DONNÉE APRÈS LA MORT DE M. DE LA ROQUETTE
La mort ainterrompu ces biographies, destinées à répandre de la clarté sur certains passages des lettres de Humboldt . Il n'y en avait plus heureusement qu'un très-petit nombre à ajouter, lorsque le vénérable éditeur de cette précieuse correspondance se sentit dans l'impossibilité d'accomplir le travail si consciencieux qu'il s'était imposé. On s'est arrêté à la notice biographique de madame de Circourt, cette femme distinguée qui , par la variété de ses connaissances et l'on pourrait dire, par le don précieux des langues qu'elle possédait presque à l'égal de l'illustre voyageur, était digne à tant d'égards de fixer sa pensée et de rani-? mer ses grands souvenirs.
Après le nom de Christophe Colomb, pour lequel Dezos de La Roquette professait une sorte de culte, comme le prouvent ses écrits, il n'en était pas un, peut-être, qu'il eût en plus réelle estime que celui du grand voyageur qui, le premier, a su faire connaître à l'Europe savante , les richesses naturelles du nouveau monde, grâce à l'universalité de ses connaissances et à une sagacité d'investiga* tion qui atteint parfois jusqu'au génie.
Il y avait quelque chose de vraiment touchant dans le soin presque religieux que prenait de la réputation de Humboldt, ce vieillard, en quête de tant de questions diverses, et qui savait écarter toutes ses préoccupations scientifiques, dès qu'il s'agissait d'une renommée glorieuse, qu'il pouvait croire faussement appréciée ou même attaquée injustement.
A l'apparition d'une publication assez récente, que, dans
sa penséôi il jugeait tout au moins inopportune, puisque, destinée par sa nature à rester toute confidentielle, on y rencontre des passages que Humboldt a trop bien caractérisés lui-même en les appelant les malices du cœur, Dezos de La Roquette se mit immédiatement à l'œuvre : il voulut donner au public la véritable correspondance de Humboldt; celle qui avait pour but d'élucider certains points de la science ou de présenter même sous un nou* veau jour, certaines questions d'art ou de littérature. Il ne voulait pas, disait-il, qu'on mit en relief la finesse d'un esprit que personne ne pouvait méconnaître, aux dépens de la dignité morale du grand voyageur. Lorsqu'il prit cette noble résolution, Dezos de La Roquette était déjà plus qu'octogénaire et la nécessité des recherches qu'exigeait cette tâche si ardue, qu'il s'imposait résolument, ne l'effraya pas ; elle développa au contraire chez lui une ardeur toute juvénile. Les admirateurs de Humboldt (et ils sont heureusement nombreux) purent s'apercevoir qu'un esprit éclairé, persévérant surtout, veillait au maintien jd'une gloire trop souvent attaquée.
Ceux qui n'ont pu être témoins des secrètes investigations mises en jeu par Dezos de La Roquette, pour découvrir d'abord, pour classer ensuite, tant de lettres diverses, écrites par Humboldt depuis plus d'un demi-siècle dans la plupart des langues polies de l'Europe, ne pourront janmis se faire une idée réelle des efforts soutenus qu'un pareil travail a exigés. Aux soins nécessités pour la réunion de ces lettres scientifiques, disséminées sur tant de points du globe, vinrent se joindre l'obligation de les traduire en français quand elles n étaient pas écrites dans la langue de prédilection du voyageur, et la tâche plus difficile par fois de lire certains textes, empruntés à des idiomes peu connus, ou bien aux langues savantes de l'antiquité. Humboldt fait bon marché lui-même de l'irrégularité bi-
zarre de son écriture, due à un funeste accident , rappelé dans une de ses lettres (première partie, page 326) ; personne mieux que le patient éditeur de sa correspondance n'a pu apprécier les difficultés pour ainsi dire insurmontables qu'elles présentaient, lorsque des noms étrangers ou des dénominations géographiques exigeaient une transcription fidèle; rien de tout cela, pendant près de quatre ans, n'a arrêté celui qui s'était prescrit religieusement ce travail ingrat; et le succès légitime qu'a déjà obtenu la première partie de la correspondance, a prouvé suffisamment que ces difficultés avaient été habilement vaincues.
Persévérant toutefois dans l'entier accomplissement de son dessein, comme on le fait rarement à un âge de défaillance, infatigable, même dans ses dernières recherches, M. de La Roquette avait réuni encore plusieurs lettres en dehors de la présente publication, dans le but de compléter une collection déjà bien étendue, mais nous n'oserions point affirmer qu'elles présentent le degré d'intérêt qui s'attache à celles qui composent les deux parties parues. Il en est une cependant très-caractéristique, que nous ne croyons pas devoir laisser dans l'oubli, et qui causera un vrai plaisir aux admirateurs de Humboldt. Communiquée par celui qui a écrit ces quelques lignes à Dezos de La Roquette, elle était adressée à un homme distingué dans la science; et, personne ne le saurait nier, elle terminera dignement ce recueil. Voici ce qu'écrivait Humboldt quelques mois avant sa mort à M. Ferdinand Hœfer, l'auteur de l'article qui le concerne dans la Nouvelle biographie générale, publiée par Didot (tome XXV, page 610). Selon nous, ces lignes dans lesquelles le savant illustre conteste, aux bords de la tombe, le juste éloge qu'on lui veut donner, sont comme un testament littéraire où la grâce familière de l'esprit le dispute à la grandeur des sentiments : Humboldt y revit tout entier !