II
ALEX. HUMBOLDT A MADAME DE CIRCODRT [(n** 224).
(Potsdam, fin de mai 4848.)
Au sommet de la Colline historique, dimanche, six heures du soir.
Lorsque indirectement, à Paris, on demandera à madame la comtesse de G, si le « Cosmos » avance, elle aura la grâce de répondre que je suis occupé de choses bien plus importantes. Le Roi vient de médire qu'il s'est
trouvé forcé de changer encore une fois l'heure de son ^îner de demain, lundi. Il n'aura lieu qu'à l'heure ordijiaire, h trois heures, et non pas à deux, comme j'ai eu ^honneur de vous le mander ce matin, en l'absence du maréchal de la Cour, le conâte Keller. Je suis tout honteux de ces « variantes leçons » , je demande à genoux votre aimable pardon. Lors même que le fourrier de la Cour, grand officier d'État., viendrait en personne vous parler de deux heures, daignez vous révolter contre lui. C'est moi, madame, qui possède le mystère. Mille hommage de respectueux dévouement.
Al. Humboldt.
Madame de Circourt, à Berlin.
ALEX. HUMBOLDT A MADAME DE CmcOURT (n"" 225).
Potsdam^ 3 août 1848.
Madame ,
Votre aimable et spirituel billet me trouve dans un état de demi-convalescence ; j'ai été tourmenté par des fièvres, ce qui m'a paru du luxe^ dans un âge où la vie, sans être un poids, n'est déjà plus probable. J'ai été infmement sensible au souvenir d'un homme célèbre, dont le premier ouvrage sur T Amérique, qui est pour moi
une seconde patrie, m*avaît déjà fait deviner les succès et les persécutions quMl a obtenues depuis. Mon travail sur les fluctuations du prix des métaux précieux a été honoré de la bienveillance de l'éditeur, et M. Rempp est un excellent et intelligent traducteur. Si j'étais malin, je me plaindrais de ces « instruments oratoires » (pour aratoires) qui tombent du ciel, page 30. Je me plais à l'idée de vous voir établie vis-à-vis des sept montagnes, dans une cité paisible, sur les frontières de la belle France. Nous continuons à vivre comme sortant des forêts de Tacite, en plein vent et orage, non muselés, souverains nous-mêmes, obéissant à plusieurs maîtres,. et jouissant d'un luxe de drapeaux. Le voyage que M. de G... a fait sur le territoire africain doit avoir été du plus vif intérêt. Jamais la vaillance n'a produit de plus nobles et plus salutaires résultats, en sauvant la civilisation menacée. A la « Colline historique », on se souvient souvent, et toujours avec reconnaissance, de votre aimable- séjour parmi nous. Les nouvelles que vous daignez me donner de M. Mignet me charment : rendu au travail, il nous prépare de grandes jouissances. Vous savez que c'est lui qui me donne l'hospitalité à l'Institut, avec la grâce et l'aménité de formes qui le caractérisent. La perte de M. de Chateaubriand, avec lequel j'ai passé quarante années de ma vie, m'a douloureusement saisi. Au milieu des apparences d'apprêt factice, il y avait en lui, dans l'originalité du caractère, cette grandeur d'âme, cette simplicité candide, ce mélange de honte et de force que l'on n'appréciait en entier que dans le commerce intime.
Je crains les Mémoires d'Outre-totnbe, au delà du charroant morceau sur son enfance au milieu de la sauvagerie des bruyères de TArmorique. Jamais on n'a été enterré plus pittoresquement l M. Ampère a eu quelques heureuses inspirations ; mais quelle triste enflure de style dans le panégyrique du Journal des Débats l
Daignez agréer, vous, madame et M* de Circourt, rbommage renouvelle de mon dévouement, de mon respect, et de mon admiration. Je vous envie le bonheur de voir Madame la duchesse de Rauzan.
Al. Humboldt.
A Potsdam, ce 3 août 1848.
Madame de Circourt^ à Godesberg, près de Bonn.
ALJS2U HUMBOLDT A AûAGO («'' 226),
Potsdam, 7 juillet 1848.
Mon cher ami, j'espère bien que tu auras reçu ma lettre d'hier. Le nouvel astre, probablement une nouvelle petite planète découverte par M. Encke de Driesen, vient aussi d'être observé à l'Observatoire de Berlin. Je traduis la lettre que je reçois dans ce moment de M. Enclje»:
« Nous avons très-facilement trouvé la nouvelle planète de M, Hencke. Parmi les cartes que publie l'Aca-
demie, celle de M. Bremiger a prouvé encore sa grande utilité. M. Hencke avait vu l'étoile :
1« juillet 10 h. i/2 2o7°6',7 — 3«42',5 ) Equin. 3 — 11 h. 3/4 256 40 — 3*5r,5 ) de 1800.
Nous Tavons observée à Berlin :
B juillet 10 h. 12'7 ,1 2o6» 51'3-)%4 — 4» 8'29'',2 « 1427,8 51 34 ,5 8 27 ,8
La première obs. au...,. , la seconde Merid.
La planète est un peu au-dessous de la 9" grandeur, facile à trouver. Si vous voulez bien faire parvenir cette nouvelle à votre ami M. Ârago, vous pourriez ajouter qu'une observation postérieure (3 heures plus tard), a donné pour le mouvement en asc. dr. — 12'. en décl.~ 5' -f ce qui confirme très-bien l'annonce de M. Hencke.
Sur cette multiplicité de petites planètes à inclinaison d'orbites si diverses des comètes intérieures et les comètes à longues périodes, innombrables, disait déjà Keppler, comme les poissons de l'Océan offrent de complications dans un seul système. Que de choses il doit avoir dans une seule nébuleuse (j'oublie que le dissolvant Irlandais et notre cochevalier Brewsler nient l'existence d'une nébuleuse, celle d'Orion comprise dans le doute). Une nébuleuse qui se meut selon la curieuse observation de M. Laugier ne peut, je pense, pas être comparée au mouvement de translation d'un seul système du syst. solaire. Il doit y avoir un groupe de soleils dans unç nébuleuse qui s'y meuvent et fourmillent comme les atô-
mes de Robert Brown. La translation de tout un groupe de soleils liés entre eux, est un phénomène de gravitation d'un ordre plus élevé. Il fait ressortir davantage le peu d'importance qu'on doit attachera l'hypothèse d'un corps central (central serre de M. Malder « renouvelé des Grecs i ) comme centre des espaces célestes. Je ne doute certainement pas que notre système solaire marche dans une^irection produite et déterminée par la variété des attractions qu'exercent d'autres systèmes voisins, mais je n'admets pas du tout la nécessité de supposer une de ces grandes bêtes noires de M. Bessel, ne produisant pas du tout d'ondes lumineuses ou (ce qui physiquement est plus bête) ayant des rétenitotis de lumière, rappelant la lumière après l'avoir émise. Ce qui reste à présent à découvrir dans notre petit système solaire depuis que Janus-Neptune a doublé la « création, » ce sont de petites lunes autour du plus gros des satellites de Jupiter ou de Saturne î Je te fais payer bien cher la valeur de quelques chiffres de l'autre page. J'ai lu avec intérêt le Copernic de M. Czynski, quoique je savais à peu près ce qu'il rapporte par les biographies de Gassendi, de Sniadecki et de M. Krzyrzanowsky (fais prononcer cela à Mad. Laugier) que j'ai eu la vertu de lire pages par pages dans ces dernières semaines. Il est tout naturel que M. Czynski place saint Simon, Hoene Wronski et Surtout le divin Charles Fourier à côté de Copernic dans Fespoir de parvenir par l'harmonie stellaire à l'harmonie universelle, p. 18-296; mais ce qu'il y a de plus amusant, c'est qu'il a trouvé de l'électricité dans Sophocle.
Copernic dans un passage très-poétique sur le soleil central cite des expressions de Trimegiste, de l'Electre de Sophocle (de revolutionibus orbium Goel, p. 9, 6). «Le soleil dirigeant tout, éclairant tout > M. Czynski traduit avec un noble courage après avoir cité les mots latins de Copernic Trimegistus (vocat sol) visibilem Deuni, Sophoclis Electr. intuentum omnia.
« Si Trimegiste le nomme un Dieu visible, si Sophocle le croit une puissance electmqve gui anime et contemple r ensemble de la création.. A p. 102.
Je termine par la petite pièce. On croit que le nom d'Electre était primitivement Alectros^ sans lit, devant rester non mariée. Je fais de l'érudition et de l'ennui.
Mille tendres hommages de reconnaissance et d'admiration.
Al. Humbolbt.
A Potsdam^ le 7 juillet.
ALEX. HOMBOLDT A ARAGO (iN^ 227).
Potsdam^ 31 juillet 1848.
Mon très-cher ami ! je suis à peine convalescent d'une petite fièvre tierce qui ma secoué sans que je puisse deviner une cause extérieure. Mon bonheur, c'était TObservaloire ; depuis que je t'ai quitté, ma santé est moins bonne. Je veux cependant t'écrire de ma plus belle écri-