‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 35 sur 61 · XX · texte numérisé non relu

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ai octobre , i Fernej*.

Sans une demî-dousaine de tragéiUes, une centaine d'hôtes, une église et un téàire à bâtir , je vous aurais dit plus tôt , mon cher con-

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frère, combien je vous ai regretté. M" de Varenne ^ n'ont vu qu'une petite partie de nos travaux que nous appelions amusemens. Je vous assure que les affaires les plus sérieuses ne prennent pas plus de temps. Les amusemens qui n'en prennent guère, sont les petites corrections qu'on inflige aux Pompignans et aux autres impertînensqui, étantà peine gens de lettres, osent vouloir décrier les véritables gens de lettres, calomnier leur siècle et déshonorer la nation. Il faut se moquer des sots et faire trembler les méchants. Je ne crois pas que vous ayez sitôt Tan^ crède ^ j vous ne connaissez probablement cette tragédie que par les malsemaines de maître Aliboron dit Fréron : comptez qu'elle ne ressemble point du tout à ce qu'en dit ce polisson. Je l'avais faitte à la vérité pour moy, pour les plaisirs de ma campagne. On a voulu la jouer à Paris. J'en ay fait présent aux comédiens. Ils y ont gagné de l'argent. Ainsi, hors Fréron, tout le monde est content. Je le serais fort si

' Jacques Varenne père et son fils aîné Varenne dtf l$éost , tons deux secrétaires des Etats de Bourgogne, Yarenne de Béost était correspondant de TAcadémie des sciences, et frère du savant agronome ^ Yarenne de Feniile.

Joué le 3 septembre 1760,

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VOUS pouviez franchir les montagnes, et faire ce qu'ont fait M" de Varenne. Je les ay trop peu vus, et je voudrais vous voir baucoup. Mille respects à madame de RufTey.

P. S. Il y a un homme chez vous qui m^envoie de vieilles nouvelles ^. Je lui dois, je crois, une année. Voudriez-vous avoir la bonté de luy faire payer son louis ? M* Tronchin de Lyon rembourse tout. Je ne me mêle que de lire et de barbouiller , et surtout de vous aimer.

Au château de Feraey , pays de Gex , 16 janvier 1761.

Ambroise de Croze * vous a écrit , Monsieur, ou du moins vous a envoyé son petit mémoire anti-sacerdotal pour vous amuser; mais il faut que j'aie aussi Thonneur de vous écrire. Je suijj enchanté de votre souvenir 5 j'ai le plaisir d'être l'approché de vous de plus d'une bonne lieue : c'est toujours cela j mais le Mont-Jura est ternble. Je vous demande en grâce d'embrasser, pour moi, bien tendrement M. de la Marche, mon contemporain, que j'aimerai jusqu'au der-

' Probablement le Bulletin de Dijon.

• V. ci-dessus, p. la^.

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nier moment de ma \le. Je voudrais qu'il pût abandonner pendant quelques jours ses campagnes de Lucullus pour venir dans mes chaumières, léserais bien curieux de voir son Histoire des impôts ^ • Le livre de M. Myrabaud* me paratt d'un fou qui a de beaux accès de raison. Je suis bien persua<lé que M. de la Marche aura mis plus de vérité , plus de profondeur dans son ouvrage et moins de bavarderie. Je suis irès-désintéressé sur cette matière, car mes terres sont libres et ne paient rien au Roi; mais je n'en gémis pas moins sur le sort de noire petite province de Gex. Les fermiers-généraux ont trouvé un beau secret dans ce petit pays-là : celui de réduire à huit mille habitants y seize a dix-sept mille que le pays en contenait il y a quatrevingts ans; mais eu récompense ils entretiennent dans ce pays de six lieues de long , quatrevingt-douze commis extrêmement utiles à TEtat. Que voulezvous, Monsieur? Il faut bien qu'il y ait scandale en ce monde; mais malheur à celui par qui vient scandale !

' Manuscrit conservé au château de la Marche ^ et que Téditeur de ces lettres a parcouru.

* Théorie de l'impôt, Paris, 1760, in-4® et in-13, par le marquis de Mirabeau, auteur de V Ami des hom* mes. C'était, suivant lui, son chef-d'œuvre.

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Je viens, moi, de me donner un petit plaisir qui paraît assez scandaleux aux jésuites. Us avaient usurpé un domaine assez considérable sur six gentilshommes, tous frères, tous officiers, tous en guenilles ; j'ai obligé les révérends pères à déguerpir du patrimoine d'aulrui /^za/gré des lettres-pAtentes du Roi, entérinées au Parlement de Dijon ^ . Frère Berlier ne manquera pas de dire qu'on voit bien que j'ai des sentimens très-dangereux, et que je suis un tirés-mauvais chrétien.

Je ne sais pas ce qu'est devenu M» le Baull; il avait la botité de me vendre de fort bon via tous les ans, et il m'abandoniie; mais j'ai pris le parti d'en faire chez moi d'assez passable.

Mille respects à madame de RufFey.

Sans date.

Vous me permetez, Monsieur, de vous importuner sur la malheureuse afiaire du sieur De-

* Ces lettres-patentes du Roi entérinées au Parlement, confirment la note de la page i32 ci-dessus. V. au surplus la lettre de Voltaire à la Clialotais du 17 mai 1762.

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-croze. Il jointà la douleur d'avoir vu son fils prêt {sic ) de mourir |>ar on assasinat (^zV) ^ y celle de voir rassafisin tiio^pher de son affliciion. Il ^t souuenu par une Cftl>ale puissante contre ^n pauvre homme sans secours^^qui n'a ni assCK d'intelligence^ ni pewi-êlre assez de fortune pour le suivre dans les détours de la chicane la plus odieuse et la plus longue. Ce curé , assez connu à Dijon par une foule de procès qu'il y est venu «outtenir, attend que les cicalrices des playes faites au jeune Decroze puissent être fermées, afin qu'il paraisse que les blessures n'ont» été que légères, et que l'assassinat passe pour une simple querelle ; mais je peux vous asseurer que le temps , qui est le seul refuge du curé , lais»-

' Le mot assassinat implique l'idée d'un meurtre prémédité. Tout ce qu'on sait de cette affaire prouve que les blessures dont se plaignait de Croze fils furent la suite d'une rixe et n'avaient nullement été faites dans l'intention de tuer ( v. ci-dessus pag. i33 la lettre du P. de Brosses ) qui s'intéreissait hautement à de Croze). If pouvait y avoir eu préméditation de violences^ mais non préméditation de meurtre. Mais

Celui-ci se croyait Fhyperbole permise.

On s'abstiendra donc de relever les autres exagérations de celte lettre.

* De Croze père paraît avoir été ce qu'on nommait alors un bourgeois de campagne. Voltaire lui avait ouvert sa bourse, et le P. de Brosses y joignait son appui*

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sera toujours paraître les preuves de son attentat. Le crâne a été ouvert , et le Ueutenant* criminel lui-méniQ a vu le malade en danger de mort. Je Tai vu moi-même en cet état. J'apprens que le curé a appelle du décret d'ajour^ nement personnel et de prise de corps rendu, à Gex. Il fonde ses malheureuses deffenses sur une méprise qu'on dit être dans les dépositions. On a déposé en eiTet que ; ledit curé avait été boire che^ M"*® Burdet le 2^7, veille de l'assassinat, et il se trouve que ce n'est que le 2,6 ^ mais cetie erreur de date n'emporte point une erreur de fait j et cette peiiie méprise est aisé* ment corrigée au recoUemeut et aux confrontations.

Il se fonde encore sur la mauvaise réputation de la dame Burdet, chez laquelle l'assaswnal s'est commis, et qu'il a frappée lui-même. Mais si la dame Burdet est une femme diffamée, pourquoi allait-il boire chez elle ? Pourquoi part-il d'une demi-lieue de sa maison pour aller à dix heures du soir chez cette femme avec des gens armés? Il a Taudace de dire que c'était pour arrêter le scandale; mais est-ce à Jui à exercer la police ? L'exerce-t-on à coups de bâton F Lui est-il permis d'entrer pendant la nuit chez une ancienne bourgeoise du lieu ,

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très-bien alliée ' , qui soupait paisiblement avec ses amis? Les violences précédentes de ce curé, le procès qui luiful inlenté parle notaire Vuillel, pour avoir donné des coups de bâton à son fils, ses querelles continuelles ^ son ivrognerie qui est publique, ne sont-elles pas des présomptions frappantes qu'il n'était venu chez la dame Burdet que dans le dessein qu'il a exécuté? Une irruption faite pendant la nuit, avec des hommes armés ^ , dans une maison paisible, peut-elle être regardée comme une rixe ordinaire? Un laïque en pareil cas ne serait-il pas dés longtemps dans les fers ? Cependant ce prêtre , aussi artificieux que violent , soulève le clergé en sa faveur, L'évêque de Genève soutient que c'est à lui seul de le juger ^ qu'il n'est pas permis aux juges séculiers de connaître des délits des prêtres, et qu'il n'est coupable que d'un ^èleun peu inconsidéré. On intimide le pauvre Decroze j on emploie le prophane et le sacré pour lui fermer la bouche j et enfin le jésuite Fessi a porté l'a* bus de son ministère ^ jusqu'à refuser l'abso*

" Voir dans la lettre précitée du P. de Brosses quelle était la réputation de la dame Burdet,

* De bâtons (voir toutes les relations de cette affaire).

5 D'où Voltaire savait-il ce qui s'était passé entre le confesseur et la péi^itente? Si la sœur de Decroze avait violé le secret de la confession , quelle foi méritait cette £?mme?(Voir an surplusp* 1 56 ci-dessus.)

liKÎon à la sœur de FassassiDé , jusqu'à ce qu'elle portât son ])ère et son frère à se désister de leurs justes poursuites. Ce malheureux curé dm village de Moeus^ s'imaginant très*faussement que c'était moi seul qui encourageais un père nialheureux à demander vengeance du sang de son fils, a porté les habilans de son village à me couper la communication des eaux , et m'a fait proposer de me donner le iJonble des eaux qu'on voulait m'ôler si je pouvais obtenir de Decroze un désistement. L'évêque m'a mandé ^ en propres termes, que pour quelques gouttes de sang il ne fallait pas faire tant de vacarme' . Voilà l'état où sont les choses; et sans la justice du Parlement de Bourgogne , tout le pauvre petit pays de Gex serait dans le plus déplorable boulversement.

J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect,

M% V. T. H. etT.-ob. S.

« Uévêque pouvait trouver en efTet que Voltaire faisait beaucoup plus de bruit qu'il n'était besoin. C'était aussi Tavis du P. de Brosses (v. pp. 1 34 et j 35) et celui de d'Argental {Cor, gën» 16 février 1751 .) — Cetévêque,da nom de Biord, était sans naissance et ne devait sa dignité qu'à son mérite. Yoltaire et son biograpbe Condorcet se sont oubliés au point de reprocher à ce prélat son extraction populaire : mais sa mémoire n'en est pas moins en vénération dans la Savoie.

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