‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 14 sur 61 · M. DE BROSSES A M. DE FARGËS · texte numérisé non relu

M. DE BROSSES A M. DE FARGËS

Montfalcou , le lo novembre 1761.

En colère contre moi, vous a-t-on dit : plaisante expression ! Que seroit donc la mienne contre lui , si je daignois en avoir contre un impudent et un fol ? Ma réponse était ce qu'il méritoit.

Pourquoi voulez-vous que j'aye un procèz avec cet homme-là ? Je n'en ay point. Tenez pour certain, sur mon honneur, 1*^ qu'il ne s'agit d'autre fait que de quatorze voyes de bois que mon homme lui a livrées et qu'il ne veut pas lui payer j a° que , dans notre traité , il n*y a aucune contenue de fond spécifiée ni garantie. Je vous feray voir l'acte *. Il coniioissoit tout cela d'avance 5 il l'avoit tant et tant visité , étant sur place. Mais il ne fait que mentir.

L'acte est un simple bail à ferme à vie^ pour en jouir comme en jouissoit le précédent fermier. Notre convention a toujours

' M. de Fargès était alors à Ferne^* * Voyez pins baat p. ip et siiîy.

elé qu'il n*y auroit point de vente de ma part (parce qu'en vendant , même à vie , je conrois risque y par la clause du dénombrement , de perdre les privilèges d'immunité ) , mais que ^ de sa part , il se qualifieroit comme il voudroit. Quant aux bois , vous avez dans ma lettre tout ce qui les concerne , raporté mot à mot j sauf que l'acte porte de plus çu^il sera tenu d'en jouir en bon père de famille , de laisser soixante pieds des arbres extant par poses (c'est la mesure du pays) l'une portant l'autre, et de le tenir en défense du bétail pour que les coupes puissent croître en revenue. Mais , encore un coup ^ ce n'est pas là notre difficulté. Vous estes décidé à luy jetter ces quatorze voycs de bâches à la tête , parce qu'il ne me convient pas d'avoir un procèz pour un objet si mince. C'est donc à dire qu'il faut les luy donner parce qu'il est un impertinent. Ce seroit pourtant la raison du contraire. Quoi ! si votre marchand ou vôtre homme d'affaires lui avoit livré pour 3o pîstoles de vos vins , il faudroit donc les lui donner parce qu'il ne voudroit pas les payer ! A ce prix , je vous jure qu'il n'y aurait rien dont il ne se fournît : il n'est pas délicat ! je luy aurois donné sans hériter ^ s'il me ies eut demandées comme pré^ sent. Mais on n'imagine fias une chose si basse^

1^6 rETTRES D£ YOlTAlAB

S*îl a eu assez peu de cœur pour l'entendre ainsi y il s'esl tix>mpë y et tant pis pour luy. Je les aurois encore passées en quittance à Chariot Saudy, sans lui en parler à luy ^ si jeTeusse vu s'affectionner à ma terre , y faire ce qu'il est tenu d'y faire y ne pas mentir sur cet article comme sur les autres ( car je sçais qu'il l'abandonne tout à fait), et surtout s'il n'eut pas cher* ché à me fourber pendant six mois sur un. autre article que vous sçavez.

Comme il sent qu'il n'a rien de bon à dire , il se jette à quartier , selon son artifice ordinaire ; outre qu'il n'a pas le sens commun en affaires , tout regardant de prez , tout intéressé et chicanneur qu'il est. Il a dit d'abord que ce n'étoit pas une commission , mais un présent. Il me l'a ensuite demaudé à genoux. Je vou$ montreray sa lettre, qui est pitoyable. Elle me fit tant de pitié, que je lui donnois toutde suite , sansXiménez, qui de hazard se trouva chez moy en ce moment ' . Il me dit : Vous seriez bien fol de donner douze louis à ce drôle-là , qui a cent mille livres de rente , et qui , pour^ reconnoissance , dira tout haut que c^est^ que vous ne pouviez faire autrement. En-

' Le marquis de Ximénès , mort le doyen des colonel* et des poètes français le 3i mai 1817.

suîle il a prétendu qtie c'éloit une des conventions de notre marche , ce qui est faux et trèsfaux* Il faut qu'il soit bien hardi pour avân« cer pareille chose , outre que Pacte le dénient ! Les bols sur pied sont à luy (en laissant 60 arbres par posé) ce qui exclud nettement ceirx qui éloient coupés avant le traité. Onabien euâttention de spécifier dans Tacte B pieds d'arbres sur p/^^^ comme étant exceptez, parce qu'ils étoient déjà vendus auparavant; comment n'auroit^on pas excepté aussi les quatorze voyes du bois coupé , si elles eussent été à luy par convention ?

Finalement , le voicy qui dit qu'il a acheté trop cher y et que le bois n'est pas assez grand , comme s'il s'agissoit de cela ! S'il a acheté cher, tanl pis pour luy > j'en voudrois tenir le double.

CbIA ne l'a pas EMPicHE , APRES DEtJX ANS DB JOUISSANCE y DE m'en OFFRIR 1 45^000 LIV. PoUr

lacontenue^au diable soitsi je cou nois ma terre! Je ne sçais que le cadastre qui en a été fait publiquement par ordre du Roy , sans ma participation et en mon absence. Il a l'acte entre ses mains tout comme moi ' .

Quanta ce rabâchage, que Baudy n*est qu'un

' Ce qu'on vîettt de lire était sotis presse lorsque s^est retrouvée une lettre de M. de Brosses à Voltaire , de juillet J760. Un seul passage de cette lettre a trait aux

Êicieur rendant compte , que je n'ay pu vendre avant notre traité sans la permission du grandmaître; de quoy se mêle- 1- il ? Je vois bien pourquoi ils ne veulent pas là-bas produire la vente; c'est pour ne pas la faire controller. Ils ont raison y ce n'est pas l'affaire de cet homme-là.

Si la contestation n'éioit pas engagée et devenue publique par sa frénésie ; si je pouvois aujourd'huy céder la chose contestée, sans paroltre avoir eu tort vers les gens mal informés, )e me garderois bien de la lui donner à lui pour prix de son insolente lettre; mais je vous sa-

plaintes du plitlosoplie sur la contenance dn bois de Tourney. Le voici.

rc L^ariicle des moules de bois que vous a vendus Chariot n^a rien de commun avec Parpentage fait par les géographes. J*ai toujours ouï dire que la forêt contenoit environ 90 coupées ou ])0ses. (Je ne sais pas trop lequel et ne sais pas mieux la valeur de ces mesures locales.) L^erreur de là à vingt est si grande qu^elle en devient peu probaMe. Quoi qn*il en soit y vous saviez beaucoup mieux que moi ce qu^il y avoit , puisque vous êtes sur place t*t que vous aviez, comme de raisou, exactement et plus d'une fois visité le terrain avant de faire le marché. // n*a jamais été question entre nous de dismensurations géométriques , mais de vous remettre les fonds tels qu'ils étaient, tels que vous les con" noissiez, tels que je les avais et qu*on en avoit joui ci-devant, w

Sans relever l'hyperbole du poète , qui n'accusait d'abord que vingt poses (au lieu des 4^ arpetis et demi dont il convient ci- dessus p. 1249 ^^ précisément en ré« ponse aa ûagmeut qu'on vient de lire) , on peut noter

crifieroîs à vous des choses bien plus considëraWes. Puis les égards que je me fais pour M™* Denis , qui mérite toute sorte de considération , me porteroient sur le champ à lui donner , non quatorze voyesde bois ( fi donc ! ) , mais mon ressentiment de la sottise de son oncle , et ce qui Ta causé, quel qu'il soit. Vous sentez trop bien vous-même qu'il m'a mis dans le cas de ne plus faire ce que vou^ me demandez , à moins qu'il n'en donne un reçu , tout tel que le porte ma lettre. En ce cas , je lui donne tout de suite. Il n'en fera pas de difficulté : bien loin de là !

que 43 arpens et demi équivûlent à 23 hectares 2 1 ares 5i centiares ^ et que 20 poses donneraient 24 hectares 3o centiares. La différence ne serait donc que d'un hectare j c'est-à-dire d'un vingt-quatrième ; et il est de principe que | même en cas d'énonciation^/77ie//e de la contenance vendue , la garantie n'en est due qu'à un vingtième près, ^fortiori, quand la vente a élé faite sans indication de contenance. (Y. l'acte du 1 1 décembre

D'ailleurs le défaut de contenance de '/^ ^ s'entend do l'universalité des fonds vendus , et non d'un corps d'héritage spécial. Ainsi Voltaire n'aurait pu se plaindre qu'autant qu'il lui eût manqué plus de V^ ^ de la contenance totale assignée à la terre de Tourney , quand bien même cette contenance eut été indiquée dans l'acte ^ CE 4^x11 n'est pas. —On vient de voir qu'il ne lui manquait pas même un vingtième du bois dit la/bré^.

l8o LETTRES DE VOLTAIRE

C*est ce qu'il demande. Toute sa prétention est de Tavoir comme donné. Ainsi il reconnolira de ravoir reçu comme donné ' *

' Trois remarqncis ou plutôt trois redites sur le marché de M. de Brosses avec Baudy.

I. Voltaire convient Cp. 141 ci-dessus), qu*AVANT de conclure sur la vente à vie de Tourney , le Président lui persuada qu'il avait vendu une partie de sa forêt, ^u/ éUiit abattue, et qiiMl ne pouvait rompre ce premier mar« ché. Voltaire nVvait donc point entendu acketer les bois coupés avant son acquisition,

II. Pour que ces bois eussent été compris dans la vente à vie 9 il eût fallu une clause expresse, et au contraire Tacte du 1 1 décembre ijSb excluait palpablement de la vente les bois abattus.

III. Voltaire Ten tendait si bien ainsi qu^en février 1759^ il priait le Président de trouver bon qu'il prît par-dessus le marché quelques moules de bois auprès de Charles Baudy (p. 65 supra).

Quant à Texistence d'un marché écrit entre M. de Brosses et Baudy, circonstance tout-à-fait indfffèrente au fond, Voltaire avoue que ce marché lui fut montré, dès X y 5g y par Baudy , à l'occasion des difficultés que faisait le philosophe de laisser enlever les bois exploités par le marchand {supra, p. 148).

On se croit dispensé d'insister sur la conformité de ces faits avec le langage constant et sans variation de M. de Brosses , soit dans sa lettre du 1 2 janvier 1 759 (citée par Voltaire, p. 142 ci-dessus) , soit dans celles de mai 1760 et de janvier 1761 (p. 121 et 127), sans réclamation de la part de Voltaire. (V. sa réponse du 3o janvier 1761.)

ET DU FAESIDEKT DE BROSSES. l8|

Là-dessus on dit : c'est un homme dange* reux. Et à cause de cela , faut-il donc le laisser être méchant impunément? Ce sont au contraire ces sortes de gens-là qu'il faut châtier. Je ne lé crains pas. Je n'ai pas fait le Pompignan. On l'admire, parce qu'il fait d'excellens vers. Sans doute il les fait excellens. Mais ce sont ses vers qu'il faut adpiirer. Je le$ admire aussi, mais je mépriseray sa personne s'il 1^ rend méprisable. Il y a un proverbe qui dit : On peut être honnête homme et faire mal des vers* JSs vice versd*

. Ecoutez : il me vient en ce moment une idée. C'est la seule honneslement admissible pour moy , et tout sera fini. Qu'en votre présence il envoyé les a8i liv. au curé de Tournay ou à M™^ Galatin , pour être distribués aux pauvres habitans de la paroisse (je dis à ceux de ma terre ou de la sienne , s'il lui plaît de l'appeler ainsi , et non à ceux d'une autre terre) j alors ^out sera dit. De mon côté, je passeray eu quittance les 281 liv. à Charles Baudy dans son compte j et voilà le procéz terminé au profit des pauvres. Cela est bien court et bien aisé * .

■ Il y a lieu de croire qae ce mezzo termine fut accepté piEir Voltaire , et que Paflfaire se termina de la sorte. Aussi , à la réception de cette lettre , écrivit-il à M. d^ la Marche (21 novembre) j JeQwkqn'àlafin e^Ue Hd^m

l8a LETTRES DE VOLTAIRE.

Page 1