LETTRE XVII
A Paris, ce 30 juin 1776.
Il y a longtemps, mon cher fils, que les mains me démangent de répondre à la lettre que vous m'avez écrite le 11 du courant; mais mon c. s'oppose encore u)) peu à ces velléités. Je ne puis me tenir sur mon fauteuil cinq ou six minutes de suite sans incommodité; cependant je veux essayer, en levant le siège de temps en temps, de vous faire une lettre qui ne soit point trop ginguette K J'y mettrai un ou plusieurs jours.
J'ai cru devoir, mon ami, vous épargner le chagrin de la nouvelle de mon accident. J'ai voulu que vous ne la sussiez qu'après l'opération faite. La consolation que
» Guinguet, adj., qni a pou de force, peu de valeur.
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mon catarrhe et ma fistule m'ont donnée en différents tem])s, c'est de m'avoir laissé assez de mar(je pour mes sollicitations, et (|uel(jues momeuts encore pour vous en rendre compte, et pour vous décider à venir dans les bureaux de Paris quand vous y serez appelé. Ce qui est de conséquence.
Je ne doute plus, mon ciier enfant, de votre sincérité et de votre candeur. Je l'ai dit à monsieur votre oncle, que j'ai félicité d'avoir un pareil neveu. Il n'est sorte de bien que je ne lui aie dit de vous. Ce n'est ])oint pour que vous en preniez de l'amour-propre , mais de plus forts engagements à la vertu; pour que vous étendiez même ces engagements aux choses qui vous semblent les plus difficiles, et sur lesquelles vous me bataillez encore dans vos lettres. Enfin mon j)rojet, en vous prc'conisant à vos grands parents, c'est de vous passionner, de vous fanatiser pour la vertu.
^e craignez j)as que cette passion puisse avoir des excès comme vous me le marquez. La vertu n'en a jamais : les excès la font cesser d'être vertu. Si l'on devient amer et dur pour les autres, on cesse d'être vertueux. La douceur et l'aménité sont des vertus, et quand on donne dans les vices opposés, ce n'est (pie par un amour-propre grossier et malentendu, qui vous écarte du bien ou (jui vous le fait mal faire.
Je ne fais j)as grand cas de l'esprit comme on l'entend, mais du bon esprit. Le premier, qui n'est que l'agrément et la fleur des choses, est pour les autres; le second , (pii est le préférable sens commun , est pour
nous, et nous sert et à nous et à nos amis, (jnand ils nous consultent. Je n'estime pas non ])lus Tesprit quand je le comj)are aux qualités de l'àme et à la sensibilité. De l'esprit, sans des sentiments d'iionnéteté et avec une àme froide, est regardé par moi comme une arme offensive et qui , dans la main d'un homme sans principes et sans tendresse, peut devenir très-danf;ereuse.
Je vous félicite , mon cher fils , de suivre la vertu par goût. Vous ne vous écarterez jamais de son chemin, moyennant cela; mais je voudrais que vous missiez de la gloire dans ce goùt-là; que vous en fissiez votre idole. Vous devez remercier mille fois par jour le ciel qui vous l'a imprégnée. La vertu est la seule et la vraie source du bonheur. Des accidents extérieurs viennent-ils l'altérer ou même le troubler cruellement, la vertu devient notre consolation; elle n'est jamais vaine. Quand on vit bien avec soi-même, il est peu d'infortunes auxquelles la vertu n'apporte des soulagements solides et satisfaisants.
Je ne connais qu'un malheur, pour une àme sensible comme la vôtre, où vous pourriez ne pas trouver la consolation de la vertu suffisante, quoique, à la longue, elle le devint encore nécessairement. Ce malheur est celui d'un mauvais mariage; j'entends un mariage où vous eussiez été trompé sans qu'il y ©ùt de votre faute. J'avoue, mon très-cher enfant, que la philosophie, la vertu et la religion réunies ont à peine assez de forces ensemble pour faire soutenir le tourment le plus terrible et le plus irrémédiable (jui existe, lorsque siu'tont, malgré son
I3i coruespom)A^(:k inédite
indignité, on est encore amomeux de sa femme, ce qui arrive quelquefois. Mais, en {jénéral, ce malheur n arrive d'ordinaire qu'à des libertins do maris qui méritent leur mauvais sort.
J'ai vu beaucoup de mauvais ménafjes dans ma vie; j'en ai vu (jiiel(|ues-iuis d'odieux, très-peu de détestables au point ou vous me les présentez dans votre lettre, et, dans tous ces cas, j'ai toujours observé que c'étaient les hommes qui avaient (!u les premiers torts envers leurs femmes et <|ui avaient commis les premières hostilités. Vous ne serez point de cette classe méprisable d'hommes sans principes, sans mœurs et sans réflexion ; et, bien loin de donner à votre femme barre sur vous par une conduite mauvaise , ou même inconsidérée , vous seriez , au contraire, mon cher ami, un modèle pour elle. Vous l'instruiriez perpétuellement de ses devoirs par votre exemple, vos actions et vos propos. Il faudrait qu'elle fût mi exécrable sujet, si, l'étant même au fond , elle ne se contraignait pas et si elle n'avait pas recours, du moins, au masque de l'hypocrisie. Je ne serai pas, au reste, un grand prophète quand je vous prédirai du bonheur eu mariage : c'est celui pour lequel vous êtes né; vous le méritez, vous saurez le préparer, l'arranger vous-même, en jouir, en faire jouir votre femme, et étendre la durée de cette jouissance aussi loin que ma femme et moi nous faisons et ferons subsister le nôtre.
Quant à l'ivresse de l'or que vous craindriez, ditesvous, si vous deveniez riche quelque jour, je ne la crains nullement pour vf)us, parce cpu' je pense assez bien de
vous pour croire que vous regarderiez comme un malheur d'être trop riche. Parvenu à un certain point de grande aisance, je suis sûr que vous vous y arrêteriez.
Mais dans la supposition que vous fussiez force de faire une fortune comme feu Montmartel ', je suis convaincu que, dans ce cas, vous n'en auriez jtas meilleure opinion de vous-même, que vos trésors ne vous feraient pas tourner la tête d'amour-propre, parce que c'est le fait d'un fat et d'une bête de s'enorgueillir de ses richesses; qu'un cœur sensil)le d'ailleurs met peu de prix à cette poudre jaune et blanche dont les hommes durs et sans àme font tant de cas et qu'ils estiment si prodigieusement.
Le rire sardonique que j'ai trouvé en vous, mon ami, n'est point un mouvement « faux et forcé » , comme vous le dites. C'est, je crois, un mouvement machinal dont vous n'êtes pas le maître, et dont, sans doute, vous ne vous apercevez pas vous-même, mais qui n'en existe pas moins réellement. Ainsi , ne renonçant pas au titre d'homme aimable, vous devez renoncer à votre rire sardonique.
' Ti'un des quatre frères Paris, qui s'enrichirent clans les finances. Bien que Paris de Montniaitel devint garde du trésor royal, ensuite banquier de la cour, sou frère, Pàris-Duverney, est plus célèbre. Il avait été d'abord |;arçou cabaretier, puis soldat aux gardes; c'est lui qui donna l'idée et le plan de l'Ecole militaire, dont il fut nommé directeur, grâce à la protection de madame de Pompadour. Du reste, on cite quelques traits de générosité de Pâris-Duvernev, à qui Voltaire et Beaumarchais durent une partie de leur fortune, par suite d'eutrepi'ises financières auxquelles il les associa.
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Voilà, mon cher fils, votre lettre ré})()iKlue avec plus de précision que je n'en mets ordinairement. Mais un convalescent qui a de la peine à s'asseoir encore et qui a fait sa réponse à plusieurs reprises, est forcé, mal^jré lui, mal(|ré ses dents, maljjré son caractère, de suspendre ses bavardages ou plutôt de les resserrer.
Quand nous nous verrons, nous éclaircirons, comme vous me l'écrivez, plus de (piestions en un instant de conversation que dans dix lettres. Je compte que vous ne serez appelé à Paris que cet automne. Si ^[. Puissant ne vous écrit pas, cherchez quelque prétexte pour lui écrire. Il est fort prévenu en votre faveur, du moins je le crois; et il m'a paru qu'il estimait votre zèle et votre travail. J'ai tâché de lui donner bonne opinion de vous sur d'autres objets au moins aussi estimables. Je désire y avoir réussi.
Ecrivez aussi à M. de Saint- Amand. Quoiqu'il n'y puisse influer beaucoup, il sera flatté de ce qu'on le juge nécessaire, et très-nécessaire.
Si vous arrivez à Paris, mon ami, avant la fin d'octobre, vous nous viendrez voir à Grignon. Mes femmes vous recevront dans leur nouveau domaine. Je compte y aller tiès- incessamment pour y rester continûment, si je le puis, jusqu'aux fêtes de Tous-Saints.
Adieu, mon très-cher enfant. I^a lettre que je vous écris aujourd'hui est encore une des grandes marques d'amitié (pie mon cœur et ma santé puissent vous donner. Ma femme vous estime et vous aime plus que jamais, et me charge de vous le dire.