‹ Correspondance inedite scientifique et littéraire (volume 2)Chapitre 25 sur 46 · ALEXANDRE DB HUMBOLDT · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DB HUMBOLDT

 Sans-Souci, ce 6 juin 1845.

ALEX, HUMBOLDT A GCIZOT (n** 184).

A Sans-Souci; ce 15 juin i845.

Mon illustre ami et confrère.

Je ne puis quitter pour quelques jours la « Colline historique » dont Lord Brougham a dit tant de mal, sans vous exprimer combien j'ai été touché de nouveau de la délicatesse de vos procédés. Lorsque vous faites du bien, c'est avec de la rapidité électrique. Votre aimable lettre en date du 25 mai prouve combien je dois être flatte de la continuation d'une bienveillance de tant d'années ! J'ai annoncé les bienfaits du Roi à M. Waagen et à M. Ratzebourg. Le premier est un homme d'un goût très-fin dans les arts. 11 l'a conservé (ce qui est assez rare) au milieu des plus minutieuses recherches d'érudi-

tion. M. Waagen a été très-fier de votre souvenir. Le professeur Tischendorf à Leîpsig a rapporté récemment de précieux matériaux bibliques de l'Orient. Les trois nominations ont fait grand plaisir en Allemagne. Je pars demain d'ici pour rejoindre mon Roi à Stettin et m'embarquer avec lui pour Copenhague où nous restierons que trois jours. On parlera beaucoup de Thorwaldsen et de la découverte de TAmérique par les Islandais (découverte dont Tépais M. Oehlenschlager a fait le sujet d'une tragédie ( « géographique » ) ; on ne parlera pas du Sund, du canal mythologiquement projeté ou de la succession du Danemark en bipartition d'idiomes 1 Mon neveu M. de Bulow a été bien sensible à la haute et amicale confiance dont vous l'honorez. Il en est digne par l'admiration qu'il vous porte et qu'aucun événement ne pourrait ébranler. L'Autriche, vous le savez bien, est tout à fait favorable à la marche que vous désirez donner aux affaires de Suisse. M. de Bulow que j'ai vu hier à la petite campagne qui renferme le tombeau de mon frère, continue à croire que tout s'arrangera conformément à vos désirs qui sont les siens. Sa santé né* cessite sans doute plus de soins qu'il ne lui accorde. Il ira aux eaux pour quelques semaines. Il est tout à fait bien aujourd'hui, et jouit autant qu'il peut de l'air de la campagne au bord d'un beau lac, seul ornement de notre Oasis. L'agitation politique et religieuse a beaucoup augmenté depuis mon absence. Elle s'accroît même par les moyens que l'on tente pour diminuer le mal. Telles sont les violences ministérielles auxquelles (vous le croi-

rez sans que je le dise) M. de Bulow est resté entièrement étranger. J'observe et je me plainis. Je suis heureux du prompt rétablissement de votre santé. De grâce, n'abusez pas de remploi de vos forces. Ma santé se conserve merveilleusement, j'ai encore voyagé quatre nuits pour arriver ici. Une lettre très-spirituelle écrite de Beauséjour à Weimar, a produit le plus grand effet. J'ai assisté à Teffusion de la reconnaissance, j'ai presque risqué d'en avoir ma part. Madame la G. Duchesse mérite bien ces jouissances maternelles, et certes la conduite du jeune Prince a été très-convenable. L'état de la société en France lui a laissé une impression d'autant plus vive qu'on se trompe entièrement en Allemagne sur le genre de changement que la société a éprouvé. Le charmant et philosophique morceau, • du salon de madame Lavoi** sier » pourrait rectifier les idées.

Agréez, chère Excellence, vous et votre respectable famille, l'hommage de mon dévouement et de mon éternelle reconnaissance.

J'ose nommer mon ami M. Yalenciennes , mais

vous n'oubliez jamais à faire du bien quand le bien est possible.

Al. Hdmboldt.

À Sans-Souci, le 15 juin i84S.

ALEX, HDMBOLDT A ARAGO (n* 185).

A Sans-Souci^ 28 jain 1845.

récris ces lignes, mon cher ami, pour te donner la nouvelle de mon heureux retour de Copenhagne où nous avons été quatre jours, et pour te prémunir contre les bruits qui pourraient te parvenir sur un accident peu important qui a eu lieu dans la courte navigation des côtes de Poméranie aux côtes de Zélande couvertes d'une magnifique végétation. Il ventait frais, la mer était extrêmement haute et les matelots seuls marchaient d*un pied ferme sur le pont. Je passai avec le Roi une partie de la nuit sur le tillac aimant à contempler le jeu des vagues par un beau clair de lune. J'eus Timprudence de vouloir traverser seul le pont, un roulis très-fort me fit perdre balance et me lança avec violence contre le bord du navire. On prétend que j'avais les pieds en l'air, mais j'étais si bien Cramponné des deux mains, que certes je ne serais pas tombé à la mer. J'en ai été quitte pour une simple image de contact (image de Moser), la représentation du bord du navire en eschimose d'un beau noir de 8 pouces de long, très-peu douloureuse et ne m'empêchant aucunement de faire à pied toutes les courses à Copenhague. Tombé à la mer (nous filions dix nœuds), c'eût été une très-belle manière de sortir de la vie et d'être prudemment quitte du second volume

du Cosmos. Ceci est pour toi et pour ceux qui m'aiment dans ta maison; accident sans suites comme il y en a tant dans la vie et dont tu voudras bien ne pas faire mention à T Institut. Le roi de Danemark a conservé sa tendresse pour toi, le tout-puissant M. Zahrtmann est à genoux devant toi. Il a une belle, riche et nombreuse famille. Un navire danois (capitaine Bille) est armé pour aller aux îles Nicobar et faire un voyage scientifique autour du monde. Bcssel parait aller un peu mieux : j*ai cependant peu d'espérance. On croit aujourd'hui que ce n'est pas une tumeur parasite interne, mais un énorme élargissement de la vessie qui presse sur toutes les parties abdominales. On explique et Ton ne guérit pas. Ce sont là les progrès de la médecine moderne. J'ai beaucoup vu la dernière comète de mes yeux et dans notre grande lunette sans avoir des cornes au toupet, sans être coiffée à la Moïse. La comète a pourtant changé visiblement sa queue. Cette queue semblait d'abord plus allongée, et puis elle se gonflait horizontale- ^. ment. M. Encke en a fait une série de dessins. La vie ^V de Sans-Souci n'a jusqu'ici pas été favorable au travail, cependant je résiste. Le Cosmos se réimprime, l'édition a été épuisée en deux mois. Le parti prêtre s'est remué avec violence contre moi dans le midi de l'Allemagne à cause d'une phrase sur les mythes hébraïques : « je suis dans tous les complots démagogiques et antichrétiens, jo professe des principes avec lesquels on s'est insurgé contre Luceme {Gazette des Postes d'Augs bourg. Gaz. de Mozelle). C'est pour rire I » Les violences de la prê-

traille, comme les violences gouvernementales et ministérielles, ne peuvent d'ailleurs conduire qu'à une salutaire réaction. Il vient de paraître un ouvrage allemand extrêmement curieux sur Tastronomie des anciens et surtout sur Keppler {Epoques de V histoire de t humanité^ par M. Apelt, professeur à léna). Le titre est très-vague. L'auteur sait très-bien les mathématiques et a fait l'étude la plus minutieuse de tous les ouvrages de Keppler et des rapports de Newton à Keppler et Tycho. Le titre se fonde sur l'idée que rompre la sphère cristalline des cieux et découvrir progressivement le mécanisme des cieux ont conduit l'homme à se défaire des autres préjugés qui arrêtent la marche de la civilisation. Je t'enverrai le livre à la première occasion, en marquant les pages. M. Paye voudra bien t'en faire extrait. Je trouve dans cet ouvrage, p. 223 : < La loi curieuse des systèmes planétaires, qui porte souvent le nom de Bode, est une découverte de Keppler qui a déduit cette pro« gression très-laborieusement des observations de Tycho (voyez Harmonices Mundi^ lib. V, cap. m, 4) . Bode a seulement insisté sur l'existence d'une planète qui manquait. Cette loi de la duplication des distances depuis l'orbite de Mercure rappelle les rapports si simples de la Stocchiométrie et ne peut être fondée que sur la loi inconnue d'après laquelle se sont formées les planètes. » Comme il n'y a que trois jours que je reviens de la mer, je n'ai pas vérifié la citation, j'ai commencé par la • petite pièce » sentimentale et je finis par l'harmonie des sphères. Mille hommages à tout ce que j'aime dans ta

maison. Pespère quMl y a de bien bonnes nouvelles de Perpignan et de ta vénérable mère. Je ne parle plus de mon dévouement, de mon affection et de ma reconnaissance.

A. HOMfiOLDT.

M. de Bucht au plus grand regret des • Infusoires^ » continue à se faire adorer dans le pays du Léopard. Le Roi y a envoyé aussi Dove et Erman pour représenter la Prusse « constitutionnelle » au congrès magnétique. Berzelius a dtné hier à Sans -Souci, bien maussade comme toujours, bien Baron, une voye lactée de cra«chats aux deux hémisphères, souffrant de sa goutte à la tête et d'une petite femme bien laide, noble et insignifiante, qui a le vice de vouloir parler français. Le grand chimiste est encore injustement et hautement haineux contre Dumas, Liebig et Faraday; heureusement il adore notre Boussingault. Ici la dynastie Rose s'est emparée de lui, au plus grand regret de la dynastie Mitscherlig, auquel -d'ailleurs Berzelius veut beaucoup de bien. Le malade gras et commun d'extérieur va Garlsbad.

^ ALBX. HUMfiOLDT A HITTOBFF (n" 1 86).

Sans-Souciy juillet i84S.

Monsieur et excellent ami,

J'écris ces lignes dans toutes les horreurs d'un nou« veau départ. Je les écris avec cette familiarité que votre bienveillante indulgence m'inspire. À peine retourné de France, j'ai accompagné le Roi en Danemark, admi* rant les che£s-d'œuvre innombrables de Thorwaldsen. Demain je pars pour le Rhin où nous attendrons la Reine Victoria. Ces embarras ne doivent pas m'empécher de vous dire de la part du Roi combien il a admiré votre basilique et les beaux dessins que j'ai été assez heureux de pouvoir présenter en votre nom. Il a parfaitement senti cet art ingénieux avec lequel vous avez su adapter la sévérité du style ancien aux besoins du culte chrétien» C'est aussi la planche des monuments religieux comparés qui l'a occupé bien des heures le compas à la main. Il a rendu une éclatante justice à votre talent éminent et regretté vivement qu'un architecte qu'il affectionne vivement, M. Persius, déjà mourant alors, ne pouvait partager ses jouissances. Le Roi a chargé M. le comte d'Arnim de vous remettre en son nom une boîte ornée d'une médaille à son effigie. Il veut que je vous dise que c'est un simple souvenir. Le Roi a ordonné aussi à M. d' 01 fers ^

directeur général des musées, de faire Tacquisition de la belle copie de la sainte Fàn)ille, diaprés André del Sarto^ par M. Antonio Hansmann de Cologne, au prix de cent frédérics en or. J*ai insisté de toutes nses forces et à plusieurs reprises pour faire ajouter une médaille à ce prix, sachant que par le noble désintéressement de votre caractère vous teniez beaucoup plus à la médaille pour M. Hansmann qu'au prix de ce tableau si justement vanté par de grands artistes. Je n*ai pas pu vaincre la pédantesque prétention qu'on ne donne pas de médaille des Beaux-Arts pour une copie. On a voulu me consoler en promettant qu'au premier tableau de composition propre que Texcellent M« Hansmann enverrait, la médaille sera donnée. Vous voyez que je ne suis ni puissant, ni adroit. Le Roi part pour Weimar et Francfort le 24 juillet pour être à Stolzenfels le 28. Nous attendons la petite Reine entre le 9 et le 1 1 août.

Agréez, je vous supplie, vous et Taimable madame Hittorff, rhommage renouvelé de mon respectueux et affectueux dévouement.

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