‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 60 sur 61 · IX · texte numérisé non relu

IX

Yous savez , Madame , combien le solitaire des Alpes aime vos charmantes lettres; mais, tout suisse qu'il est, il n'aime point du tout les romans suisses (3), et il déteste l'insolent orgueil d'un valet de Diogène, qui insulte notre nation. Il est enchanté que la pièce de M.*Diderot(4) ait triomphé de la cabale. C'est une réparation d'honneur que le public luy fait d'avoir écouté la prétendue comédie des Philosophes.

Le Solitaire voit avec une extrême consolation que le public a des égards pour les gens qui pensent. Madame Bellot doit trouver son compte à cette disposition des esprits. On lui réitère du

(1) Vollairc aTait-il ?olé ce mot à M^^* de Sommeryi ou M"« de Sommery à Voltaire ?

(2) Fin de février ou commencement de mars 1761. — Autographe.

(3) La Nouvelle Héloîse venait de paraître (janvier 1761). Voltaire écrivait à d'Olivet le 23 de ce mois : e Je parcours un roman du ci- « toyen de Genève, moitié galant, moitié moral, où il n'y a ni ga- « lanterie, ni vraie morale, ni goût, etc. , etc. -—Et à d'Argental, le 26 janvier : ^ Et le roman de Jean-Jacques I A mon gré, il est f sot, bourgeoiêj Impudent, ennuyeux.!

(4) Le Père de Famille , joué eu février 1761.

A MADAHB BELLOT. 19

fonds {sic) du cœur les assurances de la pins respectueuse estime.

La lettre qui sait yeat une longue explieatîon.

Voltaire avait fait , en ayril 1760, un je ne sais pas quoi : Le Droit du Seigneur. Il brûlait de le faire jouer à Paris. Mais nul n'a craint les sifflets à l'égal de Voltaire : à chaque pièce nouyelle qu'il risquait, il était d'aTance en quête de quelque prêtenom qui essuyât pour lui le premier feu de Tennemi. Pour le Droit du Seigneur, il comptait un peu sur l'amorce du scandale pour attirer aux premières représentations le public sensuel de son siècle. Mais il n'osait prendre sur lui ni le titre, qu'il sacrifia plus tard aux scrupules de la police , ni surtout le succès, trop manifestement douteux, d'une fadaise dont d'Argental luimême augurait assez mal (1).

Que fait-il? Il donne le mot d'ordre à ses confidents. L'anleur du Droit du Seigneur, ce sera JoikUe (2), ou bien M^n de Saint-Gélais (3). Quant à l'arrangeur, il s'appelle tour à tour Hurtaud(4), Legouz (5), Picardet (6). Mais, comme il y avait à Dijon des Legouz et des Picardet, qui eussent pu trouver la plaisanterie un peu familière, il se ravise, et il ne s'agit plus que de MM. Rigardet ou Picardin (7).

Aucune de ses pièces ne lui a coûté plus de cajoleries envers ses Anges, plus de frais d'invention en pseudonymie. Ce manège dura dix-huit mois. Mais se douterait-on que Voltaire ait

(1) Correj^MTfMton^e, édition BeuchQt,n«* 3993» 2995, 3%2heiaUàê

(2y Ibid,^ n* 2979.

(3) JbitU^ n« 8482.

(4) Ibid., n" 2979, 2993, 2995, etc., etc.

(5) Ibid., n«' 3400, 8402 3407, 8412* j(6) md.t n<" 3413, 3417, 3420,

(7) JWrf., n" 3482, 3514, 3528, 3530.

30 LETTRES DE TOLTAIRE

un iitfUHt soDf é à donner le Droit du SHgnewr sous le nom d'une femme? C'est pourtant ce qui ressort clairement de la lettre que Toici :

Aux Délices, 29 mars (1).

Tons avez trouvé le secret De philosopher et de rire.

Et de votre charmante lire Vous faittes un joli siflet Pour sifler notre ami Trublet, Que je révère et dont j'admire La profondeur et le éaquet.

Badinez tandis qu'il compile, Eguaiez souvent par vos sons La pesanteur de son beau stile; Et baffouez dans vos chansons Son journal (2) et son évangile.

A présent yenonsan fait; Madame, vous n'êtes pas riche, voicy ce que j'ai imaginé, et ce que vous refuserez , si la proposition offense votre honneur. Un jeune magistrat de Dijon a fait une comédie -, et il veut être ignoré à cause des fleurs de lis et de la grave sottise de M. son père le président. You-

(i) 1761. Ce même jour. Voltaire écrivait à d^Argental (Beuchot, n« 3284) ! «Mes chers anges, j*ai surtout une grâce à vous demander; c c^est de me garder un profond secret sur le Droit du Seigneur^ et « de ne pas empêcher qu^une personne de mérite, qui est dans la > puuvrelé, retire quelque émolument de ce petit ouvrage. »

(2> Le Journal Chrétien^ dont Trublet passai! pour Fauteur, bien qu*il n*en convint pas. Il venait d'entrer à TAcadémie Françiiiseb malgré d*Aiembert. Vollaire lui pdvesKa, le 27 avril, une lettre d< ré* conciliation assez équivoqner

lez-Tous , pouvez-vous garder le plus profond secret ? On vous fera tenir la pièce. Vous partagerez (1) les honoraires de la représentation et de l'impression. Je crois que la comédie aura du succès. Elle est en vers, en cinq actes (2). Vous ferez la préface, et la pièce s'en débitera mieux. Si cette offre vous choque, j'en demande pardon à yos charmes et à votre esprit.

Le laboureur V., secrétaire de l'empereur de la Chine (3).

Savez-Yous que ce malheureux petit Jean- Jaques , le transfuge , m'écrivit jl y a un an (4) : Vous corrompez ma réptiblique pour prix de Vazile quelle vous a donné.

M»" Bellot n'accepta point la défroque de Voltaire. EUe était alors occupée à traduire V Histoire des Tudors de Hume, et même elle eut la pensée de la faire imprimer à Genèye sous le

(1) Avec les comédiens, apparemment.

(2) Le Droit du Seigneur fut joué d'abord en cinq acleSi le 18 janvier 1762. Voltaire depuis le réduisit à trois.

(3) Voltaire venait de publier le Rescrit de C Empereur de la Chine sur l'extrait (donné par J.-J. Rousseau) du Projet de paix perpétuelle de Tabbé de Saint-Pierre. Voir la lettre à Gideville, du 26 mars 1761 (Beuchol, 3279).

(4) Le 17 juin 1760. Celte lettre de Rousseau est dans ses CJon^ fessions^ livre X, et dans le Voltaire de M. Beuchot, t. LVIU, n° 3022.

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patronage de Ferney. Mtii Voimre à son tour refiuOi et par d'assez bonnes raisons, on ya le Toir.

Au château de Ferney par Genève, 27 august 1761.

Je sais fâché, Madame , de m'intéresser si inutilement à voos; mais je crois qa'on fait fort bien de prendre le parti qu'on vous conseille. Les tipographes de Paris sont bien plus en état de faire un bon parti que les tipographes de Genève, attendu que les frais sont moins considérables à Paris, et que ceux du transport sont immenses.

D'ailleurs, vous jouïrez bien plutôt de vôtre réputation , et du petit avantage qui peut la suivre, en faisant travailler à Paris. Vôtre ouvrage paraîtra deux jours après Timpression ; et dans vôtre premier plan, il paraîtrait six mois après. Ainsi, à marché égal, vous y gagneriez encor beaucoup. Je pense qu'il n'y a pas à balancer. Je suis trèsflatté que M. de Vallori(l) veuille bien se souvenir de moi. Si vous le voyez, Madame, je vous serai très-obligé de lui présenter mes très-humbles obéissances. Il me semble que les nouvelles sont de jour en jour plus affligeantes. Ce temps-cy n'est guères favorable aux lettres, et je doute qu'il en vienne un plus heureux. Il y a bien des gens qui

(i) Est«ce celuf dont parle Rousseau dans ses Confessions lors* qu'il dit de M*'* d*Ette : c Elle passait pour méchante et vÎYait avec • le chevalier de Valory» qui ne passait point pour boo« •

q' achètent point de livres , parce qu'ils n'ont pas de quoi acheter un habit. Ce n'est plus le temps oii l'on avait yingt aunes de drap sur un billet signé Germanicus. Je plains le siècle ; il est aussi infortuné que ridicule.

Vous me parlez , Madame , de M. de Fourbonay ( 1 ) ; il ne scait pas les obligations que je lui ai, c'est rhomme du monde avec lequel je me suis le plus instruit.

Etc., etc., etc. (sic.)

La traduction de VHUtoire de la maUàn de Tudot parait en 1763. Elle réussit au delà de ses mérites. La traductrice obtient une pension. Voltaire se hâte de l'en féliciter par la lettre suivante :

28 mars 1763, aux Délices.

Votre drole de lettre, Madame, m'a fait un plaisir que je ne peux vous exprimer. Vous ne pouvez pa^ dire que vous n'avez pas de quoi faire chanter un aveugle, car je chante vos louanges, et je chante encore celles du Roy, qui a récompensé vôtre mérite. Il me reste environ un œil, qui lira avec grand

(1) François Véron de Forbonnais, alors premier commis du con. trôle général des Finances, auteur d'an graud nombre d'ouvrages d'économie politique, né au Mans, en 1722, mort à Paris, membre derinstitut, le 28 septembre 1800.

24 LETTRES DE VOLTAltlfi

plaisir VHUtoire des Tudors^ quoiqu'il soit en assez mauvais état. Je vous admire de vous appliquera des ouvrages si solides et si utiles , avec un esprit fait pour la guaité.

Mad* Dupuits,-cydevant Mad«^^« Corneille, prétend qu'elle vous a vue, et que vous êtes fort belle ; il est étonnant qu'avec cela vous fassiez des livres, et de bons livres. Il faut qu'il n'y ait pas un moment de perdu dans vôtre vie, mais il n'appartient pas à un vieil aveugle de vous dire des galanteries. Je me borne à vous féliciter de faire de si bonnes choses, et d'être couchée sur l'état des pensions, ce qui est une des meilleures manières de se cou« cher. Tous les saints dont vous me parlez sont les miens (1), et je les invoquerais tous pour obtenir une petite part dans vôtre bienveillance. Je suplie Madame la veuve B. d'agréer la reconnaissance du laboureur Y.

M"* BeUot, pensionnaire du Roi, traductrice de Hume, dont elle donna les Plantagenets en 1765, paraît avoir moins éprouvé qu'auparavant le besoin de s'appuyer sur Voltaire. A partir de 1763, leur correspondance languit. Toutefois, en 177:2 , elle lui fit part de son second mariage; et à cette occasion, elle reçut de Ferney les deux lettres qui suivent. Après quoi , elle ne semble avoir eu de relations avec Voltaire qu'en 1778, quand il vint triompher et mourir à Paris.

(1) Apparemment les «aints de Téglisc encyclopédiste.

A MADAME DE MEYNIÈRES* S5

9 septembre 1772, à Fcrncy.

Un Tieiilard presque octogénaire, Madame, toat accablé qu'il est de maladies , n'a pu recevoir des marques de confiance de Monsieur votre fils, et lire son excellent mémoire sans se ressouvenir du mérite de Madame sa mère, et des bontés dont elle Ta honoré autrefois.

Recevez mes très-sincères compliments sur vôtre nouvelle union ( 1 ) qui doit faire deux heureux, si le mot d*heureux est fait pour les pauvres mortels. Vous vivez avec l'homme du monde l.e plus estimable, et loin des tracasseries de Paris (2). Si avec cela le bonheur n'est pas chez vous, il n'est nulle part. Il y a plus de vingt ans que j'ai trouvé dans la retraite ce bonheur après lequel tout le monde court dans les villes.

(1) Avec le Président de MBYNiàBBS (Jean-Baptiste-François Dubby), ancien président de la deuxième chambre des requêtes au Par* lement de Paris, veuf d^une sœur de René Héraut* Lieutenant général de Police. Né le 21 avril 1701, sorti du Parlement en 1758, le président de Meynières est mort le 27 septembre 1785. Voltaire, dit M, Beuchot, fut en correspondance avec ce magistrat ; mais on n*a rien publié de leur commerce épistolaire. On assure quMl coopérait aux Mémoires secrets connus sous le nom de Bachaumont, et qu*il avait fait un dépouillement général des registres du Parlement, formant plus de cent volumes in-folio, dispersés après sa mort. Il avait transmis des notes à Voltaire pour le Siècle de Louis XW,

(3) Le président de Meyuières biibitait GhailloU

it LBTTRB8 0E VOLTAIIB

Je Yoas souhaitte sartout, à Monsieur de Meynière et à tous y une bonne santé , sans laquelle il n*y a rien. Je ne l'ai jamais eue, cette santé si nécessaire; j'ai yécQ pour souffrir; ainsi, ce que j'appelle mon bonheur n'est que ma consolation.

J'ai bâti une espèce de petite ville ; j'y ai fait venir une colonie^ j'y ai établi des manufactures, et puis j'ai dit : tout est yanité. Mais ce qui n'est point yanité , et ce qui pourtant nourrit en secret la mienne , c'est la lettre dont tous honorez ce pauvre malade , qui présente ses respects à Monsieur et à Madame.

A Madame la Présidente de Meynière^ au pavillon de

Saint'Cloud d Paris,

30 octobre 1772, à Ferney.

Oui, Madame, j'ai osé écrire à Horace (1), et je n'ose vous envoTer mon épftre ; la raison en est

(1) L*épitre si connue, qui commence ainsi :

Toujours ami des vers, et du diable poussé. Au rigoureux Boileau j*écriYis Tan passé. Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire ; Mais il me répondit par un plat secrétaire. Dont l*écrit froid et long, bientôt mis ent>ubli, Ne fut i^ttoîA amnu que de Tabbé MabU»

A MAOAMB l>K MBYSIÂBES. 27

qu'elle n'est point finie. Ce n'est qu'une esquisse sur laquelle j'ai consulté M. d'Argental ; car il faut toujours consulter, dans les choses même ou Ton croit avoir raison. Je devrais vous consulter plus quç personne , mais tous m'intimideriez psir ces trois lignes que je trouve dans vôtre lettre ; les voicy : « Non pas quelques morceaux qui les conc trarient et qui ont paru sous vôtre nom , que je # suis persuadée qu'on vous a prêtés et que vous c désavouerez quelque jour. Je crois que Ton blas- « pbéme lorsqu'on assure que vous avez heurté « par distraction des vérités, des maximes que vous « avez enseignées, etc. »

Vous m'avouerez, Madame, que, pour m'inspirçr une pleine confiance, vous devriez bien commencer par me confier ces accusations terribles, dont je ne me sens point du tout coupable. Il faut, dans les traités, que la bonne foi soit réciproque. Dites-moi hardiment ce que vous avez sur le cœur et je vous répondrai de même. Si je suis assez téméraire pour n*être pas de vôtre avis, ce sera en vous estimant et en vous respectant de toute mon âme. Il y a longtemps que ces sentiments sont gravés dans mon cœur, et rien ne les effacera.

J'en dis autant à Monsieur le Président de Mey-

nière.

le vieux malade de Ferney.

38 LETTRES DB VOLTAIAC

À MADAME DE MEINIËRES,

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