A cette époque le fameux Anastassiev
comme nous tous, connaissez ces périodes pendant lesquelles Г amour nous rend proches tous les hommes, et fait l'union avec eux facile, joyeuse, profonde.
Et une union extérieure, comme celle que vous projetez, probablement ne fera que désunir ceux qui, par ce moyen, pensent s'unir.
Quelle union peut en effet s'établir entre les hommes qui, comme Bodiansky, comme Arcadie A... ou Novosiélov s'en tiennent aujourd'hui aux explications des dogmes, et encore pas comme on les comprend ordinairement, mais chacun à sa manière?
L'union ne peut exister que quand nous rejetons tout ce qui désunit, tout ce qui peut induire à la tentation — de même que pour défendre la forteresse on brûle les faubourgs — quand nous ne gardons que ce qui est éternel, ce qui est nécessaire à tous.et, avant tout, à nous-mêmes. Et cela, nous tous le connaissons; et plus nous vivrons ouvertement, franchement, pour l'accomplir, plus nous serons unis étroitement, non seulement avec une cer-
LETTRES A TEXEROMO 151
tainc dizaine de personnes, mais avec tous les hommes.
Je vais écrire à Mitrofane sur le môme sujet.
P.-S. — Je serai toujours heureux et très heureux de vous л oir ainsi que tous ceux qui ont reconnu pour eux l'obligation de la loi du Christ, et ont mis sur eux sa bride, comme vous, A... et les autres. Je profiterai toujours de Toccasion de vous voir et serai très content de vous voir chez moi, mais se réunir exprès, en congrès, cela me semble non seulement inutile mais nuisible.
A Mitrofane A...
Aujourd'hui j'ai reçu votre lettre, cher M. V..., et, avant-hier, la lettre sur le même sujet de Feyermann. Je lui ai écrit ce que je pense de votre projet, mais d'un seul point de vue. Je vous dirai, à vous, ce que j'y vois encore.
S'il n'y avait entre nous aucun lien, ni maté-
riel ni moral, si nous errions, si nous nous fuyions, et, principalement, si nous n'avions pas un même but commun, nous ne pourrions y remédier ni par une union arlificielle, ni par un échange de paroles.
L'union n'est possible que dans la vérité. Pour atteindre la vérité il ne faut qu'une chose : être humble, rejeter de soi l'orgueil, l'amour-propre, et, principalement, toutes les considérations, celles-ci par exemple : en croyant ainsi, je serai avec le peuple ; en croyant ainsi, je puis être justifié devant les hommes et devant moi-même; c'est agréable de croire ainsi.
Il faut rejeter tout cela et être assuré d'avance que la recherche de la vérité sera désavantageuse pour soi, qu'elle nous humiliera...
Et se réunir ensemble n'aide point à la connaissance de la vérité.
Et après? Qui doit se rassembler pour obtenir l'union? Qui faut-il aider matériellement et moralement? A quels signes reconnaîtrons- J nous les nôtres? N'est-ce pas un péché de se mettre en avant des autres, et cette union avec
des dizaines n'est-eile pas la désunion avec des milliers et des millions?
Ensuite cette union que vous cherchez — l'union en Dieu — se passe à lelle profondeur que rarement notre regard y pénètre. Je suis sûr que si au lit de mort quelqu'un me demande, à moi, vieillard, avec qui j'ai eu l'union la plus intime, la plus vraie, il est probable que je ne nommerai pas ceux que je nommerais maintenant. L'union avec les morts est souvent plus grande qiie l'union avec les vivants.
Faisons ce qui mène à Tunion. Approchonsnous à Dieu et ne nous soucions pas de l'union elle-même. Elle viendra à mesure de notre perfectionnement, de notre amour.
Vous dites : Ensemble, c'est plus facile. Qu'est-ce qui est plus facile? Labourer, faucher, foncer; oui. Mais s'approcher à Dieu, on ne le peut qu'isolément. Ce n'est que par Dieu qu'il y a union, comme par le cœur sont unies toutes les parties du corps. Et l'union directe, non par Dieu, n'est qu'une union imaginaire. Vous avez sûrement éprouvé cela. Moi
COIiriESPONDANCE INÉDITE
aussi je Tai éprouvé et l'éprouve. Et, chose qui peut sembler étrange, aux hommes avec lesquels nous sommes unis par Dieu, nous n'avons rien à dire, nous n'en avons pas même le désir. On a le désir de parler, de prouver, de démontrer quelque chose seulement à ceux avec qui n'existe pas encore cette union divine. Avec ceux-ci nous tâchons d'établir un lien quelconque en dehors du cœur. Mais on ne le peut pas, c'est pourquoi c'est une occupation stérile.
Il faut faire ce que Dieu ordonne. S'il nous unit ensemble, c'est bon; s'il nous disperse en divers coins, c'est bon aussi. Il faut faire le contraire de ce que vous voulez : ne pas se mettre en avant ni se réunir. Mais il faut trouver im moyen d'union avec tous les hommes, avec tout l'univers, d'une union telle qu'on n'ait pas à faire de concessions, qu'on aime et soit aimé.
LETTRES A TÉISÉROMO 15o
Décembre 1886.
Cher Isaac Borissovitch,
Je reçois à l'instant votre lettre, cher ami.
11 est vrai que vous avez devant vous un grand et fertile travail : apporter la honte et la lumière où il y en a peu et dans ces ténèbres oii vous êtes enchaîné matériellement. Que Dieu vous aide à vous dévouer et à ne pas redouter les humiliations, les olTcnses, les calomnies. C'est l'essentiel. Si l'on est affranchi du désir de sauvegarder sa personne, alors tout se fera au gré de la parole divine de notre âme, c'est-à-dire de Dieu. Je ne sais rien de vos aventures avec le service militaire. Ecrivez-moi.
Voici maintenant un travail pour vous : terminez le plus vite possible le récit que vous avez commencé et envoyez-le ici. Mais ne vous laissez pas entraîner à dire tout en un seul récit. C'est l'éternel écueil de ceux qui n'ont pas l'habitude d'écrire. A^ous commencez déjà à sentir toute la difficulté d'exprimer toute la
doctrine, tous les commandements du Christ. Ne forcez pas, ne courbez pas à votre guise les faits du récit, suivez vous-même les faits où ils vous conduiront.
Où que mène la vie, partout et en tout, elle peut être éclairée par la même lumière. La symétrie, le hasard (imaginaire) des événements de la vie, c'est son plus sûr indice.
Ne vous éloignez pas du sujet principal. Terminez-le et l'envoyez. Sittine paie à tous de trente à cinquante roubles les seize pages. Voilà du travail pour vous, pour vous nourrir en attendant, dans les conditions où Dieu vous a placés.
Saluez votre femme. Dites-lui que, l'aimant, je lui demande de- ne pas se hâter, de ne se fâcher contre personne, de ne pas accuser, et, principalement, de ne décider rien d'avance. Ce n'est pas pour vous que je lui demande cela, mais pour elle. Je vis bien et mal : bien, parce que je vis en paix et avec amour; mal, parce que paresseux physiquement et malheureux.
Décembre 1886.
Pourquoi ne me donnez-vous pas voire adresse, cher Isaac Borissovitch? Celte letlre vous parviendra-t-elle?
Merci de m'avoir écrit. J'attends l'issue de vos démarches concernant le service militaire. Je vous prie, failes-la-moi savoir. Je ne puis que répéter la même chose. N'entrez au service que si vous ne pouvez ne pas agir d'une certaine façon. Cela me semble très conditionnel, mais pas pour vous. L'homme ne peut point ne pas agir d'une certaine façon lorsqu'il sent qu'autrement il se tue, qu'il tue son être divin, raisonnable. Sur tout le reste, on ne peut être assez conciliant a(in do ne pas les « scandaliser ». Que Dieu vous aide! Chez nous, tout va bien. Tous se souviennent de vous et vous aiment. J'ai achevé un drame et commencé un almanacif îivpc des pi'overbes et le texte de l'évangile.
Je vous embrasse. Mon salut à tous les vôtres.