L. Tolstoï
Juillet 1887.
Il y a longtemps que je ne vous ai pas écrit, cher ami, mais je pense souvent à vous et vous
aime. Votre dernière lettre, il me semble, élait du 8 juin.
Un mois I Quels changements extérieurs se sont produits chez л^ous depuis? Où etesvous? Que faites-vous? Avec qui êtes-vous? Tchertkov, il me semble, vous écrit, et Gay, le père, s'informe de vous.
Oui, il est vrai, il faut croître soi-même comme un arbre, sans s'attrister de ce que, dans d'autres conditions, on pourrait être plus utile aux hommes. Mais nous ne pouvons pas savoir cela.
Pauline Nikolaievna Scharapov est ici, chez les Makharov, avec une petite pupille. Elle travaille et aide aux gens. C'est une brave fille. Nous avons fauché avec Stepan Réjounov et Ossip Makharov. C'était très bien.
Je me suis afTaibli physiquement, mais je me sens mieux. J'ai beaucoup travaillé et continue de travailler à mon ouvrage « Sur la vie et la mort ». Qu'on puisse seulement travailler non pour la gloire humaine, mais pour Dieu, et toutes les œuvres seront égales. Si j'étais en prison ou frap{)é de paralysie, je
iU CORRESPONDANCE INÉDITE
ferais encore moins. C'est l'obole de la veuve. Qu'on puisse seulement rendre ce que l'on possède.
Ecrivez-moi, cher ami. Le pelit Nicolas Gay écrit la vérité. C'est dommage que parfois nous marchions séparément. Mais nous ne marchons pas séparément si nous allons toujours ensemble vers la vraie vie, pour laquelle il n'y a ni espace ni temps. C'est peu ; même après ia mort nous resterons ensemble, beaucoup plus ensemble.
J'ai reçu une lettre de Boutkévitch ; je vous l'envoie. Quel brave homme!
P. -S. — Blokhine marche toujours Ч II erre sans cesse dans le district de Krapivensk et attend toujours la réception de sommes considérables et de décorations.
1. Ce même paysan qui devint fou de la manie des grandeurs et que Tolstoï a décrit dans son œuvre : Que devonsnous faire ?
LETTRES A TENEROMO Ш
Septembre 1887.
Doux fois j'ai commencé à vous écrire, cher ami Isaac, et deux fois j"ai déchiré ma lettre avant de Ja terminer.
Je ne suis point changé ; je sais aussi que vous ne pouvez changer, et je vous aime comme toujours. Mais je suis comme si j'étais détaché. Ecrivez-moi, je vous prie, de vous, de votre famille. Comment vivez-vous à Kiev? J'ai toujours peur pour vous, j'ai peur que vous ne vous laissiez entraîner par l'orgueil d'un grand acte; mais j'aime votre exploit et en suis fier.
Je vis comme auparavant. J'écris. J'ai terminé a Sur la vie ». C'est déjà à l'imprimerie. Jl est probable que la censure ne le laissera pas passer. J'aurais encore beaucoup de choses à dire. Je ne sais pas si Dieu me le permettra. Mon attache avec les paysans est plus faible sans vous mais toutefois plus humaine, plus vivante qu'auparavant, et cela grâce à vous. Dans la famille, les enfants., en tout, je cons-
tate, tantôt plus rapide, tantôt plus lent, mais réel, un mouvement incessant. Il y a beaucoup d'amis, et tous les amis, ceux qu'on aime plus que son âme, tous sont sur la même voie. Les Stundistes m'ont envoyé leur catéchisme.
C'est bien, seulement la langue n'est pas très simple. Je voudrais vous l'envoyer.
Ces jours, Sibiriakov était chez moi. Avec lui, à Samara, vivent cinq personnes, mais au Caucase tout n'est pas bien organisé. Orlov est là-bas et s'arrange.
Osmidov a écrit un très beau livre sur la destruction du paganisme et son remplacement par le christianisme. Les lioutkévitch sont toujours résolus et bons. A^iner est marié. Je sais peu de choses d'eux. Novosiélov quitte le professorat (le lycée) et va à la campagne.
L'homme aux lunettes (j'ai oublié son nom) est resté tout le temps à la campagne, en travaillant; il écrit qu'il est heureux comme il ne l'a jamais été. Ma famille part bientôt à Moscou. Je vivrai seul autant que possible Tous les gens d'ici se souviennent de vous et vous aiment. La disette est terrible chez nous,
LETTRES A TENEROMO 167
surtout pour quelques-uns, pour les pauvres, de ce nombre Ossip...
Des Gay, je sais que tous les deux vivent bien, mais je ne les ai pas vus depuis le printemps. Birukov était ici récemment; il ne tient pas en place à Pétersbourg, tellement la campagne l'attire; il a commencé les semailles d'automne; il a préparé trois déciatines. C'est probablement la dernière année.
Je vis toujours de mieux en mieux. Je voudrais beaucoup vous causer, mais comme ça, ;i la légère, je n'en ai même pas le»désir, car j'ai beaucoup trop à vous dire et je ne sais par quoi commencer. Ecrivez-moi donc, cber ami.
Juillet 1888.
Votre lettre m'a fait grand plaisir, cher ami, ainsi que ce que vous m'écrivez de vous. Je suis très heureux que vous soyez dans la cornmnnf d'FJisabethgrad^ et ne viviez pas