L. Tolstoï
20 juia 1860.
Non seulement je ne me suis pas léjoui et n'ai pas été fier de votre lettre, cher Afanassi Afanassiévitch, mais si je l'avais crue, j'en eusse été très attristé. C'est sans phrase. Vous
■2'i CORRESPONDANCE INÉDITE
elos un écrivain et seulement un écrivain, et que Dieu vous aide. Mais qu'en plus vous vouliez trouver une place et y fouiller comme une fourmi, cette idée, non seulement devait vous venir en tête, mais vous devez la réaliser mieux que moi. Vous devez le faire parce que vous êtes bon et plein de bon sens. D'ailleurs, môme maintenant, ce n'est pas à moi de vous encourager ou décourager d'un Ion doctoral. Je serais en désaccord avec moi-même. L'exploitai ion sur l'échelle où elle se fait chez moi m'accable. Wfanstvo\ je ne la vois que quelque part, de loin.
Les affaires de famille, la maladie de Nicolas, dont nous n'avons pas encore de nouvelles de l'étranger, le départ de ma sœur (elle nous quille dans trois jours), me tourmentent de tous côtés. La vie célibataire, c'est-à-dire l'absence de femme, et l'idée qu'il devient déjà tard, me tourmente encore. En général, tout n'est pas rose pour moi, pour le moment. A
]. Tolstoï avait eu à son service un paysan, Ufan, dont il admirait la façon de travailler, et il nomma Ufanstvo toute ragiiculture.
cause de la maladie de ma sœur et du désir de voir Nicolas, demain, en tout cas, je prends un passeport pour Fétranger, et peut-être partirai-je avec eux, surtout si je ne reçois pas de nouvelles de Nicolas, ou si j'en reçois de mauvaises. Je passerai vous voir avant le départ. Je voudrais vous dire tant de choses et vous questionner, mais maintenant ce n'est pas possible. Cependant si celte lettre arrive vite, sachez que nous quittons lasnaia, jeudi, ou plutôt vendredi. Maintenant, à l'exploitation. Le prix qu'on vous demande n'est pas trop élevé, et si l'endroit vous plaît, il faut acheter. Une seule question : Pourquoi vous faut- il tant de terre? Par trois années d'expérience je suis arrivé à cette conviction qu'avec l'activité la plus grande possible on ne peut exploiter convenablement que de 60 à 70 dêciatines. Ce n'est que dans ces conditions qu'on peut ne pas trembler à chaque faute : parce qu'on n'a pas labouré deux fois mais trois ou quatre, pour chaque heure perdue par un ouvrier, pour chaque rouble de trop par mois qu'où lui donne.
On peut traiter 15 déciatines de façon qu'elles donnent de 30 à 40 p. 100 du capital fondamental; mais avec 80 ou 100 déciatines^ c'est impossible. Je vous prie, faites attention à ce €onseil. Ce n'est pas un bavardage en l'air, mais la conclusion à laquelle je suis arrivé à mes dépens. Qui vous dira le contraire est un menteur ou un ignorant. Même avec 15 déciatines^ il faut déployer une activité qui absorbe tout, mais alors on peut en avoir une agréable récompense, tandis qu'avec 90 déciatines, c'est un travail de cheval de poste et on ne peut avoir aucun succès. Je ne trouve pas de mots pour m'injurier de ne pas vous avoir écrit auparavant ; alors sûrement vous viendriez. Maintenant, au revoir. Mon salut cordial à Marie Pétrovna et à Borissov.
Hyères, 17 octobre 1860.
Je pense que vous savez déjà ce qui est arrivé. Le 20 septembre, il est mort, littérale-
ment dans mes bras. Jamais rien ne m'a fait une impression pareille. Jl disait vrai qu'il n'y a rien de pire que la mort. Et quand on réfléchit bien qu'elle est la fin de tout, il n'y a rien de pire que la vie. Pourquoi travailler, s'esquinter, si de ce qui était Nicolas Nikolaievitcli Tolsloï rien n'est resté? Il ne disait pas qu'il sentait la mort venir, mais moi je savais qu'il la suivait pas à pas, et il savait certainement combien il lui restait à vivre. Quelques minutes avant de mourir il s'assoupit. Tout à coup il s'éveilla; il se mit à murmurer avec horreur : о Mais qu'est-ce que c'est? » 11 l'avait aperçu cet engloutissement de son êlre dans le néant. Et si lui n'a rien trouvé où s'accrocher, que trouverai-je moi? Encore moins. Et certainement que ni moi, ni personne, ne luttera autant que lui contre elle, jusqu'au dernier moment. Deux jours avant sa mort je lui disais : « Il faut te mettre les commodités dans ta chambre. » — « Non, dit-il, je suis faible, mais pas à ce point. Nous lutterons encore. »
Jusqu'au dernier moment il ne céda pas. Il faisait (ont lui-mômr»: il tâchait de travailler.
écrivait, m'interrogeait sur mes travaux, me donnait des conseils. Mais il me semble qu'il faisait tout cela non spontanément mais par principes. Une seule chose, la nature, resta jusqu'au bout. La veille, il alla dans sa chambre, et, de faiblesse, tomba sur son lit, près de la fenêtre ouverte. Je vins. Il me dit les larmes aux yeux : « Quelle jouissance j'ai eue maintenant, toute une heure ! » On le prit de la terre pour le remettre dans la terre. 11 ne reste qu'une chose : l'espoir vague que là-bas, dans la nature dont on deviendra partie, dans la terre, quelque chose subsistera. Tous ceux qui ont été témoins de ses derniers moments disent : « Comme il a eu une belle mort, calme, douce! » Mais moi je sais avec quelles souffrances il est mort, car pas un seul de ses sentiments ne m'a échappé. Mille fois je me suis dit : « Laissez les morts ensevelir leurs morts », mais il faut dépenser de quelque façon les forces qu'on possède encore. On ne peut pas commander à la pierre de tomber en haut au lieu de tomber en bas où elle est attirée. On ne peut pas rire d'une plaisanterie
qui ennuie. On ne peut pas manger quand on n'a pas faim. Pourquoi tout cela, si demain doivent commencer les souffrances de la mort avec toute la lâcheté du mensonge, de la tromperie de soi-même; si tout se termine par le néant, par le zéro? Drôle de plaisanterie! Sois utile, sois vertueux, sois heureux tant que tu vis, se disent les hommes, et loi, et le bonheur et la vertu et Futilité consistent en la A^érité. Et la vérité que j'ai acquise pendant les trentedeux années de mon existence c'est que la situation où nous sommes placés est horrible. « Prenez la vie telle qu'elle est. Vous vous êtes placés dans cette situation », dit-on. Comment donc prendre la vie telle qu'elle est! Dès que l'homme arrive au degré supérieur de son développement, il voit clairement que ioui est gâchis, tromperie, et que la vérité qu'il aime cependant mieux que tout, est terrible, qu'aussitôt qu'on l'apercevra nettement on se réveillera et dira avec horreur, comme mon frère : « Mais qu'est-ce que c'est? » Mais, sans doute, tant qu'existe le désir de savoir et de dire la vérité, on tâche de la connaître et de la
dire. C'est la seule chose qui me soit restée de ma conception morale et au-dessus de quoi je ne puis me placer. C'est la seule chose que je ferai, seulement pas sous forme de votre art. L'art, c'est le mensonge, et moi, je ne puis déjà plus aimer le beau mensonge...
Je vivrai ici tout l'hiver pour celte raison qu'il m'est tout à fait égal de vivre n'importe où. Ecrivez-moi je vous prie. Je vous aime comme mon frère vous a aimé et s'est souvenu de vous jusqu'au dernier moment.