‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 31 sur 61 · A M. DE LA MARCHE · texte numérisé non relu

A M. DE LA MARCHE

donation; c'est un cas que la coutume de Paris n'a point prévu , car nos coutumes ne prévoient guères , et je ne sçais s'il y a quelque chose dans le monde de plus imparfait que nos loix.

Au reste savez-vous que Mad® de Pompadour est morte en philosophe, sans aucun préjugé , sans aucun trouble, pendant que tant de vieux barbons meurent comme des sots' .

Adieu, mon respectable magistrat,conservez-

moi un peu d'amitié pour le peu de temps que

j'ai à végéter dans ma petite retraitte. Que ne

puis-je être dans la vôtre! Que ne puis- je vous

entendre , raisonner avec vous et vous renouvel-

1er mon très tendre dévouement,

* Il est étrange que Voltaire laisse échapper cette boutade et d'autres semblables dans sa correspondance avec M. de la Marche , croyant sincère, auteur d^une réfutation de V Emile restée manuscrite, et dont Voltaire lui-même écrivait à d'Argental. a C'est une belle ame^ c'est dommage qu'il ait certains petits préjugés de bonne femme, y> (LtelïTe du i4 septembre 1761.)

Du reste, l'admiration que témoigne ici Voltaire de la mort peu chrétienne de Mn*e Je Pompadour rappelle ce qu'il dit ailleurs d'un homme sur lequel l'histoire a épuisé ses flétrissures : Le Cardinal Dubois , qui mourut en philosophe et qui apràs tout était homme d^ esprit , {Hist. du Parlement, — Beuchot, xxii, 307. ) — On ne voit pas bien ce que la France aurait perdu à ce que Dubois et M^c de Pompadour crussent à i'Ëvangile.

ftpS LETTRES DE TOI.TAiaE

xxin.

A Ferney, 3 joîllet lyôS.

Il faut VOUS dire, mon cher et respeclable magistrat , que deux jours avant de recevoir la lettre dont vous m*avez honoré, on vint m*avertir dans mon sale cabinet, vers les deux heures, qu'il y avait dans mon petit salon grand comme la main , une douzaine d'Anglais et d'Anglaises qui venaient diner. Je les reçus à l'anglaise , peu de façons , un peu de disputes sur Shakespeare ^ des propos vagues^ ensuite envisageant une dame de la compagnie autant que mes faibles yeux peuvent envisager, je dis à une de mes nièces : Yoilà une Anglaise qui a bien de l'air de Monsieur le Premier Président de la Marche ; je la prendrais pour sa fille , si je ne savais qu'elle vient de Londres. Elle entendit mon propos j elle médit qu'elle ne venait point d'Angleterre, mais de Lyon , et qu'elle était votre nièce* . M*" de Longecourt que j'avais pris pour un ofticier

■ C'était la fille de M. Fyot de Neuilly ( Jacqnes-Philippe), ex-ministre plénipotentiaire de France à Gênes , mariée au marquis de Champié d'AllemanS} d'une grande maison de Daupliiné.

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de dragons anglais^ m'apprit qu'il était votre parenl' ; je me trouvai tout d'un coup dans votre famille. Jugez si mon cœur tressaillit; j'oubliai alors mes Anglais et Shakespeare et Milton, et jusqu'à tous les maux qui m'accablent^ pour demander de vos nouvelles, et pour me vanter de vous être attaché depuis environ soixante ans au moins. On me dit que vous êtes plus heureux dans votre chatau que moi dans ma chaumière y et cela me consola ; que vous jouis* sez d'une santé que je n'ay point , et j'en fus ravij que vous êtes vraiment philosophe ^ et je voudrais l'être. Il y a des années que je ne vous ai écrit. Mais j'ai été longtemps persécuté d'une fluxion cruelle sur les yeux y et ce n'est que depuis peu que j'ai recouvré la vue. Madame la marquise d'AUeman et compagnie m'ont trouvé entouré de massons qui font deux ailes à mon bouge pour avoir l'honneur de vous recevoir si jamais vous revoiez nos déserts. Je suis bien coupable de n'être pas encor venu vous faire ma cour. Je le sens. J'en suis encor plus fâché que honteux; ma misérable santé en est la seule cause. Je suis condamné à souffrir. Vivez heu-

^ Nlcolas-Pbilippe Berbîs de Longeconr , odScier de cavalerie, né à Dijon en 1727? père de M. Berbis de Hancy^ mort en cette ville en 181 4*

3oO LETTRES DB VOLTAIRE

reuXy philosophez, continuez-moi vos hontez. Si jamais je peux faire un petit voyage y ce sera assurément pourrons renouveller le tendre respect et tous les sentiments qui m'attachent inviolablement à vous jusqu'au dernier moment de ma vie.

▲ Ferney I ce 3 mars 1766.

Mon cher et respectable magistrat, je ne vous ëcris jamais , parce qu'ayant enterré ma vieillesse et mes maladies dans une retraite profonde , je n'aurais à vous parler que de mon tendre attachement dont vous ne doutez pas. Mais j'ay appris dans mes déserts que vous avez été très-malade il y a deux mois dans votre beau chatau de la Marche. M. d'Argental ne m'en avait rien dit. Le danger que vous avez couru rompt mon silence et me ranime. Je suis tout étonné d'être en vie , mais je veux que vous viviez. Je suis un peu votre aîné et je n'ay pas votre vigoureuse constitution. C'est à vous qu'il appartient d'étendre votre bçlle carrière. Je sais que votre

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philosophie vous fait regarder la fin de la vie avec la résignation qui doit nous soumettre aux loix de la nature ; mais enfin vous ne pouvez vous empêcher d'aimerune viedans laquelle vous n'avez donne que des exemples de vertu. Pour moi, je crois avec votre ami Pondevele* qu'il faut s'amuser jusqu'au dernier moment. Avez-vous encore vos artistes auprès de vous et ce graveur dont j'ay oublié le nom et dont j'aimais les desseins malgré les dégoûtez de Paris qui n'en ont pas voulu ? Je voudrais qu'à votre recommandation il me dessinât et me gravât une planche assez bizarre destinée à un petit inoctavo. Il s'agitde représenter trois aveugles qui cherchent à tâtons un âne qui s'enfuit. C'est l'emblème de tous les philosophes qui courent après la vérité. Je me tiens pour un des plus aveugles, et j'ay toujours couru après mon âne. C'est donc mon portrait que je vous demande. Ne mêle refusez pas, et aimez toujours le plus vieux , le plus tendre et le plus respectueux de vos anciens camarades.

' Y. ci-dessus, p. 268 ^ note a.

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