DE LA ROQUETTE AU B"" DE HUMBOLDT
Avril 1825.
Monsieur le baron.
On m'a remis un peu tard la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.
Je suis trop heureux et on ne peut plus flatté, d'apprendre de M. le baron de Humboldt, que le numéro du Bulletin dont la rédaction m'avait été confiée, a pu exciter votre intérêt et mériter votre approbation.
D'autres occupations ne me laissant pas le temps nécessaire pour continuer cette rédaction, j'ai cru devoir en informer mes confrères de la Commission centrale ; je suis parvenu à les décider à se rendre à mes raisons et à nommer un autre rédacteur, auquel je me suis empressé de remettre votre note sur le Pérou ; elle sera insérée probablement dans le' numéro prochain (112).
J'ai annoncé à la Société l'envoi que vous vous proposiez de lui faire d'un extrait de la correspondance de MM. Boussingault, Rivero et Roulin pour être im-
primé dans le Bulletin , Vous ne devez pas douter, Monsieur le baron, de l'accueil qui a été fait à votre proposition; elle a été reçue avec reconnaissance, et nous attendons tous avec empressement le morceau que vous avez bien voulu promettre. Si M. le baron de Humboldt nous ouvre quelquefois son portefeuille, on peut prédire avec certitude un sort brillant au journal de la Société.
J'ai eu l'honneur de me présenter deux fois chez vous, mais je n'ai pu avoir l'avantage de vous rencontrer; j'espère être plus heureux une autre fois.
Je désirais au surplus vous entretenir verbalement du Bulletin de la Société de Géographie, et vous demander en même temps s'il vous serait possible de vous détourner un instant de vos graves et savantes occupations, pour fournir quelques notes à V Histoire d'Amérique, de Robertson, dont on me propose de donner une nouvelle édition (113).
J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération. Monsieur le baron, ^
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
De La Roquette.
DE LA roquette AU B^* DE HUMBOLDT (114).
Paris, 26 octobre 1825.
Monsieur le Baron, J'ai exactement reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, ainsi que les volumes qui l'accompagnaient.
Le silence que j'ai gardé, doit vous paraître bien coupable : permettez-moi de le justifier à vos yeux.
Il est impossible d'être plus profondément pénétré que je ne l'ai été des bontés que vous m'avez témoignées dans cette circonstance. Si je ne vous ai pas écrit sur-le-champ pour vous exprimer ma gratitude, n'attribuez ce silence qu'au désir que j'avais de ne pas répondre par une simple lettre de remercîment à monsieur le baron de Humboldt, à l'homme le plus distingué de l'Europe, qui a bien voulu se distraire un moment de ses importantes occupations, pour me donner des conseils et me tracer la route que je devais suivre.
J'ai voulu d'abord réunir tous ceux de vos ouvrages que je n'avais pas, et lorsque je les ai eus en ma possession, j'ai commencé par lire les parties que vous m'aviez indiquées, et vous ne trouverez pas étonnant que je me sois laissé entraîner à lire ou du moins à parcourir et à méditer toutes les autres. Cette occupation à la fois si agréable et si instructive, est encore loin d'être arrivée à son terme. Après avoir parcouru la mine féconde que vous avez exploitée de manière à décourager tous ceux qui viendront après vous, j'avais l'intention de vous soumettre mes idées sur Robertson et sur le parti que je comptais tirer des matériaux qui se trouvaient à ma disposition. Voilà, monsieur le Ba-
Les quatre lettres des 17 avril, 14 et 15 septembre et 25 octobre 1825 imprimées par erreur pages 227 à 240 de la feuille 15, auraient dû être placées avant celle du 26 octobre 1825, page 244.
ron, Tunique motif du silence que je me reproche aujourd'hui.
Plus je lis vos ouvrages, monsieur le baron, et plus je sens combien le travail entrepris par moi est difficile. Je le poursuivrai néanmoins, encouragé par l'espoir que vous me permettrez de vous demander quelques avis, de vous communiquer mes doutes, avant de le livrer à l'impression
L'éditeur de ma nouvelle traduction est très-pressé ; il désirerait que tout fût déjà terminé, et je ne puis lui faire comprendre qu'on ne fait jamais rien de bien sans y employer beaucoup de temps. Il ne cesse de me répéter qu'il ne faut pas, qu'il ne veut pas que je donne trop d'extension à l'œuvre de Roberlson. Pour le satisfaire autant que possible, je serai donc forcé, à mon grand regret, d'abréger le nombre et l'étendue des notes, sauf à les augmenter et à les développer davantage dans une autre édition, si la première reçoit un accueil favorable du public.
Veuillez, Monsieur le Baron, agréer mes excuses ainsi que les plus vifs remercîments, avec l'hommage de la reconnaissance respectueuse
deV. T.-H. etT.-O. S.
De la Roquette.
Paris, 1826.
Monsieur,
La découverte importante que vous avez faite sur la section de la 8* paire a excité mon plus vif intérêt. Quoique bien éloigné aujourd'hui de ce genre d'études, mon imagination se reporte volontiers sur les phénomènes de la vie. Me permettrez-vous de soumettre à vos lumières . et à votre sagacité quelques observations que vos expériences ont fait naître.
Dans les expériences galvaniques on voit des contractions musculaires de deux manières toutes différentes, en fermant la chaîne en a ou en ^.
Dans le second cas, le courant électrique parcourt le nerf et le muscle, dans le premier, il ne parcourt qu'une partie du nerf et c'est le nerf qui réagit sur le muscle placé hors du courant. Le nerf agit organiquement sur le muscle et l'excite comme dans le mouvement musculaire, à moins qu'on n'adopte l'effet d'un coup latéral comme le présentent de fortes décharges de la bouteille de Leyde. Des grenouilles placées sur un drap mouillé sur lequel est placé aussi la bouteille que l'on décharge, reçoivent de ces petits éclairs latéraux. M. Vol ta croit que les chocs que donnent les poissons électriques ne sont que de ces coups portés
hors du cercle fermé, T organe du poisson se déchargeant en lui-même à travers la peau devenue conductrice. Voilà, il me semble, un point d'incertitude dans le mode d'expérience a qui mérite beaucoup d'attention.
La section du nerf paraît prouver qu'il n'y a pas de choc latéral et que dans a c'est la traction organique du nerf qui meut le muscle. En établissant entre les
B bouts du nerf une communication par des métaux, de la viande cuite , . de certains champignons très-azotés, j'ai eu des contractions en fe, mais non en agissant comme en a.
La lame de métal interposée devrait cependant conduire le coup latéral au muscle. La non réussite de l'expérience a prouvé que le bout du nerf supérieur ne peut dons Vexpérierice galvanique ordinaire réagir sur le muscle; qu'il faut un circuit complet en &. Voilà une différence remarquable que présente dans votre expérience l'action de la pile puissante du cerveau. Elle agit à travers le métal interposé ; je l'avais soupçonné dans ma jeunesse pour le cas de la prétendue régénération des nerfs. Je me disais alors si la partie médullaire n'a pas besoin de renaître, le tissu cellulaire interposé peut servir de conducteur entre le cerveau et le muscle, dont je vois quelquefois après une blessure revenir le mouvement volontaire. Votre belle découverte nous montre ces nerfs comme
propageant par conduction, et si fig. 2 la contraction ne se voit pas dans le cas d'à, est-ce peut-être parce que l'accumulation instantanée de fluide que nous produisons est de beaucoup moindre que dans votre expérience toute analogue, mais agissant par la pile puissante du cerveau.
Vous connaissez mon expérience de la ligature. Dans tous les cas de ligature, il n'y a jamais contraction dans a.=Lebout au-dessus de la ligature ne réagit plus sur le muscle : si sous de certaines conditions la ligature n'empêche pas la contraction, c'est toujours dans le cas b, non dans le cas d'à; vous vous rappelez de
cette condition : la ligature n'agit que lorsque le bout ab du nerf (celui qui se trouve entre la ligature et l'insertion du nerf dans le muscle) se trouve en contact avec l'air.
Dans fig. 4 il y aura contraction : enveloppez a & de corps conducteurs (pas de chair 'musculaire humide), de sorte
qu'aucune* partie du nerf audessous de la ligature n'entre en contact avec l'air, et vous aurez des contractions malgré la ligature.
Placez la ligature au point de l'insertion, elle agira; préparez 1er nerf au-dessous
de la ligature, pour que, dégagé du muscle, il entre
en contact avec l'air, et la li- ^^-^ .^l galure n'agira plus. Ce ne
sont que des cas particuliers de la même condition, mais d'une condition qui (je ne cesse de le dire depuis 25 ans) jettera du jour sur ce phénomène mystérieux d'une ligature.
Votre découverte. Monsieur, m'y ramène : Si le nerf n'est que conducteur, si on peut substituer à une portion de nerf des corps conducteurs (des lames métalliques, fig. 2), comment la ligature peut-elle jamais intercepter l'action. Humectée, elle est conductrice elle-même ; elle peut être (je crois) un fil métallique. Elle ne détruit pas ; en l'ôtant, le mouvement revient; elle presse sans doute, mais elle ne presse qu'extérieurement sur le neuvilema et les vaisseaux du neuvilema s'il y en a : elle n'intercepte pas la continuité intérieure des globules de matière médullaire et nous savons qu'en coupant longitudinalement un nerf: l'expérience fig. 7 réussit si les bouts a et 6 se tiennent par -p. quelque brin organique ap-
partenant à la partie médullaire. Ce cas, fig. 7, mérite je pense de nouvelles expé- / riences. Si ma mémoire ne
me trompe pas, il y a contraction fig. 7 et il n'y en aura pas si vous substituez
à a 6 de la pulpe médullaire exprimée d'un autre nerf. Ry;a Dans ce dernier cas la con-
traction n'aura lieu que dans fig. 8. Il y a donc un arrangement organique bien important dans cette pulpe médullaire qui une fois dérangée ne propage plus l'action nerveuse. Peut-être voudriez-vous essayer la ligature ordinaire ou métallique (par un fil métallique bien
conducteur) de la 8* paire? Si la ligature empêche l'action, croiriez-vous qu'en établissant une communication par une lame métallique entre deux points a et 6, au-dessus et au-dessous de la ligature c, vous rétablieriez l'action nerveuse? Cela devrait être si le nerf n'agit que comme conducteur.
Pardonnez, monsieur, la longueur de cette interminable lettre : on aime à s'entrenir avec des personnes qui réunissent à la profondeur des connaissances, cette simplicité de caractère et cette bienveillance de sentiment qui inspirent de la confiance aux ignorants.
Je vous engage bien de communiquer à l'Académie cette série de faits dont vous possédez déjà les premiers chaînons et les chaînons les plus importants Agréez l'hommage de ma haute et affectueuse considération
HUMBOLPT, Ce jeudi.
Depuis que j'ai eu l'honneur de vous entretenir, monsieur, de la différence qu'offrent vos importantes découvertes sur la substitution de conducteurs métalliques aux portions de nerfs retranchés avec les expériences galvaniques ordinaires, j'ai mis de nouveau la main à l'œuvre. J'ai fait des expériences sur des grenouilles pendant huit heures de suite, j'ai trouvé tout ce qui est consigné dans ma première lettre, mais ma mémoire m'avait induit en erreur en parlant de la section longitudinale du nerf, de sa dilacération et de la pulpe médullaire.
En diminuant le nerf crural longitudinalement d'épaisseur, en le dilacérant jusqu'au tiers de son diamètre, les contractions n'ont pas lieu en a, mais seulement en b. Quoique ces portions de nerfs c et d continuent à être contiguës organiquement par la portion amincie du nerf; la partie supérieure perd la faculté d'agir sur la partie inférieure. Il n'y a pas de contraction en fermant la chaîne galvanique en a,
La moindre lésion du nerf équivaut à une ligature. Ne devrait-on pas croire, d'après cela, que le mouvement volontaire cesse lors même que dans des cas pathologiques il reste une portion contiguë du nerf
dilacéré. Est-ce de mêine pour le sentiment? Votre découverte paraît faire croire le contraire. Une substitution de fil métallique est bien plus qu'une ligature ou un amincissement ; mais peut-être faut-il distinguer entre trois fonctions : la sensation, la faculté de mouvoir les muscles et celle d'agir sur les changements chimiques. Je viens de trouver (et ce fait est assez remarquable) que cette même condition mystérieuse sous laquelle la ligature agit ou n'agit pas, le contact de l'air, . audessous de la ligature, se manifeste dans ces dilacérations longitudinales du nerf.
Enveloppez de chair musculaire la partie amincie du
nerf et le courant ne passe plus. J'ai quelquefois pensé que cette enveloppe diminuait l'effet du courant parce qu'elle portait VE par plusieurs points à la fois dans le muscle, et que par conséquent le nerf est moins fortement irrité. Mais pourquoi les conducteurs métalliques en contact avec les muscles et avec la partie supérieure et saine du nerf (au-dessus de la dilacération ou au-dessus de la ligature) ne dimi- Pfffs nuent pas l'action aussi ? Ces fils
ne produisent aucun effet sensible.
Si dans vos belles expériences la section n'empêche pas l'action chimico-électrique (la digestion) une ligature avec un jil métallique l'empêchera- t-elle?
Agréez, Monsieur, T hommage de ma haute et affectueuse considération.
En dilacérant longitudinalement le nerf crural, il reste sans doute intacte une partie du neuvilema avec sa pulpe et pourtant (fig. 1) cette partie intacte ne fonctionne plus. Gela me paraît bien curieux.
La lettre ci -après est une réponse à celle que M. Jomard avait écrite au baron de Humboldt, pour lui soumettre le programme d'un prix de 2,400 francs, relatif aux antiquités de TAmérique centrale. Voir le Bulletin de la société de Géographie, séance du 7 avril 1826, tome V, page 542 et le programme du prix page 595 et suivantes :
5 mai 1826.
Je suis bien coupable et je supplie mon respectable confrère de vouloir bien me pardonner. J'ai l'honneur de lui transmettre le Juarros qui pourra lui servir à vérifier des noms. N'y aurait-il pas à recommander spécialement :
De rechercher les bas-reliefs qui représentent les adorations d'une eroiv (l'un est gravé dans del Rio). J'en possède un autre dessin, d'un monument de Palenqué encore inédit que je vous transmets (116)
D'examiner spécialement ce que les traditions du pays rapportent sur Tâge de ces monuments, et s'il est bien prouvé que les figures qui ont un style d'imitation presque européen, sont antérieures à la conquête ;
De recueillir tout ce que l'on sait sur le Votan ou Wodan des Ghiapanais, qui semblable à Odin et Bouddha préside à un jour de la petite période (Boud- Var) Wednesday. Voyez mes monuments, tome I, p. 383, in-8\
Mille affectueux hommages.
Jeudi.
Je ne connais que :
1"* Les ruines de l'ancienne cité de Palenque ou de Galhuacan, dans l'Etat de Chiapa, sur la rivière Micol, au N. 0. du village indien Santo Domingo Palenque. Cette province s'appelait jadis de los Tzendales. Comme l'Etat de Chiapa a été cédé et réuni à la confédération mexicaine, .on ne peut dire Palenque dans le Guatemala, il vaut mieux exprimer seulement le nom de l'ancienne province de Chiapa, dont la capitale est Ciudad Real.
2^ Les ruines de Copan, dans l'Etat d'Honduras, où un temple est orné de statues que l'on assure avoir été sculptées longtemps avant la conquête, quoique les figures ont des vêtements qui rappellent en partie des vêtements de l'Europe au moyen âge. La caverne de Tibulca, dont l'entrée est soutenue par des colonnes, près de Copan.
3" Les ruines de l'antique cité d'Utatlan, près de Santa Gruz-del-Quichè, dans la province de Solola. On les compare par leur masse et leur grandeur à tout ce que les plateaux de Gouzco et le Mexique offrent de plus grand. On donne au palais du roi de Quiche 728 pas géométriques de longueur et 376 pas de largeur. (Santo Domingo Mixco est un village indien près de la Nueva-Guatemala , aveJfc des sources ferrugineuses.)
4° Les ruines de Tile Peten dans la laguna de Itze sur les limites de Ghiapa, Yucatan et Verapaz.
Les ruines des antiques forteresses indiennes de Tepanguatemala, Mixco, Parraxquin, Socolco, Uspantlan et Ghalchetan.
Al. Humboldt.
LETTRE DE RECOMMANDATION d'aLEX. DE HUMBOLDT POUR MADAME IDA PFEIFFER (117).
Postdam, 8 juin 1826.
Je prie ardemment tous ceux qui en différentes régions de la terre ont conservé quelque souvenir de mon nom et de la bienveillance pour mes travaux, d'accueillir avec un vif intérêt et d'aider de leurs conseils le porteur de ces lignes,
Madame Ida Pfeiffer,
célèbre non-seulement par la noble et courageuse con-
fiance qui Ta conduite, au milieu de tant de dangers et de privations, deux fois autour du globe, mais surtout par l'aimable simplicité et la modestie qui règne dans ses ouvrages, par la rectitude et la philanthropie de ses jugements, par l'indépendance et la délicatesse de ses sentiments. Jouissant de la confiance et de l'amitié de cette dame respectable, j'admire et je blâme à la fois cette force de caractère qu'elle a déployé partout où l'appelle, je devrais dire où l'entraîne son invincible goût d'exploration de la nature et des mœurs dans les différentes races humaines. Voyageur le plus chargé d'années, j'ai désiré donner à Madame Ida Pfeiffer ce faible témoignage de ma haute et respectueuse estime.
Signé : Alexandre de Humboldt.
Postdam, au château de la ville, le 8 juin 1826.