel qu'il soit« Tout est fé« ticheSy jusqu'à du pain. Les uns les prennent dans leur jardin^ les autres au four; je crois que mon fétiche , à présent^ est M. Tronchin, car je n'en peux plus.
Je suis pourtant toujours occupé des choses terrestres ; je ne saurais digérer la pancarte par laquelle on m'ordonne incivilement de payer y sous peine de saisie^ environ 600 livres tournois pour un Suisse dont je ne donnerais pas deux écus. Je ne conçois pas pourquoi on veut tou* jours que je sois le haut justicier malgré lui» Il me semble que la Perrière ne produit ni honneur ni profit. 11 y a quatrempis que je cherche un exemple de jugement rendu en ce lieu au nom du Haut-Justicier, et je n'en vois point* Il n'est point question dans vos aveux et dénomhremeut de justice étendue jusqu'à la Perrière; sur quoi donc me fait-on accroire que j'ai le beau droit de payer les sottises qu'on fait en cette partie du monde , et les noix qu'on y vole? Sur un bruit vague, lequel, jusqu'ici, n'a pas le plus léger fondement.
Si vous le pouvez, Monsieur, transeat à me calix istel Cependant que votre volonté soit faite. J'ai écrit au procureur que vous avez eu la bonté. Monsieur, de m'indiquer; je crois
BT BIT PRÉSIDENT DE BROSSES. llS
uses raisons bonnes^ et crois avec cela que je perdrai ma cause si vous ne prenez mon paru. Or je maintiens qu'un brave an tifélichier comme vous <loit prendre le parti d'un pelit antifétichier comme moi; je trouve que les anlifétichiers devraient être unis, comme l'étaient autrefois les inities; mais ils se mangent les uns les autres^ témoin rantifédchier de Berlin qui m'a joué d'un tour.
Jecrois avoir euThonneurdevousmander que j'avais écrit à Mg' le comte de La Marche, et que je Vai supplié de fixer une somme modique et honnête pour les lods et ventes de Tournay * y afin que je n'eusse pas à essuyer les très* désagréables discussions que j'essuie encore pour les lods et ventes de Ferney.
Vous m'avez promis encore , Monsieur, que vous auriez la bonté de me faire part des aveux et dénombrements, et de l'érection de la terre*
Hoc emt in voua : modus agri non ita magnus, etc.
Le modus agri devient magnus, mais le re** venu est parvus.
Le 3* vingtième est donc arrangé ? II faut bien se ruiner pour se défendre, puisque les
' Ce n^était qu^an levrre prolongé pour empêcher la reconnaissance de Pétat de la terre. Voltaire arait refasé de signer le duplicata de la promesse de vente ci-dessus, qui Taurait juridiquement engagé.
1 1 4 LETTHES DE TOLTATRB
Anglais se riiiDent pour nous écraser. Je crois que M* riulendant de Bourgogne aura bien de la peine avec les fermiers généraux , et peul-élre Tunique parti qui restera pour ce pauvre pa^'s de Gex sera de donner de l'argent ' comptant au Roi^ et de contraindre les fermiers généraux à d^uerpir»
Mille respects. Y.
VOLTAIfUE, AU PRÉSIDENT.
Aux Délices ) 17 mars*.
Je supplie monsieur Tantifétichier de n'être point antivol taire. Ce procureur Finot me mande qu'il faut s'adresser au Conseil pour ne point payer le grand procèz des six i)oix à loo livres la pièce. Je m'adresse donc au Conseil. Ponrquoy donc vous, Monsieur le Président, m'avez-vous dit de m'adresser au Parlement? j'ay eu en vous une foy implicite, et voylà qu'on me fait courir à M. de Courteille !
A propos , Monsieur , j'ay reçu vos plans de Bourgogne ; ils sont arrivez tQUt pourris. Notre
£T DIT FRlIsiDENT DE BHOSSES. I l5
terrain est indigne de la Bourgogne; cependant le plan que je fis l'année passée réussit fort bien.
Ayez donc y Monsieur , un peu de crédit auprès de Mg' le comte de La Marche. Il n'a point cncor fini pour les lods et ventes de Fernay. IL me chicanne. Je veux éloigner toutte chicane pour Tournay. Je luy propose une somme fixe. Il me semble qu'il devrait bien l'accepter. Oa ne prend point assez à cœur la liberté du pauvre pays de Gex. Il n'y a certainement d'autre party à prendre que de se racheter en donnant une somme au Roy ^ qui s'accommodera comme il voudra avec les fermiers généraux. Ce n'est qu'avec de Targent comptant qu'on réussit dans ce monde.
On dit qu'on va poursuivre les jésuittes , et frère Saci, et frère procureur, et frère provincial pour i5o,ooo livres tournois de lettres def change' . S'ils n'ont pas d'argent, les jansénistes triompheront.
Je me mets aux pieds de mon grand antifé-*
tichier.
' Lisez 1 ,5oo,ooo th. Les Jésuites furent condamnés comme solidaires avec le P. Sacy, puis supprimés et bannis. Le président de Brosses appelait Parrêt reUtif AUX i,5oO}000'H', une avanie d la turque*
Il6 LBTTaBS DE VOLTAIEB
VOLTAIRE AU PRÉSIDEPTT.
Aux Déliceâ , 9 avril *é
Le petit antlfëuchler remercie très-humblement le grand et sage antifétichier. J'ay reçu , Monsieur, touttes les pancartes que vous avez eu la bonté de faire dresser pour moy. La Perrière se trouvant hors des limites de la Bâtie et de Tournay, voylà la chose plus indécise que jamais. Plus je connais cette terre et plus je vois qu il ne faut songer qu'au rural et très-peu au seigneurial. Mon occupation est d'améliorer tout} et je ne songe à faire pendre personne. Un honneur qui ne produit rien est un bien pauvre honneur aux pieds du Mont-Jura.
J*ay stipulé à S. A. S. une somme fort honnête pour son droit visigot. Je ne veux pas qu'il me traitte pour Tourney comme pour Fernex. M. le marquis de Chauvelin m'avait porté parole de sa part qu'il se réglerait suivant la manière dont M. Fabri* en userait, et à proportion
« Fabry , subdélégué de rintendance de Bourgogne à
Gex, déjà nommé page 107. Une foule de lettres de Voltaire lui sont adressées.
ET DU FRéSiDCNT DB BROSSES. 117
de ce que je payerais à M. Fabri, son fermier. Cependant S. A. S. a exigé looo livres au-delà de ce qui luy revenait, et je les ay payées pour ne pas avoir un proccz avec un prince du sang.
Quant ati'coup de sabre donné à un savoiard qui s'en porte très-bien et que je fis panser à Genève, à mes dépends, puisque le bail« lage de Gex a trouvé bon de £iire tant de bruit , pour une omelette, j'ay toujours cru qu'il était dur qu'il m'en coûtât environ 600 livres sans que je sache seulement de quoy il s'agit , sans que j'aye vu les pièces du procèz , sans qu'il soit dit dans l'exécutoire pourquoy on me fait payer 600 livres. M. de Gourteilles' a ordonné que les receveurs du domaine eussent à sur« seoir leur saisie à Tournay. On dit cependant qu'ils la feront. Je n'entends pas les affaires. Je crie, et je compte sur vos boutez.
On Élit un emprunt de 60 milions sur la province d'Alzace. .
N. B. que S. A. S. n« m'a pas encor répondu sur l'ofire que j'ay eu l'honneur de luy faire. Mille respects. V*
' Intendant des finances , fonctions auxquelles correspondent nos directions générales. M. de Courteilles, ex-ambassadear en Suisse , arait éponâé une fille de Tan* cîen premier président Fyot de la Marche (Oaude^Phi* lippe), condisciple de Voltaire au collège liOuis-le-Grand.
11 8 XBTTRBS Dfi TOX.TAIBB
xxxvu.
LE 1>1UÊSIDENT , A VOLTAUIE ♦.
Vous me parlez^ Monsieur , fort au long dans la lettre dont tous m'honorez, d'assignations, de procèz et de contestations sérieuses , toutes choses à quoi je ne songe nullement y ni à rien qui puisse tronbler la bonne intelligence qui est entre nous^ et qui, à ce que î'espère y y subsistera toujours. On vous a fait indiquer en la forme ordinaire un jour ou il sera procédé à Tétat et reconnoissance des bois, afin que vous y fassiez trouver quelqu'un de votre part. 11 faut bien , pour notre sûreté réciproque, et autant pour vous que pour moy , dresser cet état. €'est une chose qui se feit toujours en cas pareil à celui où nous sommes par la remisse de 1758. Il eu a été question dèz Tan passé , et si vous avez la bonté de jeter les yeux sur no5 lettres d'alors, vous verrez que je vous en ay détaillé les raisons, et que cette précaution d'u-
* Fin de mai 1 760. Réponse à une lettre de Voltaire, dn 9 mai , qui ne s^est pas retrouTée.
sage n'est pas moins nécessaire à TOlre égard qu'au mien. Il ne s'agit nullement de procèz. Assurément je me flatte que nous n'en aurons jamais ^ vous et moy. Mais je crois que vons n'ayez pas moins à cœur d'éviter qu'il n'y en ait jamais etitre nos deux familles* Auj^ourd'bui » nous savons foit bien tous deex l'état des choses j mais il n'eu sera pas de même de l'avenir ^ k moins qu'il n'y ait à présent on mémoire par écrit et en forme , servant à constater un jour en quel état les choses vous ont été remises^ et s'il y a en des chaàgemens fiiîts depuis la remise. Sans cela f nous laisserions aux nôtres la sonrce d'une Ibule de traeasséi^ies qu'il seroit peu sage de ne pas prévenir en suivant la forme usitée. Ainsi y pour peu que vous y veuilliez bien, faire réflexion , vous sentirez que ceci ,t loin de vous mettre en allarïnes^ est une chose que vous devez vous-même désirer.
Elle n'a été différée jusqu'à présent que parce que vous m'avez vous^-méme demandé ce délai sur d'autres propositions ; et en effet cette reconnoissance nous est inutile à tous deux ^ si vous devenez propriétaire du fond. Nous étions^ ce me semble , à-peu-près d'accord l'an passé de nos conventions là «^dessus ^ par le petit mémoire qui me fut envoyé, que vous aviez dressé
120 LETTRES DB VOLTAIRB '
avec Girody et apostille de votre main ' «Sur quoy, croyant la chose faite ^ j*envoyay les premiers jours de l'an les conventions de vente , revêtues de ma signature^ obligatoire jusqu'au i^' février^ et qu'il n'a tenu qu'à vous ^ jusqu'à présent ^ de souscrire , ainsi que je l'ay fait. Quelque peu de goût que j'aye pour me défaire de cette terre , je ne sçais ce que c'est que de rétracter une parole une fois donnée. Mais j'ay attendu jusqu'au premier de may sans que rien se soit terminé .Vous sentez qu'il n'est pas juste que je reste engagé tout seul. Vous m'avez marqué vous-même que vous vouliez que ceci fût terminé avec célérité y et que tout à cet égard fût conclu avant Pâques^. Si le marché se fait ^ tout est dit; il ti'y a qu'à le faire , puisqu'on en est convenu : isHl ne se fait pas , il faut reprendre tout de suite les choses où elles en étoient d'ailleurs. Mon petit garçon ne sera pas fôché de retrouver un jour sa vieille terre. Mais moy je souhaite qu'il en voye jouir longtemps et très4ongtemps une personne qui honore son siècle^ et de l'amitié de qui je fais plus de cas que de la terre* Je ne sçais pas sur quoy vous m'objectez que
' Y. ci-dèstvt I p. 102. Les apostilles autographet de Voltaire subsistent dans la pièce originale.
* y. ci*dessus ) p* 99*
)'ay coupé des bois à la forél depuis notre traité. Si vous voulez le lire , vous y verrez que j'ay déclaré dans l'acte, que j'avois cy-devant vendu 8 ou i3 pieds de chesnes qui ne seroient pas compris dans la remise de la forest, et que ceux qui les àvoient achetés pourroient emmener comme de raison. L'année précédente' ^ dans un temps oh il n^ était pas question de notre marché ,\ 9is6\^ vendu àCbarlot, pour une assez bonne somme , dont je ne me souviens pas au juste à présent , une partie de coupe à faire dans l'une des quatre portions du bois que vous savez. Chariot a coupé selon* notre convention , et a laissé dans cette portion y beaucoup plus qu'il n'y coupoit, comme je le lui avois dit, et comme tous les gens du pays qui le viennent de voir le sçavent«*Mais , depuis notre traité, je ne me suis mêlé de Tournay ni de prèz, ni de loin.
' Cette date répond d'avance à tout ce que Voltaire imaginera tout-à-rheure à ce sujet. Il paraît même que la yente faîte à Chariot Baudj eut lieu lors du voyage de M. de Brosses à Tourney, en septembre J756 , deux ans avant le marché avec Voltaire.
122 LETTBBS DB VOLTAIBB
xxxvni*
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT»
Je conçois, MoDSÎeur^ que M. TmieDdaiU de Bourgogne y ou 3on subdélégué à Gex vous ait coinuiuiMqué les pièces par lesquelles il est démontré que le smgncur de Tournay n'a pas plus de jurisdiction sur l'arpent et demi , appelé la Perrière y que sur la ville de Pézena»^. Jamais problème n'a été résolu en plus de façons* Yoa propres pièces prouvent d'abord que vos au«
* En tête Mt éeritde la main dvPrésidiBnt : A sotUf lettre f point de réponse*
* On a pn yoir que ces 6ootl* à payer comme Iiant--jnsticier de la Perrière niaient cessé de préoccuper le philosophe depuis sept mois (V. sa lettre du 3 décembre 1759, ci-dessus p. 94)* B y revint plus tard| par une dénonciation en forme contre M. de Brosses , qui certes était étranger de tout point à cet incident ^ mais que Voltaire n^en dénonce pas moins au conseil' d'état ^ comme entreprenant sur les droits de souyeraineté du Roi, à propos de la Perrière. (V. Corresp. génér. Lettre à M. de Courteilles, du 18 novembre 1761.) (3473 de redit, de M. fieucbot).
leurs achetèrent la jurisdiction des seigneurs de la Bastie : or ^ la justice de la Bâtie ne s'éten*^ dit jacnais que jusqu'au grand chemin; la province de la Perrière est au-delà du grand che^ inin; ergd.
7^ Par vos ayeus et dénombrements ^ il conste que vous n'avez jamais rendu foi et hom* mage de cette justice*
3^ On a produit plusieurs pièces par lesquels les la jurisdiction de Genève ëtait étaUie sur cette province.
4^ Le conseil de Genève ^ extraordinairement assemble en dernier lieu^ a donné ua certificat autentique , par lequel il affirme qiie la république a toujours eu omnimode juriddic^ tion sur la Perrière j laquelle omnimode juris* diction elle a cédée au Roy, en 1749, par le traitté fait entre cette république romaine et le Roy de la Gaule Transalpine.
Cëtait ua beau sajet de gnerre Qu-un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.
Voilà une belle ambition dMtre seigneur du trou de Jeannot Lapin ! A l'égard des six cents livres pour le procez de Panchaud^ ce procez ne devait pas coûter six écus, et cet abus est un de ceux qui me font préférer les Délices au pais de Gex.
Cette affaire me conduit tout naturellement
124 ZETTRE8 BS VOLTAIRE
& celle du petit bois de Toumay^ qne Gtrod nomme forêt y comme les Bohèmes apellaient la maison de Ragotin, château; vous pouves être sûr. Monsieur^ que les ingénieurs du Roy qui ont arpenté la France par ordre du Roy^ et qui n'ont point payé au cabaret par ordre du Roy, n'ont jamais trouvé d'autres dimensions à votre immense foret que celle de quarantetrois arpens et demi' •
De ces quarante*trois arpents et demi , vous en avez vendu la moitié en divers temps pour en avoir de l'argent comptant. Chouet , plus yvrogne que moy, et non moins imbécille, qui vous avait donné trois n^ille livres d'une terre qui n'eu vaut pas deux mille , qui s'est miné à ce marché de fou, et qui va mourir insolvable j Chouet qui s'était fait voire fermier pour faii^ enrager son père le sindic; Chouet a ravagé le reste de votre forêt Hercinie, a laissé dépérir les prés et les vignes : j'ai tout raccommodé, parce que j'aime l'ordre; j'ai planté des arbres dans votre forêt ; j'ai fait porter de la terre neuve et meuble dans le champ maudit,
* Ce grief reviendra souyent dans la suite de cette correspondance. On yondra bien noter que Voltaire n'articule nullement ici , comme il le fera plus tard , que le Président Ini eftt garanti une contenance plus forte.
auprès de la forêt ^ et j'ai rendu fertile une pièce de terre qui n'avait pas produit un grain d'orge depuis le déluge. Vous ne m'en sçayez nul gré , je le sçais bien ^ et je m'y suis très-bien attendu ; j'ai fait le bien pour l'amour du bien mémey et le Ciel m'en récompensera ; je vivrai long'temps^ parce que j'aime la justice. Les fermiers généraux ne l'aiment point, aussi sont-ils maudits dans saint Matjiieu, et dans le factum de Ramponeau'«
Le Franc de Pompîgnan , natif de Montau- Jban f est plus maudit encore pour avoir élé orgueilleux*
£te Franc de Pompignan dit à tout Punit^ers, Qii« le roi lit sa prose, et même encor ses vers *•
Ne faites point l'honneur au ministère d'à* voir fait couper la queue au chien d'Alcibiade pour détourner l'attention publique; il a été servi très-heureusement , mais il n'a rien mis du sien dacis celte afEiire, et il ne s'est mêlé que de faire nourrir aux dépens du Roy, dans fe château de la Bastille, le théologal de r£n-:
* Pamphlet de Voltaire.
■ Ver» du Russe à Pans, satyre de Voltaire. Il était encore alors dans la première ferveur de sa colère contre Pompignan, qui Payait attaqué dans son Discours de réception à V Académie française y le lo mars 1760.
t2.6 LETTRES DB YOLTAIRB
ciclopédie* pour avoir très mal à propos fbnré la fille du marëchal de Luiembonrg dans la querelle de Palissot. Les gens de lettres peuvent fort bien se jetter des pommes cuittes au visage , mais il ne faut pas qu'ils en jettent aux Montmorencys. Je ne me mêle point de ces querelles*. M*® la marquise' , et M. le doc de Choiseuil m'honorent de leurs bontés; le Roy me protège y et )e vis guaiment.
Luc^ est aux abois ; la nouvelle a couru ce matin dans Genève que le duc de Broglie avait ëté battu y mais je n'en crois rien , et je crois qu'il battra. Je vous renouvelle ^ Monsieur^ mon attachement et mon respect.
16 JuiUet»
" L'abbé Morellet , pour ta Vision de Palissoi, où M trouTait un trait un peu yif contre la princesse de Robecq^ fille dn maréchal de Montmorency-Lnxembourg.
* U s'en mêlait beaucoup (Y. la Con* gén. de Juin et Juillet 1760).
' De Pompadour. Voltaire fat honoré depuis de la protection de M"»» du Barry.
^ Le roi de Prusse. Une de ses armées avait été battoe à CorbaC) le 10 juin par le maréchal de Broglie, une autre taillée en pièces à Landsbut le 2i3. Le la juillet ^ Frédéric bombardait Dresde ! Mais Voltaire en était encore aux nouvelles de juin.
3LE PRÉSroENT, A VOLTAIRE».
Agréez , Monsieur , que je tous demande Texplicatiou d'une chose tout- à- fait singulière que je trouve dans le compte de mes affaires que Ton vient de na*envoyer du pays de Gex, pour les années 176^ et 1760. C'est à Tariicle des paiements qu'a faits le nommé Charloc Baudy y d'une coupe de bois que je lui ayois vendue avant notre traité. Il me porte en compte et en paiement ce quatorze moules de bols ven« <c dus à M. de Yoltaire, à trois patagons le mouce le. » Et comme il pourroit paroi tre fort ex* traordinaire que je payasse le bois de la fourniture de votre maison , il ajoute pour explication, qu'ayant été vous demander le paiement de sa livraison , vous l'aviez refuse en affirmant que je vous avois fait don de ce bois. Je vous demande excuse si je vous répète un tel propos : car vous sentez bien que je suis fort éloigné
* Janyier 1761. 11 parait qu^il y eut une interruption de six mois dans la correspondance, la lettre du 16 juillet J760 étant restée sans réponse.
128 rBTTRES BX VOLTAIRB
de croire que vous Tayez tenu , et je n'y ajoute |)as la moindre foi. Je ne prends ceci que pour le discours d'un homme rustique fait pour ignorer les usages du monde et les convenances; qui ne sait pas qu'on envoie bien à son ami «t son voisin un panier de pèches ou une demi-douzaine de gélinotesj mais que si on s'avisoit de lui faire la galanterie de quatorze moules de bois ou de six chars de foin , il le prendroit pour une absurdité contraire aux bienséances , et il le trouveroit fort mauvais* Le fait y dont je me souviens très-netiement ^ est que^ me parlant en conversation de la rareté du bois dans le pays et de la peine que vous aviez à en avoir pour votre ménage, j'eus l'honneur de vous répondre que vous en trouveriez aisément sur place , vers Chariot , de Chambézy y qui vendoit actuellement ceux qu'il avoit eus de ma coupe, et que, si vous vouliez, je lui dirois de vous en fournir; à quoi vous me répliquâtes que je vous ferois grand plaisir. Quelque temps après , nous rencontrâmes cet homme à qui je dis de vous mener les bois de chauffage dont vous aviez besoin ; vous lui ajoutâtes même de vous en mener deux ou trois voitures dès le lendemain, parce que vous en manquiez. Yoîlà toute la part que j'ai à ceci; et je TOUS ofi'enserois sans doute si je m'avisois
d*y avoir celle de payer la commission. J'espère que vous voudrez bien faire incontinent payer cette bagatelle à Chariot, parce que, comme je me ferai certainement payer de lui , il auroit infailliblement aussi son recours contre vous , ce qui feroit une affaire du genre de celles qu'un homme tel que vous ne veut point avoir.
J'ai l'honneur d'être, avec l'attachement in- J5ni que je vous ai voué. Monsieur, etc.
VOLTAIRE, AtJ PRÉSIDENT.
Au chftteaa de Ferney , 3o janvier 1761»
11 ne s'agit plus ici , Monsieur , de Charles Bau Jy , et de quatre moules de bois j il est question du bien public, de la vengeance dit sang répandu , de la ruine d'un homme que vous protégez', du crime d'un curé qui est le fléau de la province , et du sacrilège joint à Tassas* sinat. Le procureur de cet infortuné de Croze est à Dijon j Girod, qui conduit l'afifaire, n'entend point du tout la procédure criminelle. ire cure de Moëns emplpie le sacré , le profane^
l30 1.ETTRS8 DB TOLTÀIRB
le ciel et la terre pour accabler l'innocence^ que vous protégez. Il est inoui qu'un homme , convaincu d'avoir été chercher lui-même , à une denii-lieue de chez lui , des assassins dans un cabaret y de les avoir armés ^ d'avoir frappé le premier y d'avoir encouragé les autres à frapper y n'ait été qu'assigné pour être oui f tandis que ses complices ^ cent fois moins coupables j ont été décrétés de prise de corps.
U est beaucoup jgkns étrange que le curé de Moëns ait obtenu une attestation de vie et de mœurs du Conseil de la ville de Gez ^ malgré la réclamation du notaire-conseiller Yuaillet ^ au fils duquel ce même curé de Moëns donna nn soufflet en public , l'an 1758, soufflet pour lequel il essuya un procès criminel^ dont la minute est au greffe , et qu'il accommoda pour cent écus.
J'ai entre les mains les dépositions de cinq personnes qu'il a rouées de coups; il est es« sendel que les preuves de tous ces excès soient jointes âu procès , pour contrebalancer ^ oa jdutôt pour anéantir l'indigne certificat que cet insolent curé a arraché à la complaisance des conseillers de Gez. Le sieur Girod ne veut pas comprendre de quelle importance est cette réquisition, et combien elle sert à détruire les défenses du curé qui prétend n'être sorti de
ST DU PRBSIDEKT DB BROSSES. l3i
cliez lui à dix heures du soir , et n'avoir armé cinq hommes de bâtons ferrés ^ que dans une Mainte intention^ que pour empêcher le scandale.
Un avocat de Paris , que j'ai fait venir , est d'une opinion bien différente du S' Girbd ; il prétend que cette réquisition est d'une nécessité indispensable. Vous savez sans doute à présent ^ Monsieur 9 que le sacrilège est joint à Tassassi-* nat. Le jésuite Jean Fessi^ aumônier du Rési*» dent à Genève, a osé refuser l'absolution à la fille de Croze, jusqu'à ce qu'elle eût engagé son père à cesser toute poursuite, jusqu'à ce que H sœur eût trahi le sang de son frère, et le père le sang de son fils.
Mon avocat assure que , dans des cas pareils , on exige le serment de la fille et le serment du confesseur. Ces deux serments , quand ils sont contradictoires, ne décident rien j mais les juges soient aisément de quel côté est le parjure. Il est même à croire que Fessi ne se parjurera pas; car je sais qu'il est persuadé par le curé de Moëns, «t qu'il croit qu'il ne s'était rendu le 28 déc. au logis où soupait de Croze, que pour prêcher la moi'ale à coups de bâtons, selon ces paroles : Contrains-'les d^entrer.
U est donc indispensable que le jésuite Fessi 5oit mis en cause; et pour ne vous point fatiguer, Monsieur, je vous prie de renvoyer ma
l3a LETTRES DE YOLTATRB
lettre à M» Girod y avec une simple apostille de votre main , ou dictée par vous*
Tous les gentilshommes du pays sont dans l'indignation la plus violente ^ mais aucun ne secourt de Croze; je suis son seul appui; je lui prête de l'argent, comme j'en ai prêté à MM. de Crassy, gentilshommes au service du Roi, pour rentrer dans leur bien usurpé' par les jésuites; mais je serai obligé d'abandonner de Groze , s'il n'a pas de courage , et s'il ne fait pas toutes les poursuites que doit faire un père qui a son fils à venger d'un mokstrb.
Au reste. Monsieur, vous ne pouvez mieux placer votre protection et votre pitié que dans cette affaire , qui crie vengeance à Dieu et aux hommes.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus respectueux attachement , Monsieur,
Votre très-humble etc.
Voltaire.
' Lisex Kichetè (Voy. la lettre à Helyétins da a janvier 1761 1 édit. Beuchot, t. LiX, p. 224 9 ligne 2). Ce bien avait été régulièrement vendu pendant la minorité de MM. de Crassy pour éteindre une dette. Ils y rentrèrent âans résistance, en vertu du retrait lignager. 11 n^est pas mal de dire les clioses comme elles sont , même ^uand il s^agit de Jésuites*
£T DU PRESIOEKT DB BROSSES* l33
Le 11 février 1761.
Je vois, Monsieur, par plus d'une preuve, que vous vous intéressez très- vivement au S' de Groze, et aux excès et mauvais traitements faits à son fils par le S^ Ancian , curé de Moëns. Je ne prends pas moins d'intérêt que vous au S^ de Croze* C'est un très-honnéie homme, que je connois et que j'aime depuis fort long*temps. De plus, sa plainte est juste , et le curé veut en vain couvrir ses violences , si extraordinaires , du prétexte de mettre le bon ordre dans sa paroisse. On ne peut assurément plus mal s'y prendre , et ce n'est pas à des remontrances de cette espèce que le fils de de Groze devoit être exposé de la part du curé , s'il se trouvoit répréhensible pour être allé chez une femme de mauvaise vie, chez qui d'ailleurs il ne se pas* soit en ce moment ni bruit ni scandale. J'ai pris soin de me faire très-bien iuformer du fait par des personnes impartiales. Je vous dirai même que j'ai vu les informations qui sont lea
l34 LETTRES BB YOLTAIRB
seules choses que les juges écoutent en pareille matière j et quoique je n'aie pas été (3iché d'être instruit de cette manière directe , je n'ai pas laissé que de beaucoup gronder celui qui étoit en état de les montrer ^ car en cela il a iriolé la règle ^ dont on ne doit jamais se départir.
Le fait me parolt clair en ce qu'il contient : il est grave et peut-être prémédité ; mais vous ne devez pas douter que , lorsque l'on en viendra aux confrontations , les accusés ne fassent les derniers efforts pour faire tomber par des reproches les principales dépositions des témoins 9 et empêcher qu'elles ne soient lues à la Toumelle. Je vois assez d'avance quels sont les reproches bons ou mauvais qu'ils allégueront contre chacun. Je suis très-fSS^ché de la chaleur et de la cabale que j'apprends qu'on met de part et d'autre dans cette affaire. Ceci est un procès criminel comme cent mille autres ^ qui veut être suivi comme tous autres ^ sans déclamations extrajudicielles qui n'y servent à rieui et en le renfermant dans le fait même et dans la résolution constante de ne pas quitter prise que l'on n'ait eu justice de l'outrage*
J'ai appris qu'il y avoit encore plusieurs témoins qui pouvoient être entendus dans une plus ample information ^ et que vous en aviez
BT DIT PRÉSIBCKT SB BROSSES. l35
fait venir quelques-uns chez vous, où ils avoient déclaré ce qu'ils savoient. J'en suis fi^ elle et )e ne voudrois pas qu'on pût objecter que l'on a cherché à pratiquer d^ avance des témoinsqm en pareil cas doivent être d'une im« partialité complète et reconnue. Trop db cba« £BUR Kurr souvBKT AUX AFFAIRES , et ce scroit bien fort contre votre intention si celle que vous montrez pour de Groze alloit par malbeur procurer cet effet. J'apprends que les fugitifs y sur ce qu'ils ont connu sans doute que le bailliage de Gex inclinoit fort à l'indulgence pour le curé 9 étoient venus d'eux-mêmes se mettre eu prison. Leur déclaration y s'ils étoient fortement pressés par le juge y comme ils dévoient l'être y et comme ils le seront ici à la Toumelle, serviroit beaucoup à éclaircir s'il y a eu préméditation et complot dans cette mauvaise action y^ comme j'ai lieu de le présumer par le guet que Duby faisoit à la porte de cette femme^ et par tine autre circonstance de fait encore plus grave.
L'affaire va bientôt venir à la Tournoie ^ où elle fera la matière d'une audience publique* C'est là qu'on peut donner des mémoires et dire tout ce qu'on jugera nécessaire à la défense de la cause. Cette audience est pour \n* ger préalablement si le décret d'ajournement
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personnel conlre le curé répond ou non aux qualités des charges. J'ai vu d'avance sur celle affaire M. le président de Rochefbrt, qui est le chef de la Tournelle. Je lui ai nettement ex^ posé le Élit tel qu'il est , et je lui ai remis tpus les mémoires manuscrits et imprimés que j'avob là-dessus. Le S' Decroze peut être certainque je suivrai son affsiire et sans relâche.
Vous voudriez que Decroze fit assigner le père jésuite sur le refus d'absolution fait à sa fille. Cette démarche pourroit plus embarrasser l'affaire qu'elle n'y serviroit peut-être. La matière est fort délicate. Quoique la conduite du jésuite soit très-répréhensible^ c'est |)eut-étre ici un de ces cas où il devient très-diffîcile d'y mettre ordre. Je serois bien en peine de dire quelles peines les lois humaines peuvent infliger à un prêtre qui ne veut pas trouver sa pénitente en état d'être absoute' . La malice des hommes est au-dessus de leur sagesse : et il y a bien d'autres cas dont les lois ne sauroient venir à bout.
Je ne vous parle plus de Charles Baudy , ni des quatre moules de bois (lisez quatorze; c'est
' Mot remarquable dans la boacbe d'un parlementaire ^ surtout après tout le bruit fait par les corps de judicatnre pour refus de sacrements.
£T BU PRESIDE19T BB BROSSBS. l3f
un chiffre que vous avez omis; nous appelions cela lapsus linguae). J'ai peut-être même eu tort de vous en parler y car il est vrai que c*est Charles Baudy qui me doit^ et que vous ne me devez rien, mais à lui^ de qui je me ferai payer, et qui sans doute n'aura nulle peine à se faire aussi bien payer de vous* Si je vous en ai parlé , peut-être trop au long, ce n'a été que comme ami et voisin , en qualité d'homme qui vous aime et vous honore , n'ayant pu m'empêcher de vous représenter combien cette contestation alloit devenir publiquement indécente, soit que vous refusassiez à un paysan le paiement de la marchandise que vous avez prise près de lui, soit que vous prétendissiez faire payer a un de vos voisins une commission que vous lui aviez donnée. Je ne pense pas qu'on ait jamais oui dire qu'on ait fait à personne un présent de quatorze moules de bois, si ce n'est à un couvent de capucins'.
J'ai l'honneur d'être, avec les sentimens les plus parfaits. Monsieur, etc.
' Dans tous ces préliminaires du procès Bandy^ M. de Brosses conserve, ce semble, une attitude assez digne , et une convenance de langage remarquable.— >On ne trouve plus de lettres de lui à Voltaire , jusqu'en octobre de cette année.
l38 XETTRES DB TOLTAZRB
XLn.
A IL LEBAULT \
eOStlVABA DS OaAVO CBAMIEB | ▲ DIJOV.
A Feront par Genèye, 3o septembre 1761.
Monsieur 9
Pour vous amuser pendant les vendanges , souffrez que je vous prenne pour arbitre conjointement avec M. le premier Président et M« le Procureur Général • Le procédé de M. le président de Brosses vous surprendra peut-être ^, mais il ne surprend icy personne. J'en suis fâché pour luy plus que pour moy.
J*ay rhonnenr d*étre avec bien du respect ^ Monsieur^
Votre très-humble etc.
Voltaire.
* y* plus haut p. 5i ^ note 1.
* UasôgaatioB de M. de Brosses à Baudy est da a jvin 1761 (aç mois après la livraison du bois) $ celle de Baady à Voltaire est du 3i juillet suivant. L'af&ire fut appelée à Taudience du bailliage de Gex , le 24 s^ptem-* bre y et renvoyée^ après jonction^ sans ajournement fixe.
COHTBB IB JPRiSXDSNT DB BROSSES* iB^
A M. DE RUFFETt
9&isiOBVT BOVOIAUUI ▲ LÀ CHAMIftS DBS COMPTM BB DUCPli
A Femejy par Genève , 3o septembre '.
Cecy , Monsieur , n'est pas académique y c'est chicanne; mais le tout poura vous amuser. Je prends pour arbitres M. le premier Président *p M. le Procureur-Général ^ et M. Lebault. Le Fétiche en yeut-il faire autant ?
Je consens à luy rendre Tournay et à luy donner Ferney si dans toutte la province de
* Cette date parfidteineiit certaine (Y. celle de la lettre précédente et la date de Pandience de Gex dans raf&ire Bandy) confirme la conjecture de M. Bencliot snr one lettre de Voltaire à d^Oliret (3434 de son édit.)^ lettre qu^on a jntquUci placée anSo septembre 1761 et qui se rapporte à la première quinzaine de ce mois : époque à laquelle ]\|. de Rnffey était à Ferney arec l'ancien premier président de la Marche.
^ Le second premier président de la lilàrclie (Jean- Philippe) , fils de celai que Ydtaire appelait mon con^ Umporain.
' Louis Quarré de Quintin , homme d'un esprit fort cultivé y atec lequel Voltaire était en très-bons termes.
l4o X.BTTRBS DB VOLTAIRB
Bourgogne il se trouve un seul homme qui approuve son procédé.
Je vous quille pour Corneille. Quand vous voudrez nous venir voir avec madame de Ruffey y nous vous donnerons la comédie.
Je vous embrasse très-tendrement et sans
compliment.