ALEX. HUMBOLDT A M. BONPLAND, INTENDANT DU DOMAINE
DE LA MALMAISON (n° 20),
Ce 30 septembre 1810.
Tu sais, mon cher ami, combien j'aime à rendre de petits services à des personnes qui te sont chères. J'ai remis la pétition à M. Regnaud de Saint-Jean d'^Angély, qui s'en charge et en parlera au grand juge. Il paraît cependant que M. Gallocheau ne lui avait pas encore écrit. J'ai été aussi chez le préfet, M. Richard, qui m'a promis de faire des démarches de son côté. M. Regnault m'a cependant dit qu'il est indispensable que ton beaufrère se fasse présenter par le président Guillon Sarcet , par le premier président et le procureur général Portier. Tu voudras bien lui écrire cela, d'ailleurs tout le monde est en sa faveur.
Tu ne m'écris pas un mot de la botanique, je te supplie cependant de t'en occuper à la fin, car depuis le départ de madame Gauvin, je n'ai vu qu'une demi-^page de manuscrit. Je suis très-décidé de ne pas laisser enfouir des résultats de notre expédition, et si en huit mois il ne paraissait que dix planches, c'est-à-dire autant que tout botaniste en Europe en finit en quinze jours, il n'y a pas de raison que le second volume des plantes équinoxiales finisse en trois ans, et cependant, il est de fait que
M. a déclaré ne pas vouloir imprimer les espèces
avant que ce second volume ne soit fini. Je te prie donc
de nouveau, mon cher Bonpland, de t' occuper à la fin d'un objet qui est d'une haute importance pour les sciences, pour ta réputation morale et pour les engagements que tu as contractés avec moi en 1798. Je te prie de nous transmettre du manuscrit, car, quant aux assurances que tu en as de tout fait chez toi, tu sais qu'ils ji' avancent en rien cette affaire. Je suis engagé à te faire de nouveau ces prières parce que je viens de payer à Wildemor 3,000 fr. en avance pour les spécies et parce que le public, qui croit que tu ne t'occupes plus de sciences depuis deux ans, ne voudra pas d'un nouvel ouvrage de botanique avant que le premier ne soit achevé. M. Wildemor est en chemin, à ce que je suppose ; je ne sais pourquoi il s'est fait payer l'argent à Berlin. J'espère que nous te verrons bientôt ici, mon cher Bonpland. Je t'embrasse dé cœur et d'âme, et je saurai dans un mois si tu m'aimes encore un peu, pour faire ce que je te prie. Gay te salue.
Hdmboldt.
Ce 7 septembre iSiO.
ALEX. HUMBOLDT A GUIZOT (n° 21).
Paris, 4 mai 18H.
Je suis bien coupable de vous remercier si tard de l'aimable cadeau que vous avez bien voulu me faire. J'ai été quelques jours à la campagne, ce qui m' arrive bien
rarement. C'est là que j'ai !u votre excellente introduclion. Je l'ai lue avec des personnes bien faites pour apprécier la générosité de vos sentiments, la finesse de vos aperçus et cette justesse d'idées qui caractérise toutes vos productions. Je voudrais vous parler de tout ce que vous inspirez dans un temps où je sens plus que jamais le bcr soin d'aimer ce qui est aimable dans un degré si éminent. J'espère que vous ne trouverez pas indélicat si je vous demande la permission, monsieur, d'envoyer ce premier cahier à M. Ancillon. Je ne possède rien en ce monde, et si je me contente de votre ouvrage sur le bel idéal dans lequel les principes de l'art sont si noblement développés, j'ai eu besoin de vous voir. Il faut que nous causions sur votre entreprise, qui trouve beaucoup d'approbation (même le mémoire de mon compatriote est très-intéressant), de M. de Chateaubriand et de la bataille de Phillipau à l'inslitut. Nous conviendrons d'un jour pour aller ensemble à Saint-Germain.
Agréez l'assurance de mon estime profonde et de mon tendre attachement.
HUMBOLDT
Ce vendredi.
ALEX. liUiMBOLDT A MALTE-BRUN (n** 22),
Paris, ce mercredi 4811-1815.
Vous seriez bien aimable si vous pouviez bientôt dire un mot sur Texistence de mon ouvrage sur le Mexique. Une entreprise de ce genre soutenue par aucun gouvernement ne peut se soutenir que par le soin que l'auteur met à son travail et par la bienveillance du public. J'ai envoyé le 2 rf, ce cahier à M. Etienne. Aussi les libations ont été faites. Je me flatte que la carte de Russie est entre vos mains. Elle a été donnée à votre ancienne portière. Il n'est d'ailleurs pas juste que vous ne me dites pas où vous demeurez à présent.
J'ai à vous faire une prière.
Je fais une carte sur le .flux et le reflux de l'argent de l'Amérique par l'Europe en Asie. Il ne me faut que des approximations. Je désirerais des nombres pour :
1) L'exportation de l'argent de Russie en Chine; je crois 2-3 millions de roubles. Je le trouverais dans Herrnann ?
2) L'exportation d'argent d'Europe en Asie.
a) Egypte, Asie mineure.
b) Indes orientales.
c) Chine... Je vois, dans Macartney, v. p. 50, que la valeur du thé n'est que de 34 millions de francs. Avec cela les Anglais importent des marchandises en Chine et, toute considération faite, il m'a paru, d'après Macartney
et Barrow, que la Chine n'absorbe pas annuellenient plus de 22 millions de francs ou 4-5 millions de piastres. Comptons même 2/3 pour le reste de l'Asie, nous n'aurions qu'une perte métallique de l'Europe en Asie de 15 millions de piastres, et cependant l'Amérique portugaise et espagnole donne à l'Europe en or et en argent au delà de 30 millions de piastres. Il n'y a pas de doute que l'argent s'accumule dans les pays du Nord où des cueilHères d'argent étaient plus rares autrefois. Il est certain qu'une- petite accumulation individuelle sur 90 millions d'habitants qui vivent dans le nord et l'est de l'Europe devient insensible. Cependant l'idée que 1 5 millions restent en Europe a quelque chose d'invraisemblable. Je connais à 5"* près l'argent qui est venu depuis 1 520 en Europe depuis V Amérique ; il faut que je traite la question de l'accumulation. Vous seriez bien
bon si, en fouillant dans vos riches matériaux, vous m'instruisiez sur la masse qui découle en Asie. L'Afrique fournit 74,000 nègres qui valent au moins 7-8 millions de piastres sur les lieux, mais je crois que plus de 2/3 se payent avec des marchandises ; ainsi cette perte n'est pas
considérable. Ma carte, placée ci-contre, désigne le voyage de l'argent comme les voyages de Cook.
Les nombres sont des piastres qui s'embarquent à Vera-Cruz, Carlhagène, Lima, Acapulco, Buenos-Ayres. Je n'aime pas les enfantillages de M. Playfair^ mais je crois que le mien est plus sérieux. Voyez si en quinze jours vous pouvez me donner quelques nombres pour le courant à Test.
Agréez les assurances de ma considération et de mon attachement inviolable.
HOMBOLDT.
Vous ai-je envoyé ma géographie des plantes ?
Rue Saint-Dominique-d' Enfer, 20.
Mercredi matin.
ALBX. HUMBOLDT A GUIZOT (N° 23).
Paris, jeudi 17 mai 1811.
Que VOUS êtes bon et aimable de vous souvenir de moi. J'ai déjà lu en entier votre second cahier, qAi développe plus nettement le plan de cette belle et utile entreprise. Votre morceau sur la différence des tempéraments est plein de sagesse et d'aperçus fins et spirituels. Les enfants sont difficiles à peindre, les formes ne sont pas arrêtées. Dans un pays où l'on est épouvanté de la métaphysique comme de la fièvre jaune et des idées libé-
raies, il faut souvent baisser de ton et individualiser les maximes. J'ai vu avec plaisir que vous avez tiré de l'oubli la méthode de Campe. Vous ne savez peut-être pas que M. Campe a élevé mon frère aîné. J'étais alors un petit enfant. On m'a répété plus tard que M. Campe a fait ses premiers essais sur lui. Je suis sûr que le journal de mademoiselle de M. (Meulan) plaira beaucoup. Elle parle si bien raison ^q\ le mot... : * Son père est pour lui ce que sera un jour la raison, c'est là l'indépendance, » est d'une grande profondeur de sens et de sentiment. Agréez, mon cher ami, l'assurance réitérée de mon attachement et de mon estime vraie et profonde.
Ce jeudi.
ALEX. HUMBOLDT A GUlZOT (n** 24).
Paris, 1S12.
Je ne puis pas vous quereller de ce que vous m'avez oublié un p*eu lors de l'arrivée de monsieur Siapfer. J'en devinais les raisons et je me félicitais à la fois et de ma sagacité et de votre bonheur. Lorsque tout le monde parle de votre talent et de la profondeur de vos connaissances, il m'est permis de vous dire tout simplement qu'on vous aime. J'ai montré de la curiosité : madame Stapfer vous l'aura dit, mon excellent ami. Vous entrez
dans une vie nouvelle ; tout va changer autour de vous. Le monde vous paraîtra plus riant, votre existence plus belle. Conament ne pas s'intéresser à un événement aussi important pour vous et pour vos amis ? Il est si rare de réunir les qualités du cœur aux dons de T esprit, le charme de Timàgination aux lumières d'une raison qui assigne son véritable prix aux choses de la vie. Mademoiselle de M... (Meulan) possède encore un autre héritage qu'il est si difficile de conserver dans un temps où, las de niveler les fortunes, on voudrait rabaisser tout ce qui s'élève dans le monde moral. En nommant celle qui vous sera unie par les liens les plus doux, toutes les voix s'accordent pour célébrer le dévouement le plus généreux dans des temps orageux, la noblesse de caractère, le courage et cette simplicité qui relève l'éclat de tant de belles qualités. C'est aussi un triomphe que de forcer la masse à admirer ce qui est honorable et vertueux.
Je continuerai de dire que j'ignore cette union prochaine. Il y aura des moments où vous vous souviendrez de moi et vous me direz par un petit mot que j'ose venir me présenter. Je serais jaloux de me faire connaître à mademoiselle de M... L'ambition se mêle à tout ce que je fais.
Ce jeudi.
Je ne vous porte pas encore
de Mainers, je craindrais de vous dessécher le cœur pour
un instant.