XV
demanderait des développemens qui se trouveraient ici mal placés.
Le gouvernement de celte république élait aristocratique , placé dans les mains de quelques familles distinguées par leurs richesses et leur crédit y les citoyens et bourgeois y avaient part ; les natifs et les liabitans en étaient exclus. De là , ces troubles , ces représentatiouL*, ces prises d'armes si souvent renouvellées. La petitesse de l'Etat, concentré presque tout entier dans Ja \ille, le genre d'esprit de ses hal)ilaijs , tout contribuait à donner à Genève des traits de ressemblance avec les républiques anciennes , et cette idée n'était pas de nature à calmer les esprits ardens. Dans ces querelles , de grands talens se firent remarquer. Les factions qui agitaient cet Etat se réduisaient en réalité à deux : ceux qui voulaient introduire des réformes , obtenir des institutions plus démocratiques , et prendre part aux affaires du gou- "vernement dont ils étaient exclus , et ceux qui voulaient le maintien des lois aristocratiques. Les premiers se nownm'ienl Representans^ et les autres Nc^gafifi.
La cour de France favorisait constamment ce dernier parti , et l'on en conçoit facilement les motifs. La conduite de ses agcns devait donc être dirigée dans ce sens. Celle de P. M. llomiin fut
xvuj
telle qu'elle devait être; mais son caractère affaUle et conciliant lui attira l'estime et l'attachement de tons les partis. Pendant les treize années qu'il fut Résident de France , et depuis encore , il fut regardé comme l'arbitre des affaires de cette république , lorsque le gouvernement français devait y intervenir.
A son arrivée à Genève, P. M. Hennin se trouva réuni à Voltaire ; leur ancienne liaison fut resserrée , et bientôt un véritable attachement , et l'amitié la plus intime , s'établirent entre lui et tous les habitans de Ferney. Le nombre des étrangers 5 attirés à Genève , par le désir de voir le patriarche de la philosophie et des lettres , la beauté du pays et la bonne société qu'on y tronvait, rendaient agréable le séjour de cette ville , si remarquable sous tant de rapports. P. M. Hennin y renouvella et y forma un grand nombre de liaisons avec des gens marquans de cette époque.
11 épousa j en 1776,, Camille-Elisabeth Mallet , hlle de Fabrice Mallet , citoyen de Genève.
En 1777, il fut nommé membre de la société des antiquaires de Cassel.
Le comte de Vergennes avait été placé à la tète du ministère des affaires étrangères. Les rapports qu'il avait eus, pendant ses diverses missions ,
avec P. M. Hennin , lui avaient iiispiré une idée avantageuse de sa capacilé. Il ne tarda pas à lui donner une preuve de la bonne opinion qu'il avait conçue de lui , en Tappellant à Versailles , en mars 1778, pour y remplir une des deux places de premier commis du département des aflaires étrangères; en 1779 , il lui fit accorder le brevet de secrétaire du conseil d'Etal , litre alors afTccté à ces fonctions.
Depuis cette époque , P. M. Hennin se trouva chargé de seconder un ministre dont les talens ont beaucoup contribué à augmenter la prépondérance dont jouissait alors la France. Quelques opérations de ce ministre ont pu être blâmées , et surtout dans les premiers momens j mais les suites ont fait connaître la sagesse avec laquelle le comte de Vergennes dirigeait la politique du cabinet de Versailles.
P. M. Hennin obtint, en 1785 , une des quatre charges de secrétaire de la chanil)re et du calûnet du Roi , charges qui donnaient le travail direct avec le Roi , pour la signature de divers actes de l'autorité royale*. Quatre ans aNaiit, son père avait reçu des lettres de noblesse.
* Il était loin de penser alors qu'en obtenant cette cliarge honorable , et en s'obligeant à en payer la finance , il
Malgré le peu d^instans que ses devoirs lui lais** saient libres, P. M. Hennin s'occupa constam-
consommait la ruine de sa médiocre fortune. Elle a été employée au remboursement et au rachat des sommes dues à divers particuliers sur cette finance , et dans l'année mil huit cent vingt-deux , il a fallu épuiser les restes de celte faible fortune pour racheter les dernières de ces créances.
L'Assemblée Nationale supprima^ en 1789, la vénalité des charges en France, et le remboursement des finances fut successivement opéré ; mais celui des charges de la maison du Roi se trouva retardé. Un des derniers vœux de l'infortuné roi Louis XVI fut pour les titulaires des charges de sa maison. Voici ce que contient la lettre de ce Prince à la Convention Nationale , remise par lui au ministre de la justice ^ dans la tour du Temple , le 20 janvier 1793 , après avoir entendu la lecture de son jugement : c( Je recommande à la bienfaisance de la nation )) toutes les personnes qui ni étaient attachées j il y en a )) beaucoup qui aidaient mis toute leur fortune dans leurs )) charges, et qui, n^ ayant plus d'appointemens , doi- }) vent être dans le besoin , et même de celles qui ne » vivaient que de leurs appointemens. » La Convention Nationale , pour remplir ce vœu de Louis XVI , décréta , en 1794 î le remboursement de ces finances , a la charge de rapporter les quittances des versemens au Trésor public. C'était une de ces honteuses déceptions dont on n'a vu que trop d'exemples. L'existence des finances des charges de la maison du Roi^ remontant à plusieurs
n]()\ïl (les Icltrcs et des Leaiix-ai ts; il aiigniciila ses collections et surtout sa Inbliolliccjne; il entretint des correspondances littéraires avec plusieurs savans , entre autres avec l'abbé Guattani , antiquaire romain * il chargea M. de Soria . jeune artiste de talent , de dessiner en Italie des nionuniens inédits ; il faisait faire des tableaux par ceux des jeunes peintres qui donnaient le plus d'espérances. En 1785 , le Roi ayant crée huit associés libres résidens de l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres , P. M. Hennin fut nommé à une de ces places , et il paya depuis son tribut d'académicien autant que le lui permirent des devoirs plus importans.
11 lut à l'académie, sur les caractères runiques , et sur les voyages de l'empereur Hadrien y diverses dissertations qui ont été imprimées dans les Mémoiies de cette société savante.
siècles , aucun des titulaires n'avait les quittances originaires j ils ne furent donc pas rcml)oursés , et ce décret de la Convention Nationale , a toujours été opposé à leurs demandes, jusqu'à ce moment.
Depuis i8i4, il n'a été pris à cet égard aucune mesure générale. Presque toutes les familles qui possédaient des charges de la maison du Roi ont été dédommagées par les emplois qui remplacent ces charges , ou autrement. Les familles qui n'ont rien ohtonu c-Hpèreul encore qu'il leur sera enfin rendu justice.
XXlj
Il devint 5 en 1786, membre de l'académie Etrusque.
En 1787 5 il fut nommé , par le Roi , premier secrétaire-greffier de l'assemblée des Notables» Dupont de Nemours était le second secrétaire. L'année suivante , il fut continué dans les mêmes fonctions pour la seconde assemblée des Notables. Il rédigea tous les procès-verbaux de ces assemblées , ainsi que ceux du premier bureau , qui était présidé par Monsieur , frère du Roi , depuis Louis XVIIL
Les deux assemblées des Notables furent le prélude des événemens qui amenèrent la révolulion. P. M. Hennin, accoutumé aux tourmentes politiques par de longs séjours en Pologne et à Genève , prévit plutôt que d'autres les résultats des événemens qui se pressaient. Ses correspondances de cette époque sont remplies de prédictions qui ne se sont que trop vérifiées. Son zèle pour le bien public lui faisait désirer les améliorations nécessaires dans le système d'administration de la France ; mais , d'un autre côté , l'habitude qu'il avait de la marche des mouvemens populaires lui faisait penser qu'on devait aussi opposer des dignes aux troubles qui se multipliaient sur tous les points du royaume j et des mesures à la fois fermes et satisfaisantes pour l'o-
XXIJJ
pin ion lui paraiss.nicnt les seules capables de ramener la tranquillité.
La révolution faisait de rapides progrès. Les relations politiques de la France cessèrent bientôt presque entièrement , et prirent le caractère qu'elles ne pouvaient niancjuer d'avoir en de semblables circonstances. Les ennemis de la cour conçurent ombrage d'un ministère qui ne marchait qu'avec ces antiques principes , consacres depuis long-temps par les souverains , pour la conservation de tout ce que l'on renversait en France; d'un ministère surtout qui savait conserver, avec les cours étrangères , des relations dirigées dans le véritable intérêt de la famille royale.
Un des derniers actes de la diplomatie , auquel P. M. Hennin prit part , fut une convenlion avec la \ille de Mulhausen. Ses lettres de créance , pour cet objet , sont en date du 5 juin 1791- C'est probablement le dernier traité que Louis \\1 ait ratifié.
Au milieu des vacillations de cette époque , la cour crut devoir prendre le parli d'admettre dans le ministère des hommes nouveaux. Elle espérait par là rallier les esprits, et donner de nouveaux témoignages (jui pusseni faire croire a une franche et entière adhésion de sa part aux principes sur
lesquels on établissait la régénération de la France. Le général Dumouriez avait été nommé ministre des affaires étrangères. Ce changement devait , pour être complet , s'étendre aux hommes qui y depuis tant d'années , avaient coopéré avec les ministres de ce département , à la direction des relations diplomatiques de la France. En abandonnant la politique ancienne , il fallait aussi éloigner tous ceux qui l'avaient dirigée. P. M. Hennin et son collègue, Gérard de Rayneval , furent donc exclus du ministère, en mars 1792. Ce changement , quoique peu important en lui-même dans l'ensemble des affaires publiques, fit cependant époque ; il fallait en effet des circonstances bien impérieuses pour que la cour renonçât à d'anciens et bons serviteurs qu'elle n'avait jamais cessé de combler de marques de satisfaction , qui , depuis tant d'années , tenaient tous les secrets de l'Etat, et dont la conduite dans les troubles s'était fait remarquer par l'attachement et le dévouement les plus étendus à la cause de l'autorité royale. P. M. Hennin, en quittant les affaires étrangères^ recul du Roi let» assurances les plus positives de satisfaction pour ses longs services, et des promesses très-honorables pour son sort futur, promesses qne les événemens postérieurs rendirent sans effet. Sa médiocre fortune paternelle n'avait
pas été de beaucoup augmcnlée. Il fui obligé de se priver de la belle bil)liotlicqiie qu'il avait formée ^ 5 de ses collections de tableaux , estampes et médailles. Les temps désastreux de 1793 rendirent sa position de plus en plus fâcheuse. 11 fut exilé de Paris , avec sa famille , par la loi des 26 - 27 germinal an II ( i5 - 16 avril 1794 ), et se retira à Passy, où il partagea le sort de plus de deux cents autres exilés , jusqu'à l'époque du 9 thermidor
* Vendue en mars et avril I7y3. f^oy. Catalogue d'une Bibliothèque d'environ 16,000 vol. Paris , V« Tilliard et fils, 1793,
** C'est dans cette année que parurent les Mémoires du jnaréchalduc de lucJielieii , par l'abbé Soulavie ; Paris , Buisson, 1793 , 9 vol, in-S"^. En nommant, dans le neuvitme volume de cet ouvrage , P. M. Hennin comme un de ceux qui avaient été employés dans la correspondance secrèle de Louis W ^ dont il a été question précédemment , Tauteur se seit d'expressions aussi violentes qu'incompréhensibles ( ce /rr/Z/ré", (juû la révolution de 1 792 a épargné ). Il voulail dire par lii que P. M. IJennin , resté en place de 1789 à 179 , avait suivi , pendant celle époque, dans la direction des aOaires politiques dont il était chargé , les ordres de son muiislre et ceux du Roi, conduite aussi n'gidière que K'gale. Celle grossière invective n'eut été qu'al)6urde dans un autre nioiufulj mais en 1793, publier une telle phrase sur un liomme , c'était
xxvj
Rentré dans Paris , après de si grandes tourmentes 5 et rendu si non à l'aisance , que ses longs services auraient dû lui assurer , au moins à la tranquillité , il se livra aux études qu'il avait toujours cultivées avec l'ardeur dont serait animé un jeune homme avide d'instruction. La facilité de travail qu'il avait acquise lui rendait possibles les recherches les plus longues ; il réunit les nombreux recueils de notes , qu'il avait formés , sur diverses branches des sciences. La plus grande partie de ces recherches est relative à la bibliographie , et surtout à la partie de cette science qui concerne les voyages. Ces divers recueils forment plus de cent portefeuilles ; il les regardait comme des matériaux devant un jour servir à d'autres qu'à lui. Ce qui peut rendre ces recherches curieuses , c'est qu'elles sont le fruit
appeler sur lui les plus grands dangers. On ne conçoit pas une semblable conduite envers un vieillard éloigné des affaires , de la part de cel écrivain.
Ces injures de l'abbé Soulavie contrastent au reste beaucoup avec les termes de diverses lettres adressées par lui à P. M. Hennin quelques années précédemment , et qui ont été conservées On dit que l'abbé Soulavie regrettait , à la fin de sa vie , la publication de quelques passages de ses ouvrages , et celui-ci devait être très-certainement du nombre.
XXVlj
de lectures dans presque toutes les langues de l'Europe *.
A l'âge de soixante-dix ans , P. M. Hennin donna un exemple bien rare de ce que peuvent produire , dans un homme arrivé à cette époque de la vie , le goût des lettres et l'habitude du travail , joints à une grande fraîcheur d'imagination et à ce calme de l'esprit que les malheurs publics et privés n'altérèrent jamais en lui. 11 avait aimé et cultivé la poésie dans sa jeunesse. Il abandonna les lectures sérieuses , pour ne s'occuper que de compositions légères en vers et en prose; travaillant pour son amusement , et non pour faire parler de lui , il mit à ces productions le cachet particulier de sa façon de sentir, sans s'occuper du désir de se faire imprimer.
Plusieurs romans et deux grands poëmes furent les résultats de ses derniers loisirs. Ces poëmes
* Il serait superflu de relever les erreurs qui se trouvent dans diverses biographies , sur P. M. Hennin. Des faits qui lui sont relatifs sont souvent confondus dans ces ouvrages avec des particularités qui se rapporlcnl à d'autres personnes de noms à peu près serablal)lcs. La biographie nouvelle des contemporains indique , par exemple , qu'il fit partie, en 1794, de la commission administrative de Paris , tandis qu'il n'a rempli aucune fonction publique , depuis 1791 jusqu'à sa mort.
XXVllJ
sont écrits d'un style simple et avec une facilité et une abondance étonnantes. L'un des deux a rapport à plusieurs événemens de la révolution et à l'expédition d'Egypte. Les faits véritables s'y trouvent entre-mêlés d'une foule de traits et d'épisodes romanesques, dans le genre de l'Arioste. L'immense quantité de vers qui composent ces ouvrages les rend plus remarquables encore. Le style de ces écrits est peu châtié , mais on y trouve souvent de la force , et des scènes variées viennent réveiller l'attention du lecteur. En se livrant à ces compositions légères, il tempérait l'amertume des sentimens pénibles que lui causaient l'état de ses affaires privées, et la situation de la France. Entièrement éloigné des affaires publiques , la félicité de son pays fut toujours le plus ardent de ses
voeux *.
* Au commencement de l'année 1797 , on découvrit di'S tentatives contre le gouvernement , dirigées par Berthelot de Lavilleurnoy , Brotier, Duverne de Pres'e dit Duoan , Proly et autres. On trouva dans les papiers du premier une note des personnes à placer aux divers ministères , au moment où le mouvement royaliste éclaterait. P. M. Hennin était en tête de cette liste, comme devant être nommé ministre des affaires étrangères. Berthelot de Lavilleurnoy déclara ne connaître que de réputation les individus qu'il avait indiqués pour être promus aux différentes places. Il ajoula, dans un interrogatoire :