L. Tolstoï
28 juillet 1819.
Merci de votre dernière et bonne lellre, cher Afanassi Afanassiévitch, merci aussi de l'apologue du Faucon, qui me plaît beaucoup, mais à propos duquel je désirerais avoir quelques explications. Si ce Faucon, c'est moi, et si, comme il résulte, mon vol est trop lointain et consiste en cela que je nie la vie réelle, alors je dois me justifier. Je ne nie pas la vie réelle non plus que le travail nécessaire pour soutenir cette vie. Mais il me semble que la plus grande partie de ma vie et de la vôtre est remplie par la satisfaction de besoins non naturels, mais de ceux qui nous sont donnés artificiellement par l'éducation ou que nous inventons nous-mêmes et qui se sont transformés en habitude. Si bien
que les neuf-dixièmes du travail que nous dépensons à les satisfaire est inutile.
Je voudrais bien être fermement convaincu que je donne aux hommes plus que j'en reçois, mais étant très enclin à estimer très fort mon travail et peu celui des autres, je n'espère pas me convaincre de l'impartialité des autres en comptant avec moi l'estimation de leur travail, parce qu'ils ont choisi le travail le plus pénible (je suis entièrement convaincu que mon travail préféré est le plus utile et le plus difficile). Je désirerais peut-être le moins possible des autres et travaillerais le moins possible à la satisfaction de mes besoins, et je pense que c'est le meilleur moyen de ne pas se tromper. Je regrette beaucoup que votre santé ne soit pas encore rétablie, mais je suis heureux que vous soyez en bonne disposition d'esprit, ce que je vois par vos lettres.
Je vous embrasse de tout cœur et vous prie de transmettre nos amitiés à Marie Pétrovna.
31 août 1879.
Cher Afanassi Afanassiévitch,
Naturellement je suis encore coupable envers vous, mais assurément ce n'est pas faute de vous aimer et de penser à vous. Strakhov et moi n'avons cessé de parler de vous. Nous vous avons jugé et discuté comme nous le faisons toujours l'un de l'autre. Dieu fasse qu'on parle ainsi de moi. Strakhov est très content de son séjour chez vous et encore davantage de votre traduction.
Je suis content de vous avoir recommandé la lecture des Mille et une Nuits et de Pascal. Je ne dis pas que cela vous plaira, mais c'est bien pour vous. Maintenant, je veux vous conseiller un livre que personne n'a encore lu, que je viens de lire moi-même pour la première fois, et que je relis en poussant des oh ! de joie. J'espère qu'il correspondra parfaitement à votre état d'âme, d'autant plus qu'il a beaucoup de ressemblance avec Schopenhauer. Ce
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sont les ргол^егЬез de Salomon, FEcclésiaste et le livre de la Sagesse. 11 est difficile de lire rien de plus nouveau. Mais si vous le lisez, lisez-le en slave ; j'ai la nouvelle traduction russe, mais elle est très mauvaise. La traduction anglaise ne vaut également rien. Si vous aviez le texte que j'ai, vous verriez ce que c'est.
Saluez de ma part Petia Borissov et conseillez-lui de ma part de lire en grec et de comparer avec les traductions.
Tout à rheure je me promenais et pensais à Petia. Je ne sais pas ce qu'il lui faut encore apprendre, mais je sais qu'avec ce qu'il connaît déjà je puis lui proposer quatre occupations à chacune desquelles il faut consacrer toute une vie et dont le résultat heureux, bien qu'incomplet, mériterait la reconnaissance de tout Russe, aussi longtemps que vivra la Russie. Après l'arrivée do Strakhov les visiteurs se sont succédé chez moi, on a joué la comédie ; c'était un tohu-bohu inimaginable. On a sorti trente-quatre draps pour les invilés, nous étions trente à table, et tout
s'est bien passé. Tous étaient très gais et moi aussi.
Notre salut amical à Marie Pétrovna.
Vôtre,