‹ Correspondance inédite de Voltaire avec P. M. HenninChapitre 6 sur 10 · ÉCUYER, AVOCAT AU PARLEMENT DE PARIS · texte numérisé non relu

ÉCUYER, AVOCAT AU PARLEMENT DE PARIS

Né à Paris, le octobre 1729.

Il eut, dans un corps faible, Un cœur sensible et généreux.

Un esprit yif et pénétrant.

Il cultiva la littérature et la poésie , Et ses premiers succès Lui prc'sageaient une grande réputation.

Estimé en Angleterre, Applaudi à Rome, Cliéri dans sa patrie , Il mourut à Sainl-Jean-de-Maurienne, Dans le cours de ses voyages, Le 20 août 1757.

P. M. H., son compatriote et son ami, Après avoir versé des pleurs sur sa tombe, y a fait graver cette épitapbe , Le 9 septembre 1758.

Je souliaite, Monsieur, que ce bavardage vous flcplaisc; la mémoire de mon ancien ami ne pourra qu'y gagner.

Aux Délices, 25 septembre (ijSS.) Partira quand poura.

La lettre dont vous m'honorez, Monsieur, marque bien la bonté de votre cœur; vous voulez bien vous souvenir d'un homme qui n'a d'autre mente que d'avoir été infiniment sensible au vôtre, et vous avez rempli pour feu notre pauvre Pata des devoirs dont les amitiez ordinaires se dispensent. J'ignore si mes remercîments vous trouveront en cor à Turin. Je présume que vous laissez partout votre adresse, et qu'on peut vous écrire en toutte sûreté, je vous demanderai en grâce de revoir mon hermitage au retour de vos voiagesj mais c'est une chose que je désire plus que je ne l'espère. Tous me retrouverez aussi tranquile que vous m'avez laissé, et probablement je ne sortirai pas de chez moi pendant que vous courerez le monde. Vous reviendrez spoUis Orientis ouustus; personne n'a jamais mis plus à profit ses voiages. Vous vous instruisez de tout en attendant que vous soyez fixé par quelque poste

cTgrcablc. Il n'en est point dont vous ne soyez (ligne, vous avez devant vons l'avenir le plus flatteur, vous joindrez toujours l'élude aux affaires, et par -là votre vie sera continuellement et solidement occupée. Je ne connais point d'état préférable au vôtre; il est d'autant plus agréable qu'il est de votre choix , et que le Roy vous paye pour satisfaire votre guust.

Quid voveat dulci nutrlcula majus alumno ? *

Vous aurez sans doute entendu dire, comme nous, de bien fausses nouvelles; que les Russes ont battu le R. de Prusse dans un second combat qui ne s'est point donné, et que les Anglais ont levé le siège de Louisbourg dont ils sont en pleine possession. Le monde est composé de mensonges, ou proférés, ou manuscrits, ou imprimez. Mais une vérité sur laquelle vous pouvez compter. Monsieur, c'est que vous êtes regretté partout où vous avez paru, et particulièrement dans l'hermitage de v. t. li. et ob. s'.

Le vieux suisse V.

* Houace. Epures. Livre I , Kplt. IV, vers 8.

LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

A Versailles, le février 17O0.

Mo

NSIEUR,

Trop de gens se donnent les airs de vous écrire, et malheureusement il n'y a pas moyen de consigner cette sorte d'importuns. Je me suis fait un devoir de n'en pas grossir le nombre, depuis que j'ai l'avantage de vous connaître, et quelque flatteur qu'ait été l'accueil que j'ai reçu de vous, je n'ai pas cru qu'il m'y autorisât.

J'ai parcouru l'Italie avec cette avide curiosité qu'il est si naturel d'avoir à mon âge , quand on aime les belles choses en tout genre. Combien de fois n'ai -je pas désiré de vous rencontrer sur les bords du Tibre , ou bien au rivage de Pausilippe, d'être témoin de l'impression que produirait sur une âme telle que la vôtre l'aspect de ces lieux respectables , dont le plus grand des peuples a marqué pour ainsi dire chaque point par un prodige. J'ai frémi de icspect et de plaisir lorsque.

(lu haut des jardins de Pirjcius, j'ai contemple cette \ille des villes, mélange étonnant de temples, de palais, de ruines, où l'on ne sait qui l'emporte, de la majesté antique ou de l'élégance moderne.

J'espérais, Monsieur, pouvoir, à mon reîour, vous entretenir des merveilles qui se sont offertes à mes yeux pendant le peu de mois que j'ai passé dans ce beau pays. J'avais même à vous fiûre j)art de quelques anecdotes particulières qui vous intéressent et dont je comptais rire avec vous ] mais on s'est souvenu de moi dans le temps où je desirais le plus d être oublié. Il m'a fallu revenir à tire d'aîle partager les malheurs et les inquiétudes de mes concitoyens *. A ce désagrément s'est jointe une maladie très-longue et très-douloureuse qui m'a empêché d'accepter une commission flatteuse que le Roi avait daigné me confier. Je me suis trouvé plus de philosophie , ou moins de sensibilité que je ne l'aurais espéré dans cette occasion, et sans que je m'en sois beaucoup occupé, tout est réparé 3 ma santé est entièrement rétablie, et on m'cnvoye en Pologne avec un traitement honnête et beaucoup de promesses.

La fortune, ([ui jusqu'ici ne m'a guère contrarié, semble vouloir me dédommager des désa-

* A. cause ilc la guerre.

grémens de la subordination en m'attacfiant à l'homme de France auquel il me sera le plus doux d'obéir. Vous connaissez , Monsieur , le nouvel ambassadeur * , et je suis persuadé que vous pensez comme moi qu'on ne peut pas être exilé en meilleure compagnie. Je dis exilé, pour me conformer aux idées de ce pays -ci, car je serais plus injuste qu'un autre, si j'essayais d'accréditer le préjugé badaud qu'on ne vit qu'à Paris. Les bords de la Yistule ont aussi leurs charmes^ J'y ai passé des jours dont le souvenir me sera toujours précieux, j'y retrouverai des gens que j'aime. Une expérience de huit années m'a accoutumé à la privation de tout ce dont on s'enivre ici, et je n'ai heureusement pas eu le temps depuis mon retour de reprendre les goûts exclusifs qui m'y auraient attaché.

Que je serais ravi, Monsieur, si ce nouveau voyage me fournissait l'occasion de vous être de quelque utilité, et de vous donner des preuves des sentimens que vous m'avez inspirés.

Je compte ne pas rentrer en France sans avoir revu Berlin. Qui se plaît au théâtre, doit aimer jusqu'aux foyers 5 c'est du moins mon sentiment. Le hasard m'a rendu spectateur de très-grandes scènes, je passe ma vie à réfléchir sur celles qui

* Le marquis de Paulmy.

ont étonné le monde et à prcvon- Celles dont naturellement je vaib être le témoin, et il me sera doux d'entendre votre bruyant disciple dire : Quand j'étais un héros, du même ton dont l'abbé de... disait : Quand j^ étals un fat.

J'apprends, Monsieur, par un de vos amis que je vois souvent, que vous êtes satisfait de voire nouveau domaine, que tout ce qui vous entoure se ressent de votre bonheur. Je vous en félicite, ou pour mieux dire, j'en félicite l'humanité. La douceur et la tranquiHité de votre sort enhardira peut-être ceux que nous avons intérêt de voir suivre vos traces. Vivez, Monsieur, donnez-nous des leçons , créez-nous des plaisirs, et croyez que, pour un ingrat, vous ferez toujours mille admirateurs.

Je vous plaindrais pourtant si chacun de ceux qui vous rendent ce qui vous est dû était aussi verbeux que moi; mais je vous ai vu promener patiemment dans votre jardin une foule de gens que vous ne connaissiez pas , et j'ai dit : J'aurai aussi mon (juart-d heure.

J'ai l'honneur, etc.

LETTRE DE YOLTAIRE

A P. M. HENNIN

Par Genève, aux Délices, 27 féTiier 1760..

Monsieur,

Vous êtes bien bon de vous ressouvenir de moi, lorsqu'après avoir vu le Pausilippe, vous allez revoir les Salines de Pologne. J'aimerais comme vous l'Italie, s'il n'y fallait pas demander permission de penser à un Jacobin; mais je n'aimerais pas la Pologne, quand même on y penserait sans demander permission à personne. Je vous souhaite beaucoup de plaisir, et à M. le marquis de Paulmy, avec lès Palatins et Palatines. Tâchez sur-tout de conserver votre santé dans vos voyages. Autrefois, on envoyait chez les Suisses et chez les Polonais des hommes vigoureux qui tenaient tête à table aux deux républiques. Aujourd'hui , on n'y envoyé que des gens d'esprit ; leur seule instruction était bihat aut moriatur ^ mais il paraît qu'aujourd'hui leur instruction est de plaire.

Vous avez , Monsieur , à la tête des affaires

ctrangères , un homme d'im rare mérite^* bien fait pour connaître le vôtre. Je lui suis passionnément attaché par inclination, et par reconnaissance ; il donnera sûrement à son ministère plus de force et de noblesse qu'il n'en a en jusqii ici. Je souhaite qu'il soit aussi aisé d'avoir de l'argent qu'il lui est naturel d'avoir de grands sentimens.

Vous m'étonnez beaucoup , Monsieur, de dire que vous repasserez par Berlin. Je me flatte au moins (jue vous ne verrez pas le Roi de Prusse à Dresde. Jamais prince n'a donné plus de batailles et fait plus de vers. Plût à Dieu que, pour le bien de l'Europe^ vous le trouvassiez à Sans- Souci, faisant un opéra. Vous trouverez le Roi de Pologne ** moins poète et moins guerrier; mais vous ferez la Saitjt-Hubert avec lui , et c'est une grande consolation. \ous aurez le plaisir de voir en passant l'armée Russe couchée sur la neige, et vous l'exhorterez à aller coucher à Leipsick.

Au reste, Monsieur, je conçois que cette sorte de vie doit vous être 1res -agréable, ce sont toujours des objets nouveaux , vous avez le plaisir de vous instruire continuellement, et de servir

* Le duc (le Cholseul.

*^ Frcdéric Auguste II.

le Roi. Cela vaut bien les soupers de Paris, où de mon temps tout le monde parlait à- la-fois sans s'entendre. Je ne crois pas qu'aujourd'hui notre capitale ait lieu de penser qu'on n'est bien que cliez elle. Je suis bien sûr que vous ne la regretterez pas plus dans vos voyages que moi dans ma retraite. 11 faudrait être bien bon pour croire qu'on ne peut être heureux que dans la paroisse de Saint-Sulpice ou de Saint- Eustache. Yous verrez probablement de grands événements; c'est le Nord qui est le grand théâtre; mais c'est l'Angleterre qui joue le plus beau rôle : le notre n'est pas aujourd'hui bien brillant; mais M. de Paulmy et vous , vous serez comme Baron et la Champmelé, qui faisaient valoir les pièces de Pradon.

Je vous demande pardon de ne vous pas écrire de ma main , étant un peu malingre. Les senti mens de mon cœur pour vous n'en sont pas moins vifs ; je me vante d'avoir senti tout d'un coup tout ce que vous valez; je vous prie de me couserver un peu d'amitié; je suis entièrement a vos ordres, et c'est avec tous les sentimens que vous méritez, que j'ai l'honneur d'être passionnément, Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Voltaire.

Si vous et M. de Paulmy vous étiez d'iionliêfces gens, vous passeriez par chez nous.

LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

Varsovie, lo septembre i-Ci.

Monsieur,

On me dit que vous ne recevez plus de lettres sans savoir de qui elles sont; c'est vous épargner bien de l'ennui; mais aussi tous les honnêtes gens qui vous sont attachés ne peuvent pas se donner les airs de contresigner. 11 peut même s'en trouver qui achètent leurs cachets tout faits sur les quais. Quoi qu'il en soit, vous permettez sans doute à ceux que vous avez eu la bonté de recevoir et d'inviter chez vous de se faire écrire quelquefois à votre porte; je suis donc rassuré sur le sort de ma lettre.

Je ne sais, Monsieur, comment j'ai laissé passer un an sans avoir l'honneur de vous écrire, tout contribuant à me rappeler le peu de jours que j'ai eu l'avantage de passer avec vous, et les marques d'amitié dont vous m'aviez comblé. Je vis ici avec des personnes qui s'occupent beaucoup de vos ouvrages et de vos

délassenicns, et nous vous devons le rire le plus vrai qui nous échappe depuis quelque temps.

Quelqu'idée que les Allemands ayent tâché de vous donner des Polonais, je puis vous assurer que cette nation est beaucoup plus susceptible de sentimens agréables que la tudesque. 11 ne manque ici que des encouragemens. Varsovie ei.t déjà une grande ville; elle augmente tous les jours, et se rapproche à beaucoup d'égards des autres capitales. Dans le reste du pays, les mœurs et les usages tiennent encore beaucoup du Sarmate, et si le gouvernement ne change, tout doil y rester long-temps dans le même état. Les grands seigneurs sont forcés d'errer à la manière des princes arabes pour aller manger les denrées de leurs terres, qui, sans cela, ne seraient d'aucun produit. L'expérience leur a appris à suppléer, dans ces voyages, à toutes les commodités sédentaires. Aussi font-ils souvent vingt ou trente lieues pour aller rendre une visite et dîner avec un ami.

Je suis fôché. Monsieur, que les circonstances ne vous ayent pas porté du côté de la Pologne. 11 me semble que rien n'aurait été plus intéressant pour un historien philosophe, que d'approfondir les causes de l'affaiblissement extrême de cette nation, d'examiner comment une anarclue peut subsister sans des malheurs écîatans, et de

prévoir comment, quand, et par qui, nn peuple qui n'a j)lns ni lois stables, ni puissance, sera anéanti ou rclaljli dans son ancien lustre.

Vous seul, Monsieur, auriez pu trouver la solution de ces problèmes dans les annales du monde qui vous sont si familières, et dans la connaissance parfaite du cœur lîumain. \ ous 'eussiez porté la certitude de l'évidence où j'ose à peine hasarder des conjectures probables; mais vous faites mieux, vous jouissez paisiblcrmcnt do vos travaux et de votre gloire, vous laissez les politiques se tourmenter de l'avenir, et ne. songez qu'à rire du présent. Grâce à nos cliejs compatriotes, dussiez-vous égaler l'âge des patriarches, vous ne manquerez jamais de fonds pour une aussi douce occupation.

Que de plaisir n'aurais-je pas, Monsieur, si h. sort, qui me ballotte d'un bout de l'Europe à l'autre, me conduisait encore dans vos belles contrées. Durfé *, les avait rendues coHèbres; mais il n'a peint que l'amour , j'v reverrais le peintre de toute la nature. Je lui dirais de bon cœur: Or, baille-moi ta joyeuse recelte , et après l'avoir écouté quelque temps, j'irais prendre la bcclie de Candide, car il eut raison.

J'ai l'honneur , etc.

* Auteur de VAstrée.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

Au Château de Ferney , en Bourgogne, par Genève, 26 octobre 1761.

Pardon, Monsieur, de vous remercier si tard du souvenir dont vous m'honorez, et de ne vous pas répondre de ma main. Mes yeux souffrent beaucoup, et mon corps bien davantage. Je ne ressemble point du tout à vos seigneurs polonais qui vont dîner à trente lieues de chez eux. Il y a bien long-temps que je ne suis sorti d'un petit château que j'ai fait bâtir à une lieue des Délices. J'y achève tout doucement ma carrière; et parmi les espérances qui nous bercent toujours, je me flatte de celle de vous revoir à votre retour de Pologne, car j'imagine que vous ne resterez pas la toujours. Ni M. le marquis de Paulmy, ni vous . n'avez l'air d'un sarmate. L'abbé de Châteauneuf qui était trois fois gros comme vous deux ensemble, disait qu'il avait été envoyé en Pologne pour boire. Je ne pense pas que vous soyez des négociateurs de ce genre là.

Quand M. de Paulmy voudra tourner ses pas vers le Midi , je lui conseillerai de faire coiiiine Monsieur son beau-père, qui a eu la bonlé de venir passer quelques jours dans mon hermitage. Je présenterai requête à son gendre pour obtenir la même faveur. Nous lui donnerons Ja comédie sur un théâtre que j'ai fait bâtir, et nous lui ferons entendre la messe dans une église que j'achève, et pour laquelle le Saint-Père m'a envoyé des reliques. Vous voyez que rien ne vous manquera ni pour le sacré, ni pour le profane.

Je vous avoue que j'aimerais mieux que vous fussiez à Berne qu'à \ arsovie • mais IM. le marquis de Paulmy a eu la rage de se faire sclavon; il faut lui pardonner cette petite noièvrcté.

Vous avez sans doute lu. Monsieur, le Mémoire historique de la négociation avec l'Angleterre , imprimé au Louvre. Quelque honorable que soit cette négociation pour notre cour, j'aimerais mieux un mémoire imprimé de cent vaisseaux de ligne, garnis de canons, et arrivés à Boston ou à Madras. Vos Polonais nc^sont pas du moins dans le cas d'avoir perdu leur marine; il est vrai qu'ils sont un peu les trèshumbles et très-obéissans serviteurs des Russes; mais aussi ils ont leur lïhcruni veto et du vin de Tockai. Je suis fâché pour la liberté cpic j'aime de tout mon cœur, que celte lll»Grl(î njénic

empêche la Pologne d'êtie puissante. Toutes les nations se forment tard, je donne encore cinq cents ans aux Polonais pour faire des étoffes de Lyon , et de la porcelaine de Sèvres. Adieu , Monsieur , conserv ez-moi vos bontés ; faites souvenir de moi yotre gros ambassadeur, et soyez persuadé du tendre et respectueux attachement avec lequel je serai toute n^ vie.

Mo:

nsieur

Votre très-humble et très-obeissant serviteur ,

Voltaire.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

A-Femey, 29 septembre 1760.

Je suis outré, Monsieur, de m'ètre défait des Délices où j'ay eu le bonheur de vous voir; mais heureusement je suis encor votre voisin. Jii^ez avec quelle joye j'ay appris que vous allez résider à Genève *; c'est un bénélice simple tout fait pour un prêtre de la philosophie tel que vous êtes. Je suis devenu bien >ieux et bren faible depuis votre voiage en ce pays-là. Mais mon cœur na point vieilli; il est pénétré pour vous de la même estime et de la même amilié. Je suis condanné à rester chez moy; mais j'espère être consolé quand je pourai vous y assurer des tendres et respectueux sentiments avec lesquels je serai toutte ma vie, Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant scrvilCLM' ,

Voltaire.

* P. M. Ileiiuin venait crètrc nomme Résident cîc France, près hi république Je Genève. C'était le nom que portait l'agent diplomatique qui représentait îe Eoi près de cet Etat.

LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

A Paris, le 9 octobre 1765.

Il faut , Monsieur , que ïa renommée soit bien oisive pour m'avoir prévenu en vous annonçant ma nomination à la place de Genève. Au moment où j'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré, je tenais la plume pour vous dire que quand le ministre m'a offert cette place, j'ai pensé que j'allais vivre avec vous, et me suis cru ambassadeur.

Je voulais j Monsieur, me remettre auprès de vous au point d'où les circonstances m'ont éloigné, vous redemander une amitié que j'ai trop peu cultivée, vous confesser de bonne foi que je me suis cru du nombre de ceux qui ne devraient jamais vous écrire. Yous voulez bien m'assurer que le temps ni ma négligence n'ont rien cliangé aux sentimens que j'ai toujours désiré mériter de votre part. C'est me soulager, mais je ne serai totalement tranquille sur ce point

r[uc quand je vons aurai convaincu (jnc mou cœur était fait pour rencontrer le vôtre.

Il est vrai, Monsieur, qu'après le lourl/illon dans lequel j'ai vécu, Genève doit m'oflrir une retraite plus pliilosopliique que politique : j'ai bien assez vu d'hommes et de choses poiu- avoir de quoi ruminer: mais mon premier soin sera de vous écouter, et je croirai mon no\iclat ilni quand j'aurai enté vos réflexions sur le grand nombre de faits dont j'ai surchargé ma mémoire.

\ons êtes donc l)ien vieux. iNous n'en croyons rien ici et pour cause. Vous restez chez vous; mais l'Europe va vous y chercher. Je grossirai souvent le nombre de ceux que l'admiration rassemble à Fernev, et j'espère m'y distinguer par mon attachement pour le seigneur châtelain. Oui, Monsieur, c'est bien plus encore comme homme sensible que comme amateur des belles choses, que je me félicite de devenir votre voisin. J'oublie presque que vous avez peint l'amilié, pour ne penser qu'au bonheur de ceux qui jouissent chaque jour de la votre.

J'ai l'honnciu', etc.

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LETTRE DE VOLTAIRE

A P. M. HENNIN

»7 décembre ijGS , au château de Fernev.

Si je pouvais sortir, Monsieur, je serais venu me mêler dans la foule de ceux qui vous ont vu arriver avec le rameau d'olivier à la main *. Mon

* La republique de Genève avait joui du repos , depuis l'acte de médiation de 1738^ fait pur la France et les cantons de Zurich et de Berne. Mais, à celte époque, les dissensions s'étaient renouvelées avec tant d'aigreur et de violence, que le Gouvernement français avait pris le parti d'y intervenir. On employa d'abord les voies de conciliation , et ensuite celles de la force.

La population de Genève était composée des citoyens, bourgeois, natifs, liabitans et étrangers; la souveraineté résidait dans le conseil général , composé d'environ seize cents citoyens ou bourgeois; mais rien ne pouvait y être traité sans l'approLalion du conseil des Deux-Cents ; le conseil général ne délibérait point, il avait seulement le droit d'approuver ou de rejeter les avis et lois qui lui étaient proposés.

Le conseil des Deux-Cents, qui était composé de deux cent cinquante membres , était nommé par le petit conseil, et ne pouvait délibérer que sur les questions

âge et mes maladies me retiennent chez moi en prison. J'ai bu aujourd'hui à votre santé dans ma mazure de Ferney, avec M. Roger. Quand vous serez las des cérémonies et des indigestions de Genève, vous serez bien aimable de venir chercher la sobriété et la tranquillité à Ferney. Je vous remettrai un mémoire de deux avocats de Paris sur les tracasseries de Genève, et vous ver-

que celui-ci lui soumettait; il pouvait aussi faire des propositions sur lesquelles le petit conseil était tenu de répondre. Le conseil des Deux-Cents avait le droit de faire grâce, de légitimer les enfans naturels, de battre mon» naiej il avait d'autres droits régaliens : il était juge souverain dans les matières civiles importantes; il présentait au conseil général les candidats pour les première» charges de la république.

Le petit conseil ou conseil des vingt-cinq présidait tous les autres conseils dont il faisait partie ; il avait l'administration des affaires publiques, la haute police; il était juge en troisième ressort pour le civil et juge souverain des causes criminelles, sauf le recours en grâce dans les cas graves ; il avait le droit de recevoir les bourgeois , etc. Il était dirigé par quatre syndics élus annuellement dans son sein par le conseil souverain. Le premier syndic présidait tous les conseils.

Un conseil des Soixante s'assemblait seulement pour délibérer sur les affaires secrètes et politiques.

Telles étaient alors les bases du Gouverncui'înl de co petit Etal.

rez que Pordre des avocals en sait moins que vous. M. D'Argental devait le remettre à M. de Sainte -Foi pour vous le donner, mais vous êtes parti précipitamment. Je vais le faire copier, et je serais très-flatté d'avoir l'honneur de vous entretenir en vous remettant l'original.

Quand vous aurez quelques ordres à me donner, vous pouvez les envoyer aux Rues Basses, chez M. Souchay, marchand di^apier, près du Lion d'Or.

Madame Denis vous fait mille compUmens.

Nous ne pouvons vous exprimer à quel point nous sommes enchantés de nous trouver dans votre voisinage.

J'ai l'honneur d'être avec le plus tendre et le plus respectueux attachement ,

Monsieur ,

A'^otre très-humble et très 'obéissant serviteur,

VoiiTAiRrc.

LETTRE DE P. M. HE?s?sTiN A VOLTAIRE.

Genève, i8 dccembre i-65.

Je crois. Monsieur, que la colombe sera ol)]ij>ée de planer encore quelque temps sur celte montagne, parce que les eaux du déluge ne sont pas encore écoulées. Vous avez fait une chose digne de vous en buvant à la santé d'un homme menacé de toutes les indigestions possibles. Nous nous préparons, M. Fabry ^ et moi, à aller vous surprendre demain , et je n'avais pas besoin des motifs que vous me présentez pour regarder le moment où j'aurai l'honneur de vous revoir comme un des plus agréables de ma vie.

Messieurs de Genève m'accablent de prévenances. J'espère (ju'ils ne tarderont pas à s'apercevoir que le ton simple et amical est celui qui me touche le plus.

Je vous prie, Monsieur, de présenter mes respects à madame Denis. J'ai beaucoup de choses à lui dire, ainsi qu'à vous, de la |)art de nos amis

* M. Fabry était Subdélégué à Gex.

de îa grande Babylone; mais vous me permettrez pour la première fois de ne m'occuper que de vous faire connaître le devotrement sincère et respectueux, etc^

LEÏTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENISIN.

à Ferney, 21 décembre 1765.

J^icRis à M. Dargental, Monsieur. Je luy dis que je vous ay remis le mémoire de ses avocats *'. Ils n'ont consulté que l'équité. Ils se trompent sur quelques usages de Genève. Vous accorderez la justice avec les convenances.

Comme je dis à M. Dargental tout ce qui me passe par la tête, je propose que vous soyez nommé médiateur. Je ne trouve rien de plus à sa place. Vous éles sur les lieux; vous êtes au fait : on a confiance en vous. Vous monterez la machine comme médiateur, vous la ferez aller ensuite comme résident. Vous serez l'ar^

* Voy. la lettre Je Voltaire au comte D'Argental, de la même date.

Litre clu petit état où vous êtes ministre, jusqu'à ce ïju'on \ous donne des emplois plus importants. Je ne vois mille difficulté à cette nomination, l^n Résident de France vaut bien un ministre de Berne. Vous croyez bien qu'en écrivant dans cette vu« à M. Dargental, je suis loin tle vous compromettre; que je donne cette idée comme une de mes imaginations que notre ancienne amitié me met en droit de luy confier. Enfin, c'est une niche que je vous ay faitte, et dont je dois vous avertir, afin que vous puissiez parer les coups que je vous porte , s'il vous en prend envie.

Si quelque jour vous faites l'honneur au vieux solitaire de venir dîner dans sa retraitte , je vous promets moins de monde. Vous verrez des cœurs français aussi enchantez de vous pour le moins que les cœurs genevois, et beaucoup plus sensibles.

Mille respects.

LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE

Genève, le 22 décembre 1765.

J'ai fait usage , Monsieur, du mémoire que vous avez eu la bonté de me remettre. Il entrera dans le nombre des pièces de ce maiheureux procès.

Yotre amitié et le désir de voir finir promptement les troubles de Genève vous ont persuadé. Monsieur, que je serais propre à jouer ici le rôle de médiateur. Bien des motifs m'ont fait craindre qu'on ne jettât les yeux sur moi pour cette fonction. D'abord la première médiation fut confiée à un homme de qualité, et les républicains ne tiennent pas moins que les autres aux distinctions. En second lieu , destiné à vivre dans cette ville au-delà du terme de la médiation , pourquoi voulez-vous que je reste cliargé du mécontentement d'un parti, et peut-être de tous les deux. Le service du roi en pourrait souffrir, et ma position en deviendrait certainement moins dv)uce. J'avais prévenu M. le duc de Praslin * à

* Ministre des alïi\ires étrangères.

ce sujet j je lui ai depuis renouvelé par éerit mon éloignement pour celte dignité dont je me croirais d'ailleurs très-honoré. Qu'il vienne au plutôt ici un liomme de considération de la part du Roi* je m'estimerai heureux de le seconder, et quelque soit l'événement, je n'aurai plus à penser qu'à vivre agréablement dans cette retraite politique.

Dès que la nécessité de veiller à ce qui peut me convenir des effets de M. de Monlperoux * ne

* Moiitpcroux avait été Résident de France à Genève avant P. M. Hennin. On lira, je pense, avec plaisir, la lettre suivante, qui n'a pas été publiée jusqu'ici, et dont je possède l'original.

LETTRE DE VOLTAIRE

A MONTPEROUX. Résident de France à Gtnève ,

Lausanne, ^ mars (i-"i3.)

Puisque vous ne pouvez point. Monsieur, venir voir représenter Fanime *, et que vous vous en tenez à Patij)aille avec la vénérable conipoi^nie, avouez du moins que je jouis de la vie à Lausanne j daiijtiez le certifier à qui

* Fanimr ou Mkdinb, litre d'iim- tragédie que Voltair»* fit jouer on société, qui n'a pas été imprimée, et qui est vralsciublahleinciit perdue.

me retiendra plus ici, j'espère, Monsieur, que vous ne vous plaindrez pas de ma négligence à cultiver un voisin tel que vous. Je ne suis pas homme à laisser échapper un des plus grands avantages de ma résidence, celui de pouvoir quelquefois profiter de votre loisir, et vivre en toute bon-

il appartiendra. Ajoutez à vos hontes, que je fais ma demeure ordinaire tout près de vous aux Délices, route de Lyon à Genève. Je vous supplie , Monsieur , de vouloir bien avoir la bonté de donner ce certificat à M. Cathala , qui l'enverra sur-le-champ à mon notaire. Car Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci. En vérité, vous auriez omne punctum si vous étiez témoin de la manière dont nous jouons Fanime.

Je perds dans le cardinal de Tencin un très-bon ami que je m'étais fait depuis quelques mois. Les choses n'avaient pas été toujours ainsi. On dit que c'est un signe mortel quand les vieillards changent de caractère. S. E. ne l'a pas porté plus loin. Dieu veuille avoir son ame. C'était un terrible mécréant, sicuf sunt omnes hujus farinœ homines. Je vous montrerai choses singulières quand je pourrai avoir l'honneur de dîner avec vous à mes petites Délices.

On va donc s'égorger plus que jamais en Germanie ! Pendant ce temps-là, nous jouons la comédie, on la joue à Neufchâtel, et on m^attendait à Njon pour me donner Mérope. Il n'y a plus de plaisir qu'en Suisse. Mais le plaisir le plus flatteur est de vivre avec vous , Monsieur , et c'est ainsi que pensent vos deux attachés

Voltaire et Denis.

homie avec un des bienfaiteurs de l'humanité. C'est pour la dernière fois , Monsieur , que je finirai mes billets comme une lettre, et je vous serai très-obligé d'en agir de même avec moi. Désormais, je commencerai par : Je vous disais donc y et vous laisserai suppléer à la fin les expressions de respect et de dévouement avec lesquels, etc.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

Ferney, i% décembre 1765.

Eh bien! je vous disais donc, Monsieur, que je suis dans mon lit, environné de neiges; que je voudrais de tout mon cœur pouvoir venir vous demander à dîner, et que madame Denis voudrait pouvoir venir arranger vos meubles ; que je vous crois cent fois plus propre à concilier tout qu'aucun lieutenant-général des armées du Roi, que vous êtes très-aimable; que je persiste dans mes souhaits plutôt que dans mon avis; que Jean-Jacques Rousseau n'est ni le plus habile ui

le plus heureux des hommes; que les deux partis pourraient bien avoir un peu tort; que la meilleure médiation est de les faire boire ensemble ; que la paix est rare chez les hommes; qu'après avoir essayé bien des choses on trouve que la retraite est ce qu'il y a de mieux; et que dans ma retraite ce qu'il y aura de mieux pour moi, ce sera que vous vouliez bien l'honorer quelquefois de votre présence , quand vos affaires ou plutôt les affaires d'autrui vous le permettront; qu'enfin je suis entièrement à vos ordres tant que je végéterai aux pieds du Mont-Jura.

LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE

GénèTe; aS décembre 1765.

Je vous avais promis, Monsieur, ou je m'étais promis à moi même d'aller fmir avec vous cette journée où celle de demain, si demain y a quand minuit sonne. Au lieu de cela, je suis obligé d'habiter encore l'alcove jonquille de madame de Montperoux. Son aspect ne donne \

pas de mauvaises pensées, puisqu'il me rappelle Ferney et ses aimables Iiabilans. Je suis bien fl'iclié d'élre dans l'impossibilité de les joindre de quelques jours. On me démeuble; on vendit hier la marmite dans laquelle bouillait ma soupe, demain le lit que j'occupe sera mis à l'enchère , et il faudra le disputer à quelque belle dame qui n'aurait pas la charité de m'en offrir la moitié. Puis viendront les fauteuils qu'on ne me cédera pas volontiers, et il serait peu convenable qu'un Résident de France reçût les gens comme le roi d'Anamabou. Vous voyez donc. Monsieur, que tant que ces embarras dureront, il me sera impossiJjle d'aller vous voir et de vous entretenir plus au long que je n'ai pu le faire la dernière fois.

J'ai bien perdu des paroles pour persuader à quelques bourgeois que par plusieurs raisons il fallait élire leurs magistrats. Ils m'en ont allégué beaucoup d'autres pour me prouver que c'était une chose impossible. Le temps des conversions est passé; nous sommes restés chacun dans notre sentiment.

Comme je lisais ce soir quelques nouveautés, on m'a annoncé M. Covelle*. Son maintien, son

* Robert Covelle , héros du pocme tic Voltaire intitulé, La Guerre Civile de Genève. Il avait conlrlluu'' il

éloquence, madeinoiselle Ferbot, leConsistoire^ l'héroïsme patrie ûque, ont feit en moi une commotion que j^ n'essayerai pas de vous rendre^ Jamais je n'ai eu tant de peine à m'empécher de rire. Il a eu grand soin, Monsieur, de se récla^ mer de vous, d'où j'ai auguré que la politique était son fort. Je me suis donc recueilli, je l'ai reçu comme un Curtius. Il ne m'a pas été possible de le retenir, parce que ses amis, m'a-t-il dit, l'attendaient à la porte. S'ils lui ressemblaient, ils devraient être d'honnêtes gens; car il avait, je crois, plus fêté Bacchus aujourd'hui que ma* demoiselle Ferbot. Mais César était à toute main.

Pardon, Monsieur, je m'imagine être au coin de votre feu, et le mien s'éteint. Tout dort dans Genève, excepté votre ancien et fidèle serviteur.

augmenter les dissensions de sa patrie, en refusant de se mettre à genoux devant le consistoire , dont il avait encouru les censures pour une aventure galante , refus qui fut appuyé par une grande partie des citoyens..

LETTRE DE YOLTAIRE A P. M. HENNIN

37 décembre 1760 ,.* Ferncy,

Je suis très - persuadé , Monsieur, qu'il y a plusieurs clames à Genève qui aimeraient mieux partager votre lit jonquille que de vous le disputer. Nous ne sommes pas trop dignes actuellement de vous coucher; mais si rnelque vieille emporte votre lit, daignez venir dormir chez nous.

Vous êtes trop heureux d'avoir vu Covellc le fornicateur, cela est d'un très-bon augure; c'est le premier des hommes, car il fait des enfans à tout ce qu'il y a de plus laid dans Genève, et boit du plus mauvais vin comme si c'était du Champ -Berlin ; d'ailleurs, grand politique, et n'ayant pas le sens commun.

Comment voulez-vous. Monsieur, que les citoyens élisent des magistrats, on vend des échaudés k la nouvelle élection, et des biscuits au j)Ouvoir négatif. Ces deux branches de commerce doivent élrc respectées. Vous vous amuserez

clouceineiit et gaiement à arranger cette petite fourmilière où l'on se dispute un fétu, et je m'imagine encore que vous en viendrez à bout.

Si vous avez envie, Monsieur, d'avoir une maison de campagne, il y en a une auprès de Ferney, qu^un architecte a bâti, et qu'il doit peindre à fresque* tous les plafonds sont en voûtes plates de briques , il y a du terrein pour entourer la maison de jardins; on a déjà bâti une petite écurie, on peut faire vrs-â-vis de cette écurie un logement pour des domestiques, je crois que tout cela serait à bon marché, et sûrement à meilleur lu arche qu'auprès de Genève.

Tous voyez. Monsieur, que je cherche mon intérêt. Vous sentez combien il me serait doux de vous avoir l'été dans notre voisinage. Ajoutez à ces raisons , que, dans toutes les maisons de campagne du territoire de la parvulissime république, on est épié de la tête aux pieds, et qu'on est l'éternel objet de la curiosité publique.

Recevez mes très-tendres respects.

Quand vous aurez. Monsieur, quelques ordres à me donner, ayez la bonté de les envoyer le soir , ou avant les dix heures du matin , chez M. Souchay , marchand, aux Rues Basses, près du Lion d'Or; je les recevrai toujours.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

( i*' janvirr 1766.)

Tout TE la mazure de Fenicy souhaite les plus heureuses et les plus brillantes années à M. Hennin. On dit qu'il reçut le tableau des Trois Grâces le jour qu'il prononça son discours*^. C'est être payé dans la nionoye qu'on a frappée. Il couche dans le lit de madame de Montperoux. Touttes les dames de Genève se l'arrachent. INous le félicitons de tous ses triomphes.

A Ferney , premier jour de l'an , jour où il fait un froid de diable.

* Le tableau des Trois Grâces , par Carie Vanloo , grand tableau , le chef tl'œuvre de ce peintre , dont P. M. Ilcnnin avait fait l'acquisition. Ce tableau est passé en Pologne depuis la révolution.

LETTRE DE VOLTAIRE

A P. M. HENNIN

7 janvier 1766, à Ferney,

S'il y a , Monsieur , des tracasseries de prose dans la parvulissime, il y a aussi des tracasseries de vers. Père Adam qui dit la messe fort proprement, mais qui, pour avoir régenté vingt ans la îlliétorique 5 n'en est peut-être pas un meilleur gourmet en vers français, vous a lu une copie de vers ( très -informe ) , il en a laissé prendre dans Genève des copies plus informes encore; les Genevois qui se connaissent en vers moins que lui , ont imprimé ce rogaton; mes entrailles paternelles se sont émues. Je vous demande en grâce, Monsieur, de ne point envoyer à Paris cet enfant bâtard ; je compte envo}/cr mon fils légitime mais il est encore en nourrice.

J ai lu le petit écrit intitulé : le droit négatif *; il parait mériter attention. 11 me semble

* Le Droit ncgatlf était le droit qu'avait le petit conseil de rejetter les représentalionsdes citoyens tendantes à faire assembler le conseil général soit pour interpréter les lois obscures , soil pour mainlenir les lois enfreintes .

que la seule chose dans laquelle on s'accoi de an pays où vous êtes, c'est le denier dix.

Vous me pardonnerez de ne point écrire de ma main. Les neiges me rendent presque aveugle.

Mille tendres respecls.

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LETTRE DE P. M. HENMIN

A VOLTAIRE

Gentvc , 7 janvior 1766.

Je savais bien bon gré, Monsieur, à votre obligeant aumônier de m'avoir communiqué le tableau que vous vouliez retoucher. Je ne 1 ai point envoyé à Paris, et en général je suis et serai fort exact à cet égard, à moins que je n'aie de vous une permission spéciale. Mais tout le monde n'a pas le même scrupule; et vous pouvez élre sur, Monsieur, qu'il est parti hier vingt exemplaires pareils à la copie qui ma été lue. Mettez donc à votre enfant son beau bounol, .si \«)ms croyez (ju'il ait besoin de parure.

Ce Droit négatifs qui n'est pas d'un sot , m'a paru un ouvrage très-insidieux, où le point principal de la question est mis habilement de côté , et où même on traite assez légèrement la médiation , ce qui est ni utile , ni honnête

Au soixante -deuxième degré, je pouvais me promener gaiement sur les glaces les plus épaisses, et je ne puis pas mettre ici le nez dehors , sans être saisi par une bise insupportable. Mais tout est bien.

Respects et amitiés pour l'oncle et la nièce que je ne verrai jamais tant et si souvent que je le désire.

LETTRE DE P. M. HEJNIMN A VOLTAIRE

Genève, 18 janvier 1766.

Je n'avais pas voulu , Monsieur, vous annoncer une nouvelle que j'étais l^ien sûr qui vous ferait peine ainsi qu à moi. Demain, nous saurons à quoi nous en tenir sur le personnage qui viendra ici , et dès que j'aurai fini la longue et plate relation de tout ce qui a passé par la tête de INIessieurs de Genève depuis huit jours, je me sauve à Ferney pour m'y consoler avec vous.

Ce soir, grand festin à l'Hôtel - de - A ille pour l'adieu de M. le comte d'Harcom't. On y boira à la prospérité de la république. Cela sera beau; mais un petit souper sur les boulevards avec deux ou trois minois de Paris et quelque rieur sans prétention vaut bien toutes ces magnificences.

Votre froid ne veut pas finir ; je vous plains sincèrement; car il y a bien loin d'ici aux beaux iours.

A P. M. HENNIN

Samedi au soir ( . . . janvier 1766.)

Vous n'aurez point M. D'Argental; * il ne veut point venir. Monsieur, et je suis au désespoir; vous auriez eu en lui un ami et un coUègae. Quand vous pourrez venir couclier à Ferney , vous me consolerez; en vérité, j'ai besoin de consolation.

* Voltaire avait eu Tidée âe faire charger le comte D*Argental de l'arrangement des affaires de Genève. Il lui en écrivit plusieurs fois ( Voyez ses lettres de cette époque au comte D'Argental ). — Ce projet ne se réalisa pas. Voltaire lui en témoigne de grands regrets dans sa lettre du 20 janvier 1766.

LETTRE DE P. M. HEÎSJNIIN

A VOLTAIRE

Genève, le i4 fémer 1766.

Je ne sais, Monsieur, si je ne m'y prends pas trop tard, et si Monsieur Racle * n'aura pas détruit son ouvrage. Il est convenable que je fl\sse dire un service dans ma chapelle **, à l'instar de ceux des Eglises de France , et le cénotaphe de Ferney figurerait très bien dans une capitale. Si donc, Monsieur , il est encore à votre disposition , je vous serai très obligé d'ordonner à (juelqu'un de vos vassaux de le mettre en tout ou par partie sur une charette, et de l'apporler lundi prochain. Je me parerais de votre magnificence : et j'irais le plutôt qu'il me serait possible vous remercier d'une complaisance qui m'épargnerait au moins l'embarras.

* Ingénieur qui demeurait à Ferney.

■** Al'occasion clclamorttUulaupliiapère ileLouis XVJ, anivt^elo 20 dccembrc i765.

Rien des médiateurs. Je travaille à recevoir le nôtre convenablement, et je lui souhaite toute la patience requise. Vous devez, Monsieur, voir avec plaisir que le vent du sud a déjà bruni nos campagnes* il les fera bientôt verdir , et \ous jouirez de la félicité des enfans d'Abraham. Vous verrez bondir vos troupeaux, flotter vos moissons , mûrir vos raisins. Pom' moi , je serai heureux quand je pourrai aller me placer sicut novellœ olivarum in circuitu mensœ tucé^,

** Filii sicut novellae olivarum ia circuitu mensaR tuae. Psalm. 128. vers. 3.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

Fcrney , iSférrier 1766.

J'ai l'honneur, Monsieur, de vous envoyer le petit catafalque de campagne. On ne dira pas de celui-là :

Et dans ces grands tombeaux où leurs âmeshautaines Font encore les vaines, Ils sont mangés des vers *.

Il n'y aura ni vers , ni ame. M. Racle viendra ajuster cette triste décoration, et sera à vos ordres. Je voudrais bien y être aussi, mon cœur y est , mais si l'esprit est prompt , la chair est faible, je ne puis quitter le coin du feu.

J'ai entendu votre canon, tandis cpie vous buviez; nous avons bu a votre santé au bruit de ce tinlamare. Quand les médiateurs suisses viendront, les Genevois ne tireront pas leur

* Malherbe , paraphrase du P>aunie i^5.

poudre aux moineaux. On dit que ces média-teuis sont d'une taille énorme; et que le syndic l'Agneau leur passera entre les jambes.

11 est venu aujourd'hui au chevet de mon lit deux filles de Genève, jeunes et jolies; je leur ai demandé ce qu'elles voulaient. Elles m'ont dit qu'elles avaient des besoins; je n'étais point du tout en état de les satisfaire. Je leur ai fait donner à déjeûner et de l'argent le plus innocemment du monde. Je leur conseille de venir à votre lever, mais l'une après l'autre, afm que vous ayez la liberté de satisfaire à leurs besoins pressans. Nous en avons un très-grand d'avoir l'honneur de vous voir.

A Ferney , 27 février 1766.

Il faut d'abord, Monsieur, vous avouer que j'ay communiqué à M. le duc de Praslin l'idée de faciliter aux Genevois les moyens d'acquérir des terres au pays de Gex. Je luy ay mandé que j'avais le bonheur de penser comme vous, et vous pensez bien que je me suis un peu rengorgé en faisant valoir votre approbation. Je ( ne ) me mêle point des affaires d'autrui. Mais c'est icy la mienne. La terre de Ferney deviendrait très -considérable, si la proposition réussissait. M. le duc de Praslin l'approuve; il est fait pour penser comme vous. Il serait trèsimportant, et je vous aurais beaucoup d'obligation, aussi-bien que madame Denis, si vous aviez la bonté de venir dîner à Ferney quelqu'un de ces jours avec M. Jaco T roncliin et M. LuUin le secrétaire d'état. M. Lullin est celuy qui doit être chargé de dresser les instructions que M. Cromelin suivra dans cette aflaire , car il faudra que

ce soit la république qui demande la faveur que le ministère luy destine* et il y a encore une j3etite difficulté très-légère à applanir. Cette négotiation est votre ouvrage; vous rendrez service au pays de Gex et à Genève. Je ne doute pas que le conseil ne sente toutte Fobligation qu^il vous aura. Il y a peut-être un peu de froideur entre M. LuUin et moy pour un petit malentendu; mais ces légers nuages doivent être dissipez, et tout doit céder au véritable intérest de la république, et à celui de ma province. Il vous sera bien aisé de faire sentir d'un mot à M. Lullin que je suis véritablement attaché à sa personne et au conseil. Un simple exposé même de la chose dont il s'agit écartera tout ombrage. Qui peut mieux que vous, Monsieur, concilier et ramener les esprits? En un mot, le bonheur de notre petit pays et de Genève est ^ntre vos mains. Cela vaut bien le Droit Négatif. Mais je vous avertis que si vous réussissez, comme je n'en doute pas , je ne vous en aimerai pas davantage. Cela m'est impossible.

Pouvez-vous venir dimanche?

LETTRE DE P. M. HEINIMN A VOLTAIRE

Genève , i«' mars i76<».

Il est très -vrai, Monsieur, que depuis que je suis à Genève, je roule dans ma tète le projet de rendre les Genevois sujets du Roi pour l'utile, parce qu'il me paraît démontré que tout le monde y gagnerait, et que les négociations de ce genre sont assurément les plus importantes. Je me suis persuadé que si j'ouvrais aux Genevois le pays de Gex, j'identifierais ce peuple à la France, par le vieux principe que là où est le trésor, là est aussi le cœur. J'ai donc dit un mot de ce projet à M. le duc de Praslin pour prendre date; mais mon dessein était d'attendre la fin de la médiation pour entamer une aflaire qui ne sera pas sans difficultés. On peut s'attendre. Monsieur, à trouver des oppositions de la part du parlement de Bourgogne, et des fermiers-généraux. M. Fabry, qui est très -fort dans notre sentiment sur le fond de cette affaire, travaille depuis long -temps à libérer le pays de

Gex des obstacles que la finance met à sa prospe* rilë. 11 [)Ourra nous être très-utile pour ceux que les préjugés de la magistrature feront naître.

Mon avis serait, Monsieur, que tout Genevois, qui aurait eu son père ou quelqu'un de ses ancêtres dans les premières places de l'Etat , ne fut pas confondu avec le roturier, s'il Tachetait une terre en France. Je voudrais qu'on fixât une espèce de taxe parlicnlière pour tous les biens qui passeraient entre les mains des Genevois de cette classe, de façon que, sans jouir des prérogatives de la noblesse, les propriétaires n'eussent aucune des gênes de la roture. Les états du pays nommeraient un receveur de cette taxe genevoise, et je suis bien sûr qu'elle serait la plus exactement payée.

Je ne sais pas, Monsieur, si je pourrai engager Messieurs Lullin et Tronchin à aller dimanche à Ferney; mais tôt ou tard je tâcherai de les réunir chez vous pour traiter un objet aussi important pour cette contrée. Au reste, les Genevois ont très-peu à faire en ceci. C'est à nous de leur ouvrir la porte, et ils entreront d'eux-mêmes. Peut-être ne serait-il pas à piM3pos que cela se fît avec une sorte de publicité dans ce moment.

En attendant , je vais travailler à un mémoire pour être mis sous les yeux du Roi et de son

conseil, et je vous serai obligé de nio comniuiii(jner vos idées. Vous servez qu'on ne saurait présenter trop de motifs ponp faire adopter une nouveauté aux personnes accoutumées à chercher d'abord les inconvéniens de tout ce qu'on leur propose. C'est, et co sera toujours l'esprit du ministère. S'il retarde quelquefois les progrès du bien , il arrête les elTorls de l'intérêt particulier, et empêche que l'engouement des faisems de projets et de leurs amis n'accumulent les changemens.

Peut-être, Monsieur, la présence de M. le chevalier de Beauteville * serait -elle favorable au succès de cette alFaire. Du moins, ferai-je tout ce qui dépendra de moi pour la lui présenter sous l'aspect qui vous a frappé ainsi que moi. Puisque l'argent est devenu le point d'appui des états, il me seml)le que ceux qui aiment leur Patrie doivent s'occuper de lui en procurer , et (juel moyen plus honnête que d'inviter l'étran ger opulent à confier ses fonds à notre lerre?

* Le chevalier de Beauteville, Ambassadeur de France en Suisse , venait d'èlrc nommé ministre plénipotentiaire chargé de la médiation pour l'arrangeinent des afTaires de <le la république de Genève- MM. Ouspourguor et Slnncr furent les médiateurs du canton de Berne -, MM. Escber et Heidegger ceux de Zurich.

Je m'estime heureux. Monsieur, d'avoir à traiter une affaire qui vous intéresse ainsi que madame Denis; l'amitié ajoutera encore de la force à mes raisons; mais le meilleur moyen de réussir en ceci comme en beaucoup d'autres choses, c'est de supposer que les obstacles seront grands et multipliés.

Si l'amitié. Monsieur, ne se paye que par l'amitié, vous êtes dans l'ordre, et je m'en félicite. H.

LETTRE DE P. M. HEÎNNIN.

A VOLTAIRE

A Genève, lundi (22) avril 1766.

Voici, Monsieur, tout ce que vous m'avez confié, je vous en remercie de nouveau.

On vous mande sans doute les cbangemens arrivés cliez nous. * Me voilà tout dérouté. Ceci me fixe à Genève pour la vie : j'en serai plus intéressé à travailler au bonheur de cette ville et de son voisinage.

La l^eaulé du temps ajoute encore au desir que j'ai d'aller passer quelques jours à Fcrney , mais j'attends des lettres de Paris et de Versailles pour prendre plus librement mon essor vers les montagnes.

Mes respects, je vous prie. Monsieur, à vos dames; j'aspire au moment où je pourrai vous entendre à l'ombre de vos ormeaux.

* Le (liic de Prasiln venait de quillcr le ralnistcre des affaires étrangères pour passer à la marine; il était vcmplaeé par le duc de Clioiscul qui conservait en niôiue temps ledéparlcn>cnl de la guerre qu'il avait déjà.

LETTRE DE VOLTAIRE

A P. M. HENNIN

aS avril 1766.

Je nie doutais bien, Monsieur, que la santé de M. le duc de Praslin ne tiendrait pas longtemps à la nécessité de parler d'afaires, quand il fallait prendre un lavement. Il faut qu'un malade soit le maître de son temps. Mais comment M. le duc de Choiseuil poura-t-il suffire aux détails des deux ministères les plus assujétissants. Il faudra que ses Journées soient aussi longues que la nuit d'Alcmène. Je suis effraie de la seule idée de ce travail. Quand aurons-nous des feuilles? Quand aurai-je le bonheur de vous revoir ?

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

4 mai J766 , à Fcrncy»

Vous aimez, Monsieur, a citer juste, et moi qui suis barbouilleur d'histoire, j'aime à citer juste aussi. Vous ayez raison quand vous dites (ju'il y a un article dans le mémoire à consulter donné aux avocaJ;s de Paris, lequel qualifie les citoyens de Genève souverains législateurs, ]Vïais aussi je n'ai pas tort quand je dis que dans le même mémoire, on trouve ces paroles : 0/z peut considérer que les citoyens et bourgeois sont souverains conjointement avec tous les conseils quand ils sont assemblés en corps de république.

Ce que vous me dites à notre dernière entrevue me laissa , comme vous le croyez Ljien , le poignard dans le cœur. Je me voyais accusé cruellement par-devant le grand-juge des anecdotes , M. le chevalier de Taules *; toute ma

* Le chevalier de Taules était secrétaire attaché à l'ainhassaile de France en Suisse , et avait accompagné eu c<'ite qualité le chevalier de Beautevillc à Genève.

réputation d'amateur de la vérité était perdue. Ma douleur m'a fait relire ce vieux mémoire à consulter que j'avais entièrement oublié.

Vous voyez évidemment qu'un des articles^ s'explique par l'autre, et qu'il n'y a que àe^ théologiens qui puissent tronquer un passage d'un auteur pour le condamner. Je vous demande donc justice et réparation d'honneur. Je crois que ce mémoire était si mal gnffonné que ni vous, ni M. le chevalier de Taules, n'avez lu l'article où je m'explique catégoriquement.

Voilà comme on juge les pauvres auteurs; voilà comme on a dit à la Cour que M. Thomas était athée , parce qu'il a loué M. le dauphin de n'être pas persécuteur; on n'a ni la justice ni le temps de confronter les passages. Confrontezmoi donc avec moi-même , et vous verrez combien mon cœur est à vous.

LETTRE DE P. M. HEJNNIN.

A VOLTAIRE

Genève , le 5 may 1766.

J'ignorais, Monsieur, que le mémoire à consulter fût de vousj jamais vous ne me l'aviez donné pour tel. Autrement, je ne vous en aurais pas parlé , parce que je suis de ma nature on ne peut pas moins envieux de contester, surtout avec les gens que j'aime et respecte. Permettez-moi cependant de vous dire qu'il n'était pas indifférent que l'explication que vous donnez de la souveraineté des bourgeois fut annoncée dans l'article même qui contient leur principal grief, au lieu d'être rejetée dans le corps de l'ouvrage , et cela est si vrai que quand je lus cet article à quelques représentans, ils se récrièrent qu'aucun d'eux n'avait jamais avancé rien de pareil, et (ju'ils le désavoueraient conmie pouvant faire tort à leur cause. 11 est inutile maintenant de vous dire, Monsieur , quel sentiment produisit cet ouvrage dans le temps. Je fis en sorte qu'il n'en fut plus parlé ni en France, ni à Genève. Je soulins

que vous n'aviez £ilt au plus qu'y corriger quelques mots. L'arrivée de la médiation a mis cette affaire en oubli, comme bien .d'autres.

En voilà trop, Monsieur, pour vous rassurer ûuv l'idée que je puis avoir du mémoire à consulter. Si j'avais cru que cet ouvrage fût de l'auteur de la Henriade, je me serais dit : Un peuple • qui crie à l'oppression est sûr d'intéresser, et les cœurs sensibles au bonheur de l'humanité sont facilement disposés à le plaindre. De là à le secourir il n'y a qu'un pas, puis on se passionne, on fait son affaire de celle de ce peuple, on devient partie , on se donne des peines , on s'en 1 prépare.

Les mêmes motifs ont simplifié à vos yeux ce dont on se plaint dans l'affaire des natifs. Je n'ose vous dire, Monsieur, combien je suis fâché de l'impression qui en reste même dans l'esprit des médiateurs. Si j'ai mérité votre confiance, si vous me croyez sincèrement occupé de votre bonheur et de votre gloire , permettez-moi de vous répéter que vous ne pouvez trop tôt ni trop complètement renoncer aux tracasseries de Genève. Que vous importe après tout [)ar qui et comment elle sera pacifiée, pourvu que son bœuf soit tendre et son poisson frais.

Encore une fois, je vous prie instamment pour votre repos et celui de vos amis, d'oublier qn il

y ait un conseil et des reprcsenlans <lans la banlieue de Ferney. J'ai de très-forles raisons pour vous parler ainsi, et ma lettre serait ridicule au j)ossihle si elle n'était malheureusement tro[) sérieuse.

J'ai grande impatience de vous voir à loisir pour vous entretenir de choses plus digues de vous. Rendez, je vous prie, Monsieur, justice à la sincérité des seutimens que je vous ai voués ■tlepuis long-temps, et que rien ne pourra altérer.

LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE

Genève, (i6 mai, 1^66.)

J'ai l'honneur de vous envoyer, Monsieur, une lettre que je viens de recevoir.

Il me tarde beaucoup de pouvoir passer quelques jours à Ferney; mais la maladie de M. l'ambassadeur et quelques autres obstacles m'empêchent de réahser actuellement les promesses que je vous ai faites. J'abrégerai ce délai le plus qu'il me sera possible. Mon front se riderait toutà-fait si je différais plus long-temps d'aller voir rire, car nous ne sommes pas gaillards avec notre insupportable politique.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

(....«.. 17 mai 1766.)

Vous m'avez envoie, Monsieur, une drôle de lettre de M, le duc de Choiseuil. Il me mande qu'il est comme le cocher de l'Avare, qui met tantôt sa souquenille et tantôt son tablier. Comment peut-on avoir le temps d'avoir de l'esprit et de badiner quand on a de si lourds fardaux a porter? Mais, vous autres ministres, vous êtes supérieurs aux affaires. C'est ce qui fait que je me mets plus que jamais aux pieds de Son Excellence, que je supplie M. de Taules de ne me pas oublier, et que je compte que vous n'abandonerez pas Ferney.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

i8 mai 1766, à Ferney.

Venez, Monsieur, reconnaître au plutôt les lieux que vous voulez embellir. Voilà le premier moment où le pays de Gex a des feuilles et des fleurs. L'air qu'on y respire est plus doux que celui de Genève.

Mettez-moi, je vous en supplie, aux pieds de M. l'ambassadeur; je m'informe tous les jours de sa santé; et puisque la nature, qui me persécute, ne veut pas que je lui fasse ma cour à Genève , j'espère qu'il ne partira pas sans daigner venir encore prendre l'air dans nos hameaux , et les honorer de sa présence.

Gardez - vous bien ( si vous m'aimez ) , de m'oublier auprès de M. le chevalier de Taules,

J'ai déjà fait usage de la singulière anecdote que je lui dois touchant l'étonnant traité de Léopold avec Louis XIV, que j'aurais toujours ignorée sans lui *. Si sa belle mémoire veut encore

* Il s'agit ici d'un traité de partage de la monarchie espagnole fait en très-grand secret par Louis XIV et rem-

ni'alder, le siècle de Louis XIV ne s'en trouvera pas plus mal. Je ne me mêle, dieu merci, que des aflaires du temps passé, et je laisse là le siècle présent pour ce qu'il vaut. Je ne prends point la liberté d'écrire à M. l'ambassadeur sur sa santé, je m'adresse à vous pour en savoir des nouvelles. Ma nièce , qui alla ces jours passés lui présenter ses hommages et les miens, m'assure qu'il sera bientôt en état de sortir.

Adieu, Monsieur, toute ma petite famille vous embrasse bien tendrement, et soupire comme moi après le bonheur de vous voir.

pereur Léopold dès les premières années du règne de Charles II. Voyez le Siècle de Louis XIV , chapitre 8.

LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

Genève , le 21 juin 1766.

Je vous ai vu , Monsieur , si touché du sort des jeunes-gens d'Abbeville * , que je crois devoir vous faire part d'une circonstance que vous ignorez. Après avoir jugé leur délit conformément aux lois de saint Louis, on a suspendu la signature de la sentence pour donner aux parens le temps de recourir au Roi , qu'on espère qui commuera leur peine.

En arrivant hier de Ferney, j'ai trouvé ici un de mes anciens amis qui a , je crois , l'honneur d'être connu de vous; c'est M. Yatel, auteur d'un bon ouvrage sur le droit des gens; mais plus estimable encore par la candeur de son ame et la sagesse de son esprit. Il a avec lui une trèsjolie polonaise dont il a fait sa femme. L'un et l'autre m'ont prié de vous les présenter, et, si

^ Le chevalier de la Barre et d'Etallonde.

VOUS le permettez, nous prendrons un des jours de la semaine prochaine.

Je voudrais bien arriver toujours à Ferney rem* paré d'un élu tel que celui que j'ai conduit liier ; mais comme il est plusieurs demeures dans le palais de l'Eternel, les gens de mérite et les jolies femmes y auront sans doute leur coin.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

A Ferney , 8 juillet 1766.

Tout malade que je suis , mon clier Monsieur, il faudra probablement que je reçoive dans ma puante et délabrée maison un prince viclorioux et aimable. Heureusement il est philosophe, M. l'ambassadcMir l'est aussi , vous l'otcs aussi.

Pouvons - nous sans indiscrétion , madame Denis et moi, supplier S. E. de vouloir bien nous protéger de sa présence , et d'amener M. le prince de Brunswick? Alons leur donnerons du lait de nos vaches , du miel de nos abeilles , et des fraises

de notre jardin. JN^^ociez cette affaire avec S. Ë.; mettez-moi à ses pieds, dites-kii qu'après qu'il se sera crevé avec le Prince par sa trop bonne chère , il est juste qu'il vienne jeûner le lendemain à la campagne , respirer un air pur , et oublier les tracasseries genevoises et les cuisiniers français.

Je ne sais point le jour, j'ignore la marcbe de M. le prince de Brunswick; j'ignore même si son projet est de dîner dans ma caserne. Mettezmoi au fait; ayez la bonté de le prévenir sur l'état d'un vieillard infirme. Vous me ressuscitez quelquefois par votre gaieté , secourez - moi par vos bontés. Mon cœur et mon estomac vous sont dévoués.

LETTRE DE P. M. HEjMNIN A VOLTAIRE.

A Genève, le 9 juillet 17G6.

Ce n'est pas le tout, Monsieur, que d'être philosoplie, il faut être exact surtout quand on est auibassadeur. Voilà pourquoi S. E. ne pourrait pas vous promettre d'aller dîner à Ferney quand sa santé le lui permettrait. Un prince d'Allemagne et un ambassadeur de France sont d'ordinaire assez incompatibles. L'un et l'autre ont des droits qui ne sont stipulés nulle part, et des prétentions que bien des gros livres n'ont point éclaircies. Je ne suis pas, moi chélif , sans avoir aussi quelques entraves; mais je saurai les secouer pour me rendre dans ce château que vous dénigrez tant depuis qu'il prend la forme d'un palais. M. de Taules sera vraisemblablement de la partie , à moins que les affaires ne le retiennent ici.

On assure que M. le prince de Brunswick sera ici ce soir ou demain ; c'est tout ce que j'en sais. Je souhaite fort, Monsieur, être à portée de «n'acquitter vis-à-vis de ce piincc de ce que

vous paraissez désirer de ma part; mais ne \om inquiétez point. Depuis que la philosophie et les Muses habitent sur la terre , jamais elles n'y ont paru en aussi bonne posture.

On dit que M. le professeui- * n'aura point de réponse* mais qu'on lui offrira, s'il le veut, une attestation de vie et de mœurs.

\ous auriez dû. Monsieur, retrancher dans le papier que vous m'avez remis, et dont je n'ai fait aucun usage, ces mots : /<e? me réseri^e^ qui lui donnent l'air d'une parodie *^.

Mes respects à vos dames.

* Le professeur Vernet.

*^ Le papier dont il est ici question , et qui est nécessaire pour l'inteliigence de cette lettre ainsi que de la suivante , est une note de Voltaire relative à un hvre* publié à cette époque par le professeur Vernet; voici cette note:

c( Le caractère d'un libelle est d'être imprimé sans permission des supérieurs, et sous un titre supposé. Or, le sieur Vernet a fail imprimer sans permission et clandestinement à Genève, sous le titre de Copenhagen , unreceuil de lettres ennuyeuses, à ui> prétendu mjlord; donc le livre dudit Vernet porte le caractère d'un libelle.

Le dit Vernet dans son recueil s'élève contre Rome et contre la France, quoiqu'il soit encore sujet du Roi de

* Lettres critiques d'un voyageur anglais sur l'article Genève du Dictionnaire encyclopédique, et sur la lettre de d'Alembert à Rousseau sur les spectacles. A l'enseigne de la Vérité, I7G6, 2 vol. in-8°.

LETTRE DE VOLTAIIŒ A P. M. IIENMN.

Jeudy matin (.... juillet 1766.)

Ma foy. Monsieur, les beaux esprits se rencontrent. A ons ne me dites point (jue Messieurs ]es plénipotentiaires avaient employé la même

France, élant pelit-fils d'un réfugié, et quoique les bienséances exigent qu'on n'insulte point Rome

Ledit Vernet se déchaîne contre les spectacles dans le temps qu'ils sont protégés par les seigneurs médiateurs, et permis par le conseil de Genève, et cela pour rendre les seigneurs médiateurs suspects, et le conseil odieux; donc ledit Vernet a fait uu libelle très-réprébensible.

Ledit Vernet outrage dans cet ouvrage et nomme insolemment des personnes de considération qni ne lui ont jamais donne le moindre sujet de plainte ; donc son libelle (îst punissable.

Ledit Vernet dit qug le lu se autrefois avait un certain air de noblesse qui exerçait les grands talens, et (ju'aujourdhui It; luxe est colifichet et volatil ; qu'où se pique à Paris de montrer un génie imaginalif et pittorc:>(|ue, {p^ge 4 et 5) etc. , tout est écrit dans ce goùl j donc le sieur V ernel a fait un libelle ridictile.

formule que moy chédf , quand je vous montrai mon ëdit émané contre le col tord ou tors. Si on luy donne une attestation de vie et de mœurs, il sera de ces gens qu'on pend avec leur grâce au cou. Avez-vous le gendre du roy d'Angleterre aujourduy? Avez-vous vu le grand Kan des Cosaques? Comment me tirerai-je d'un Hitman et d'un prince héréditaire? Si vous ne venez à mon secours avec M. le chevalier de Taules qui est de la taille du grand Kan, je suis perdu. Mettez-moy toujours aux pieds de Son Excellence; et ayez pitié du pauvre viellard qui vous aime de tout son cœur.

Ledit Vernet se répand en invectives infâmes contre un ouvrage qu'il a fait imprimer lui-même d'une manière subreptice el scandaleuse. Donc le dit Vernet se condamne lui-même dans son libelle.

Broccard à Dijon , et les frères Périsse à Lyon ont imprimé une feuille où Ton se moque dudit libelle; mais je me réserve en temps et lieu d'en faire une justice exemplaire, comme d'un ouvrage de ténèbres sottement écrit contre ma patrie , contre ma religion et contre mes amif ►

Fait au châteacu de Ferney, le 5 juillet 1766.

LETTRE DE P. M. HENMN A VOLTAIRE

(....juillet 1766.)

Jn viens 5 Monsieur, de m'informer de l'arrivée da Prince, personne n'en a de nouvelles positives. Mon dessein est bien de vous tenir la parole que je lui ai donnée d'aller à Ferney ie jour oii vous le recevrez. Quant au général des Cosaques , que vous verrez aujourd'hui, bien qu'il soit un des plus honnêtes gens de l'empire russe, je vous prie de me dispenser d'aller dîner avec lui. Je vous en dirai les raisons. Pardon de mon laconisme. Mes respects à vos dames, je ne peux pas vous répondre pour M. de Taules ; mais j'espère qu'il j)Ourra m'accompagner lorsque le Prince ira a Fernev.

A P. M. HENîs^IN.

(i4 juillet i;66.)

Ange de paix , yeicy un genevois qui vous donnera de quoy faire votre métier de bienfaisance. Tandis que vous chercliez à peupler le pays de Gex de protestants, on les en chasse. On ravit le bien palrimonial d'une famille. C'est par charité crélienne à la vérité; mais c'est contre les loys mêmes de Louis XIV qui ne sont pas si sévères que les déprédateurs fiscaux. Permettez que je recommande à vos boutez , à votre protection et à vos conseils, le porteur de ma requête.

On dit qu'une jolie et brave lyonaise a rossé trois citoiens. Le porteur n'est pas du nombre , elle luy aurait donné un baiser.

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LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

(jcnève; ijjnilht 176G.

J'ai déjà écrit, Monsieur, à M. l'intemlant pour l aCTaire à la quelle vous vous intéressez , je lui représente que, quand on veut prendre des alouettes, il ne faut pas battr(^ le tambour atitour du filet.

Je dis quelquefois comme vous : Je ne souffrirai pas cela. Il est alïVcux que notre France soit la victime de la fureur de quelques prêtres nu)rls il y a long-temps. Mais eu cela, comme en beaucoup de choses, il faut se souvenir de la fable des Voyageurs et de Borée *.

La pucelle du chemin de Yersoix . (jul n'est, je crois, pas plus pucelle q\i'uue aul'c, m'a raconté son exploit; à hi voir, je juge que vt)lre petit protégé ne serait pas son fail. C'est une

* Il esl sans doutr finc^licn ici delà fable de l.a l\>ntaiiic, inlilulcc : l'hcchus ol BorOc , livre G, faille J.

Suissesse lyonisée, qui aurait brilië au siège de Beauvais.

Le prince héréditaire a couché cette nuit à Lausanne. Ainsi, préparez- vous à le recevoir.

LETTRE DE VOLTAIRE

A P. M. HENNIN

Mardy (. . . juillet lyCC). )

Omîtte mirari beatae

Fuinuin et opes strepitumque Genevae. *

M. LE RESIDENT et M. Ic chevalier de Taules sont-ils assez bons pour venir demain mercredy dîner avec les solitaires de Ferney? 11 n'y aura que des philosophes.

•Qmitle mirari beatae Fumum et opes strepitumque Romae.

Horace, Iw. III, ode xxix, verset ii et\2.

flercredî matin à S heures, à Ferney, (...juillet 1766.)

Figurez- VOUS donc. Monsieur, qu'hier mardi, M. le prince de BrunsTvick m'écrit qu'il viendra se reposer de ses fatigues dans mon hermitage. Je lui propose d'y venir manger du lait et des œufs frais, €t de renoncer ce jour-là au monde et à ses pompes. Et sur ce que vous m'aviez mandé des |)ompes , je vous prie de vouloir bien venir avec M. de Taules pour me l^ouillir du lait. Point du tout, ne voilà-t-il pas que ce jeune héros me mande qu'il est engage pour des crevailles avec Monsieur l'ambassadeur , et qu'il ne viendra que demain. Je n'ose plus supplier Son Excellence de venir faire pénitence de ses excès à la campagne. Qu'il se crève, iju'il se damne, qu'il fasse tout ce qu'il voudra ; il est le maître , je suis à ses ordres et aux vôtres. Faites moi la grâce d'instruire un pauvre vieux hermite do vos marches et de vos plaisirs.

Voire grand diable de cosaque qui dit avoir la poitrine perdue, est un fort bonbouime. Il avait avec lui un médecin qui a du mérite.

LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

A Genève, le 16 juillet 1766.

J'ÉTAIS fâché pour vous, Monsieur, du dérangement que Monsieur Fambassadeiu' mettait à la marche du Prince, mais vous avez été prévenu à tems.

Nous comptons M. de Taules et moi être de la fête philosophique que vous vous proposez de donner demain. Mais dans ce siècle mangeur il n'y a plus moyen de penser à la sobriété. Ainsi pour ma part je compte sur une indigestion, sauf à la guérir au bal que la république doit donner ce soir.

Avez-vous vu la réponse qu'on a donnée à ces bonnes gens. Us en sont tout ébaubis et ne conçoivent pas comment un Roi de France peut

parler ainsi à des citoyens de Genève. Ce serait bien pis s'ils savaient que Monsieur le chevalier de Bcaute\ ille a pris sur lui cette tournure pour leur <3par*»ncr de plus grands désagrëmens. Us ne Ten détestent pas moins; mais la crainte d'une malédiction injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir, quoiqu'en dise la sainte constitution.

Je présente mes respects à vos dames, et à vous, Monsieur, mou cœur avec toute sa franchise, et la tendresse dont il est capable.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

(.... juillet 1-66.)

Les Solitaires de Fernev font demander si M. le Résident et M. le clievalier de Taules sont d'humeur de venir diner aujourd'hui vendredi à Fernev avec 31. le Landgrave de Hesse.

Voici une grande diablesse de virtuose vénitienne qui vient vous demander votre protection au saut du lit. Elle chante , elle rimaille , elle .... que ne fait-elle point? Je suis indigne d'elle. Si elle peut vous amuser , vous m'appellerez Bonneau.

Elle voudrait concerter chez vous.

Mille tendres respects.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. ITENNIN

( «rtie.)

Notre hôpital, Monsieur, est très sensible à voire cliarité. Maman * est afillgée d'un rJmmatisse ^ el ne ])cnt faire aucun exorcisme (sic). Pâté ** est aconchée d'nu faux germe comme certaine Julie du S^ Jean Jar|ues: Mais elle nVn est que plus belle. CorncJie-Chifon *** est garde malade. Je suis en bonnet de nuit. Père Adam trotte. Nous sommes tous également pénétrez de vos i)ontez. Mettez mon cadavre et ce qui me resle d'ame aux pieds de M. l'ambassadeur. Mille tendres et respectueux remerciements.

* Maman était le nom d'amilié que Voltaire donnait à sa nièce , Madame Denis

** Voltaire appelait ainsi sa cuisinière; elle sp nommait madame Pcrrachon ; elle était née près de Slrasl:ourg.

*** Cornélie-Cliifon e>t le nom (jue Volt;iire donnait familièrement à la descendante du grand Corneille, qu il a\ait recueillie chez lui. Il luidonna le produit de l'édition (|u'il fit de (Corneille avec tles commentaires, y joignit d'autres aorames, et la maria en 1/63 à M. Dupuits, oflicier de dragons , dont les biens étaient situés près de Fci nev.

Si

LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE

Genève, le 18 octobre 1766.

Voici, Monsieur, une lettre qui m'a élé adressée pour vous sous le contre-seing de M. le Duc de Cboiseul. J'y joins l'oraison funèbre de Monsieur le Dauphin que vous avez désiré de lire. On l'a tant prônée que je n'ose en dire mon sentiment.

Monsieur l'amliassadeur a été incommodé depuis dimanclic et nous sommes tous deux tristes de la un tragique d'un des plus honnêtes genevois qui fréquentât notre maison. La bise ne nous regaillardira pas aujourd'hui; sans doute elle a fait fermer portes et fenêtres dans votre château. Elle ne me ferait pas peur cependant, si mon hôte n'avait besoin de compagnie pour faire distraction à son mal et à sa tristesse.

Je vous prie de présenter mes respects à vos dames et de recevoir pour vous les assurances de mon tendre et respectueux attachement.

A P. M. HENNIN

aj novembre 1766.

Il faudrait, mon cher Résident, quelesGenevois eussent le diable au corps pour ne pas accepter le règlement qu'on leur propose *. Il me semble que tous les ordres de leur petit état sont pesés dans des balances qui sont plus jusles que celles que Jupiter tient dans Homère. Tous les citoyens devraient venir baiser les mains des plénipotentiaires , et s'aller enivrer ensuite comme le prescrit Rousseau dans je ne sçais quel mauvais livie de sa façon. Bonsoir, très-aimable homme, mettez-moi aux pieds de Son Excellence, et ne m'oubliez-pas auprès de M. de Taules.

* Les commissaires -médiateurs, après avoir écouté, avec une patience infinie , pendant une partie de l'année 1766, les griefs de la bourgeoisie , représentée par ses vingtquatre commissaiies, et les réponses et observations du Conseil, convinrent d'un projet de règlement qu'ils soumirent, le i5 décembre 1768, au Conseil-général. La bourgeoisie n'en fui pas salistaite , et ce projet fut rejeté par 10^5 voix contre 5i5.

LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

A Genève , le 29 novembre 1766.

Yoici vraiseinblabîeinent , Monsieur , la leltre que Yous attendiez de Versailles; je me hâte de vous l'envoyer.

Les télés genevoises sont encore bien en l'air sur l'ouvrage de la médiation. Il faut croire que c'est la fin de leur accès.

Nous nous sommes proposés, vingt fois, M. l'ambassadeur et moi, de vous avertir que votre justice est prête à tomber, et que son penchant l'entraîne à écraser quelque honnête voyageur qui passera sur le grand chemin sans penser à mal. Votre intention n'est pas que ce (|ui est fait j)0ur effrayer les médians devienne funeste aux bons. Faites donc redresser ou plutôt remplacer ces quatre pilliers, symbole de votre pouvoir sur vos vassaux. Us interceptent le chemin de Ferney. Les bons catholiques se signent et passent le long du fossé opposé; mais tous ceux qui vont vous voir n'usent pas de cette

rccclle, et vons, (jiii ainicz les liomnies , vous seriex an désespoir que quelque mécréant fut écrasé sons la chute (l'un gibet, comme vous l'êtes quand j)ar malheur on v en accroche quelqu'un pour faire psîur aux au 1res.

Pardon, Monsieur, de ma remarque «^géographique, je fais ici l'office de grand-voyer. Si cet épou vantail pouvait (rarter de Ferney tous les ennuyeux, je vons dirais : laissez-le, et prévenez vos amis de faire le grand tour. Mais vous savez qu'en ce bas monde la chance n'est pas toujours pour les bons. Puisse votre commissionnaire passer encore une fois intact ce dangereux pas.

Je vous embrasse et me recommande ainsi que le public à votre charpentier.

LETTRE DE VOLTAIRE A P, M. HENNIN

Dimanche au soir, 3o novembre 1766.

Point du tout. Monsieur, la lettre est de M. le duc de Choiseul, et il n'est point du tout question de M. le duc de Praslin , qui n'a point encore reçu mon paquet. Je soupçonne sur cela la chose la plus singulière et la plus plaisante, laquelle est en même temps très-bonne à savoir.

Ut ut est. J'ai relu le projet de la médiation, et je tiens qu'il faut être ou plus fou, ou plus malin que Jean-Jacques, pour ne le pas accepter avec des acclama lions de reconnaissance. Voilà mon avis, dont je ne démordrai point. Je serais très-fàcbé que mes quatre poteaux tombassent sur mon ami Vernet, je les relèverai en sa faveur, dut-on l'y faire attacher.

Intérim ^vale et nos ania quia te amamus,

LETTRE DE P. M. HE]NM> A VOLTAIRE

A Genève, le ii décembre 1766.

Y0ICI5 Monsieur, la compilation dont je vous ai parlé. Il y a Jjon nombre d'absnrdités, et Taulenr ])araît avoir pris à tache de les éparpiller pour qu'elles fissent moins de sensation. Je souhaite que ce ramassis vous amuse quelques momens.

Nous sommes toujours fort incertains du sort de la médiation. Le courrier de M. Tanibassadeur n'est pas revenu. J'esj)ère que les reprëscntans feront réOexion aux malheurs dont leur patiic est menacée. C'est bien le moment d'exercer leur génie calculateur.

La neige, qui vient toujours trop lot , a sans doute été mal reçue à Fernev. .le crois ^ous entendre la maudire de ])on cœur.

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LETTRE DE VOLTAIRE

A P. M. HENININ.

5o décembre 1766»

J EMBRASSE tciicliemeul le Minislre de paix. Je lui souhaite un bel olivier pour rannée 1767. A Tégard des mirllies, il en aura lant qu'il voudra. Je lui renvoie le fatras latin. Les livres rares sont rarement de bons livres.

Je le supplie de me mettre aux pieds de son Excellence , quoique ses pieds ne soient f)as trop fermes. On dit qu'il ne peut encore marcher; c'est la statue de INabuchodonosor, tête d'or et pieds d'argile. Dites lui, je vous en prie, que je lui serai tendrement dévoué toute ma vie.

Ne m'oubliez pas auprès du Chevalier Béa mois aussi vif que Henri lY mon héros, et qui l'emporte, je crois, sur Henri IV en vigueur de tempérament. Je vous souhaite à tous deux que vous partagiez les filles de Genève cet hiver, attendu que cet amusement vaut mieux que celui de la comédie. La pièce suisse de Guillaume- Tell *

* Guillaume-Tell, tragédie en cinq actes et en vers de Le Mierre, représentée pour la première fois à Paris le 17 décembre 1766 avec peu de swccès.

n a [v\s tiop réussi, (jiioiqirclle soit, clil-ou , ccrite daijs la lan<;ue du païs.

Je suis dans la joie, mon petit La Harpe vient de remporler le prix de l'Académie *.

J'attends une autre joie, celle de lire le discours de M. Thomas ^*.

* Ce priK ctail celui décerné par rAcadcraie française nu meilleur discours ayant pour objel d'exposer les avantai^cs de la paix , d'inspirer de l'horreur pour les ravages de la guerre , et d'inviter toutes les nations à se réunir ]>our assurer la tranquillité générale. Ce sujet avait été proposé par un anonyme qui en avait fait les fonds; La Harpe fut couronné dans la séance publique du 22 janvier

Gaillard avait concouru pour le même sujet , et T Académie ayant témoigné le regret de n'avoir pas un second prix à lui donner, une personne inconnue en fit les frais ; cl il reçut aussi une médaille le même jour.

** 11 est ici question du discours que Thomas devait prononcer pour sa réception à l'Académie française. Celte réception eut lieu le 22 janvier suivant, cl le discours cul beaucoup d(^ succès.

LETTRE DE P. M. HENNII^ A VOLTAIRE

le 3i décembre 1766.

Que dites-vous, Monsieur, de notre besogne, La bombe a éclaté * , et c'est moi qui suis chargé d'en jetter les éclats au nez de ceux cjui le méritent. Vous jugez bien que je ne prendrai pas mon élan pour cela, mais je ferai strictement mon devoir. Vous savez peut-être que les Vingtquatre ** croyent m'avoir la plus grande ol)Iiga-

"^ Les affaires de Genève, loin de s'arranger , s'embrouillaient de plus en plus. Les Représenlans attiraient par leur conduite le mécontentement du Cabinet de Versailles. Le projet de règlement dressé par les médiateurs venait d'être rejeté. i^Vojez lettre du 27 novembre.) Le chevalier de Beauteville quitta Genève pour se rendre à Soleure le 3o décembre 1766. Il fut dès-lors question de former un cordon de troupes, d'inveslir Genève, et de pacifier la république par la force, puisque les négocialions ne faisaient pas parvenir à ce bul.

** Les Vin^t-quatre étaient, comme on l'adéjà vu , des commissaires nommé'^ par les Représenlans pour défendre leur cause auprès des Médiateurs.

9> .OJi, et me font les plus belles démonstiations d'amitië. Puisse le ciel les éclairer et faire tomber le verre que la vanité a mis sur leurs yeux.

Je vous embrasse et n'espère pas aller de sitôt à Ferney.

LETTRE DE VOLTAIRE A r. M. HENNIN.

Vendredi au soir a janvier 17G7 à Ferney.

M. l'ambasssadeur est parti extrêmement affligé, et Arj^atifonlidas * un peu embarrassé. Vous allez être, mon cber Conciliateur, chargé d'mi lourd fardeau que vous porterez légèrement et avec grâce, car on ne peut nier que les Irois grâces ne soient chez vous **. Je suppose que c'est vous, mon cher Résident, (]ui m'avez envoyé un paquet de M. le duc de Choiseulj voici la réponse, et voici encore des l)alivernes j)Our 31. le duc de Praslln.

* Le chevalier c3c Taules.

** Allusion au tableau des Trois Grâces ilc Carie Van loo. (VoAez la note de la Icltrc du i*""" janvier i-^Gf).)

Je vous prie de nietti-e tout cela dans votre paquet de la Cour demain samedi.

Je pourrais bien dans quelques jours aller rendre à M. l'ambassadeur sa visite, à Soleure. Je vous prie, à tout bazard, de vouloir bien m'envoyer un passeport, car voilà les troupes qui vont border Versoy *.

Maman et toute ma famille vous embrassent tendrement.

Nous sommes icy la victime des troubles de Genève, car nous n'avons point l'honneur de vous voir. Nous savons que le peuple vous aime; mais nous vous aimons sûrement davantage.

* Versoixj bourg situé sur le lac de Genève à une lieue de celte ville et sur la partie des bords du lac qui appartenait alors à la France. Le Gouvernement voulait en faire une ville et y attirer les Genevois que les dissensions publiques forceraient à abandonner leur patrie. Ce projet , suivi par le ministère avec peu de persévérance et de discernement, malgré les instances de tous ceux qui étaient au fait des affaires du pays , n'eut pas les résultats que l'on s'en était promis.

LETi KE DE P, M. HENNIN

A VOLTAIRE

A Genève, le 3 janvier 1767.

Je vols avec une peine infinie, Monsieur, le |)rojet que vous formez de voyager dans ce tempsci. Quant au passeport, de pins de huit jours, il il n'en sera besoin pour venir ici. Vous pouvez sans aucune difficnllc passer en Suisse sans passeport. S'il eu fallait un pour un françois aux portes de Versoix , ce ne pourrait être (pi'un passeport de la Cour. J'espère que vous changerez de résolution , et je vous prie instamment de m'en instruire.

Le temps me manque poiu' vous en dire davantage. L'idée de vous perdre , ne fut-ce que pour quelque temps, me rendra ce pavs-ci insupportable.

Pardon de mon laconisme, mais, en vérité, je suis excédé d'écrilurcs. Mes res|)ccts à toutes vos dames. Je vous embrasse I)i«mi ton(l«<'in(M)t ,

9^ et vous prie de disposer de moi en tout ce que je pourrai faire pour vous témoigner mon dévouement sincère et inviolable.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

(3 janvier 1767.)

Je vous plains, mon cher Monsieur, et je plains tout Genève. Je vous prie de vouloir bien mettre ce paquet pour M. le duc de Praslin dans votre paquet pour la Cour 5 vous lui ferez plaisir. On m'avait dit qu'on ne pouvait sortir de son trou sans passeport. Je n'aime point tout ce tapage. Mes terres en soufriront. On veut écraser des puces avec la massue d'Hercule. Je vous embrasse le plus tendrement du monde.

LETTRE DE P. M. HENjNllN

Genève, le li janvier 1767.

Monsieur Dupiûts, qui m'a vu sedentem in telonio^ * vous dira , Monsieur, quelle est ma vie. Je suis aussi embarrassé que vous de savoir comment ceci finira. Vous connaissez ma façon de penser sur ces affaires , qui n'ont pas peut-être été menées comme nous l'avions espéré \ ous pouvez €tre sur que je me vais jeter à la traverse de tout mon pouvoir; mais je crains qu il ne soit bien tard. D'ailleurs , il v a ici de la part des Représentans des manœuvres très -punissables. Je vous eu dirai davantage quand je pourrai quitter ma prison; mais je suis bloqué comme les autres, quoique par des motifs differens. J'attends de vos nouvelles avec impatience, et. j'ai prié M. Dupuits de m'en donner. Vous savez, Monsieur, combien je vous suis et serai toujours tendrement allaché.

P. S. Avertissez qu'on se taise chez vous sur nos affaires. J'ai des raisons pour vous en avertir.

* Vidit liominem sedenlem in telouio. S. Malt. ch. w. verset C),

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNTN

28 janvier 1767, à Ferney.

M. de Taules faisait tenir mes lettres à M. Thomas. J'espère, mon cher amateur des arts, que vous aurez la même bonté. Il fant épargner, autant qu'on peut, les ports de lettres aux vrais gens de lettres. M. Thomas l'est , car il a les plus grands talents, et il est pauvre. Tout Paris est enchanté de son discours et de son poëme *. Je vous supplie de Ini faire parvenir ma lettre sans qu'il lui en coûte rien. Je n'ose l'affranchir, et je ne veux pas qu'un vain compliment lui coûte de l'argent. Je vous serai trésobhgé de me rendre ce petit service.

Yous devriez bien, Monsieur, représenter fortement à M. le duc de Choiseul l'abondance où nage Genève , et le déplorable état où le pays de Gex est réduit. Comptez que , dans ce pays

* Discours de réception à l'Académie française. Lç poëme cilé est celui de la Pétréide , dont le czar Pierre le-Grand est le héros.

de Gex, personne ne sonfTre plus que nous. Plus la niaison est grosse, plus la disette est grande. Nous n'avons d'autre ressource que Genève pour tous les besoins de la vie; les neiges ont bouché les chemins de la Franche-Comté, les voitures publiques n'arrivent plus de Lyon ; nous n'avons aucune provision, aucun secours. D'Aumart * paralitique depuis sept ans ne peut avoir un emplâtre; l'abbé Adam se meurt, et ne peut avoir ni médecin , ni médecine.

Je quitterai le pays dès que je pourrai remuer, el j'irai mourir ailleurs.

Je ne vous en suis pas moins tendrement attaché.

* Daumart était un parent éloigné de Voltaire qu'il ayait receuilli fort malade, et qui végétait à Ferney. C'était un homme nul (Voyez entre autres la letti'e à madame de Fontaine, du 2^ février 1761.)

LETTRE DE P. M. HENININ A VOLTA.IRË.

A Genève, le 28 janvier 1767

J'ai toujours été. Monsieur, dans la persuasion que vous aviez avec Genève la même correspondance que par le passé, et que, par conséquent, vous souffriez moins que personne de l'interdiction. Je suis autorisé à donner un passeport à celui de vos gens que vous voudrez envoyer ici, et, quand vous m'aurez envoyé son nom, je le ferai expédier. Le ton de votre lettre m'afiBige sincèrement. 11 ne tient qu'à vos malades d'avoir des secours , puisque MM, Joly et Cabanis ont des passeports pour aller et venir, et que votre commissionnaire peut chaque jour prendre ici tous les remèdes dont ils auront besoin.

N'ajoutez pas , je vous prie , à la tristesse et à l'ennui de ma position le chagrin de vous savoir mécontent. Croyez que j'ai fait €t ferai tout ce qui sera en moi pour diminuer les maux de cette contrée. Malheureusement on ne trouve pas que je sois au ton du moment^ mais je sais paraître

avoir tort quanrl il s'agit de faire le Lien.

La neige ma empêché d'aller vous voir , Monsieur, car, malgré les embarras dont je suis surchargé, j'avais besoin d'une heure de conversation avec vous, et j'aurais été la chercher. Aussitôt que cet obstacle sera levé, vous me verrez arriver à Ferney. Croyez, je vous prie, que je désirerais surtout que les circonstances où se trouve ce pays-ci n'influassent en rien sur votre bonheur, et disposez de moi en tout ce qui sera de mon ressort.

Votre lettre pour M. Thomas lui sera remise en main propre. Je serai toujours très aise d'être utile à votre correspondance avec vos amis et les gens dont vous faites cas.

Û'ÔUOTHECA

ItJD

LETTRE DE YOLTAIRE A P. M. HENNIN

A Ferney , 29 janvier 1767^

C'est une grande consolation pour nous, Monsieur, dans la disette où nous sommes, et dans la saison la plus rigoureuse que nous ayons jamais éprouvée , de recevoir vcilre lettre du 28.

Nous avons envoyé chercher de la viande de boucherie à Gex , on n'y vend que de mauvaise vache; nos gens n'ont pu la manger. INous avons fait venir deux fois par le courier de Lyon des vivres pour un jour, mais cela ne peut se répéter^ Si la cessation de notre correspondance nécessaire avec Genève pouvait contribuer à ramener les esprits, nous nous réduirions volontiers à ne manger que du yjain, et vous remarquerez en passant que le pain coûte ici quatre sous et demi la livre.

Nous faisions venir des provisions de Lyon pour cette année par les voitures publiques j elles sont arrêtées. Notre aumônier est tombé très dangereusement malade à Ornex, nous n'avons pu.

encore lui faire avoir ni médecin, ni cliirurcrien, parce que les carosses qui les allaient chercher n'ont pu passer.

Tout le poids retomhe uniquement sur nous; notre maison étant la seule considérable du pays. Vous savez que nous avons cent personnes à nourrir par jour. Vous savez cpie le p.ivs de Gex ne fournit rien du tout. Les montagnes qui nous séparent de la Franche-Comté sont couvertes de dix pieds de nei^^e cinq mois de l'année 3 c'est la Savoye qui nous nourrit , et les Savoyards ne peuvent arriver à nous que par Genève. 11 n'v a de marché qu'à Genève. Celui de Saconey , comme vous le savez, ne fournit précisément qu'un peu de bois qu'on coupe en délit dans nos forets.

Vous éles témoin que tout abonde à Genève, qu'elle tire aisément toutes ses provisions par le lac, par le Faucigny et par le Chablais; qu'elle peut même faire venir du Valais les choses les plus rechercliées. En un mot , il n'y a que nous c|ui souffrons.

M. le chevalier do Jaucourt, et M. le chevalier de Virieu * sont les témoins de tout ce que nous vous certifions. 11 suffit d'une carte du pays

* Le chevalier, depuis marquis, de Jaucourt, brigadier des armùes du Roi , colonel de la légion de Flaiulrcs, était à la lélc des troupes emplovces à riuvcstidsciucut de

pour voir qu'il est impossible que les choses soient autrement.

Nous ne nous plaignons pas des troupes; au contraire , nous soubaiterions qu'elles restassent toujours dans les mêmes postes. Non seulement elles mettraient un frein à l'audace des contrebandiers qui passaient souvent au nombre de cinquante ou soixante, sur le territoire de Genève, et qui bientôt deviendraient des voleurs de grand chemin; mais elles empêcheraient que nos bois de chauffage, coupés en délit, fussent vendus à Genève sous nos yeux. Les forêts du Roi sont dévastées; c'est un très grand article qui mérite toute l'attenlion du ministère.

Les troupes pourraient empêcher encore le commerce pernicieux de la jouaillerie et de la fabrique de montres de Genève, commerce prohibé en France , et principalement soutenu par les habitants du pays de Gex qui ont presque tous abandonné l'agriculture pour travailler chez eux aux manufactures de Genève.

Nous avons sur tous ces objets un mémoire à présenter au ministère, et personne n'est plus empressé que nous à seconder ses vues.

Genève. Il avait le titre de Commandant pour Sa Majesté dans les provinces de Bresse, Kugey. Valromey et Pays de Gex. Le chevalier de Virieu avait un commandement dans ce corps.

Nous avons toujours tiré nos provisions de France autant que nous l'avons pu; et nous voudrions en faire autant pour les besoins journaliers; mais la position des lieux ne le permet pas.

Le Bureau de la poste qui pourrait être aisément sur le territoire de France, est à Genève; et il faut y envoyer six fois par semaine. Outre le commissionaire pour nos lettres , nous avons besoin d'envoyer souvent notre pourvoyeur. Nous ne pouvons nous dispenser de demander aussi un passeport pour un homme d'affaires. Nous no vivons que grâce aux remises que M. De la Borde veut bien nous faire. Nous avons souvent à recevoir et à payer. Le détail des nécessités renait tous les jours.

Nous sommes donc forcés à demander trois passeports, pour le sieur Wagnicrc, pour le sieur Fay, et pour le commissionnaire des lettres.

Nous sommes plus affligés que vous ne pouvez le penser 5 de fatiguer le ministère pour des choses si minutieuses à ses yeux, et si essentielles pour nous.

Nous vous supplions très instamment d'envoyer notre lettre à la Cour. Vous êtes trop instruit des vérités qu'elles contient pour n'avoir pas la bonté de les appuyer de votre témoignage. Nous vous aurons une obligation égale à la détresse où nous sommes.

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iVoiis avans l'honneur d'être, avec tous les sentimens que nous vous devons, Monsieur, vos très humbles et très obéissants serviteur et servante^

Denis.

Voltaire,

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

ITglCtfS-—

ag CJanTier 1767.)

Nous vous envoyons, mon cher Monsieur y cette lettre que nous vous supplions de communiquer à M. le duc de Choiseul, ou à M. de Bournonville *. Nous sommes réellement les seuls sur qui tombe le fardeau. Je me suis ruiné dans un pays affreux où Je n'avais de consolation que votre .société dont je ne peux plus jouir. Me&

* Premier Commis de la guerre pour les affaires des Suisses, chargé depuis, sous le duc de Choiseul , de la partie politique de ee même pays , y compris la république de Genève.

Il était asthmatique, et mourut jeune.

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chagrins sont au comble. Je finis ma vie d'une manière bien triste. L'idée que vous avez quelque bonté pour nioy me soutient encore.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

3o janvier 1767 , à Ferney.

• Nous eûmes hier l'honneur de vous écrire, Monsieur, madame Denis et moi, pour vous supplier d'envoyer notre lettre à M. le duc de Choiseul. Les choses changent quelquefois d'un jour à l'autre. Nous vous supplions aujourd'hui de n'en rien faire* ou si vous avez déjà eu cette bonté, nous vous prions de vouloir bien mander que nous n'avons plus à faire que les plus respectueux remerciemens , et que nous sommes pénétrés de la phis vive reconnaissance.

M. le duc de Choiseul daigne m'écrire du 19 par M. le chevalier de Jaucourt , qu'il m excepte de la règle générale , parce que je suis iiijiniment excepté dans son cœur.

Il écrit des clioses encore plus fortes à M. le

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chevalier de Jaucourt. Enfin , j'ai un passeport illimité pour moi et pour tous mes gens. 11 ne me reste d'autre peine que celle de voir que vos occupations journalières nous privent de la consolation de vous voir , et de répéter les Scythes devant vous.

Venez , venez , maman vous fera bonne chère à présent; nous aurons de bon bœuf, et plus de vache.

Mille tendres respects.

LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

Genève , 3o janvier 1767,

Je vous répéterai, Monsieur, ce que j'ai eu riionneur de vous dire , que j'étais dans la ferme persuasion <jue vous ne manquiez de rien, votre commissionnaire ayant la permission de venir à Genève, et pouvant en exporter vos provisions comme à l'ordinaire. Ln mot do M. le chevalier de Jaucourt aurait abréj^é toutes les difficultés, et, de mon côté, j'aurais fait tout ce qui était en moi pour diminuer l'embarras dans lequel vous vous trouviez.

Vos provisions arrêtées en venant de Lvon, si elles vous sont adressées directement, doivent vous parvenir sans difficulté ; autrement on irait contre les intentions du Roi, qui n'a pas pu vouloir (jue ses sujets habitans en France n'eussent pas la liberté des chemins. Si elles étaient adressées à des Genevois, vous vous trouvez comme tous les étrangers, comme moi-même, <lans le

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cas où une chaussée se rompt , et où rien ne peut passer.

Je n'examine point ce qu'on a pu espérer de l'interdiction des vivres pour Genève, et je ne ne crois pas même que cet objet puisse opérer un grand effet pour le présent ; mais ce n'est pas a nous à le dire, surtout dans ce moment.

Yoici les deux passeports que vous demandez; le commissionnaire a déjà le sien ou une permission qui y équivaut. Je la renouvellerai, s'il est nécessaire.

Vous me priez, Monsieur, d'envoyer votre lettre a la Cour. Je suis trop votre ami, et je connais trop la façon de penser de M. le duc de Choiseul pour le faire. Vous pouvez être sûr qu'elle ne ferait rien changer aux dispositions générales,, et puisque M. le chevalier de Jaucourt et moi nous prêtons volontiers pour vous à toutes les exceptions possibles , jevous demande en grâce de vous en contenter. Tout ce qui vient de Genève, ou qui y a rapport, est mal reçu dans ce moment-ci. Croyez-m'en; gardez aussi votre mémoire pour des temps plus heureux.

Les Représentans viennent de faire une démarclie qui pourra diminuer l'aigreur qu'on a contre eux. C'est un orage passager dont vous souffrez, et qui m'accal^le. Tâchons ,^ autant qu'il est possible, de le dissiper. De votre côté, je vou»

proteste que vous y contribuerez en ne portant point au ministre des plaintes sur les mesures -qu'il a cru devoir mettre en usage pour amener «e peuple à la raison.

Je vous parle avec franchise , parce que je le dois à lout égard. Vous ne doutez pas, du moins ]e m'en flatte, que je ne m'occupe de faire tout pour le mieux. Jugez si je désire que ce cjui se passe ici n'altère en rien votre bonheur.

Il y a apparence, Monsieur, que j'aurai l'honneur de vous voir ces jours-ci, je pourrai vous en dire davantage sur des affaires auxquelles vous prenez intérêt. Recevez, en attendant, les assurances du tendre attachement que je vous ai voué pour la vie.

P. S, Dans le moment où je finis cette lettre, Monsieur, je reçois la vôtre de ce matin, qui me fait un très-grand plaisir. Tout finit, comme vous voyez, et le meilleur est de smquiéter le moins possible de ce qui est hors de nous. Je vous envoie néanmoins les deux passeports, parce que, pour la règle, il faudra que tous ceux de vos gens qui viendront a Genève en aient.

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LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

7 février 1767 , à Ferney.

J E ne sais comment faire , Monsieur , pour faire parvenir franc de port ( cette lettre ) à son adresse ; et on a volontiers recours à vous , quand on ne sait comment faire. C'est un pauvre diable de mes amis de Paris que je veux obliger. Je vous supplie de m'aider. Vous connaissez sans doute le Résident de Hambourg. Voulez-vous bien lui envoyer le paquet , le prier de l'afFranchir de Hambourg à Pétersbourg, et me permettre de vous rembourser les frais ; cela doit être sans cérémonie.

Je commence à détester ce climat-ci. Il n'y a que vous qui puissiez me le faire supporter. Il n'y a que la vue d'agréable dans le pays de Gex, et je perds les yeux.

Toute notre maison vous fait les plus tendres compliments.

LETTRE DE P. M. HENININ

Genève , S février 1767.

Je serai tout aussi embarrassé que vous , Monsieur, pour faire passer votre lettre à Pëtersbourg. Le ministre du Roi à Hambourg s'est jeté par hasard, lui et son cheval, dans un four à chaux, où lui et son cheval ont été consumés en un instant. Ainsi je ne sais plus à qui m'adresser. Je verrai cependant a trouver le moyen de faire parvenir cette lettre à sa destination.

J'avais un jour mal aux yeux, et j'écrivis à un de mes amis:

Sans doute le ciel équitable.

Voulant me punir par mes sens, En a clioisi le plus coupable.

Tous les lorgneurs se glorifieraient beaucoup de vous compter parmi leurs confrères; mais il me semble (pie pour cette fois la peine passe le délit. J'espère qu'elle ne sera pas dural)le, et cpie

VOUS pourrez encore jouir des beautés de ce pays. Il a les grâces d'une capricieuse. Ses beaux momens font oublier tout ce qu'on lui a trouvé d'apreté, et un beau soir sur la terrasse de Ferney effacera le souvenir des neiges qui vous aveuglent aujourd'hui.

Respects et amitiés à tous vos commensaux. Je voudrais bien pouvoir mériter ce titre ^ mais <juand le devoir ne me retiendra-t-il pas ici? Par malheur pour Genève , trop de gens se mêlent de sa guérison, et la pauvre petite périra peut-être il force de médecins.

Vous savez sans doute que M. le professeur Vernet a fait imprimer son apologie. Je serais fâché que vous cessassiez de rire pour y répondre. Laissez-là ce docteur , et continuez votre Batrachomyomachie *,

* Le poëme de la Guerre de Genève.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HEISNIN

i5 février 1767, h Fcrncy.

Vous savez, Monsieur, que le pauvre Sirven est à Genève, et qu'il n'est représentant que contre le parlement de Toulouse. Son affaire va otre plaidée au Conseil des parties, après en avoir obtenu permission au Conseil du Roy.

J'ai reçu de son avocat des instructions qu'il faut que je lui communique. Je vous supplie de vouloir bien lui accorder lui passeport pour venir chez moi. Je crois qu'il vous en demandera bientôt un autre pour aller à Paris faire triompher une seconde fois l'innocence du fanatisme.

J'ai l'honneur d'être. Monsieur, avec l'attachement le plus respectueux et le plus tendre, votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire,

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LETTRE DE P. M. HENNIN

A VOLTAIRE

Genève, 9 août 1767-

Mon secrétaire , Monsieur , m'ayant quitté pour aller être auprès du nouveau Primat de Pologne, j'ai jette les yeux sur M. Gallien * pour

* Ce Gallien était un jeune homme qui avait intéressé le duc (le Richelieu. Il l'avait envoyé à Voltaire pour chercher à en faire quelque chose. (Voyez les lettres de Voltaire au Duc, des 8 et 28 octobre 1766 , i3 janvier 1^67 , et autres du même temps.)

Gallien répondit peu aux bontés du Duc et à celles de Voltaire; il se conduisit mal à Ferney. P. M. H., qui n'était pas instruit de ces détails, eut l'idée de le prendre pour secrétaire , dans l'intention de faire une cho*e agréable aux protecteurs de ce jeune-homme. Gallien fît dans ce nouveau poste de nouvelles sottises, et fut renvoyé , comme on le verra dans la suite de cette correspondance.

Lorsque P. M. H. voulut prendre Gallien pour secrétaire , il crut devoir en éorire au duc de Richelieu. Il commença sa lettre par Monsieur le Maréchal au lieu de Monseigneur j par inadvertance sans doute. Il paraît que le Vainqueur de Mahon était susceptible sous le rapport des titres j cela est d'autant plus extraordinaire que c'est

]i5 le remplacer. Si vous croyez qu'il soit plus avantageux à ce jeune homme d'être seul chez un chétif Résident qu'en six ou septième chez un maréchal de France gouverneur de province, etc. je pense que vous donnerez votre agrément à ce que je lui propose. La place est assez bonne, et deviendra meilleure. Il aura ici des livres, des médailles, et beaucoup de paperasses à manier. Je souhaite qu'il y apprenne quelque chose, et

en général le défaut dos parvenus qui craignent tou;ours qu'on leur manque de respect. Le Maréchal -Duc en écrivit donc à Voltaire, qui en parla à P. INI. Hennin , lequel écrivit une autre lettre au Duc : il y exposait qu'il n'était pas vraisemblable qu'il eut voulu lui refuser les titres qui lui étaient dus, en lui écrivant relativement à un arrangement qui pouvait lui être agréable. La réponse du Duc fut froide et polie.

Le Philosophe de Ferney approuva fort le courroux du Duc-, et il lui écrivit sur cette importante affaire dans des termes peu mesurés, puisqu'il était question d'un homme qu'il voyait tous les jours, etqu'd nommait son ami. (Voyez les lettres de Voltaire au duc de Richelieu, des 17 août, 9 et 12 septembre 1767,)

Au reste, le duc de Richelieu ne garda pas rancune. Quelques années après, se trouvant compromis dans une affaire suscitée par madame de S. Vincent, pour dfs billets portant sa signature fausse, et ayant besoin de faire arrêter un homme qui avait trempé dans celte affaire, et qui s'était sauvé h Genève, il écrivit à P. M. H. une Icitie remplie d'expressions obligeantes.

surtout qu'il se melte en état d'être utile. Le règne de l'érudition à laquelle il vise est passé» et le plus sûr à tous égards est de ne pas fonder son existence sur la littérature. D ailleurs si M. le Maréchal de Riclielieu veut faire du bien à ce jeune homme, il l'enrichira en lui donnant dès à présent une petite pension.

Madame Denis vous dira, Monsieur, que la troupe de Prégny * a fait merveille. Je suis fâché que vous n'ayez pas pu voir cette fête. Yous y auriez trouvé de la jeunesse que vous ne craignez point, et beaucoup de gens qui vous aiment autant qu'ils vous admirent.

* Dans la maison de campagne de M. Sales, où on avait joué la comédie.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

9 auguste (1767) aoust est bien Welchc.

Ma foy, Monsieur, je crois que vous faites une bonne acquisition. Vous formerez ce jeune homme. Il sera ad iiutus promptus- heriles. Je vais écrire à Monsieur le Maréchal de Richelieu. Je suis dailleurs à vos ordres comme Gallieu, et comme toutte notre maison, et comme tout le pays. C'est-à-dire, que vous avez mou catur.

LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE

Genève, 6 décembre 1767.

Voici , Monsieur , la gazette du commerce où je n'ai marqué que les pièces qui ont suivi de j>rès la publication du livre de M. de la Rivière*. 11 y en a dans le commencement de l'année une ou deux qui traitent plus particulièrement des principes que cet écrivain a adoptés, qui appartiennent à l'auteur du tableau économique. C'est dans le Journal d'agriculture , que je n'ai point , mais que j'espère trouver ici, que sont celles où la matière est discutée à fond , et les auteurs des Ephémérides du citoyen sont les champions de Messieurs Quesnay et de la Rivière. Je suis bien aisé de vous avertir, au reste. Monsieur, que

* Mercier de la Rivière fut un des premiers économistes , parmi lesquels on comptait le docteur Quesnay, Mirabeau père, Turgot , l'abbé Beaudot, elc. Le livre dont il est ici question est sans doute son ouvrage intitulé l'Ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques.

celte querelle a mis beaucoup de personnes sur la scène: M. de Mirahean , Madame de Marchais, M. de Forbonnais, etc. Je crois la seconde lettre d'un de mes parens auteur de plusieurs articles économiques dans l'Encyclopédie, et des lettres sur l'instinct des animaux , sous le nom d'un philosophe de Nuremberg, im des plus grands rieurs de Franco *.

Il y a trois ans que je passais ma vie avec des personnes occupées de l'économie politique, et j'aurais pu alors vous détailler leurs principes, que j'essayais quci(juefois de combattre ; mais j'ai perdu de vue toutes ces disputes , et je souhaite que vous appreniez à mes -amis et aux autres qu'on peut parler français en traitant des sujets économiques, et que tout législateur doit être clair.

* Lettres sur les animau:^ par le philosophe de Nuremberg, C. G. (Le Roy./

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

Mardy ( i'^y)

VoiCY un pauvre garçon bien malheureux.

Voyez, Monsieur, ce que votre compassion peut faire pour luy. Il a eu le malheur d'être capucin. Je l'avais recueilli chez moy- il luv est échapé quelques paroles indiscrètes dans un cabaret. Le curé a soulevé les habitans contre luy. On veut lui faire un procez criminel. Je suis forcé de le renvoier. 11 est fidèle, discret, et sait copier. Si vous pouvez le placer, je ne crois pas que vous en ayez des reproches. S'il peut vous être utile, il vous coûtera peu. Adieu, Monsieur, je vous vois toujours trop peu. Vous connaissez mes tendres et respectueux sentiments pour vous.

LETTRE DE P. M. HE^iMZ^.

A VOLTAIRE

A Genève , le 4 janvirr 1768.

Je VOUS ai caché jusqu'aujourd'hui, Monsieur, une sottise du sieur Galheu qui vous touche , et dont je me proposais d'avoir Thonncur de vous parler. Il y a déjà du temps que je l'entendais dire que vous travailliez à un dialogue sur les affaires de Genève, dont Ésope et Abauzit *

* Firmia Abauzit, ne à Uzès le 1 1 novembre «^79, de la religion réformée. Persécuté en Fiance pour sa croyance religieuse, il se retira à Genève, et fut bibliothécaire de cette ville. 11 mourut le 20 mars 1767. C'était un homme d'une grande érudition, du caractère le plus modeste, le plus doux et le plus coramunicaiif : ses voyngrs, ses relations avec tous les savans de son temps, ses connaissances variées lui acquirent de la réputation. H fut ami de Bayle et de Newlon. On a dt^ lui plusieurs ouvrages, entre auties une excellente édition de i Hi.sloiit du Gencvc de Spon. Dans son Commentaire sur V u-i pocalypae j ildcfendit les opinions de l'ai ianismc moderne. Voltaii e en faisait un grand cas , et le consultait pour ses recherches.

étaient les Interloculeiirs. Toute la ville en parlait; on annonçait que les Reprësentans avaient nommé huit personnes pour y répondre; enfin ce chef-d'œuvre a paru, et, au premier mot, j'ai reconnu que mon étourdi en était Fauteur. Je lui en ai parlé, il est convenu qu'il y avait part ; je lui ai représenté qu'il vous avait manqué essentiellement , et mon intention , dès ce moment, a été de ne plus le garder. J'ai écrit a M. le Maréchal de Richelieu, et, sans lui rien dire de celte faute du sieur GalKen , je l'ai prévenu que son protégé n'était bon que dans une bibliothèque. Sans doute il m'entendra. Aujourd'hui , les Représentans viennent de répandre dans la ville la feuille que j'ai l'honneur de vous envoyer , après laquelle il ne m'est plus possible de garder le sieur Gallien, i° parce qu'il s'est mêlé d'écrire sans m'en faire part, 2" parce qu'il a eu envers vous une conduite très - blâmable , enfin, parce qu'il ne convient nullement qu'un homme qui vit chez moi se mêle dans les querelles de Genève , encore moins quand il n'y entend rien , et donne prise sur lui , comme il l'a fait , en mille endroits. Je vous prie , Monsieur, de me dire ce que vous jugez que je dois faire du sieur Gallien , qui ne peut plus rester chez moi après une pareille incartade. Le mieux est, je crois, de le renvoyer au plutôt à Paris.

J'étais sur le point , Monsieur , rie partir pour aller coucher à Ferney, lorsque la ueij^c m'en a fermé le chemin. Aussitôt qu'on pourra passer, je me fais une fêle d'aller vous tenir compagnie. Je me flatte que vous n'avez pas besoin de protestation de ma part pour être persuadé du tendre et inviolable attachement que je vous ai voué ainsi qu'à madame Denis.

LETTRE DE VOLTAIRE A p. M. HENNIN.

A Ferney, 4 janvier 1768.

Lorsque vous prîtes le sieur Gallien, Monsieur, l'humanité et l'espérance qu'il se corrigerait sous Yos yeux m'engagèrent à ensevelir dans le silence tous les sujets que je pouvais avoir de me plaindre de lui.

M. le maréchal de Richelieu qui l'avait fait enfermer à St.-Lazare pendant une année, me l'envoya , et me pria de veiller sur sa conduite. Toute ma maison sait quelles attentions j'ai eues pour lui. M. le Maréchal me recommanda expressément de le faire manger avec les principaux domestiques. J'ai remph toutes les vues de M. le Maréchal, autant qu'il a été en moi, pendant une année entière. J'ai dissimulé tous ses torts.

Depuis qu'il est cliez vous, il a écrit à M. le maréchal de Richelieu des lettres dont je ne dois^ pas assurément être content, et que M. le Maréchal m'a renvovées.

Je me flatte que vous approuverez le silence que j'ai gardé si longtemps avec vous, et l'aveu que je suis obligé de vous faire aujourd'hui.

Je suis bien sûr, au reste, que vous n'avez pas admis ce jeune homme dans vos secrets, et (pie vous avez bien senti dès le premier jour (pi'il n'était pas fait pour être dans voirc confidence. Je sais à quel point il est dangereux, et vous ne savez pas ce que j'en ai souffert.

Le parti que vous prenez de le chasser est indispensable. Comptez que vous prévenez par là des chagrins qu'il vous aurait attirés. 11 voulait aller chez ses parents au village de Salmoran dont il est natif. Je pense qu'il est à propos qu'il y retourne incessamment. La plus grande bonté que vous puissiez avoir pour lui est de l'avertir sérieusement qu'il se prépare un avenir bien malheureux , s'il ne réforme pas sa conduite.

L'article de ses dettes sera très embarassant. Je pense qu'il serait assez convenable que vous fissiez rendre les bijoux à ceux qui les ont vendus, et qui ne sont pas payés. Je crois qu'il doit beaucoup au sieur Souchay marchand de drap. M. le maréchal de Richelieu ne veut point entrer dans ses dettes qu'il avait expressément défendues. Cependantjsi on peut faire quelque accommodement, je ne désespère pas qu'il n'accorde une petite somme.

Nous sommes infiniment sensibles, Maman et moi, à l'embarras et aux désagréments que sa mauvaise conduite peut vous causer*.

Adieu, Monsieur, je vous embrasse avec le plus tendre et le plus respectueux attachement.

* Pour celte lettre et la précédente , voyez la lettre de Voltaire au duc de Richelieu , du 6 janvier 1768.

LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN

i3 janvier 1768, û Ferner.

Vous savez, mon très cher Résident, que la place (Je M. Camp *** ne convient mieux à personne qu'à M. Rieu, qui est né français, qui a servi le Roi longtemps dans les îles, qui vous a été utile pour vos passeports, et qui vous est attaché. Je suis bien persuadé que vous le protégerez auprès de M. le contrôleur-général, et que vous écrirez fortement en sa faveur. Vous pouvez même engager M. le duc de Choiseul à dire un mot pour lui. Un homme qui aime autant que lui la comédie mérite assurément de grandej» attentions.

Je viens de recevoir une lettre de M. le duc de Choiseul à faire mourir de rire. Je ne manquerai pas de saisir cette occasion pour joindre ma très humble requête aux recommandations que je vous

* La place de coramissaire des sels du Valais.

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demande. On a toujours grande envie de faire une ville à Yersoy ^ mais avec quoi la nourrira-l-on ?

Si vous saviez à peu près le montant des dettes de ce petit polisson de Gallien de Salmoran, vous me feriez plaisir de m'en donner part.

On dit que la Reine n'est pas bien. En savezvous des nouvelles? Quand aurons-nous l'honneur de vous voir? On ne peut vous être plus tendrement attaché que

LETTRE DE P. M. HE.MNIN A VOLTAIRE

A Genève , le 1 3 janvier 1768.

Ce que vous désirez. Monsieur, est fait. J'ai demandé la place vacante faiblement pour moi et mes successeurs, et fortement pour M. Ricu, comme je pourrais vous le prouver en vous envoyant l'extrait de ma dépêche. Je me suis contenté de dire à Monsieur le Duc qu'il avait été question de réunir cette place à la* Résidence, mais que peut-être il y trouverait des inconvéniens. J'ai mis M. le chevalier de Jaucourt en jeu pour M. Rieu, dont j'ai fait valoir les services, et la résolution de s'établir à Yersoix.

Voici , Monsieur, les deux seuls mémoires des dettes de Gai lien. Je l'ai forcé à payer toutes les autres, à la vérité à mes dépens, mais je n'y veux plus penser. 11 m'avait dit qu'il allait à Paris , et je l'ai annoncé à Monsieur le Maréchal. Depuis il m'apprend qu'il va d'al)ord en Dau|)hiné. Je crois qu'il ne pirouette que pour tomber à Ihopilal.

On ne me dit rien de la santé de la Reine, sinon qu'il n'y a aucun mieux.

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Dès que les cbemins seront libres, je vous assure bien 5 Monsieur, que vous me verrez, et souvent. Genève ni'ennuye à un point dont vous n'avez pas d'idée. Quelles gens !

Vous connaissez le tendre attachement que je vous ai voué.

LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE

A Genève le 16 janvier 1768.

J'ai reçu par la poste. Monsieur, le paquet que j'ai l'honneur de vous envoyer. 11 était contresigné, et comme j'en attends un de ce volume , j'ai enlevé en même temps les deux enveloppes. Je vous en fais mes excuses.

On dit que tout se calme ici; il en est bien temps. J'ai la plus grande impatience de vous voir; mais les chemins sont encore impraticables. Aucune nouvelle de Paris ni de Versailles , sinon qu'on commence à croire que les finances se rétabliront tandis que celles d'Angleterre se dérangent. Il vient de paraître un ouvrage assez

court et fort bien fait sur ces dernières ; si vous vouliez le parcourir, je pourrais vous l'envoyer. 11 m'a appris beaucoup de clïoses (pic j'étais souvent fâché de ne pas entendre.

Puisse la neige de vos montagnes faire bientôt place à la verdure, et puissé-je bientôt me promener avec vous sur votre Ijclle terrasse !

LETTRE DE YOLTAIRE A P. M. HENNIN

17 janvier 1768, à Ferney.

Savez-VOUS bien , Monsieur , de qui est l'ouvrage que vous m'envoyez.^ De M. le duc de la Vallicre. C'est une histoire du théâtre * , qui feraplaisirau Corsaire ** , grand amateur, comme moi, de ces coyoneries.

* Bibliothèque du Théâtre Français depuis son origine , (parleduc de La Valhère) Dresde. (Paris) 1768. 3 volumes petit in-8", figures.

** Il est probablement question ici de Cramer, imprimeur à Genève, grantl amateur de l'art dramatique , et

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11 y a un livre k Paris, qui fait grand bruit, et qu'on dit fort bien fait. On y prouve que le clergé n'est qu'une compagnie particulière, et non le premier corps de l'Etat *. Je souhaite assurément que les finances des Welches se rétablissent; mais le commerce seul peut opérer notre guérison, et les Anglais sont les maîtres du commerce des quatre parties du monde.

Comptez que pour le petit pays de Gex , il restera toujours maudit de Dieu. Mais en récompense il bénit la Russie et la Pologne. Ma belle Catherine m'a mandé qu'elle avait consulté dans la même salle des Payens , des Mahométans , des Grecs, des Latins, et cinq ou six autres menues

acteur du théâtre de Ferney. L'épithète de Corsaire se rapporte sans doute à son avidité à contrefaire les ouvrages qui paraissaient en France , et à imprimer les petits ouvrages échappés à la plume de Voltaire , qui lui en fait plusieurs fois reproche dans ses lettres.

Voltaire donnait quelquefois le nom de Corsaire à d'autres personnes, et même à son jardinier nommé Lambert qui était de Besançon, où il se retira , après avoir séjourné huit ans à Ferney.

"^ L'ouvrage dont il est ici question était attribué au marquis de Puységur, lieutenant-général. Voici son titre: Réflexions intéressantes sur la prétention du, Clergé à.' être le premier corps de l'Etat. Tl fut supprimé par arrêt du Conseil d'Etat du 12 février 1768, comme plein de principes faux, et contestant au clergé, même ses propriétés.

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