XXXIV
14 janvier 1763, à Ferney.
Je ne vous écris point de ma main , mon cher Président, parce que je suis malingre à mon ordinaire, mais mon cœur TOUS écrit; il est pénétré de vos bontés. Je vois qu^ilvous est dû quelquWgent , que vous avez bien voulu avancer pour moi. J'ai mandé à mon banquier de Lyon^ M. Camp , de vous le faire rembourser par son correspondant de Dijon : pour moi je tous rembourse par mille remercîemens.
Vous m'aTouerez qu'il est plaisant qu'un Parlement
^ Publiée par Girault en 1819, réimprimée par M. Beuchot n^
dise à un antre Parlement : Nous chasserons les Jésuittes •î vous prenez notre parti. Ne tronvez-YOus pas que c^est là rendre une justice impartiale? Si les jésuittes sont intolérables par leur constitution , leurs maximes et leur conduite y faut-il faire son marché pour les juger?
Je suis très instruit de la conduite de David et d'Absalon. Je trouve le jugement des arbitres assez raisonnable , quoiqu^il ait un peu passé les bornes de son pouvoir. Je conseille très fort à notre ami , de s'en tenir à ce jugement, et de finir pour jamais une chose si désagréable. Je vous prie même de Pengager à ce léger acquiescement qui fera son repos. 11 sera honorable pour lui de céder un peu de ses droits , et de ne pas paraître traiter son fils à la rigueur. Écrivez-lui , je vous en conjure y la lettre la plus forte. Les meilleurs magistrats doivent fiiire dans leurs intérêts personnels j ce que les meilleurs médecins font dans leurs maladies : ils consultent d^autres médecins.
Je me mêle peu du temporel de Corneille, je ne suis que pour le spirituel. Je crois qu'il y a dans votre capitale de Bourgogne, un libraire correspondant des Cramer pour les souscriptions ; c^est tout ce que j'en sais.
Je vous remercie de votre nouvelle liste ; je vois avec grand plaisir que le nombre et le mérite de vos Académiciens augmente tous les jours : c'est votre ouvrage et je n'en suis pas étonné.
Malgré les neiges qui me gèlent et une bonne fluxion sur les deux yeux, je vous dirai que celui qui se propcr sait pour épouser M«ll« Corneille était M. de Cormont',
' Voyez ci- dessus, note a, p. 288.
A M. DC RUFFÈY. 357
capitaine de cavalerie , fiis du Commissaire des guerres de Ckâions. Je donnais une dot honnête , mais le Commissaire ne donnait rien du tout, et la raison sans dot n'a pas réussi.
Je vous embrasse bien tendrement.
Feruey, 3o janvier 1763.
En qualité de quinze-vingt , je ne vous écrirai point de ma main, mon cher Monsieur j je bénis Dieu des rigueurs de M. de Colmont le père : il s'est trouvé sur-le-champ un jeune gentilhomme, mon voisin, n'ayant ni père ni mère, et dont les terres louchent précisément les miennes ^ . Il n'est à la vérité que cornette de dragons, mais il l'a emporté sur le capitaine, et je fais dans quelques jours le mariage de M"** Corneille. Je n'ai point d'enfanis, et je m'en suis fait} je suis heureux du bonheur des autres, et c'est la consolation de ma vieillesse.
Je souhaite passionnément que M. de La Marche rende la sienne heureuse, en finissant pour jamais toute discussion avec M. son fils.
\ M. Dupuits.
L'un et l'autre perdraient de leur considération à disputer davantage. C'est à eux. à être arbitres , et non à avoir besoin d'arbitres.
En vous remerciant de l'épigramme sur le cocu du Parlement de Toulouse , je souhaite que ce soit un des juges des Galas ; mais des cornes et des chansons sont une punition trop légère de l'abominable jugement qu'ils ont
rendu.
J'espère que , dans huit jours , nous obtiendrons la révision au Conseil ; mille accidens nous ont retardés.
Pour les Jésuiltes , je les trouve des fous ; il faut avoir bien peu de raison pour se plaindre de retrouver sa liberté avec un juste-au-corps et une pension j mais l'esprit de corps et l'esprit de parti seront toujours plus forts que la philosophie 5 ils ont imprimé une grande déclamation , intitulée : Apologie générale , qui ne leur fera pas de nouveaux amis j ils y disent tant de bien d'eux , et tant de mal de leurs adversaires J ils sont si fiers dans ce qu'ils appellent leur malheur j ils se regardent comme des gens si considérables et si nécessaires au monde , qu'on serait tenté de les humilier encore davantage. Ce n'est pas le tout d'être chassé , il faut encore être modeste.
Je voudrais bien que votre Parlement se re-
A M. DE RUFFBY. 869
mît un peu à être Perrin-Dandin ^ J'ai une cause à lui mettre es mains , non pas pour moi , mais pour gens dont on a pris le bien , et qui ne peuvent mais des querelles du Parlement avec les Elus ^.
Adieu, Monsieur, mes respects irès-humbles à madame votre femme. Comptez sur la tendre amitié de V. T, H. Ob. S.'-"*- , y.
A Ferney, 23 juillet >^.
Qaid Ifc e^tempta jûval spinîs e pluribus una.
Aqttoisert^ mon cher Président, de chasserdes
' Par suite de Pafïaire Varettîie , le Parlemeflt araît cessé dWpédier les ptocès , /es magistrats ne se tecon^ naissant pas i' esprit assez libre pour rendre la justice uux sujets du Roi.
* Les Elus étaient des commissaires représentant leà Etats de Bourgogne durant l'intervalle des sessions, qui étaient triennales. C'était en letir nom que Varenne avait attaqué, dansnn Mémoire, la possession où était le Parlement de refuser l'enregistrement d'un édit bursal , lors même que l'impôt avait été Voté par les États.
Aa
Jéstiîles ' , quand on conserve un tas de moines qui dévorent la terre dont ils sont le fardeau ?
C'est aparemment pour envoier son portrait aux singes des terres australes, que le petit singe* dont vous me parlez s'est fait graver. 11 devait m'avertir , j'aurais fait l'inscription.
J'ay vu beaucoup de Bourguignons dans ma retraitte de Ferney , qui est assez jolie ; mais c'est vous que j'aurais voulu y voir. Je suis toujours faible, quelquefois aveugle. Je traîne ma vie comme je peux.
J'aurai l'honneur de vous envoier le second volume de Pierre ^ dès que j'en aurai à ma disposition. Je vous ferai une petite pacotille que je voudrais pouvoir vous apporter moy-même.
Kale et me ama.
' Exclus du ressort du Parlement de Dijon par arrêt du 1 1 juillet 1763.
^ De telles injures ne nuisent guères qn^à celui qui les profère.
' Le second volume du théâtre de P. Corneille a^ec commentaire, ou de V Histoire de Russie sous Pierre-Ie^ Grand, Voltaire menait de front ces deux ouvrages. Le premier volume de Corneille parut en 17625 on ne sait pas si le secoi^ avait déjà vu le jour quand ce travail fut interrompu pour donner suite à celui sur Pierre -le- Grand. 11 est positif que la seconde partie de V Histoire de Russie vit le jour en 1763. Mais le mot pacotii/e , qui suit , paraît indiquer le théâtre de Corneille , auquel avaient souscrit plusieurs Dijonnais.
A M. D£ RUFFEY. 37?.
3û« Augast. 1763, à Ferney»
Mon cher Président , quand vous me mandez qu'on viendra dans mon petit pays , pourquoy ne me mandez-vous pas que vous viendrez aussi ? Je ne réponds point à M. le Premier Président ' , qui a bien voulu me faire part de son voyage. Vous m'avez mandé qu'il serait le trente et un dans le pays genevois. Ma réponse est de l'attendre. Je voudrais bien aller voir le père à La Marche , mais je perds la vue, je n'ay point de santé , et je ne peux quitter ny Corneille , qui est bientôt fini , ny mes ouvrages de campagne , que je préfère infiniment à Pertarite , à Téodore , Suréna , Attila , Oton ^ Pulchérie j etc. , qui ne valent pas un char de regain.
Je vous aime , je vous estime^ je vous rcspecle.
" JeanoPliilippe Pyot de la Marche ^ mort en 1773, fils du contemporain de Voltaire.
3ji XBTTRES DB VOXTAIBE
S« Jany : 176^, à Ferney.
Je vous jure, mon cher président, que je ii*ai envoyé aucun conte à Dijon , excepté un compte à mon procureur de tout ce que me demande mon Curé ; et ce compte est une chose tout à fait dlfTérente du conte de ce qui plaît aux dames '• Je ne sçais comment ce petit amusement a percé dans le monde ; tout ce que je sais , c*est que c'est un conte de ma mère l'oye, un conte de fées.
J'ai ouï dire que ces créatures qui dansaient sur l'herbe, en ne La touchant pas , étaient des fées; et l'Académie de Dijon sait sans doute que ces demoiselles dansaient en rond , et qu'elles disparaissaient dès qu'on les regardait. Je ne connais point l'auteur de ce conte , maïs je me doute bien qu'il n'acceptera pas lés trois vers qu'on lui propose *. Si ce petit ouvrage m'était tombé entre les mains , et si je l'avais
' Imprimé dans le t. XIV de Tédition Beuckot.
H s^agissait d^ane correction proposée par M. de Ruffev.
A M. DE RUFFEY. 3y^6
envoie à quelqu'un à Dijon ^ c'aurait élé sûrement à vous.
Il y a un ouvrage plus intéressant , qui com* menée à percer un peu dans le monde : c'est un essai sur la tolérance ' ; il y en a très-peu d'exemplaires; si je puis en trouver un , je ne manquerai pas de vous le faire tenir. L'auteur est, à ce que jccrois, un protestant assez instruit, qui demande que ses frères puissent cultiver leurs terres en France , au lieu d'enrichir les païs étrangers. On en a envoie un à M. de Quinlin , voire ami j priez-le de vous le prêter, et demandez-lui , je vous prie , ce qu'il en pense. Je m'intéresse à cet ouvrage, parce que l'auteur me semble n'avoir en vue que le bonheur du genre humain , chose à laquelle ne pensent guère ceux qui sont à la téie de quelque parti que ce puisse être de ce pauvre genre.
Je croiais M. l'ancien Premier Président de La Marche à Paris j je le félicite d'élre à Lamarche , et je vais incessamment lui écrire.
Dites-moi , je vous prie , quel besoin une Académie a d'un protecteur ^ , et à quoi un
* Traité de la Tolérance^ imp. t. XLI del'éd. Beuchot.
' L^ Académie de Dijon venait de se donner ofEciellenent ponr protecteur le prince de Condé (Louis- Josepb), mort en 1819.
protecteur lui est bon ? Le protecteur de T Académie Française lui donne soixante et dix écus par séance , quarante fauteuils de velours , un Suisse , du bois , des bougies , le droit de conLmittïmus * ; c*est du moins quelque chose.
Portez- vous bien, mon très cher Président. Je perds la vue , et je perdrai bientôt la vie j il n'y a pas grand mal à cela j je vous embrasse de tout mon cœur.
a8 Jmll : 1764 9 à Femey.
M. Legout * fait fort bien , Monsieur , de s'en tenir à l'histoire naturelle des orangers en pleine terre , et des fleurs qu'il voit naître au
' Terme de chancellerie exprimant le privilège de plaider en première instance devant certains juges et d^y £Eiire évoquer les causes auxquelles les privilégiés auraient intérêt. Les membres de PAcadémie française avaient le droit de faire juger leurs procès comme les princes du sang , par les requêtes du palais ou de Phôtel.
' Legouz de Gerland, né en lôçS, mort en 1774) était alors à Hières. Inutile de rappeler qu^il avait connu Voltaire au collège Louis-le-Grand , ainsi que FancieA Premier Président de la Marche.
A M. DE RUFFEY. 875
mois de janvier en Provence, pendant que mon cabinet d'histoire naturelle est composé des neiges des Alpes et du Mont*Jura. Mais je suis trop faible , trop vieux , trop malade pour me transplanter. Si je faisais un voiage j ce serait pour vous aller voir à Dijon ; mais je ne suis point sorti de chez moi depuis que j'ai eu Thonneur de vous recevoir dans ma petite retraitte. Je trouve M. de La Marche bien jeune j il ne peut tenir en place j il a besoin de mouvement comme moi de repos.
Vraiment ouï j je voudrais bien vous envoier ce recueil ' dont vous me parlez; il est assez plaisant que je n'en aie pas un seul exemplaire. On en va faire une nouvelle édition qui sera moins fautive que les autres. Soiez bien sûr que les premiers exemplaires seront pour vous: c'est un hommage que Je vous dois.
On dit que le Président de Brosses vient faire inoculer son fils ^ à Genève : ce sera au meilleur marché possible. Portez-vous bien , je vous embrasse de tout mou cœur.
' Celui de ses œuvres.
^ Charles-Sébastien , fils de Charles de Brosses et de Françoise de CasteUCrévecœur , mort le 29 mai 1765. Il fut iuoculé par Tronchin.
6« Janv : 1765, à Fcrney.
Je mourrai donc probablement sans vous revoir, mon cher Président j car je suis bientôt enlièrement aveugle, et je ne jouirai plus guère de la belle vue du lac de Genève et du magnifique et horrible tableau de la perspective des Alpes. Le pis est que je suis privé des séances de voire Académie.
Je n'avais vu qu'un moment M"*® de La Marche ^ dans ma retrailte. Ceux qui ont des yeux disent qu'elle était très-jolie j et on a joule que son caractère était charmant. La mort se plaît à fraper de belles victimes; peut-être serait-elle encore en vie si elle était restée auprès du grand Tronchin , qui a la réputation de prolonger les jours des jolies femmes. Sa perte doit être bien sensible à M. le Premier Président de La Marche , et à son beau-père qui a le cœur tendre. Je vous prie de ne me pas oublier quand vous lui écrirez. L'état où je suis ne me permet
' Mell« de Berbis-Cromey , première femme du second Premier Président de la Marche (Jean-PhiUppe)i morte sans enfans, le
A M, DE RUFFBr. ZjJ
guère de rimporiuner de mes lettres. Si j^avais eu de la santé, je serais certaioemeot venu vous voir et j'aurais passé quelques jours à La Marche ; plus il avancera en âge , plus il aimera sa reirait le; je me souviens de quatre vers à ce propos :
Dieu fit la douce illusion Pour les heureux fous du bel âge \ Pour les vieux fous Fambition , Et la retraitte pour le sage.
Cela ne veut pas dire que je suis sage j je ne le suis qu'en préférant votre société à toutes les retraittes du monde. Conservez-moi vos bon tés , et comptez que je vous serai tendrement attaché tout le peu de temps que j'ai à vivre.