‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 51 sur 61 · décembre 175a · texte numérisé non relu

décembre 175a

' Je présume que le cheTalier de la Toucke était yenu Toîr Voltaire le lundi 25 décembre ou le mardi 26 , après Pexécution faite sur la Diatribe d*Akakia , et que ce billet fut écrit après la réception de la lettre "VI.

* i^r Janvier 1753. Oollini place la démission de Voltaire dix jours après l'exécution faite sur la Diatribe d'A« kakia , c^est-à-dire au 3 janvier. Mais une note trans« crite ci-dessous page 21 , dit positivement que cette démarcbe eut lieu le i«' de ce mois. Voy. aussi la lettre à I^me Denis du i3 janvier (édit. Beuchot, no 1947)*

l6 LETTRES DE VOLTAIRE-

ma famille ' , je me vois obligé de mettre à vos pieds mon sort, et les bienfaits ^ et les distinctions dont vous m'avez honoré. Ma résignation est égale à ma douleur. Je ne me souviendrai que de ces mêmes bienfaits : Y. M. doit en être bien convaincue. Attaché à elle depuis seize ans par ses bontés prévenantes; appelle par elle dans ma vieillesse y rassuré par ses promesses sacrées contre la crainte attachée à une transplanta* tion qui m'a tant coûté j aïant eu l'honneur de vivre deux ans et demi de suite avec Elle , il m'est impossible de démentir des sentimens qui l'ont emporté dans mon cœur suflna patrie , sur fë iloy mon souverain et monbienfaicteur^ sur ma famille y sur mes amis , sur mes emplois. J'ay tout perdu : il ne me reste que le souvenir d'avoir passé un tems heureux dans votre retraite de Postdam. Toute autre solitude sera

■ Cette phrase s^e:iplîqae. Voltaire , après l^éclat du 24 décembre j avait pressé le Roi de le laisser partir pour Plombières. Frédéric , dans un premier mouvement , le lui avait accordé en lui redemandant sa clef de chambellan y sa croix de FOrdre du mérite et le titre de sa pen« aion. Voltaire , ne voulant point paraître chassé , dissimula cette injonction , et y dans la démission qu^on va lire y écrite sous les yeux de FËnvoyé de France ^ il feint de céder aux instances de sa famille en demandant son congé.

pour moi bien douloureuse y sans doule. Il est dur d'ailleurs de partir dans cette saison quand on est accablé de maladies ^ j mais il est encor plusdur de vous quitter. Croiezque c'est la seule douleur que je puisse sentir à présent. Monsieur l'Envoie de France, qui entre chez moi dans le tems que j'écris , est témoin de ma sensibi^ litc, et il répondra à Votre Majesté des seniimens que je conserverai toujours. J'avais fait de :Yflii4^mon idole ; un honnête homme ne change pas de religion, et seize ans d'un dé-* voument sans bornes ne peuvent être détruits par un moment de malheur.

Je me flatte que de tant de bontés, il vous restera envers moi quelque humanité ; c'est ma seule consolation , si je puis en avoir une.

VOLTAIRE, AtJ CHEVALIER DE LA TOtJCHE.

le' jauvief *

J'ay l'honneur de vous confier, Monsieur, la copie de la lettre que j 'envoyé au Roy de

' C'était fournir à Frédéric PoccasioR de lui offrir un répit et de paraître le retenir.

l8 rETTRES DE VOLTAIRE.

Prusse et que j'ay minulçe devant vous. EIIç n'est pas d'un homme qui ait à se reproche^* d'avoir jamais manquépersouDellémentàSaMa-9 jestë. Elle ne peut me refuser la liberté desorlîic de ses Etals '.J'ose espérer même qu'après m'a-^ voir arraché à ma patrie et à tout ce que j'a* vais de plus cher, après m'avoir demandé au Roy par son ministre, après m'avôir donné des assurances si réitérées et si tendres de nie rendre heureux , elle ne me laissera point partir sans quelques paroles de consolation^. Elle doit CCI adoucissement à mon état , et je l'at* tends de la générosité de son caractère^ et je me mets sous votre protection , Monsieur , comme un Français, comme un domestique du Roy, comme un officier de sa maison. Je n'ay jamais cessé de lui apar tenir; il me fait même une pension, outre le bi*evet de son gentilhome ordinaire qu'il m'a conservé. Il ne m*a cédé à Sa Majesté Prussienne qu'en me conser-

' Voltaire pressentait que Frédéric , dès qu'il aurait réflécKi , se soucierait peu de le laisser quitter la Prusse.

Le Roi connaissait assez Voltaire et en était assez connu pour se défier des Mémoires de son ex-chanabellan, devenu libre.

* Nouvelle preuve que Voltaire ne voulait poîat pa-« raltre cliassé , sentiment fort naturel à tous égards .

rEttRES DE VOLTAIRB. I9

vanl tous mes droits dans ma patrie. Vous êtes icy le protecteur des Français j je vous demande instament. Monsieur, de couronner yos hon^* téz, de parler à M. de Podevils ^ d'une manière touchante, et de l'engager par la plus pressante* sollicitation à i^prësenier au Roy son maiire , combien il est digne de sa grandeur et de sa bon lé de laisser sortir à son gré un étranger malheureux et malade, qu'il a eu deux ans et demy auprès de sa personne , et qui conservera toujours pour ses anciennes bonléz la plus respectueuse reconnaissance , et combien il est digne encor d'un monarque tel que luy d'adoucir par des paroles de bienveillance le tort à jamais Irréparable qu'il m'a fait*

Personne n'est plus en état que vous, Monsieur, de me rendre les meilleurs offices, et par le poste où vous êtes et par la confiance

^ Le comte de Podewils , ancien Envoyé de Prusse à la Haie, alors premier Ministre d^Ëtat et de Cabinet à Potsdam. CVst à Podewils qu^est adressée la lettre de Voltaire du 3 octobre 174^. Lord Tyrconnell, dans un Mémoire adressé à Versailles sur la cour de Prusse , le: représente comme un homme simple dans ses manières , franc, juste et zélé pour les intérêts du Roi son maître , d'une probité à toute épreuve , mais d'une timidité audelà de l'expression avec Frédéric et sans le moindre crédit auprès de lui.

20 USTTRBS DE VOLTAIRE.

qu'on doit avoir en vous. Je vous supplie d Rajouter cette marque de bonté à touttes celles que vous m'avez données. Je ne peux vous of-^ frir que les tristes témoignages d'une reconnaissance aussi tendre, aussi respectueuse qu'inutile; mais c'est assez pour une ame aussi belle que la vôtre.

J'ajoute que je vous supplie de demander le secret à M. de Podevils jusqu'à mon départ , comme j'ose le demander au Roy de Prusse' •

VOLTAIRE, AU CHEVALIER DE LA TOUCHE»

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