A M. D£ LA MARCHE
toujours été à la tête de vos vertus j je ne me trouve pas mal de ce beau penchaut que vous avez dans vôtre cœur ; vous daignez faire tomber sur moi un peu de vos faveurs > vous, savez com-^ bien j'en sens le prix. Vous m'avez bien échauffé l'àme par votre apparition à Ferjiey , et puis vous voilà de moiiié avec moi dans le monument que j^élève à Corneille " . Vous ne sauriez croire à quel point je suis enchanté de tant de bontés; quand vous aurez fini toutes les affaires qu'on a toujours à Paris , remplibiendes devoirs y fait et reçu bien des visites^ quand vous serez oisif) n'est-il pas vrai que vous lirez mon œuvre des six jours * ? Vous ne serez pas fâché d'y trouver un peu de relligion j il est vrai qu'elle n^est pas chrétienne ^ mais elle a son mérite^ et comme disait feu l'empereur de la Chine au }ésuilte Parennin : touttes les relligions ten* dent au même but qui est de suivre la raison universelle et de n^ avoir point à se reprocher en mourant d^ avoir insulté et obscurci cette raison^. Voilà de belles paroles pour un Chi-
* En laissant travailler pour les estampes de son édition, Devosge père et Monnier y qal étaient alors au château de la Marche.
* Olympie.
3 Cet empereur avait sûrement lu le Dictionnaire, philosophique.
Sl^O ZEtrtRh^ DB VOLT Aï II B
Dois qui renvoyait nos missionnaires^ 3e me flatte que vous ne trouverez pas dans mon œuvre des six jours une autre morale et qu'il y a une relligieuse qui vous attendrira.
Si je ne peux avoir l'honneur de vous faire ma courceihiver^du moins mesenfans laferont.J'ai dans l'idée que vous pourriez bien passer doréna« vant vos hiversà Paris etvos étés à la Marche. Me trompë-jef Je suis bien homme à vous rendre mes hommages les étés, mais je ne prévois pas que je puisse jouir de ce bonheur longtemps. Je ponrrai tout au plus m'échapper quelques jours* Ce ne seront point mes travaux champêtres^ mon église et mon théâtre qui me retiendront; ce sera Corneille : nous allons commencer l'édi*^ tion et il n'y aura pas moyen de quitter. Je vous remercie encore une fois de la bonté que vous avez de permettre que vos protégez embellissent cette édition. Je voudrais être bientôt quitte de tant de vers pour venir entendre et lire votre prose. Il me semble que vous élèverieas et que vous échaufferiez mon ame. Elle est remplie pour vous du respect le plus tendre depuis en* viron cinquante ans.
A M. DE h.K MARCSB. 27 1
vm.
Aux Délices I a3 décembre 1^6 is
Vraiment c*est un pot de yin du marché. Nous venons d'en boire aussitôt qu*il est arrivé aux Délices 9 et nous avons répélé le vers de voire fontaine qui , pour jouer sur le mot , est digne de la Fontaine.
Là, sans crainte des loups, Tagneau se désaltère.
Jugez comme vous avez été féié, loué, célébré par madame Denis et par nos convives. Vraiment ce n'est pas de belle eau claire que vous faites boire à vos agneaux des Délices; vous vous êtes souvenu que vos agneaux sont bourguignons; le président Féliche ne nous aurait jamais fait boire que du vinaigre ou de Teau bourbeuse.
Je suis enchanté de vos estampes ^ mon digne et grand magistrat ! Vous n'avez crû graver que votre reconnaissance et vous a vos gravé votre gloire. Votre inscription pour M. de Berbisi' est simple^ noble , précise , affectueuse
' Jean de Berbisey , qui avait résigné la première Pré-
sidence du Parlement de Bourgogne en faveur de M. de
la Marcbe en 174^ j était mort en 1^56 , âgé de çS ans.
Voir sur ce magistrat, parent de M™** de Sévigné,
V Histoire de la We et des ouvrages du P* de Brosses.
•i7a tETTREÔ DB VOLTAIKB
et modeste. C'est le cœur qui parle avec Pesprit sans chercher l*esprit. J'ai le malheur jusqu'à présent de n'avoir pu être que le bienfaiteur de l'église. J'ai fait bénir la mienne en grande cérémonie^. Mon grand Christ attire tous les curieux. Quelle piété! dit-on. Je l'avais toujours prévu que ce vieux mauvais plaisant finirait par être dévot. Voilà ceque disent les bonnes âmes, et on assure que tous les mondains finissent par là^ c'est la mode de tous les temps.
Inde achemsia fit stultorum denique vita.
Je ferais une oeuvre bien plus méritoire si je pouvais arracher mon petit pays de Gex à la lirannie àçs fermiers généraux ^ mais il est plus aisé des*accommoder avec Dieu qu'avec euxj aussi sont-ils maudits par S^-Mathieu qui les connaissait bien pour avoir été leur commis. Puisque je suis en train sur ces belles matières, ja prends la liberté de vons envoier un petit sermon ^ qu'on m'a fait tenir ces jours passez et que vous ne montrerez pas à l'ambassadeur de
' Ce n^est point ^église actuelle dé t'erney , maïs la construction qu^on laisse sur sa gauche en arrivant au. château de Voltaire , et qu^on prendrait, si elle était moins négligée, pour une grange ou pour la loge du portier.
* Le sermon du Rabbin Akib^ pamphlet de Voltaire^
A M. DE JaX MARCHE* :Lj3
Portugal*. Le RabbÎQ Akîb me parait un bon diable ; vous pensez sans do ute comme lui au Judaïsme prèsj personne n'a moins l'air d'un juif T|ue vous.
Nous vous adorons à Ferney et aux Délices du culte de dulie et de la plus tendre dulie^.
A Fernej , 25 mars^r
Il y a longtemps que je n'ai eu l'honneur d'écrire à celui qui sera toujours mon premier président. J'ai bien deschoses à lui dire. Premièrement son parlement m'afflige. Le Roi se soucie fort peu qu'on juge ou non les procèz auxquels je m'intéressej mais moi je m'en soucie.^ Voilà une plaisante vengeance d'écolier de dire :
' M. Fyot de Neuilly , dont il avait été question pour ^ambassade de Portugal.
^ Ceux qui ont luia Corresp, gén. et par conséquent les intarissables protestations du culte èihyperdulie ^ voué par Voltaire à M. et à Mme d'Argental, savent que le mot dulie est un terme consacré en théologie pour distinguer le culte de vénération , que l'on rend aux Saints , de celui de latrie ou d'adoration , qui n'est du qu'à Dieu.
Vjl^ rBTTRES DB VOI*TAIRB
je ne ferai pas mon théine parce que je $iiis mécontent de mon régent^. C'e3t |K>ur cela au contraire qu'il faut bien faire son thème. J'ap* prends que vous faites tous vos efforts pour parvenir à une conciliation. Qui peut y réussir mieux que vous? Vous serez le bienfaiteur de votre compagnie^ c'est un rôle que vous éies accoutumé à jouer.
Je vous demande pardon de donner des fêtes quand la province souffre , mais il est bon d'égayer les affligés. 11 y en a de plus d'une sorte : il vient de se passer au Parlement de Toulouse, une' scène qui fait dresser les cheveux à la tétej on l'ignore peut-être à Paris ; mais si on en est informé, je défie Paris, tout frivole, tout opéracomique qu'il est, de n'être pas pénétré d'horreur. Il n'est pas vraisemblable que vous n'ayez appris qu'un vieux huguenot de Toulouse, nommé Calas y père de cinq enfans, ayani; averti la justice que son fils aîné, garçon très-mélancolique, s'était pendu, a été accusé de l'avoir pendului-méme en haine du Papisme pour lequel ce malheureux avait, dit-on, quelque penchant secret. Enfin le pèrea été roué, et le peudu, tout huguenot qu'il était, a, été regardé comme un
' Le Parlement de Bourgogne avait snspenda ses audiencei par inite de l'aÛalre Yarenne.
▲ M» DB LA MARCHE. HjS
martir^ elle Parlement a assisté [Âeds nuds à des processions 'en Thon neur du nouveau saint. Trois juges ont protesté coiure l'arrêt} le père a pris Dieu à témoin de son innocence en expiranty a cité ses juges au jugement de Dieu et a pleuré son fils sur la roue. Il y a deux de ses enfans dans mon voisinage qui remplissent le pays de leurs cris j j'en suis hors de moi : je m'y intéresse comme homme ^ un peu même comme philosophe. Je veux savoir de quel côté est Thorreur du fanatisme. L'intendant de Languedoc est à Paris; je vous conjure de lui parler ou de lui faire parler : il est au fait de cette avanture épouvantable. Ayez la bonté, je vous en supplie, de me faire savoir ce que j'en dois penser. Voilà un abominable siècle : des Calas, des Malagrida, desDamiens, la perte de touties nos colonies, des billets de confession et l'opéra comique.
Mon cher et respectable ami, ayez piiié de ma juste curiosité. Je soupçonne que c'est vous qui m'avez écrit il y a environ deux mois; mais les écritures quelquefois ressemblent à d'autres. Quand vous aurez la bonté de m'écrire, mettez un M au bas de la lettre , cela ^avertit. Je de- Trais vous reconnaître à votre stile et à vos
* On n^entend point garantir ce fait y peu croyable ea égard au siècle , et qui n^est raconté qoe par Voltaire.
aj6 X.ETTRES DE VOLTAIRE
bontésj mais mettez un M. Car quand je vous renouvelle mon tendre et respectueux attachement y je mets un V.
25 avril 1762 y au châteaa de Feruey.
Il y a quinze jours, Monsieur, que je suis attaqué d'une fluxion de poitrine. La chair est faible ^ V esprit n^ est plus prompt , mais le cœur est tendre, il sent touttes vos bontés. Mille remerciniens à votre graveur " pour sou estampe, que je crois destinée à la Toison d' or"^ . Ce n'est pas que cette Toison soit digne d'une taille douce ; mais il en faut aux pièces qu'on ne jouera jamais , comme à celles qu'on jouera. Nous traitons de même tous les enfans de Corneille, et les bossus comme les mieux faits.
Il n^est pas' juste de vous priver de vos artistes pour Pertarite y Agésilas el Suréna. C'est trop abuser de votre bonne volonté et de votre patience. Qu'ils se réduisent à six estampes et
■ Devosge père alors occupé à dessiner, pour Vhistoire des impôts que préparait M. de la Marche, des allégories que Monnier devait graver.
* Pièce de Pierre Corneille.
A M. DE LA HARCHB. 277
qu'ils clioisisseiil; autrement vous seriez privé un an entier de ceux qui doivent travailler pour vous par préférence. II y aurait à moi uneindiscrélion impardonnable de le souffrir. Lorsque j'ai eu l'honneur de vous écrire sur l'abomination de Toulouse, je vous croyais encore àParis
fièvre, mais pas assez pour l'homme qui vous est attaché avec le plus tendre respect.
' Les Jésuites ne furent déclarés distonaqae par arrêt du Parlement de Paris da 6 août 1^63.
* Allnsion à l'ailàire Yareane, où M. de Ift Marcha voulait interposer m médiation.
ZyS X.BTTBES SB YOI-TAIRB
Aux DélJcciy â6 mat
Mon respectaUe et digne magistrat, je faisan effort pour écrire ; l'attachement donne des forces; permettez qu'en vous renouvellanl mes remerciemens sur vos estampes , \e vous envoie une planche de Paiis à laquelle je prie vos aimables artistes de se conformer, en faisant les corps des Ggures un peu moins gros.
Je voudrais bien avoir le mémoire du Parlement j j'ay celuy des Elus ^ : il faut entendre les deux partis. J'apprends que les contrebandiers délivrent avec leurs marchandises force coups de fusil dans la province, lot bella per orbem.
Je vois avec une extrême douleur que les Etats et le Parlement enveniment leur querelle. Vous prenez le bon parti d'attendre à la Marche que le temps appaise ce que l'animosité produit. Heureusement il ne s'agit pas de relligion, ainsi cette guerre finira. Conservez vos boutez pour l'homme de France qui vous aime
et qui vous respecte le plus.
'* Rédigé par Varenne père.
A M. DB LA MARCHE. Sjp
9 Xaillet, aux Dâkes*.
Votre dessinateur me mande, mon grand magistrat y que vous êtes à Dijon j puissiez-vous y être le conciliateur de la Cour et du Parlement ! Je n'ay point reçu le paquet que tous aviee eu Ja bonté de me promettre* Je l'attends , il s'agit de vos intérêts et de votre repos qui me sont également chers.
Je suis au quatrième tome de Corneille , c'est une occupation bien douce 5 mais elle cesse de l'être puisqu'elle me coûte le bonheur de vous faire ma cour à La Marche. Je ne puis quitter un instant, il faut corriger deux feuilles par jour ; il faut souvent comparer l'espagnol et l'anglais au français dans les sujets qui ont été iraittéz chez ces trois nations ; il faut avoir toujours raison j c'est-là une terrible tâche. Laissezmoi, respectable ami, à mon attelier Cette année, et je vous réponds qtie, si M.Trotichin mt fait vivre, je suis à vos ordres en 1763.
280 rETTRES DB VOLTAIRE
Permettez-vous que je joigne icy une lettre pour M*" Devoge ? Je commence à douter que Je TOUS aye adressé un de ses dessins que je vous renvoiais. Il aime les grosses figures ; à la bonne heure. Il me parait qu'il y a du gran'gusto dans sa manière. Je vous remercie encore une fois de m'a voir prêté cet artiste. Vous venez de perdre le boursoufHé Crébillon ' .
Dam flaeret latiilentu9 ^ erat quod tollere Telles * ?
Adieu y Monsieur, conservez vos bontés à
l'homme du monde qui vous est attaché avec le
plus tendre respect.
fi5 Auguste'*', aux Délices.
Vous voilà donc , mon illustre magistrat , le protecteur à&Pertarite , à! Agé silas ji^ Attila ,
de Suréna s de Pulchérie j etc Vous étiez
fait pour ne protéger que les Cinna et les Polieuctes. La meilleure part n'est pas tombée
' Mort à Paris le 17 juin 17629 à 88 ans. * Hor. lib. 1 . sat. IV.
A M. DB I.A MARCHE. 28 i
à votre dessinateur. Je luy sçaîs bon gré de mettre du génie dans ses dessins , puisque ce Corneille en a mis si peu dans la moitié de ses pièces ^ il eût fallu plutôt les supprimer que les décorer par des estampes ; mais le public , qui n'a jamais entendu ses intérêts , veut avoir toutes les sottises d'un grand homme. J'ay pris le parti depuis quelque temps de faire relier ce que je trouve de bien dans les livres nouveaux et de brûler le reste. S'il fallait tout lire , Matbusalem n'aurait pas le temps.
Je me flatte toujours que Pierre Corneille me donnera le temps de venir cultiver auprès de \ous la vraie philosophie qui vaut mieux que la poésie. Nous allons , en attendant, jouer des tragédies nouvelles que les comédiens ne défigureront pas. Mademoiselle Corneille commence à réciter des vers y comme son oncle en faisait quand il était inspiré. Nous attendons M. lé maréchal de Richelieu et M. le duc de Villars, à qui nous donnerons la comédie.
J'ay rhonneur de vous envoier encor par M. de Villeneuve ' un Mémoire sur les Calas, Cette affaire va être portée au Conseil : c'est un grand préjuge en faveur de cette malheureuse
> Dufour de Villeneuve y Intendant de Bourgogne | depuis lieutenant civil au Châteiet de Paris.
aSî rETTRES DB VOLTAIBE
famille qné vous ayei de la compassion pour elle. Agréez mes tendres respects.
Aux Délices y 8 septembre 1762.
Voilà le mois de septembre venu ^ Monsieur, et je voudrais déjà être à La Marche j mais une descente de Pairs du Royaume et une fluxion sur les yeux et sur les oreilles me retleodront aux Délices probablement jusqu'à la fin du moîs% M. le duc de Villars est icy j nous attendons M. le duc de Richelieu ; M°*^ Denis et M^^® Corneille répètent leurs rôles, et moi je ne joue que celui de malade. Dieu me fasse la grâce de pouvoir^ à la fin du mois , venir me réjouir avec vous de la paix que nous allons avoir avec les Anglais et de celle que probablement votre Parlement aura avec le Conseil l
Je suis fort content maigre les critiques dç l'estampe d'OlAorij que M. Le Monier ' m'envoie. Je vous renouvelle mes remerciements
' Lisez : Moanier.
A M. DB LA HARCBB. 283
et je TOUS prie de permettre que j'insère ce petit Jbillet daDS ce paquet. Pardonnez à un pauvre homme , moitié sourd , moitié aveugle^ s'il vous écrit si lacooiquement ; vous savez conitùen il -sérail bavard s'il voas disait à quel point il est pénétré pour vous d'attachement et de respect.
A Femtf , ao sepleiiilr**.
J'ay besoin plus de la retraite ; me v des acteurs , des d vient pas trop à n plus à soy dans le Rien n'est plus tri n'a point de santé
Siacenim niai «st tm , i|«odcamqtie ïttfBDdis acetcit.
J'ay reçu une nouvelle estampe dessinée par Itf . Devoge } nouveaux remerciemens à vous Taire ; mais il faut qu'il en ait sa part. Je vous prie de permettre qu'il trouye dans cette lettre
a84 LETTRES DE VOLTAIRE
les expressions de ma reconnaissance. Je suis trop languissant 9 trop misérable y pour écrire à d'autres qu'à vous. Nous verrons si, avant votre départ pour Paris , je serai assez heureux pour venir vous dire que vous n'aurez jamais de serviteur plus tendrement attaché que
XYl.
A Fcrnej, la octobre*.
Nous n'avons plus de maréchaux de France, nous avons encore un pair ' j mais si mon cher et respectable M. de La Marche avait été là , j'aurais bien dit : Cédant arma togae. Allezvous à Paris? Quand parlez-vous? Instruisez-moi un peu de votre marche.... Vous allez revoir ce que vous avez de plus cher dans votre famille ; vos amis vous retrouveront. Je ne vous pardonne de quitter votre retraite que pour revoir ceux qui vous aiment. Si vous n'aviez pas cette raison, vous seriez inexcusable. Vous savez qu'on n'est bien que chez soy et avec soy. Vous possédez à La Marche le plus bel empire , celui de vous^
♦ 1762, ■ Le duc de Villars.