L. Tolstoï
Cher Afanassi Afanassiévitch,
Avant de vous dire combien j'ai honte devant vous, combien je me sens coupable, je dois vous remercier de votre bonne lettre, particulièrement spirituelle.
Vous avez sujet d'être mécontent de moi et au lieu de m'exprimer vos griefs, ce qui serait très naturel, vous m'avez exposé les causes de votre mécontentement, de bonne humeur, et principalement de telle façon que j'ai senti que, malgré tout, vous m'aimez.
A^otre lettre a éveillé en moi un sentiment d'attendrissement et de honte pour ma négligence, rien de plus.
Voici ce qu'il y avait et voici ma dernière
impression sur nos relations. Vous m'avez écrit comme toujours ; moi comme toujours j'ai reçu vos lettres avec joie ; mais non comme toujours (avec une négligence encore plus grande que d'habitude, à cause de mes occupations particulièrement absorbantes de cette année) je vous ai répondu. Mais avant le printemps j'ai reçu de vous une lettre de laquelle je vis que vous me trouviez coupable de quelque chose. Ma faute, la seule, et pas vraie en ce qui vous concerne, fut de ne pas vous répondre aussitôt (ce que je voulais faire) pour vous demander ce que vous aviez à me reprocher. Ainsi mes occupations m'excusent un peu et je vous prie de me pardonner. Quant à la faute initiale, principale, celle que vous jugez telle, ce doit être de ne pas vous avoir répondu à votre proposition de venir à lasnaia. Je n'en suis nullement responsable. Est-ce que je n'ai pas compris; ai-je omis ce passage, ou l'ai-je complètement oublié ? En tout cas l'expression de votre désir de venir chez moi m'a échappé.
Je vous écris tout cela parce que je sais que
VOUS croirez que c'est l'exacte vérité. Comment est-ce arrivé? Je Fi^nore, mais je n'en suis pas coupable. Je ne suis pas coupable, parce que je lis toujours vos lettres plusieurs fois, en suivant attentivement chaque mot. Je ne suis certainement pas coupable, parce que je n'aurais pu me taire et ne pas saisir avec joie votre proposition de venir chez moi. En tout cas, pardonnez-moi, et gardez люs sentiments pour moi, de même que je ne changerai pas les miens pour vous tant que nous vivrons ; et je vous remercie beaucoup pour votre lettre. Maintenant je me sens bien, parce que j'espère fermement que je recevrai de vous une bonne nouvelle, et peut-être me montrerez vous que vous me pçirdonnez tout à fait en venant chez nous.
Ma femme vous salue. Elle a senti la même chose que moi à votre égard, mais encore plus fortement.
Vôtre,