‹ Correspondance inédite;Chapitre 36 sur 123 · L. Tolstoï · texte numérisé non relu

L. Tolstoï

17 février IS'ÎO.

Je ne vons ai pas répondu aussitôt, parce (|ue j'espérais arriver chez vous dans la nuit du 14; mais je n'ai pas pu. Couime je vous l'ai écrit, nous tous avons été malades et moi le dernier; je suis sorti hier pour la première fois, c'est le mal d'yeux qui m'a arrêté, mal qu'aggravaient le vent et l'insomnie. Ainsi malgré moi et avec une grande tristesse

j'ajourne mon voyage che/. vous au carême. Je suis obligé de partir pour Moscou, où je dois conduire ma tante chez ma sœur et aller faire examiner mes yeux à un oculiste.

Ecrivez-moi plus souvent, que je sache si vous êtes chez vous et ce que vous comptez^ faire afin que, si mes yeux vont mieux, je puisse cependant arriver chez vous. Je le désire tant! Le malheur, c'est que pour aller chez vous il faut absolument passer une nuit en chemin de fer, une nuit saus sommeil, au milieu de l'odeur du tabac, de la chaleur, des courants d'air, des conversations vulgaires et stupides.

Vous voulez me lire une nouvelle sur les mœurs de la cavalerie. Je pense que c'est bien si c'est écrit simplement, sans invention de situations et de caractères. Moi je ne veux rien vous lire, car je n'écris rien, mais je désire vivement causer avec vous de Shakspeare, Gœthe et, en général, du drame. Tout cet hiver je me suis occupé presque exclusivement du drame, et comme il arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas réfléchi à un certain sujet, n'ont de lui aucune idée, tout d'un coup, avec la clarté de leurs quarante ans, ils font attention à ce sujet négligé, et il leur paraît toujours qu'ils y voient beaucoup de choses nouvelles.

Tout cet hiver, je n'ai fait que dormir, jouer au bésigue, monter sur des échasses, patiner, courir, mais j'ai surtout gardé le lit (malade), et quand je suis là les personnages du drame ou de la comédie commencent à agir. Et ils le font très bien.

C'est de quoi je veux vous parler. En cela comme en tout vous êtes un classique et vous comprenez très profondément le sens des

choses. Je voudrais aussi lire Sophocle et Euripide.

Au revoir. Notre salut à Marie Pétrovna.

Si ma lettre est très barbare, cela vient de ce que je l'écris à jeun.

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