LE PRÉSIDENT DE BROSSES, A M. LAGROS
BQCfiGEOIS A SEIGVT y PATS DE GEX.
Dijon, 7 décembre 1776.
Je reconnois bien, à tout ce qvie me marque voire lettre et à tout ce qui se passe ]à-bas , l'esprit remuant et avide du pays , si âpre à faire des projets sur toute espérance de gain , ainsi qu'à se supplanter les uns les autres. Ils en feront tant qu'ils parviendront bientôt à faire retirer redit de libération j et il auroit déjà été
' Cette protestation clôt assez bien la correspondance de Voltaire avec M. de Brosses. Elle serait plus méritoire , si j depuis Todieuse conduite du philosophe envers le magistrat en 1 77 1 , ce dernier n'était devenu Premier Président.
2l3o LETTRES DB VOLTAIRE
révoqua par M. de Clugny , contrôleur général (qui étoit prêt à remettre les choses sur Tancien pied ) , si je ne l'eusse arrêté et s'il n'eût été autant de mes amis qu'il l'étoit. '
Qu'espère-t-on donc faire de cette énorme quantité de sel à la fois y lorsque les deux mille quintaux tirés de Berne ne sont pas encore à beaucoup près débités , ce qui est déjà fort extraordinaire et répond bien mal aux assurances que l'on m'a fait donner au Ministre , que la consommation de trois mille minois, par an^ seroit à peine suffisante, vu que le pays se peupleroit davantage, et que le bas prix permettroit d'en donner aux bestiaux P
Il m'a fallu lutter six mois contre les fermiers généraux pour en arracher 2600 minots , par la considération qu'il étoit plus à propos que l'argent du pays fût versé en France qu'à Berne et à l'élranger. Voilà qu'au soriir de là , un nommé B.oze et compagnie va faire à Berne un autre marché de six mille minois, action d'un fort
' Jean-Etîenne-Bernard de Clugny , baron de Nuis* snr-Armançon , successeur de Turgot, né à la Guadeloupe le 2 nov. 1729, mort à Paris le 18 octobre l'j'jà , avait été onze ans conseiller au parlement de Dijon où avaient siégé son père et son grand- père. 11 était depuis long -temps en correspondance suivie avec le président de Brosses.
ET DU PRÉSIDENT DE BROSSES. a3l
mauvais patriote assurément et fort domma« geable au pays.
Tout le monde crie là-contre. Nous nous employons f M. l'intendant et moi , auprès do MM. de Vergennes , à la Cour et en Suisse ', pour le faire casser , et il Test. On sçait d'ailleurs combien M. Turgot avoit déjà trouvé mauvais ^ malgré la nécessité pressante ^ le premier marché de deux mille minots avec les bernois. Et voici que M. de Voltaire envoyé M. de Cracsy *, son ambassadeur en Suisse y pour prendre y sous le nom du pays, ce même marché de six mille minots y déjà cassé et désapprouvé ! Dites- moi donc , je vous prie , ce que l'on veut faire de tant de sel à la fois, comment on en aura le prompt débit pour le recouvrement des deniers, let où le pays prendra tant d'argent pour payer ensemble les Bernois , les fermiers généraux vendeurs de sel , les charges publiques et intéo'êts dus par le pays , et le prix échu de l'abonnement d'un traité de libération horriblement cher y fait avec la plus grande étourderie , sans aucune précaution préalable sur les fourni-
' Le comte et le marquis de Vergennes , l'un ministre des affaires étrangères , l^autre ambassadeur en Suisse.
* Voyez ci-dessus page i32. Le nom de cette famille, originaire de Savoie , était Desprez de Grassiez , suivant Faucienne orlhograplie du pays de Gex.
aSa LETTRES DE VOITAIRE.
tures du pays k l'avenir , comme on l'a vu par toutes les peines qu'il a fallu que je me donnasse depuis pour le rectifier tant bien que mal.
Mais , dites- vous ^ M. de Voltaire offre de prêter l'argent pour Je payer, et même pour payer l'abonnement. Voilà un beau profit pour Je pays ! Ne faudra-t-il pas rendre tout de même le capital et payer rinlérêt? Etrange manière d'administrer que d'emprunter tous les ans descapitaux pour payer les impositions annuelles!
Le but de M. de Voltaire est fort clair : c'est celui d'un bomme qui voit qu'on va taxer dans le rôle prochain ses fonds et son industrie de Fernex , et qui croit avoir imaginé un moyen de prévenir sa taxe. Car il lui iniporle peu , à son âge , que , les dettes du pays se trouvant accumulées dans quelques années d'ici , les rôles des taxes deviennent nécessairement trèsforls , pourvu qu'on n'en fasse point d'ici à quelque temps '.
■ Voltaire n'était pas plus heureux auprès de l'Intendant de Bourgogne, qui était alors M. Dupleix de Bacquencourt , l'un des rapporteurs du procès des Calas au Conseil du Roi. Le 20 décembre 1776, cet Intendant
mandait au Président de Brosses :
« Quant à ma correspondauce avec M. de Voltaire, il me semble que je n'ay jamais dit ny écrit que je ue luy rf'poudois pas. Je TOudrois bien, je vous assure, être débarrasse de ce soiu, et luy-même seroit fort aise de touttes façons de ue pas recevoir de
£T DU PRÉSIDENT DB SJlOSSBS» 233
LE PRÉSIDENT DE BROSSES, A M«e DE FARGÊS».
Ma jfille y je n*ai le temps de vous dire qu*uiî mot : j'ai la léte cassée de l'ennui que me donnent les brailleries et les criailleries du pays de Gex. J'en reçois lettres sur lettres, de gens qui crient miséricorde sur les entreprises et les tyrannies de Voltaire, qui veut tout gouverner, conduire à sa tête, et se rendre maître de l'administration , dont il n'est pas membre , entreprenant de chasser ceux qui sont au fait, et de mettre là des gens qui lui sont vendus et qui agiront à sa dévolion.
mes leUres qui ne sont pas acadëmiques et qui ne lay font aacun plaisir, puisque nous sommes rarement d* accord. J^en ay deux des siennes sous les yeux, depuis huit jours, une entr*autrcs de kuit pages qui est un cours complet de déraison et de flaiterics très-malignes. Je vous en régalerois si j'avois Thonncur de vous voir, et vous admireriez avec moy tous les écarts dont Pimagination peut être susceptible. »
■ Hyacinthe-Pierrette de Brosses , fille du premier lit du Président , mariée à Louis>Marie marquis de Fàrgès, Lieutenanl^général des armées du Roi , morte à Dijon le 9 mai i83i.
a,34 LETTRES DE VOLTAIRE.
Je viens d'éire obligé d'en écrire à M. de M alesherbes , sur la sollicitation de tout le pays y qui demande au nom de Dieu qu'on les tire de Pesclavage (ce sont leurs termes). Tout ce tripot m'ennuie fort. Il m'a pourtant bien fallu prier M. de Malesherbes d'attendre mon arrivée' pour conférer ensemble.
Comme cet homme-là fait toujours sonner ses relations avec M. de Fargès* dont il veut paraître disposer , je vous envoyé seulement une des lettres que j'ai reçues , et je choisis celle de M. le comte de la Forest^ , que vous connaissez pour un homme d'esprit^ sage et raisonnable. Faites-la lire tout de suite à votre beati-frère. Les syndics me marquent qu'ils n'y peuvent plus tenir et que, dès que les choses sont ainsi, ils vont quitter l'administration. Mais c'est justement ce qu'il demande; tout seroit, ma foiî bientôt au diable avec un tel premier minisire.
Qu'on écrive à cet homme-là de manière à le
' Le président de Brosses élaît sur le point d^aller à Paris.
• François de Fargès , alors Conseiller d'état (voy. pp. ij^et i85}, frère du lieutenant-général.
^ Comte de Divonne au bailliage de Gex 9 et de Ra« milly en Savoie, maison très -ancienne ^ dont un bailli de la noblesse du Bugey en i344*
ET Dtr VRiSlDETUT BE BROSSES. ^35
contenir en repos , et attendons la semaine prochaine à parler d'afiaires y quand je serai auprès de vous , où nous raisonnerons avec plus de sang froid qu'il n'y en a dans ce pays de Gex , depuis que Tencens des louanges et de la faveur a achevé détourner cette vieille tête égarée.
Mon Dieu ! qu'il parle de vers et de Fréron , mais qu'il laisse parler d'affaires aux gens qui les entendent. Je suis fort ennuyé d'être le bureau d'adresse de toutes ces sottises'.
' Cette lettre aide à comprendre la précédente. Bien <£ue la lettre à Lagros soit postérieure. Elle peint au naturel un homme excédé des tripotages continuels de Voltaire et des plaintes incessantes qui lui eu étaient faites y mais assez maître de lui pour se défier de cette impression et pour tout ajourner jusqu^à ce que ce premier mouvement se fût calmé.
a35 TRANSACTION.