LETTRE X
Paris, ce 29 novembre 1775.
Auparavant de répondre, mon cher enfant, à votre lettre du 20, j'ai voulu voir vos saints patrons. Je n'ai pas trouvé M. Augeard ; mais c'est de lui que j'avais le moins besoin. J'ai traité, avec M. de Saint-Amand et avec M. Puissant, la matière que vous m'aviez présentée
même qui est rliassé de la cour, après avoir été révoqué do remploi cpi'il y occupait, à titre de {jarde des archives. C'était bien joué. Par de tels tours de gobelet, Beaumarchais se formait la main. Il semblait préluder à C(!s imbroglios inextricables, à ces hardis coups de théâtre où il devint plus tard si habile.
sur les bmeanx do correspondance, et ils n'ont pas éloigné cette idée autant que vous l'aviez craint , et que je l'appréhendais moi-même.
Je m'en suis ouvert d'abord à M. Puissant, qui, sans la rejeter, me fit observer que les places de chef ne montaient qu'à cinq mille livres , et celles de sons-chef à cent louis. J'allai ensuite au Saint-Amand, auquel je rendis compte de cette ouverture, et qui me dit que la chose pouvait se fliire, si M. Puissant vous prenait en gré ; que ces places dépendaient du fermier de correspondance, quand il en vaquait, mais qu'il flmdrait attendre qu'il en vaquât. Il m'assura positivement qu'il prendrait langue sur ce sujet avec M. Puissant, et le solliciterait pour vous.
Je retournerai, samedi, chez ce dernier pour m'assurer s'ils se sont vus. J'ai fait valoir à l'un et à l'autre votre travail et votre esprit. Je leur ai lu votre lettre, qui en était aussi remplie que de raison. J'ai été votre prôneur, votre préconiseur, et, en vérité, presque votre paillasse. J'ai vanté votre orviétan comme un des bons Gilles que vous puissiez imaginer. Aussi ces deux messieurs ont-ils été aussi contents qu'on le peut être de votre style, de votre jugement et de votre bonne volonté.
M. Puissant est satisfait de votre besogne, quoique inutile. C'est lui <pii vous a fait faire réponse par la Compagnie; il me parait bien disposé en votre foveur. C'est à vous, mon cher fils, h entretenir et augmenter ces bonnes dispositions en travaillant plus que jamais,
S2 CnKKKSPOMKVNCi: 1M:1)ITK
cl en coiitiimaiit a lairc cla<jii('i' le louel de voire travail. Je vous aiderai , dans celte dernière opération , de tontes mes forces. Oncl(|ue cliose que vous fassiez, au reste, je vous juvc trop raisonnahie pour vous tlatter d'obtenir une place de sous-cliel" d'ici à dix-huit mois ou un an , encore après ce temps faudra-t-il qu'il en vaque. Vous ne penserez h coup sûr. en attendant, (pi'à V(nis en rendre capable. Ad oninia paratus er idoneus.
Quant aux passe-droits, nous avons coulé à fond ce ])oint, M. Puissant et moi. Il soutient qu'il ne s'en fait aucun, il est entré avec moi dans le détail d'iui ])rétendu passe-droit, (jui n'en est pas un, dit-il, et qui n'en a que l'apparence. C'est celui d un M. Noguez, qui épouse une mademoiselle DeUnois, fille d'un intendant des finances de Monsieur. Un M. Bazin, qui était conti ôleur général des fermes, lui a cédé sa })lace moyennant vingt-quatre mille livres; mais si M. Bazin Ji'eùt pas quitté, il u'v aurait pas eu de vacance, et, d'ailleurs, les fermiers n'ont j)u refuser leur agrément ii cet arrangement, que Monsieur lui-même demandait. Je confonds peutêtre les noms dans cette histoire-ci; c'est peut-être M. Bazin qui épouse et M. Noguez qui se démet de sa place; mais le fond est toujours le même.
Nous avons ri, M. Puissant et moi, de vous voir vous rouler dans le manteau de la philoso])hie, et de vous voir mettre tons vos confrères les suriuuiKTaires dans im alambic où vous vous amusez à les legarder tomber g'outte à goutte jusqu'à ce qu'enfin votre tour vienne.
Vous n'avez jamais ocrit mieux (|ue cette dernière lettre. I£lle est aimable, s])irituelle et seusee. Cela m'encourage à y relever une faute de (jrammaire qne j'y ai trouvée; la voici : « Je voudrais que vous vous infonniez , etc. > Il faut dire que vous vous informassiez, ou bien, je veux que vous vous informiez. Même foute : « Je serais " ])ien aise tjue vous me tranquillisiez. » Il faut tranquillisassiez, ou bien mettre le verbe au temps pre'sent. Pardon de ces pédanteries; mais vous avez trop d'esprit j)our qu'on vous laisse écrire incorrectement.
J'ai appuyé, comme vous le pouvez bien penser, mon cher enfant, sui- la phrase obli(jeante que vous avez mise concernant iM. Puissant, a j\[. Puissant a fait » oublier M. Pauze, et l'on désire de le conserver long- " temps )iotre correspondant. » Il en a été infiniment liatté. Vous êtes un coquin qui avez profité de mes leçons, et je suis un autre cocpiin (pii ai fait usage de ce tom* de Jarnac.
La pièce de Beaumarchais sur laquelle vous me demandez mon avis, est une jolie comédie, très-gaie et approchant de la farce. Elle ne valait rien en cinq actes. Elle est assez bien en quatre, mais elle serait mieux en trois. Le second acte est inutile en j)artie. Le déguisement du comte xilmaviva en soldat ivre ne sert à rien à l'intrigue. La scène de Basile, au troisième acte, est une scène excellente et que Molière n'eût pas dédaignée dans la meilleure de ses farces. Cette comédie est charmante à la représentation. Elle est écrite avec une gaieté naturelle, et il y a nombre.de saillies. Sa préface est
84 CORUESPONDANCE INÉDITE
puante d'amour- propre et d'un style hétéroclite. Elle n'est pourtant pas si ridicule (pie sa j)réface d'Eugénie, (jui est d'ailleurs le comble de l'extrava^jance et du mauvais (joùt. J'avais ju{;é Beaumarchais un sot sur cette préface d'Eugénie ^ et un ])lat auteur sur Eiigénie elle-même ' . Mais ses Mémoires divins m'ont fait revenir sur sou compte, au point de croire qu'il y a peu d'hommes dans la nation qui aient autant d'esprit et de talent que ce diable d'homme-là.
Pour vous ôter, mou clier fils, tout prétexte de me j;ronder, je ne fermerai point la présente que je n'aie vu M. Auyeard. C'est un homme difficile à trouver, mais je suis tenace, moi ".
Je vis hier enfin M. Augeard, mon cher ami; il est bien le vôtre. Le résultat de notre conversation sur votre affaire fut qu'il fallait tâcher de vous faire sous-
' Eii effet, voici comment Collé ju^je lîeaiuiiaicliais ilaus son Journal (janvier 17G7, t. III, p. 293-29i) : « ^I. do lîoaumarcliais a prouvé, à ne pouvoir en douter, par sou drame (Eugénie), qu'il n'a ni (fénio, ni talent, ni esprit. » Plus tard , en 1780, dans luie note consig^née au bas de ce para[jTaph(>. il ajoute; : « Je suis bien ri-venu de l'opinion que j'avais de Beaumarchais. C'est moi qui suis une bête de l'avoir jugé sans esprit, d Que dire à un liomme qui s'exécute de si bonne grâce? ^»'avous-nolIS pas raison de considérer C-ollé comme un grand entant dont on ne doit prendre an sérieux que l'insonciauce et la {jaieté?
' Collé dit vrai. II était doué d'une ténacMté rare qui ne se lassait jamais et <jui avançait toujours. C'est par ce côté seulement qu'il se reprenait aux cboses de la vie, et qu'il redevenait de temps eu temps un homme.
chef clans les bureaux de eorrespoiulance à Paris, mais tju'il fallait partir de lii pour vous faire, par la suite, directeur en province ; (|ue surtout vous deviez éloigner l'idée de tendre à être chef dans ces bureaux, attendu que c'était un cul-de-sac dans lecpiel.il ne vous convenait pas d'entrer. D'après cela, je retourne, samedi, voir M. Puissant, cpie je vais fortifier dans les vues qu'il a lui-même approuvées. Écrivez-lui en conséquence, et marquez-lui que c'est moi qui vous ai dit de lui écrire. M. Augeard doit lui en parler, ainsi que M. de Saint- Amand. De mon côté, j'irai solliciter de temps en temps, et je suivrai de près votre affaire tout cet hiver, c'est-àdire pendant tout le temps que je passerai à Paris. Je vous promets même que, s'il y avait quelque (;rand coup à frapper, je reviendrais exprès de la campagne, et que je me ferai toujours un honneur et un plaisir de vous servir tant que vous serez vertueux, et que votre travail m'autorisera à faire des démarches. Je vous aime l)lus que jamais, et ne croyez pas que ce soit votre esprit, que (je vous l'avoue ingénument) je ne connaissais pas, qui m'ait séduit; non, mon cher fils, ce sont les qualités estimables de votre cœur et votre ardeur au travail qui ont porté mon amitié pour vous au plus haut point où elle puisse aller.
Ne m'écrivez qu'après le brouhaha du jour de l'an , vers le 12 janvier. D'ici à ce temps, je n'aurai pas mes mains dans mes poches. Je suis né actif, c^t les sentiments que j'ai ])our vous centuj)lent cette activité. J'ai reçu une lettre de monsieur votre père, auquel j'ai eu l'hon-
8r. COIUlESPOM)A>CI^ INÉDITE
iiciir de répondre sur ses idées provinciales. Il imagine l)onneinent (jue les services de son père, les siens et la banqueroute de Roussel doivent lui concilier les fermiers généraux, les picpier de reconnaissance, etc. Il est singulier qu'à son âge il ne connaisse pas mieux les hommes, et qu'il i;;nore qu'après le serpent rien n'est aussi injjral (pi'une comi/af/in'e quelconque, et surtout une compagnie de j)ul)li('ains. Vale, et ania.
LETTRE Xï.
A Paris, ce 8 janvier 1776.
Il faut me remettre au courant, monsieur et cher petit cousin. Deux lettres des 4 et 10 décembre, la dernière du premier jour de l'an de cette année, qui fut remise hier au soir à ma femme par votre habitant de Soissons, votre ami, dont vous ne me dites ni le nom ni l't'tat. Il convi(,'nt de répondre à toutes ces épîtres, pour peu que je veuille être honnête.
L'idée de venir travailler à Paris dans les bureaux de correspf)ndancc se réalisera, je l'espère, d'ici à huit ou neuf mois. Je |)ense (pi'il n'v a plus de (hiniarches à faire à cet ('jjard. .rcnlrctiendrai seulement la bonne volont*de MM. l'nissanL et de Saint-Amand jjour vous, .lirai faii'c, dans cpichpies )()urs, une visite au premier pour 1 échaullér. 'foules les fois (jue jt; vois le second, je
l'attise pour vous. Ainsi voilà une partie de vos deux premières lettres n'pondue. •
Dans la suite de celle qui m'a été remise par la personne qui sest chargée de l'estampe de M. de Saint- Amand, j'ai trouvé la coquine de phrase qui suit : « Votre célérité me confond. Cette activité, cette âme ') exaltée par le plaisir de dire et de faire des choses » agréables, ]e ne puis que sentir et admirer tout cela : )) Qitod svcro et vlaceo, si p/aceo, tinini est. »
Comment, petit traître, vous vous servez contre moi des armes que je vous ai données! Vous voulez me prendre par mon amour-propre, et encore trempez-vous vos armes dans le poison de la flatterie et de l'adulation, .le vous ai conseillé tle louer les hommes paries côtés où ils sont louables, mais je vous ai dit, en même temps, de donner ces éloges avec vérité, et même de Jie jamais les outrer. Eh! qu'ai-je donc fait pour vous de si brillant en soi pour me casser le nez de l'encensoir? Je vous préviens, très -sérieusement, que ces flagorneries-là ne VDUS réussiront pas auprès de moi. ^ïon cher enfant, réduisons les choses au simple, et ne donnons point dans les travers de l'exagération.
^la femme, à laquelle je lis les lettres que je vous ('cris, et qui a de l'amitié pour vous, dit (pie je vous gâte et que je vous perds, et je m'aperçois qu'elle peindrait bien avoir raison.
Nous nous sommes trouvés à la campagne ', le joui"
' La maison de caiiipajjne do Coilé était à Gri};iion, près ti(^ tJlioisy-lo-Roi. Après la mort de sa femme, Collé vendit ceite
K8 CORRi:SPONJ)A>Ci: INEDITE
de la Saint-Denis de l'année dernière, avec une personne que vous vovez quelquefois à Soissons. Nous ne manquâmes pas de lui parler de vous, comme vous ju(;ez bien. On s'étendit sur vos bonnes qualités, et je dis que je craignais que votre timidité naturelle ne vous empêcbàt de les développer, et que je vous avais beaucoup prêché sur ce texte-là. On sourit en me répondant <jue vous aviez trop jjrofité de mes sermons à cet égard. On m'assura que vous versiez actuellement de l'autre côté, et que vous étiez devenu trop confiant; que vous faisiez paraître un amour-propre et une causticité qui est une suite nécessaire de ce même amour-propre dans ceux qui ont de l'esprit comme vous en avez. C est sur cela (jue ma femme me reprocha les petites louanges dont je vous avais parfiimé. Je me défendis en lui disant que, sur le chapitre de l'amour-propre, je vous avais donné des principes bien opposés a ceux que l'on vous accusait de suivre, puisque je vous avais toujours rebattu que l'on plaisait bien davantage dans la société en faisant valoir l'esprit des autres qu'en voulant briller par le sien, et (pie l'art de plaire ne consistait qu'à s'oublier toujoiu's soi-même et à se souvenir perpétuellement des autres.
Quant à l'article de la causticité, je vous en croyais si éloi;;ii('' <jne je regardai ce grief comme une pure fable. Ma |)rév('nti()n pour vous, mon cher enfant, me faisait même croire d'ailleurs qu'il v avait beaucoup d'exagé-
inaisoii à Mariiiontel , et loua un aj)])arteiuent meublé à Saiiit- Cloud, pour y passer la belle sai^iju. Vovez la lettre E.
ration dans l'amour- j)roj)re (ju'on vous reprochait; en un mot, quelque instance que me fit ma femme de vous sermonner dans le temps sur cet objet-là, j'y ajoutais si peu de foi que j'en plaisantai et ne voulus point vous en écrire. Mais deux endroits de vos lettres m'ont fait apercevoir ce même amour-propre si à découvert, qu'en ami tendre, j'ai cru devoir aujourd'hui jouer le rôle dangereux de moniteur. Voici ces deux endroits : « Je » m'aperçois que depuis que ]'ai le bonheur d'être en >' correspondance avec vous, j'écris quatre fois plus 11 aisément et avec cent fois plus de plaisir. Vous en ') êtes-vous aperçu ? »
Voyez combien l'amour -propre perce dans ces trois lignes! Vous y paraissez fort content de votre esprit, et il n'est pas douteux que vous attendez de moi la confirmation de l'opinion que vous avez de vous-même.
L'autre endroit, mon cher ami, qui est trop long pour que je le copie, c'est la partie de votre lettre de bonne année où vous faites tous vos efforts et vous donnez l'estrapade |)Our faire de l'esprit. Celui qu'on veut avoir gâte celui qu'on a '. Mon cœur doit sûrement vous remercier de la tendre intention (pie vous avez eue de mètre agréable, mais mon cœur, en même temps, vous doit, par amitié et par reconnaissance, le service de vous empêcher de cherclier de l'esprit. L'esprit n'est bon que quand il vient naturellement; il est insoutenable quand on aperçoit l'effort et la fureur d'en avoir à quelque prix que ce soit.
* Gressot. Le Mccluint, acte IV, scônc vu.
90 COURESPONJ)AN(;i: INÉDIT i:
.le liemble, mon cher enlaiit, do tout ce que je me suis permis de vous dire dans cette lettre. Je vous eusse parlé encore plus fortement dans une conversation ; mais le j)apier est toujours si s<;c et si dur, (pie, quelcjues mitaines que j'aie prises, «pielques adoucissements que j'aie cru mettre à mes expressions, j'ap|)réhende encore que les vérités que je vous ai dites ne vous fâchent contre moi.
Or, dans tout ceci, mon hut, comme vous devez bien le juger, n'est j^oiiit de vous l'àcher, mais de vous rendre meilleur. Compte/ fju'il n'y a point de ma part cette espèce d'amour-])ro})re qu'ont les précepteurs des autres. Soyez sur (jue tout ce que je vous dis part de mon àme, de l'amitié la plus tendre et la plus raisonnable, et du désir sincère de vous être utile, .l'ai même celui de m'être tromj)é sur les défauts que je vous rejiroche. S'ils ne sont pas réels, tant mieux, mon cher enfant. S'il se trouve du vrai dans mes observatioiis, (|u'il serve à vous observer vous-même davantage, à être plus attentif sur vous, à vous défier de votre amomproprc (pii se re[)roduit comme un Protide, et (pi'en fjént'ral ou ne saurait trop continûment combattre. C'est lui (U)mbat cpii doit durer toute la vi(;, et dont on sort rai'ement vainipieur.
Ma femme, h laquelle je viens de lire ces objurgations amicaUvs, trouve (jue je n'ai fait qu'effleurer î<; burin , tandis qui; j'ai peur de TaMjir cufoucé. Nous vous (Mubrass^jiis l'un et l'autre avec estime, iutérêt, et la plus tendre amilit'.
.l'oublie de dire (pie Ton passe (pieI([uefois la causti-
DE COLLE. i)[
cite aux (jciis vifs et étourdis, comme je l'étais étant jeune, mais qu'on ne la pardonne jamais aux ^ens de sang-froid, comme vous êtes. Elle parait, dans ces derniers, le signe du mépris (pi'ils ont pour !es autres.
LETTRE Xll.
A Paris, cv 31 janvier I77(>.
Vous avez fait renfant, mon cher enfant. Vous ne deviez pas avoir besoin de consolateur. Vous deviez, au contraire, regarder comme la plus grande marque d'estime et d'amitié (pie je pouvais vous donner, la petite incursion que risquais contre vous. Si vous y aviez pris garde, vous eussiez vu que je vous inculpais sur des indices })eu certains, que j'avais négligé d'employer pendant trois mois, et auxquels je n'ajoutais foi (pie jusqu'à un certaiii point; vous vous fussiez dit Ji vonsméme : « Cette philippique contre mes petits défauts » est, à coup sûr, un avertissement plutôt cju'une accu- » sation. Ce[)endant, faisons sur ce qu'on m'a dit mes » petites réflexions. Je ne suis pas tout à fait coupable, » mais je ne suis pas aussi tout à fait innocent. " Alors, en vous jugeant vous-même avec sévérité, vous vous seriez trouvé quelque chose à corriger, et vous y auriez pris peine. Car n'allez pas vous imaginer (\ue la sen-
1)2 CORRESPOADA.NCi: KN ÉDITE
teiice d'Horace : Naluram excellas fitrca, tamen us(jue recurret, soit vraie à tous les é{;ards.
J'avoue qu'où ue peut ])as chauj^er le uaturel ; mais je soutieus (ju'ou peut le rel'ormer, l'adoucir et l'empêcher de paraître. Tu homme né colère, par exemple, ne peut, à la vérité, s'empêcher d'éprouver intérieurement des mouvements violents de cette passion ; mais il peut, il force de réflexions et d'actes réitérés de modération qui lui cf)ûtent beaucoup, surtout dans les commencements, parvenir à la fin à dérober extérieurement, aux yeux des autres, les mouvements impétueux qui agitent son âme au dedans. On obtient sur soi-même de plus (fraudes ou de moindres victoires ; mais il est certain tpi'on en remporte, quand on s'est bien convaincu (pie son bonheur en dépend. Il en est de même de toutes les autres affections de l'âme. On n'exige point des hommes (ju'iis changent leur uaturel ; mais on est en droit d'exiger d'eux qu'ils travaillent à réprimer les effets des passions, de manière que ces effets ne soient ni nuisibles ni désagréables dans la société.
Heureusement, mon cher fils, vous êtes né, à ce que je crois, atec des passions douces; il vous sera donc j)lus aisé qu'à un autre de les modérer et de les cacher.
La tacitiunité ne peut venir, en général, que de l'estime (|ue nous faisons de nous et de notre esprit, et du peu de cas (jue nous faisons de l'esprit et des autres qualités de ceux devant lescpicls ufnis restons en silence. Ils doivent penser (jue celui (pii se tait, ou craint de mésallier sa conversation, ou n'estime pas leurs vertus ou
DE COLLÉ. ;);j
leur counait des vices. Ils doivent croire, enfin, on qn'ils ennuient l'homme taciturne on qu'ils en sont méprisés, relativement à leurs qualités morales. Rien n'est plus aisé que de se corrij;er de ce petit défont. Personne n'est né taciturne. Le silence est une mauvaise habitude que l'on a contractée. L'habitude est, dit-on, une seconde nature ; ])ar conséquent vous pouvez , par des actes réitérés, contracter celle de parler en société.
Je vous ai donné, pour parler, une recette infoillible.
C'est une matière intarissable que de dire aux hommes
tout ce qui peut les intéresser, eux et leurs youts.
« Oubliez-vous continuellement vous-même dans la
» société, et souvenez-voiis perpétuellement des autres. »
Voilà la véritable pohtesse. C'est là sa loi, et c'est enfin
le moyen le plus assuré de plaire à tout le monde. Je
vous l'ai déjà dit ; je vous le répète et je' vous le répéterai
sans cesse, parce que je n'ai rien de meilleur à vous dire.
Avez-vous jamais lu VEssai sur les 7tiojens de plaire,
petit ouvra(;e de feu M. de MonrriF' ? Si vons ne l'avez
» Moncrif ( François -Au(j„stin Paradis do), secrélaire d(-s commandemeuts du comte de Clermont, lectc.u- de Marie Leczinska, et meiiibre de l'Académie française; 1687-1770. Esprit cliarmant et délicat. Voltaire, qui d'un mot peignait nu homme, l'appelait son clwi- Sylphe, de même qu'il appelait Elorian Florianct. Moncrif ayant pul)Iié un petit roman intitulé Les Ames rivales, un brahme crut v voir le développement du système de la métempsycose, et" envova à l'auteur, comme témoignajje de reconnaissance, un manuscrit in-folio représentant les dieux de l'I,ul,>. Moncrif en fît homma^je à la Bibliothèque du Roi. Les œuvres coi.qdètes de Moncrif forment 2 vol. in-18; ]80i.
m (:ouui:spoM)A>cE im:dite
|>a.s. achetez-le, (liissie/.-voii.s acheter tous les ouvra^jes (le cet auteur, ce qui est chu! Mais c'est un morceau excellent que cet Essai. Ce doit être le bréviaire de tout jeune homme honnête (jui a des idées, de l'esprit, et qui entre dans le monde. Méditez-le, et, si vous le voulez , vous profiterez beaucoup de ce livre pour votre l)onheur.
Probablement, mon cher fils, vous passez condamnation sur votre causticité, car vous ne m'en parlez pas dans votre lettre. Je vous appelle mon fils parce que je me sens réellement pour vous la tendresse d'un père, mais qui n'est point aveugle. Je vois vos petits défauts , mais je vois aussi que si vous voulez faire des efforts, mes vieux conseils peuvent faire de vous un homme vertueux et heureux. Gela m'encourage à vous pédagogisef. Soyez sûr, au reste, que je n'y mets pas d'amour-propre, mais l'amitié la j)lus sincère et le plus vil d('sir d'v réussir par ra])port à vous uni- (juement.
Pour en revenir donc au ton pédagogue, je vous supplie, mon cher fils, de faire la plus grande attention à votre causticité. C'est un défaut qui ne va point du tout à l'air de votre visage. Vous êtes sérieux et de sang- (roid , la causticité ne vous convient pas ; elle deviendrait en vous la marque du mépris la plus caractérisée. Je m'accuse d'avoir été caustique, mais caustique outré '.
' La spontanéité dcî ce noiivol aveu et le paragraphe qui suit font l'éloge de Collé et exphcpu'nt bien dos endroits de son Journal.
On me l'a passé connne ça '. Pourquoi? C'est qu'il y a à j)arier qu'on dédaifjnait les traits violents qui m'échappaient ou qu'on n'y taisait ])as attention, attendu qu'on les croyait la suite d'une jennesse vive, bouillante, inconsidérée, imprudente et étourdie, d'une gaieté sans bornes ni frein, et qu'on sentait absolument que cette causticité ne venait nullement de la réflexion, ai'ns^ du contraire. Il était visible que )e n'avais pas dessein de blesser ni d'offenser. On me ])ardomiait donc des railleries, des sarcasmes, très-f;ais à la vérité, et qui m'eussent fait des affaires très-sérieuses si j'eusse été, comme vous, le porteur d'une physionomie sage et tranquille; et l'on m'a dit depuis tout ce que je vous dis là. Ne vous imaginez pas ce|)e)idant (pie cela ne m'ait point lait d'ennemis, .l'étais haï très-correctement des sots, ci c'est être haï de presque tout le monde. Une société, ou plutôt des sociétés honnêtes et au-dessus de ma sphère , me firent bien vite mettre de l'eau dans mon vin , et j'ose ici me donner comme une preuve vivante que l'on peut se corriger, jusqu'à \in certain point, de la causticité ^.
^ Expression fainiliùri' à Collé, qui l'enq^loie assez soiivenl dans sou Journal. Au cas particulier, elle sijjnifie sans doute qu'on lui pardonnait sa causticité comme il s'en rendait cou- ' pable, c'est-à-dire sans y attacher d'impoitancc, sans v faire attention, etc.
^ Ains : Mais. Raijklais.
'" On voit qu'il a oublié ce qu'il vient de dire dans ce même paragraphe, où il ne flatte pas trop son prochain. Enfant terrible que ce Collé, (pii, pour nous prouver «pi'il est devenu sage, nous fait de nouvelles malices?
ÎM) CORKKSPOM)AN(;i: IMLDITE
Je veux encore, mon Hls, vous rebattre : que ce n'est point un prurit de morale, une démangeaison de faire de l'esprit et une lettre bien (-crile qui me font vous dire ces vérités; c'est un amour vraiment paternel, c'est l'envie démesurée que vous profitiez de mes leçons et de mes fautes, qui me dictent tout ce que mon cœur vous dit là. .Te désire passionnément, non que cela vous amuse, mais que cela vous serve. Et quand"? Tout à l'heure. Je veux que dès aujourd'hui vous vous mettiez vous-même à vos trousses, et que vous vous jîoursuiviez sur vos défauts. Montaigne dit que l'éducation doit (Ure en action, que ce n'est point assez de donner des préceptes, qu'il Ruit encore les faire mettre à exécution. Horace, d'un autre côté, n'entend ])as qu'on diffère la curation des maux de l'âme. Si vous avez mal aux yeux, dit-il, vous vous hâtez de le faire dis])araitre.
Quae lacdunt oculos, festinas demerc : si quid Est animuin, diffors curaiidi tempus, in annuiii. Dimidiinii facti, qui cœpit habet : sapera aude' Iiicipe! Qui recte vivendi proro{;at horam , Rusticus expectat diini defluat aiiinis : at ille Labitur, et labelur in omne volubilis aevuiii.
C'est à vous à présent, mon cher ami, à voir le parti que vous pouvez tirer de mes radotages. Ils doivent vous occasionner des réflexions, et c'est d'après vos réflexions et le coup d'œil ([ue je vous oblige de jeter sur vous-même, que vous devez vous mettre en action.
Je ne me dédis pas de ce que je vous ai écrit : « qu'on n'était point obligé d'être amusant dans la
» société, etc., etc. Soyons ce que nous sommes, nous » serons bien. Il n'y a que l'affectation d'être ce qu'on » n'est pas qui est insoutenable, etc., etc. w
Quand j'ai dit d'être ce que l'on est, je n'ai entendu autre cliose, sinon d'être simple et uni, et de rester dans notre caractère, ])ourvu qu'il ne soit ni vicieux, ni insupportable aux autres.
Vous terminez votre lettre par un trait de désespéré ; vous décidez que « c'est chercher la pierre philosophale » que de prétendre plaire à tout le monde. » Il n'est pas nécessaire de plaire à tout le monde, mais d être estimé de tout le monde, de déplaire le moins qu'on peut à ceux dont on ne s'embarrasse pas, et de plaire dans les sociétés où l'on vit habituellement, que l'on aime et que l'on estime. Je soutiens, au reste, que je vous ai trouvé cette pierre philosophale dans la j)ratique de la maxime : Oubliez-vous vous-même continuellement, etc. Il est impossible que, si vous mettiez à exécution cette maxime et ses dépendances, sans jamais y déroger, vous ne vous fassiez pas estimer, aimer, et même adorer dans toutes les sociétés généralement quelconques.
J'avais oublié de vous dire, dans ma dernière lettre, mon ami, que M. Ghoquet m'était venu voir et qu'il ne m'avoit point trouvé. Je vous dis dans celle-ci qu'il est revenu, sans avoir pu me rencontrer; que j'ignore où il est logé à Paris, que je l'ensse prié à dîner si je l'avais pu voir, et que je ne sais s'il est retourné à Soissons. Il a trouvé ma femme, qui n'a causé avec lui que peu de
moments. Nous avons cru (ju il reviendrait : nous l'attendons encore.
J'ai fjardé, pour le dernier article de ma re'ponse , celui de i'amour-propre. Vous me demandez des éclaircissements sur cet objet, et vous me dites : « Vous nu; » persécutez bien fort au sujet de I'amour-propre; je 1) n'y entends pas malice; je sais seulement que l'amour- » propre est un défaut, comme l'humilité est une » vertu, etc., etc. (Juels en sont les signes? La vanité, » l'orgueil, la hauteur, ces trois défauts font-ils bande )) a j)art ou marchent- ils toujours de compagnie avec » lui? etc., etc. C'est une hydre difficile à détruire. » L'humilité coupe d'un seul coup ces cent têtes ; mais » c'est une vertu fort aisée à pratitpier à un solitaire. »
Je vais faire une courte réponse à cet extrait de votre lettre, et je serai très-long sur cette matière, d'où dépend le bonheur de la vie des hommes.
P Je ne vous persécute point, mon cher fils, terme impropre au moins. Je veux vous faire part de mes lumières et de mon expérience, dont je désire vivement que vous profitiez. ^lon intention est droite et pure : c est celle d'un père tendre qui vous dit ou croit vous dire la vérité. Je ne mets aucun amour-propre à vous la dire; je n'y cherche que votre utilité, uniquement.
2" Autre terme irapro])re : l'humilité est une vertu chrétienne, la modestie est une vertu sociale et d'un homme du monde.
3" La vanité, l'orgueil, la hauteur, sont des sortes
d'amour-propre , (jui a encore bien d'autres branches, comme je vous le dirai phis en détail.
Enfin, l'amour-propre est indestructible. Il est question seulement de le bien diriger. Il est aussi impossible de détruire l'amour-propre que l'amour de soi-même.
Ceci répondu en bref, j'entre en matière. Ne vous attendez pas, mon cher enfant, que je la traite à fond ; il faudrait des volumes. Je vais l'effleurer seulement. Nous en parlerons toute notre vie dans nos lettres si vous voulez, et nous ne l'épuiserons jamais. On n'en saurait trop parler. Je soutiens et ]'ai éprouvé que c'est l'amour-propre, bien ou mal diri^;é, qui fait le bonheur ou le malheur de notre âme. Pour nous bien entendre, commençons par définir.
J'appellerai donc l'amour de soi-même (que les anciens nommaient philantie, et sous laquelle dénomination ils comprenaient aussi , à ce que je crois , l'amour-propre) , j'appellerai, dis-je, amoiu' de soi-même tout ce (pii regarde le physique, comme la conservation de nos biens, de notre santé, etc., et j'appellerai amour-pro[)re tout ce qui tient au moral, comme notre bon sens , notre esprit, nos agréments, nos talents, notre génie, etc., etc.
Dieu nous a imprimé ces deux amours, qui au fond n'en font qu'un, comme un principe nécessaire à notre existence. Il est indispensable que nous nous aimions nous-mêmes, plutôt que tout autre individu. Il est impossible de nous arracher à ce sentiment et de nous détacher de nous-mêmes. Je dirai même ici, en passant,
"XjniverBîtas"