‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 41 sur 91 · COURESPO^DA^'CE INÉDITE · texte numérisé non relu

COURESPO^DA^'CE INÉDITE

lui-même, mon cher ami, sur quelques-unes do vos opérations : c'est ce que j'appelle flatter en action. Quand on entretient les hommes de ce qui leur plaît le plus, de ce qu'on leur fait entendre qu'ils entendent le mieux, et que , par-dessus le marché , ce dont on leur parle est de leur intérêt pécuniaire joint à celui de l'amour-propre , on doit être certain de se mettre bien avec eux.

Je suis fâché , mon cher enfant , que ce mariage que vous paraissiez assez désirer ne soit rien moins que prêt à se conclure. Mais peut-être que cela reviendra ' . Rien ne presse, au reste, et si votre nubilité peut attendre que vous soyez directeur, vous vous marierez plus avantageusement. Quand je rencontrerai les Puissant, les Saint- Amand, les marieurs, j'en causerai avec ces

m honnêtes. Peut-être feriez-vous mieux, quand

vous aurez à écrire au Saint- Amand, d'en faire un article de votre lettre ; lui dire que vous voudriez être marié de sa main, mais être directeur auparavant, afin qu'une direction , que vous crovez mériter un jour par votre travail, ne soit pas votre dot.

]^e faites point de façons avec des parents qui vous estiment et qui vous aiment. Je puis vous répondre de mon frère comme de moi. Il sera votre intendant d'été, je serai votre intendant d'hiver ; nous servirons par semestre et sans gages.

Je reçois votre serment, chevalier latin. Vous me jurez d'apprendre le grec, Apollon vous entend :

* Refrain d'une chanson de Collé.

.... Delphosque snos, ipsninqno recludet; jEtliera, et aii{|nstfe ipsa oracula mentis ITomeri, Maxima, et inyeniis evestiyata priorum, Quae tliu latuere tibi, et iiiihi, cuiieta videbis.

Je ne partagerai pas ce plaisir avec vous; mais je goûterai du moins celui de vous en préparer un potir votre vieillesse. Ce seront des trésors d'amusements que je vous aurai amassés et dont je jouirai actuellement. La délicieuse jouissance, si j'avais eu dans ma jeunesse un ami qui, comme je le fais aujourd'hui, m'eût enflammé pour ce hien duquel je ne sens à présent que la privation, et privation cruelle pour moi! Je ne puis lire Homère, les tragiques grecs , et Démosthèncs , et Thucydide , et tant d'autres excellents modèles. Je juge par A^irgile, Horace, et Cicéron , et Ovide, et les meilleurs auteurs latins, ce que je perds en ne connaissant ceux de la Grèce que par des traductions. Le ciel n'est pas plus éloigné de la terre que les plus excellentes traductions ne le sont des originaux , celles des poètes principalement. Le génie ne peut être rendu que par le génie, et le contraire du génie est le traducteur. Le serait-il s'il en avait une étincelle ' ?

* Ce jugement porté sur une classe estimable de liKérateurs est assez ingénieux et ne manque pas d'une certaine justesse, mais il est trop absolu. On connaît du reste le jeu de mots qui a été fait dans l'espèce : traduction, trahison, ^o^ez un des intéi'cssants volumes qu'a publiés M. Ludovic Lalanue, sous le titre de Curiosités littéraires , où sont indiquées, p. 184 à 193, quelques-unes des méprises grotesques connnises par les traducteurs, et les plaisanteries auxquelles elles ont donné lieu.

236 CORRESPOXDAXCE INÉDITE

Des ronipliments, mon cher ami, rjuc vous me faites sur mon vaudeville , )'en crois le moins que je poux, et l'amour-propre en croit encore plus qu'il no; faut. Je sens très-bien que ces bagatelles n'ont pas la sève et le feu de celles que j'ai composées il y a trente ans. Je ne sais si je me trompe, mais je ne dirai pas cela du couplet suivant. Dans son genre , je le trouve aussi vif et aussi bien tourné que dans mon bon temps. Jugez-en, mon petit Aristarque.

D'abord, pour bien le comprendre, il faut aous rappeler les défauts énormes du ]>lan et des caractères' de la tragédie de Mahomet \ Mahomet est, à l'époque du poëme, le maître de l'Asie; il va s'enfermer niaisement dans une bicoque, où il court le risque de la vie. Qu'il dise à Séide et à Palmire qu'ils sont frère et sœur, il n'a plus besoin de faire commettie un parricide, etc. Le caractère de iNIahomet est celui d'un scélérat sans raison et sans un grand objet. Il dit de grandes choses, et il en fait de petites. Le miracle qui fait le dénoûment est absurde et digne du théâtre des Marionnettes du sieur Bienfait, etc., etc. A ous en connaissez les veis, qui sont à se mettre à genoux devant et plus beaux que ceux de la Henriade. Cette broderie magique a couvert le fojid de l'étoffe, qui est un drap de l'hôpital.

Sur ce, voici mon couplet, sur l'air: Le joli, belle meunière , le joli moulin :

' Mahomet ou le Fanatisme, tragédie de Vohaire; jouée pour la première fois en 17i!2.

Ce ^lahoniet que l'on fête

Avec force écrit, Mais qui n'a ni pieds ni tète,

Corneille en eût dit :

« C'est rouvra,';(' d'une bête

De beaucoup d'esprit'. »

LEÏTRE XLYI.

A Paris, le 2 février I78L

Vous vous reconnaissez donc, mon cher fils, « un capucin indigne de mon amitié » . Eh ! de quoi seriezvous digne si vous ne l'étiez pas de celle d'un bonhomme qui radote et auquel vous vous êtes toujours montré par des côtés vertueux et estimables? Ce serait à vous, mon enfant, à trouver ma vieille et paternelle amitié trop peu récréative; ce serait à moi, qui ai besoin de bavarder comme tovis les vicillaixls, à vous savoir gré de la complaisance que vous avez d'entendre tous mes anciens rogatons, surchargés de conseils et de morale. L'indulgence doit être entièrement de votre côté, et non pas du mien.

* Pour peu qu'il eût du goût, le petit Aristarque a dû être fort embarrassé pour exprimer son avis sur un semblable couplet. Nous préférons les liomélies de Collé, ou même ses couplets d'autrefois, au risque de rougir quelque peu sous l'éventail.

Au reste, si je vous ai aime, si je vous aime et si je suis disposé à vous aimer toujours, j'ai eu, j'ai et j'espère avoir encore de bonnes raisons pour cela. Je ne les dis pas même à vous.

Je persiste h croire, mon ami, cpie le nouvel établissement auquel vous travaillez actuellement ne peut que vous être utile; que vous devez saisir l'occasion de vous distinguer, et surtout qu'il faut faire connaître et reconnaître que vous vous y distinguez. Les publicains et le ciel feront le reste. On ne peut pas mieux être disposé pour vous que l'est M. de Saint-Amand. J'ai vu M. Puissant; je lui ai parlé mariage pour vous; il est d'avis que vous ne vous pressiez point; il dit que si vous trouviez à épouser la fille d'un directeur, qui vous donnerait sa démission, vous n'auriez pas à balancer, ne vous donnât-il point de dot , et prenant cette fille avec ses droits seulement. Celle de M. Domilies est-elle mariée? J'ai si peu de mémoire, que j'ai oublié ce qui en est.

M. Puissant ne me flatta point le dé. Il me dit trèspositivement que vous étiez encore loin de la direction; que parmi trente-sept ou trente-huit contrôleurs généraux, vos anciens, il y avait au moins huit ou dix sujets de la plus grande distinction. Il parlera de votre avancement et mariage à M. de Saint-Amand.

Ma femme, mon cher enfant, a bien en main une demoiselle bien élevée, douce, qui a de la raison, dixsept ans, quebjue figure, et qui aura plus de biens que vous n'en pourriez espérer; mais ses parents, qui l'idolâtrent, désireraient vivre avec leur gendre, et, consé-

qnemment, qu'il eût un emploi à Paris; et elle craint que cette raison ne vous convienne pas. Elle appréhende pins encore que cette même raison ne soit un obstacle insurmontable vis-à-vis des parents de la jeune personne. Le 9 du courant, mon ami, ma femme iiit saignée deux fois en ce même jour, pour un accès de fièvre violent, qui me jeta dans les plus grandes alarmes, lesquelles, heureusement, n'ont pas duré. Le 12, sa fièvre la quitta. Elle a été causée par un érysipèle, qui a été très-vif et qui n'a cessé que le 24. Elle est en pleine convalescence, et bientôt elle sortira les matins, à son ordinaire, comme vous diriez aujourd'hui. Voilà, mon ami , mes craintes finies pour cette année ; mais cette funeste maladie périodique, qui lui revient tous les ans, me fait toujours désirer de mourir, après qu'elle en a été attaquée. Je veux et j'ai droit de finir avant elle, ayant douze ans de plus. C'est le seul égoïsme auquel je tienne avec une vérité bien sincère, et une grande ténacité ' . Nous avons fait souvent ensemble le souhait de terminer nos jours comme Baucis et Philémon de la fable :

Poscimus, et qui nos concordes egimus annos, Auferat hora duos eadeiii ; nec coujugis uuquam Busta meœ videam , nec sim f iimulandus ab illa !

Hélas! malheureusement, nous ne sommes plus au temps des métamoq^lioses ! J'ai eu aussi quelques légères

^ Ses vœux n'ont pas été exaucés; sa femme l'a précédé dans la tombe.

indispositions de mon côte; elles sont passées; actuellement nous nous portons ])ien tous les deux, et nous voudrions, de bon cœur, «pie rpielcpie incident vous amenât encore à Gri(;non cette année.

Ce n'est point, mon cher fils, par amour-propre que je tiens à mon sentiment, et je puis vous jurer (jue je n'y attache aucune importance. C'est une consolation de plus pour votre vieillesse, et qui me manque dans la mienne, que je vous ménage quand je tâche d'allumer votre indifférence pour la langue (grecque. Rien ne me parait plus faux que ce que vous me dites et m'objectez siu" une traduction et un ouvrage original, surtout celui d'un poète. Quod sic proho. Vous savez le latin, monsieur l'obstiné; eh bien, je vous donne six mois, à vous, monsieur le rétif, pour me faire passer dans une traduction toutes les beautés de ces six vers de Virgile, même en prose. C'est Junon, qui, au septième livre de VÉnéide, adresse le discours suivant à Tysiphone :

Tu potes iinanimos arniare in praelia fratres, At(|ne odils versare donios : tu verJx'ia tectis Funereasque iuferre faces : tibi nomina mille, Mille nocendi artes : fecundum concute pertus, Disjice coiiipositam pacem, sera crimina belli; Arma velit , poscatque siiniii, rapiat(|ue jiiventus.

Je sens que je prendrais dix ans et que je n'en viendrais pas à bout ' . •

' Pour mettre le lecteur en mesure d'apprécier la jristessc <le l'opinion exprimée par Collé, nous transcrivons ci-ap^'ès la

De l'aveu de tous les savauts que j'ai vus dans ma vie, la lauf;ue ^jrecque est infiniment supérieure à la latine. Conséquemment, quels amusements et quels trésors ne vous mitonnez-vous pas dans un âjjc avancé en apprenant le (jrec dans un â(je encore tendre, surtout ayant de la mémoire !

Ce que vous objectez sur les mots propres d'une langue morte n'est pas vrai en général : c'est au contraire l'exception de la règle générale. A force de lire dans tous les excellents auteurs latins, d'étudier et de méditer cette langue, on parvient nécessairement à connaître la propriété de presque tous leurs mots , leurs différentes acceptions et leurs usages ; il y en a peu qui puissent nous échapper. Or, si ce que je dis de la langue latine est vrai, il l'est nécessairement du grec. Un étranger qui saurait notre langue aussi bien que le latin , même aussi faiblement que nous savons cette dernière langue, cet étranger, dis-je, se mettrait à genoux devant

tiaduction que Dellllo a donnée de ce passage et des quelques vers qui le précèdent :

Viens, fille de la Nuit, ilit Jiinon; viens, sers-moi; Sers ma juste venjjeance : elle a besoin de toi. La haine à ton aspect s'empare des familles; Devant toi plus d'époux, ni de sœurs ni de filles. Tu tiens les fouets vengeurs, les fimèljres flambeaux; Tu détruis les palais, tu creuses les tombeaux : Va , cours , romps cet hymen où leur espoir se fonde ; Fouille dans les trésoi-s de ta raye féconde; Epuise tout ton art, déchaîne tout Icnfer; Toi-même forge, aiguise, ensanglante le fer; Arme tout, confonds tout : c'est Junon qui l'ordonne.

Racine comme devant Virffile, et, s'il a du goiit, il trouvera une analofjie complète entre ces deux poètes; si c'est un ignorant, comme vous voulez persister à l'être, c'est autre chose.

Je ne dirai point qu il « est si peu de bonnes traduc- !) tions >' , comme vous le dites ; je dirai hardiment qu'il n'en existe aucune, et qu'il n'est pas possible qu'il en existe de passable des poètes et des orateurs. Il faudrait avoir leur génie pour les traduire, et quand on a du

génie, on ne s'amuse pas à n'être qu'un f traducteur.

Peut-être les historiens sont -ils traduisibles ; et encore qui traduira Tacite? Quels squelettes que les traductions de d'Ablancourt et d'Amelot de la Houssaye ! Voilà encore de jolis estampiers, auprès des tableaux vivants de ce peintre coloriste et divin ' !

Je ne puis mieux faire, mon cher lecteur, que de faire suivre cette tant belle oraison pro grœca lingua par des vers latins pris çà et là dans Virgile pour mettre au bas de deux estampes des portraits de l'abbé Terray et du Maupeou le chancelier. Ce vous sera une preuve qu'on entend la propriété des expressions latines. Ces vers

* Collé revient avec vivacité snr le compte des traducteurs qu'il n'aimait pas ot que madame de Sévigné comparait à u des domestiques qui vont faire un message de la part de leur maître, et qui disent le contraire de ce qu'on leur a ordonné ». Voltaire leur trouvait encore i\n antre défaut des domestiques, u celui de se croire aussi (grands seigneurs que leur maître, surtout quaud ce maître était fort ancien ». Vovez Curiosités littéraires, par Ludovic Lalanne; Paris, 1857, 1 vol. in-12, Delaliavs.

viendront, ici comme de cire '. Ne les donnez et ne les lisez à personne. Je ne veux me faire ni des ennemis ni des alTaires. l^es voici :

Ces estampes sont deux pendants... de deux pendards.

Abbatein Tetraï Furiarum niaxima juxta

Accubat, attollitque faces, bucque intonat ore :

u Tu potes auiiferis-^ ditare, tyranne, tvrannum,

)) Legibus; enye, tyianne uiinor, Sejane sacerdos!

» Euge! velis, poscasque simul, rapiasque, feroci

)) Pectoie, opes popxdum; sinj'iultim, corripe plebem! »

Païuit hic, et spem diiœ coiiiplevit acerbam.

Vendidit hic, auro, patriam, dominuinque potenteni

Imposuit : Fixit le(;es pretio, at([ue refixit.

Vivit adhuc, quatiente animo ■* tortore llagello;

Traditor hic superest; sed niox ultricibus Orci

Cernere eiit rejjuis, lacerum ciudeliter ora;

Ora, inanusqiie anibas, populataque tenipoia raptis

Auribus; et tiiincas inhonesto vulnere nares.

Ex Virgilio versus cxcerpti et dlscerpti '' .

* Locution lamilière. Cela va de cire si(;nifie cela va bien, cela va à souhait, arrive fort à propos. La Fontaine a dit : « L'un et rantrc vient de cire, 1) Je ne sais quel est le mieux. »

^ Auriferis legibus désigne assez bien vos arrêts du conseil, messieurs des Fermes. (Note de la main de Collé.)

' Quatiente animo, etc., est un vers de Juvénal. Le vidage cruellement balafré, les lèvres, les mains et les oreilles coupées, marquent le supplice des traîtres. (Note de Collé.)

'* Il est superflu de faire remarquer au lecteur que les citations de Collé sont en général des vers ou des hémistiches

Avouez, petit, qu'il faut être bien possédé encore du scribendi cacoethes pour écrire aussi loufruement ; mais qu'y faire? Cette maladie fait ma santé. Je suis trop heureux, à mon âge, d'avoir encore cette mauvaise petite ra^je, et qu'elle fasse mon amusement. Voilii la consolation des lettres.

Je n'ai plus, mon ami, que quelques mots à dire pour achever totalement la réponse à votre lettre. C'est un coup de dé heureux que d'avoir mis dans la bouche de Corneille : " Cet ouvrajje est d une béte de beaucoup d'esprit ; » mais le fameux Blot ' a été encore plus heureux que moi lorsqu'il a mis dans celle du pape ce couplet contre Anne d'Autriche et contre le cardinal Mazarin. Il est sur 1 air de Réveillez-vous , belle endormie.

Ce qui cause le troulilc en France, A ce que dit Sa Sainteté, C'est, etc.. 2.

pris çà et là dans Viigile, et qu'il a appliqués, en les modifianl selon le cas, aux actes et aux personnes qu'il voulait flétrir.

* Blot, baion de Chauvi/jnv, originaire d'Auvergne, gentilhomme de Gaston d'Orléans. Il servit d'abord les intérêts du cardinal Mazarin; mais, une fois arrivé au pouvoir, celui-ci l'avant oublié, Blot s'en ven{;ea par des épigrammes et des couplets satiriques, et ])rit parti contre lui dans la guerre de la Fronde. Il mourut en 1655, à Blois, et cette date sert même à fixer celle du voyage de Chapelle et Bachaumont, qui disent qu'arrivés en cette ville ils demaudèient à 31. Colomb:

Ce que Ht en mourant uotre pauvre ami lîlot.

Et SCS moiiulrc.-i discours, et s''s uu)imlres pensées;

La douIcMi- nous (U'fend d eu dlii' plus d uu mot.

Il fit tout rc (pi il Ht d'une àme Lien sensée.

' Ce couplet a été imprimé, et, en frit-il autrement, nous

C'est le plus lort et le ]»lii.s naif couplet que je connaisse. Peut-être le conuaissiez-vons.

■ J'ai entrepris et achevé mon commentaire sur les meilleures tragédies de Voltaire. H y a encore de la gaieté; mais j'étais vieux. Je doute que cet ouvrage soit passable. Il n'y a que quatre ans que je l'ai fini ; il y en avait dix-huit ou vingt que je l'avais commencé.

Punctinn, satis.

LETTRE XLYII.

A Paris, ce 3 mars 178L

Je me garde curieusement, mon cher ami, de répondre SI vite à vos lettres par deux raisons. Je ne suis pas si abondant en raisons que le bon M. Pincé, qui ne manque jamais d'en avoir trois '. La première des miennes, c'est que vous avez des affaires, surtout cette année. La seconde est la peur que j ai de vous ennuyer plus ([u'il n'est j)ermis par les lois de la société. Quoi que vous en disiez, mon cher enfant, je dois radoter un

ne nous chargerions pas de le faire rorniaitre au lecteur, ïoutefois, Collé n'a pas hésité à le rapporter in extenso; mais nous ne croyons pas que cette communication entrât précisément dans le plan d'éducation qu'il avait formé pour son disciple.

^ Personnage du Tambour nocturne, comédie de Destouches.

246 CORRESPONDAISCE INÉDITE

petit; j'ai l'âge convenable à cet exercice, dont on s'acquitte souvent sans s'en apercevoir soi-même. Que s'il est vrai que je ne radote pas aujourd'hui , je ne puis répondre de ne point radoter demain. Le diable des années est bien malin. Ergo, si je veux toujours être honnête, mon devoir est de prendre des précautions contre le présent et l'avenir, et de vous renvoyer à mon prétérit imparfait, mais qui du moins a été plus gaillard.

Il est sûr, mon cher enfant, qu'un fonds extrême de sensibilité, tel que celui que j'ai reçu de la nature, est un fonds de tourments cruels, quand elle est blessée; mais elle est aussi une source inépuisable de plaisirs et de jouissances de l'âme, quand elle est payée d'un retour complet, tel que celui que j'ai trouvé et que je trojuve encore dans ma femme. Elle s'est tirée de son accident avec plus de force et plus promptement que de cette même maladie de l'année dernière. Elle a une sœur religieuse à Sainte-Marie, qui a éprouvé des maux presque pareils, et à laquelle la santé n'est revenue qu'à soixante ans passés. J'espère qu'elle suivra son exemple, et que la sienne reviendra dans ses vieux jours. J'ai douze ans de plus qu'elle; j'ai tout lieu de me flatter que le ciel me fera la grâce de mourir avant elle. C'est mon seul égoisme, comme je vous l'ai déjà dit.

Vous nous charmez quand vous nous marquez que vous viendrez à Paris cette année. On est enchanté quand on revoit son enfant, tant vaurien fût-il. Jugez par là de la satisfaction inexprimable que nous aurons

devons revoir, vous, notre fils honnête, et qui, nous l'espérons, le deviendra encore davanta[>e en ^orandissant. Ecoutez, mon fils, je veux, j'exifje, et c"est l'ordre d'un père, que, dans ce dernier voyajjc pour moi, vous veniez à Gri^non le samedi y dîner; que vous y restiez à coucher, et que vous ne retourniez à Paris que le lundi, aussi matin que vous voudrez. Vous verrez dans ma chambre mes deux estampes , avec mes inscriptions latines et plagiaires , au milieu desquelles je placerai celle du chancelier d'Aguesseau, avec l'inscription suivante, qui le panégyrise à tout excès, pour démontrer

que je ne suis pas un mahu b , qui n'aime que

la satire, mais un homme vrai qui sait rendre justice. Aussi, à la tête de chacune de ces trois estampes tii-je fait écrire, en en faisant l'application, ce vers d'Horace, dans sa Poéticiiœ :

Il Ileddere personne scit couvcnientia cuiquc. »

J'ai changé les doux premiers vers de l'inscription de l'abbé Terra^. Ce n'est plus la déesse de la Tyrannie qui lui ordonne les maux de la France, c'est la déesse de la Fraude ouverte; cette vilaine divinité n'est encore que trop bonne pour ce ministre sans génie. Ces deux vers sont de moi, et les voici :

Fœda, sacerdoti huic fœdo, da fraudis aperta :

Ilis, quondam (ut perhibent), verbis mala jussit amaris.

Revenons à vous, mon cher ami, et laissons mes radotages romains. Mais bon! j'allais oublier, comme

une bète, ceux que je vous annonce j)lus haut sur le chancelier d'A^uesseau. Voici son inscription :

Te circnm, bene fiita (Ides, et conscia rocti Sancta Themis, veriqne tenax constantia, et omnes Undique virtutes fjlomcrantur. Copia fandi Dia tibi, divinaque scripta! Oracula rcyis l'Lloquio creverc tuo : nec dignius unquaiu Majestas meminit scse romana locutam.

Attice, facunde, renovasti nomina gentis.

Ex Ovidio versus excerpti et discerptî.

Oh ! pour cette fois, je reviens à vous sans m'écarter davanta^je. Je reprends, et je suis les autres articles de votre lettre. Cehii du maria^je sera traité , discuté et coulé à fond àGrignon. Les réHexions que vous faites sur ce sujet très -important sont très-judicieuses. Le mariage est un des grands pivots du bonheur de la vie. Je ne blâme pas qu'on désire des avantages pécuniaires et qu'on fasse ce que le monde appelle « un grand mariage » , mais j'estime mille fois plus « un bon mariage. » J'entends par là épouser un excellent sujet, même avec très-peu de bien; j'appelle celui que l'on fait pour la richesse « une vente de corps par- devant notaire ' » .

* Dans son excellente Inlroductloii aux Journal et Mémoires du manjuis d'Argonson, ]M. Rathery a donné un aperçu des théories étranges de ce dernier à l'endroit du mariage, qu'il appelle un droit furieux dont la mode passera, etc., etc. C'est quelque chose d'incroyable que le déxergondajje de d'Argenson. On dirait un épicurien en goguelte; et, à cet égard, Collé donncrail des leçons de morale au {jrave magistrat. Du reste, .^L Rathery termine par une citation empruntée à nu

iSous causerons de tout cela. Eu attendant, je ne vous conseille nullement de rechercher la seconde fille de M. Domiliers, en cas qu'elle ne soit pas encore mariée, puisque son caractère ne vous conviendrait pas. J'irai, quelqu'un de ces jours, causer avec M. Puissant de ces places de chefs de hureaux à Paris, et vous vous en éclaircirez vous-même avec lui quand vous viendrez, cet été, nous honorer de votre présence.

Est-il hien avéré, mon cher ami, que ]e vous aie amené à penser comme moi sur les lan^jues mortes et sur leurs traductions? Pope et Colardeau n'étaient point des gens de génie, mais des gens d'infiniment d'esprit. A l'égard de Racine et de Rousseau, ils ont réussi souvent, et très-souvent, à imiter, et n'ont jamais traduit les Grecs et les Latins dans un ouvrage entier. Je vous le répète, mon ami, les orateurs et surtout les poètes sont intraduisihles. D'ailleurs, comment faire passer avec chaleur dans une traduction les intérêts, les mœurs, les usages, les coutmnes des peuples anciens? Dans V Iliade, dans V Enéide, comment rendra-t-on les dénombrements des armées, les jeux du cintjuième livre de Y Enéide, etc.? Gomment sauvera-t-on et garantira-t-on de l'ennui les lecteurs , en traduisant les noms , les pays , les grandes

écrit du maréclial de Saxe, où il est dit, sur le môme sujet, des choses presque aussi folles. Par exemple, le maréchal prétend que " le marla^je ne devrait être contracté que pour cinq ans, etc., etc. » Voyez page xxv de V Introduclion précitée, placée en tête du premier \olume des Journal et Mémoires de d'Arfjenson, jiubliês par M. Ratherv; Paris, madame veuve Jules Renouard , 1859.

qualités des personnages et des familles romaines dans ï Enéide? Ces noms et ces détails étaient excessivement intéressants pour les grand^de Rome et les patriciens. Pour moi, c'est de l'essence du plus violent ennui. Imiter les anciens dans leurs sublimes morceaux , les surpasser luénie en ces imitations , voilà ce que fera l'iiomme de génie. Les mulets de la littérature entreprendront des traductions entières. Quse cuin ita sint, macte animo, generose puer!

Puisque vous êtes assez heureux pour avoir une bonne mémoire, n'enfouissez pas ce don du ciel. Mettez-vous à portée d'entendre les anciens parfaitement. Vous savez comme moi que Gaton apprit le grec à quatre-vingts ans, et que Plutarque apprit le latin étant très-vieux. Thésaurisez des connaissances pour votre vieillesse.

Si vous saviez combien j'enrage d'être un ignorant, vous tendriez à savoir tout ce qu'il est donné à l'homme de savoir. J'en serais inconsolable si c'était par ma pai'esse, par ma faute et par ma très-grande faute, comme il est dit dans le Conjîteor; mais la nature m'ayant presque totalement refusé la mémoire , je ne suis qu'un ignorant iiuiocent. Vous serez, vous, un coupable ignorant SI vous vous obstinez à ne vouloir jias faire usage de votre mémoire. La mienne, mon cher ami, a été, dès les premiers moments de ma vie, plongée dajis les eaux du Léthé, ce qui n'arrive aux autres qu'après la mort, si cela arrive; car il y a bien des incrédules, par le temps qui court. Quoi qu'il en soit, je ne me souviens nullement d'avoir écrit, et même d'avoir eu jamais occa-

sion d'écrire à monsieur votre (jrancl-père. Je jurerais du contraire, si ce n'était pas vous qui m'en assurassiez. Eh! dites-moi donc ce 411e je lui disais.

Vous parcourrez à Gri(>non , si vous le voulez, mes Cotîimentaù'es sur les tragédies de Voltaire; ils sont en trois volumes, qui en feraient cinq ou six d'impression. Je leur ai donné le titre d'OEuvres posthumes de M. Collé. Ils ne paraîtront jamais de mon vivant. Qu'on me tourmente quand je serai mort, à la bonne heure! Mais je ne me soucie pas de l'être par les fanatiques de Voltaire tant que je vivrai. Voilà comme pense votre serviteur '. Exigit innocuse tranquilla silentia vitse.

Actuellement que vous êtes grand garçon, mon fils, je vous laisseiai lire, à Grignon, toutes mes facéties licencieuses, et entre autres un certain roman que je brûlerai avant de mourir". J'ai écrit prodigieusement, mais, plein de respect pour le public, je ne lui ai donné, au plus, que la sixième partie de mes compositions, et encore, en les donnant, tremblais-je de lui avoir donné six fois trop.

* Il pense comme il a toujours pensé, en véritable épicurien, très-amoureux de son repos. Quant à ses Commentaires sur les trag^éJies de Voltaire, ce manuscrit a été longtemps en la possession de M. François Barrière, l'in[;énieux chroniqueur du dix-huitième siècle. Aujourd'hui il est entre les mains de M. Génie, qui a bien voulu nous permettre d'en extraire quelques curieux fragments que le lecteur trouvera plus loin.

^ On frissonne à la pensée de ce que pouvait être ce roman qu'il veut briller, quand on a sous les yeux quelques-unes des chansons (ivi'û n'a pas jugées dignes des honneurs de l'auto-da-fé.

Notre coinniercc épistolaire nie fait autant de plai.^ir <[n'à vous. Votre stvie devient nu-illeur de jotu- eu )Our. Votre dernière lettre est charmante; elle est pieiiu.' de; raison et de sensibilité : c'est surtout cette dernière partie que je vous désirais voir posséder. INIa i'eninie, qui est un juge très-sévèr(; , commence à être contente de vous; mais ell(.' voudrait, comme moi, que vous vous accoutumassiez à écrire sans faire de brouillons. Essayez avec moi ; que ris(juez-vous vis-à-vis d'un ami et d'un père comme moi? Dites : Foin de l'amourpropre !

Votre paquet à ^I. de Batz a été contre-signe le lendemain de la réception d'icelui.

Vale et ama : dulcissima rerum.

LETTRE XLVIll.

A Paris, ce 10 avril 178>.

Pour la centième fois, mon cher enfant, je ne vous tarabusterai jamais sur le retard ou sur la biièveté de vos letti-es. Tantôt, vos vovaj^es doivent vous les faire différer, tantôt, à votr(! retour, vos travaux remis et ajournés doivent vous les faire trousser courtes. A ce dernier égard , je me permettrai seulement mie plaisanterie : c'est (jii'il m; fant pas, comme Arlequin, demander une petite chambi e poui- vous et une grande chambre

pour votre cpc'c; ('('st-jMlii'c que lorsque vous ne pouvez (|ue ui'écrire peu, il ne faut pas preiulre beaueoup de papi(n'. Le ^pand format de Aolre dernière in'a iniru une vilaine inidité. Ad quid perdiiio Iitec? dit r]''vanf>ile. Deux (grandes pa(;(>s nues comme ma main , cela a un air d'indéeence qui choque ma pudeur. Et puis, dans le leste, une écriture qui a le coup d'œil de celle d'une étude de jnoeureur; cela n'est point riant.

Ce qui l'est intiniinent davantage et très-véritahl(>nioit, mon cliei- fils, c'est l'assurance amicale que vous me donnez ([ue mes lettres sont pour vous k; j)lus ajpéable délassement. Vous me faites plaisir de me flatter là-dessus, et je désire très-vivement qu'il en soit (pielque chose. Quant à ce grand vide, souffrez encore que j'y ajoute (pielques mots. Je suis connue la nature, je l'abhorre. Vous eussiez pu hî remplir en gardant votre commencement de lettre sur votre bureaii ])endant (juelques jours; celles que je vous écris sont toujours faites à trois ou quatre reprises ; elles restent souvent sur le mien une semaine entière, et je n'y mets la date que le jour où elles ])artent. Tout en disant que je ne voulais rien dire, j'ai tout dit : cela s'aj)pelle une réticence d'orateur. Au demeurant, ces menus reproches ne doivent vous paraître qu'obligeants, et vous prouver le plaisir que me font vos lettres.

J(î vous remercie, mon cher ami, de vos prédictions sur la durée de notre vie , à ma femme et à moi , c'està-dire du sentimejit qui vous a inspiré ces prédictions-là; car, dans le fond, ni elle ni moi ne désirons d'aller à

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cent ans. Faites-nous plutôt revenir à trente ans, cela sera mille fois plus drôle. Et, ])our être aussi bon neveu (|ue bon petit cousin , ôtez nia(ji<piement, enlevez à monsieur votre oncle l'octogénaire une cinquantaine d'années qu'il a de troj), ainsi que moi. Mettez-vous à faire des miracles. Pour être bon parent, devenez thaimiaturge. Cela a bien ses petites difficultés, mais il faut s'ingénier.

Je, n'aime point que monsieur votre oncle plaide à son âge. Ainsi, mon enfant, vous vovez la nécessité de le rajeunir, s'il persiste à ne pas s'accommoder. Si vous avez occasion de lui parler de moi , faites-lui mes plus tendres compliments, et dites-lui que s'il s'obstine à plaider, je le condamne à s'attacher encore à quelque honnête femme, jeune et jolie.

Je vous avouerai franchement que je n'ai pas mis une grande suite à l'affaire de votre mariage, traité entre le Saint-Amand et le Puissant. Comme ce n'est pas chose pressée, je ne me suis pas fort soucié de savoir le résultat de la conversation de ces deux messieurs, d'autant plus que je aous ai vu vous-même dans la disposition sensée d'attendre, pour vous marier, que vous fussiez directeur, sans ce secours dont vous n'avez pas besoin ])our le devenir.

Les deux scélérats dont vous me parlez, mon cher cousin , et dont nous parlerons encore en voyant leurs estampes, n'ont pas l'honiunir exécrable de l'avoir été dans le grand '. L'abbé n'a été qu'un coupeur de

* Il s'agit encore de l'abbé Terrav et du chancelier Jlaupeou.

bourses, et l'autre un gredin assez imbécile pour d('grader son état et sa place par une ambition et subalterne et mal entendue. C'est un homme vil et béte.

Vous ne me marquez pas le temps à peu près que vous viendrez faire un tour à Paris. Ma femme, si vous y venez à la Saint-Louis, m'a ordonné de vous arrher pour toutes les fêtes. Les femmes ne doutent de rien ^ mais je trouve, moi, que c'est trop exif^er; la jeunesse n'est pas faite pour vieillarder aussi longtemps, et ne pas mieux s'amuser. Je tâcherai pourtant, mon cher fils, de vous paraître le moins vieux qu'il me sera possible, en vous faisant part d(; mes juvenilia et de mes senilia; j'entends de mon roman. Quoique je ne l'aie composé qu'en 1774, il est plus licencieux cependant que les ouvrages de mon bon temps, si j'en ai eu un '. C'est de dessein prémédité même que je l'âft^mis à la smicc la plus forte. Je n'ai pas voulu être tenté , et peut-être succomber à la tentation de le faire imprimer, s'il eût été imprimable, attendu que depuis plus de douze ans je me défie de toutes mes conipositions. Je crains, et il y a beau jour que je crains la glace, de l'âge, et de radoter sans m'en douter.

Citô senex, benè qui tacuit, benè facit ; et infra ^tatem débet quisque malere suam.

' Ainsi, Collé avait soixante-cinq ans sonnés lorsqu'il écrivit ce roman de haut goût. On peut donc dire que, comme Pii'on, Collé est mort dans l'impénitence finale littéraire; mais il a renchéri sur maître Alexis, qui n'a rien brûlé de ses compositions, les ayant jugées toutes bonnes à être mises sous les yeux du public : en quoi il n'a pas toujours eu raison.

Je ne vous ferai pas liie, mon cher Fils, mes Cotnmentaires sur Voltaire, parce (jiie je ne les amai ])as probablement; je les ai prêtes, et ils ne me reviendront j)eutêtre de longtemps. Il serait troj) lon(j de vous ex])li(pier le pourquoi du jx'tit service que j'ai rendu en les ])rêtant. Je commence à les estimer im peu. Il y a de bonnes choses et de la connaissance du théâtre. Ils ne manquent même })as de {jaietc* et de lé^jèreté; mais il v aurait des retranchements à v faire, et quelques changements. Je laisse cela à d'autres; je ne m'en occuperai plus. Aussi ai-je appelé ces trois volumes mes OEuvres posthumes; et j'invite les survivants à les retoucher et à les faire imprimer s'ils les jugent mériter l'impression. Si tout n'en est pas bon, il v a du moins des choses qui ne sont pas indi(jnes de voir le jour, et qui pourraient être utiles à notre théâtre et à notre poéti<pie en général.

Nous politiquerons, à Grignon , ajoutez -vous dans votre lettre, c'est-à-dire nous déraisonnerons. Volontiers, mon fils, quoi(pi'il v ait longtemps que j'aie abandonné cette partie et l'administration des royaumes et des républiques à Messieurs, de la ])hilosophie moderne, et notamment au divin et soporatif Marmontel, prédicateur très-somnifère de l'humanité, dans ses sermons sur Bélisnire et les Incns '.

Ouaiit à lu littérature (jue vous joignez h la j)olitiqué, j'espère bien (pie nous nous en donnerons jusqu'aux

' Peu de temps après la moit do sa femme, comme on le verra plus loin, Collé vendit à îMarmontel la maison qu'il avait à Griynou.

DE COLl.É. 257

{jardes. Je vous tiendrai le j)()i{;naicl sons la goi{>e ])oni' appiendre le ^rec. Je vons exalterai Homère, snitout d^ins sa lanj;ne. Je Ini égalerai Virgile, si je penx; mais c'est bien de la jjesogne. Il fant ])onrtant avoir l'équité de juger VÉnéide par ce (pi'elle est et par ce qu'elle serait devenue si Virgile eût vécu. Je vous dirai, et je vous dis d'avance, que la traduction qu'en fait AI. l'ahbu Delille ne sera jamais (prune traduction. Ce sera l'estampe morte d'un tableau plein de vie. Je n'estime point celle qu'il a faite des Géorgiqaes : c'est une image enluminée. M. l'abbé a trop d'esprit; il en a voulu donner à Virgile, dont les beautés simples et mâles sont l)ien audessus de l'esprit, et qui a dédaigné et les antitlièses , et les oppositions, et toutes ces drog;nes de prétendus ornements qui défigurent le style. D ailleurs, ce gentil hagatellier n'écrit point de l'âme. Je ji'en veux d'autre preuve que son morceau d'Orpliée et tl'Eurydice. Je plains bien cette pauvre femme d'être tombée entre les mains d'un traducteur spirituel seulement ' . Ah ! miscram Eurydicen.

Puisque vous avez exigé, mon père, que je vous envoie une confession de mes fautes, confession écrite et signée de ma main, je vous ai obéi, mon révérend, comme un pénitent, qui l'est encore.

Les lettres qui étaient jointes à la vôtre ont été à leurs destinations, et il n'y a point de politesse et de remerciment à me faire à cet égard.

Voilà, mon cber enfant, votre lettre répondue de capiie

* Cette appréciation du talcMit de l'abbé Delille nous paraît aussi juste au fond que remarquable dans la forme.

ad calcem. Actuellement, parlons un peu de ma femme et de moi, et de ce qui nous intéiesse, parte (jue je suis sûr que cela vous intéressera. C'est quand on s'ainje qu'il est permis (Végoïstn-. Dans leurs conversations et dans leurs lettres, les amants et les amis ne s'ennuient jamais, La raison de cela, comme on sait, est qu'ils se parlent d'eux-mêmes perpétuellement, et que l'amourproj)re et l'amour de soi-même v trouvent leur compte des deux parts. Ce principe posé, je puis vous rabâcher des choses qui seraient fastidieuses à un indifférent. Par exemple, je vous apprendrai que, ces jours-ci, nous venons d'acquérir un logement à vie sur nos deux têtes. Nous avons ])ris un joli mais très-petit appartement rue de la Michodière, au coin de la rue même Saint-Augustin, laquelle iTie est nouvelle* et la continuation de la rue Gaillon. Elle perce jusqu'au boulevard, et aboutit presque vis-à-vis de la Chaussée d'Antin. Nous allons être de la paroisse Saint-Roch.

Moyennant cet arrangement viager, nous mourrons, ma femme et moi , sans craindre davantage des déménagements, qui pourraient échoir à des époques fâcheuses, telles ({ue sont les maladies ou les grandes infirmités auxquelles on doit s'attendre à nos âges.

Nous serons donc logés dans de très-petits lieux, mais à demeure, dans un premier étage, les entre-sols, grand nombre d'exigus logements de domestiques, une cour à nous seuls, éciuie et deux remises, et à une très-agréable exposition, chez M. Puissant, premier commis de la police, qui est le propriétaire de la maison , et qui eu occupe le

second. C'est un galant homme, plein d'honneur et de ki vieille roche.

Voilà un commérage des plas complets, comme vous voyez, compère. On nous emménagera pendant que nous serons à Grignon, pour lequel nous partons au commencement du mois prochain. A notre retour, en novemhre, nous occuperons notre nouvelle habitation, à laquelle il restera encore une queue de déménagement, ou de menus arrangements à faire.

Cet article est-il assez long, lent, lourd ' ? Laissé-je quelque chose h dire à mon chancelier ^ ? Je sais bien que je suis béte, mais qu'est-ce que cela me fait vis-à-vis d'^un ami? Ma femme me charge de vous assurer de ses tendres sentiments.

Vale, ama, et oscilla pariimpey\

* Allusion à une épigramme dirigée contre ÏMarmontel : Ce Marmontel si long, si lent, si lourd.

^ Allusion à la formule solennelle et consacrée par laquelle le roi, en parlement, apiès avoir ouvert la séance, donnait la parole au chancelier chargé de faire connaître les volontés royales; et réminiscence peut-être aussi du bon mot connu du roi Stanislas à madame de Bassompierre , maîtresse de M. de la Galaisièi'e, chancelier du roi.

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