DE M. LE BARON
A. DE HUMBOLDT
Par m. de LA ROQUETTE.
Frédéric-Heori-Âlexandre, baron de Humboldt^ l'un des hommes les plus remarquables de notre époque par l'étendue, la variété et le mérite de ses travaux scieutifiques, qu'il n'interrompit pas un seul instant pendant tout le cours de sa longue carrière, naquit à Berlin le 14 septembre 1769^ année célèbre par la naissance de Cuvier, de Napoléon et de Wellington. Issu d'une noble famille de la Poméranie supérieure, Alexandre de Humboldt (c'est sous ce seul prénom qu'il fut toujours connu)^ était le second fils du major de Humboldt, lequel, après avoir honorablement servi, comme aide-de-camp du duc de Brunswick, pendant la guerre de sept ans, devint, à la paix, chambellan du roi de Prusse.
Sa mère, mariée en premières noces au baron de Holwède, alliée à la noblesse du Brandebourg et cousine de la princesse Bliicher, descendait de parents français originaires de Bourgogne et portant le nom de Colomb, que la révocation de l'édit de Nantes avait forcés de quitter leur patrie.
Quoique d'une constitution délicate pendant sa première jeunesse, Alexandre de Humboldt, excité par une noble émulation,
ne voulut pas néanmoins se laisser devancer dans ses études par son frère Guillaume, plus âgé que lui seulement de deux ans. On verra bientôt quelles furent les conséquences inattendues de ce travail excessif.
Ce fut sous la direction de leur mère, femme d'un esprit trèsdistingué, que les deux frères reçurent leur première éducation au petit château de Tegel, propriété de la famille à peu de distance de Berlin.
Campe^ auteur de plusieurs relations de voyage, traducteur allemand de Robinson Crusoé, etc., fut leur premier instituteur; le botaniste Christian Kunth le remplaça en 1777.
Quatre ans après la mort du major de Humboldt arrivée en 1779, Kunth se rendit avec ses deux élèves à Berlin pour y surveiller les cours de philosophie, de législation, de botanique, etc. , qu'ils suivaient sous les plus habiles professeurs ; un fois seulement-par semaine, Guillaume et Alexandre étaient ramenés à Tegel auprès de leur mère.
Pendant l'automne de 1787, leur gouverneur Kunth les conduisit à l'Université de Francfort-sur-roder, où ils retrouvèrent Lôffler, un de leurs anciens professeurs de Berlin, qui les reçut dans sa maison.
Pour suivre les intentions de madame de Humboldt, Alexandre s'occupa plus spécialement de finances; mais, ce genre d'études lui convenant médiocrement, il quitta Francfort après un court séjour de trois mois, et retourna en 1788 à Berlin. Là il se lia intimement avec le professeur de botanique Wildenow, dont il avait déjà suivi précédemment les cours, et qui lui inspira un goût très-vif pour cette branche des sciences naturelles. Il se familiarisa également avec la technologie et la pratique industrielle, en même temps qu'il' reprit plus à fond l'étude de la langue grecque. C'est vers celte époque qu'il composa et lut devant une société savante son premier essai littéraire c( Sur la manière dont les Grecs tissaient leurs étoffes^ » essai qui n'a jamais été imprimé.
L'année suivante (1789) Alexandre rejoignit son frèreàGôttingue, alors la première université de l'Allemagne, et il déclara plus tard, au jubilé de 1837, qu'il devait la meilleure et la plus noble partie de son éducation à cette institution où Christian Gottlob, Heyne, Ëichhorn, Blumenbach, etc., Tinitièrent à la philologie allemande, à l'histoire naturelle générale, à Tanatomie, etc. A Gôttingue il contracta une étroite amitié avec G. Forster, naturaliste distingué, qui, bien jeune encore, venait, avec son père, d'accompagner le capitaine Gook dans son second voyage autour du monde. Dans le Cosmos, son dernier ouvrage, Humboldt fait connaître la profonde impression que produisirent sur sa jeune imagination les vues et les descriptions de son compagnon d'études, ainsi que les lésultats de leurs excursions géologiques dans le bas Rhin et en Angleterre, dont tous deux ont publié des relations en 1790 ^ Les récits enthousiastes de Forster contribuèrent certainement à donner à Humboldt cet amour passionné des voyages et des recherches scientiflques qui l'entraîna plus tard dans les déserts du Nouveau-Monde, et que l'aspect de la mer, la conversation de Banks, de Solander et des autres compagnons de l'illustre Cook ne firent qu'augmenter. Un séjour de quelques mois à iMayence mit Humboldt en relation avec le grand anatomiste Sœmmering auquel il a donné un témoignage public d'estime et d'affection dans la dédicace de son travail Sur l'irritabilité de la fibre musculaire et nerveuse^ avec des considérations sur la me chimique des animaux et des plantes. En quittant la ville de Hambourg, où il était allé passer un certain temps, pour se rendre familières les différentes langues étrangères, et où il continua ses études sur l'histoire naturelle et spécialement sur la botanique, Humboldt, après avoir passé quelques instants à Berlin, entra en 1791 à l'Académie des mines de
* Voir à la fin de notre recueil, le Catalogue des ceuvres et de quelques opuscules composés ou publiés par le baron Alexandre de Humboldt, ainsi que des communications faites à leur sujet à des académies ^ sociétés et journaux scientifiques et autres de divers pays.
I^reibefg, à cette époque le centre des études géologiques et minéralogiques. Il y suivit les cours du célèbre Wernèr, dont il était rélève favori, et se lia intimement avec Léopold de Bucb, animé comme lui d'une insatiable soif de savoir et d'une persévérance égale à la sienne. Plus tard ce dernier se vouant de plus en plus à la constitution géologique du sol, tandis que Humboldt s'attachait au contraire à Teusemble et aux vues générales, chacun stimulant son ami et le complétant, ils exercèrent Tun sur l'autre la plus heureuse influence pendant leur longue carrière. A Freiberg comme dans tous les lieux où il s'était trouvé, Humboldt ne se borna pas à l'étude d'une seule science; en même temps qu'il s'occupait de géologie et de métallurgie, il consacrait une partie de ses moments à la chimie, à la botanique et notamment à des recherches sur la phosphorescence des divers corps et sur les différentes espèces d'air dans leur rapport avec la vie végétale et animale. Ces travaux opiniâtres de nature si diverse affectèrent d'abord singulièrement la santé de Humboldt. Aussi ce jeune et trop laborieux savant eut-il fréquemment à souffrir, surtout depuis 1785, de dispositions maladives dont il se plaignait luimême. <c Je suis fermement convaincu, écrivait à ce sujet en 1790 son ami Forster au célèbre Heyne, que le corps souffre chez lui, parce que l'esprit est trop actif, et parce que la tète se trouve trop prise par l'éducation logique de MM. les Berlinois. » Alexandre de Humboldt n'en continua pas moins cependant de se livrer avec la même ardeur à des investigations scientifiques , et chose remarquable, loin de s'affaiblir par de tels excès, sa santé se fortifia, et il a prolongé son existence jusqu'à un âge extrêmement avancé.
De retour d'un premier voyage en Suisse, Humboldt fut nommé, au mois de mars 1792, assesseur à l'administration des mines de Berlin, et peu après il accompagna le ministre de fiesnitz à Baireuth, dont on lui conûa la direction des mines. Ce fut là qu'il prépara ses importants mémoires sur la flore souterraine de Freiberg iFlora mbterranea Freibergensis ; — Apho-
rismi ex physiologia chemica plantarum et Florx Freibergensis Prodromi, dans lesquels il décrit spécialement ces plantes cryptogames , on les singulières formations si imparfaites qu'on rencontre dans les mines profondes.
Pendant son séjour à Baireuth il déploya, dans ses fonctions, une assiduité remarquable, mais interrompue par de fréquentes missions. C'est ainsi qu'il se rend pendant l'automne de 1792, à Vienne, où il prend connaissance de la récente découverte de Galvani, qui lui suggéra ses recherches sur l'irritabilité du système nerveux, publiées seulement de 1797 à 1799. a // est évident, dit M. le professeur Agassiz, d'après la manière dont M, de Humboldt a traité ce sujets et d'après le titre même de son ouvrage, qu'il penchait pour Vidée que les opérations chimiques qui s'accomplissent dcms le corps vivant des animaux four^ nissentun fU conducteur sur le phénomène de la vie, si ce n'était pas la vie elle-même, »
De retour à Berlin par la Silésie, Humboldt s'y occupe de l'amélioration des salines prussiennes, de levés de plans et de la publication de sa Flore. Pendant l'automne de 1793, on l'envoie en Pologne et dans la Prusse orientale pour y diriger des essais de forage ; il a fait sur ce voyage d'excellents rapports qui se trouvent, dit-on^ entièrement de sa main dans les archives de Berlin. L'année suivante (1794), il va voir son frère Guillaume à léna, et, selon la significative expression de Gœthe, ce il contraint Uyus ses amis aux généralités des sciences. » Il accompagne ensuite Uardenberg, comme diplomate^ au camp anglais sur le Rhin, pour y prendre part aux négociations sur les principautés franconiennes. L'année 1795 le conduit encore à léna, d'où il se rend de nouveau en Suisse, contrée qu'il parcourt en grande partie à pied, de Schaffouse à Chamouni, avec M. de Hasten, son ami, et avec Freisleben, un de ses condisciples de Freiberg. En 1796 il se trouve en mission diplomatique auprès du prince de Hohenlohe-lngelfingen ; et à son retour à léna, au mois de mars 1797, il prend la résolution de se consacrer entièrement aux sciences,
et donne sa démission de ses fonctions publiques. Quoiqu'il les eût toujours exercées avec autant de zèle que de talent, Humboldt n'avait jamais interrompu un seul instant, pendant leur durée, ses recherches scientifiques et ses travaux commencés. La découverte des roches serpentineuses polarisées à Gefrecs, en 1792, le conduit à de nouvelles recherches sur le magnétisme terrestre, et ses observations, publiées dans plusieurs journaux à la fois, excitent l'attention du monde savant et donnent lieu à des dissertations nouvelles. Dans tous ses voyages, il ne manque jamais d'examiner les gisements géologiques, et en même temps il continue ses études sur la germination, les couleurs et la nourriture des plantes. D'après les conseils du baron de Zach, il entreprend, en vue d'un grand voyage qu'il se proposait de faire un jour, des déterminations astronomiques et hypsométriques. Cependant il s'occupe avant tout de perfectionner son ouvrage sur rirritabilité de la fibre musculaire et nerveuse; non-seulement il multiplie ses expériences sur toutes sortes d'animaux, même sur des insectes, mais il ne craint pas de se faire des plaies sur les épaules et dans le dos au moyen d'entailles et de vésicatoires, pour étudier par ses propres sensations les phénomènes de l'irritation galvanique. L'importance du premier de ses grands ouvrages réside surtout dans les expériences concluantes qu'il fit sur l'électricité animale, à laquelle Galvani ramenait tout, tandis que de son côté son rival bien supérieur, Volta, en rejetant complètement celle-ci, qu'il frappa à mort, suivant Arago S allait néanmoins trop loin, en ne voulant reconnaître que des phénomènes d'électricité métallique, dans la vivification merveilleuse des parties organiques mortes. Humboldt montre, par les indications les plus précises, qu'il est possible de déterminer des convulsions, non-seulement par l'application d'un métal simple, mais même sans l'intervention d'une substance tierce et sans irritabilité mécanique. Il commence par séparer
* Notice biographique sur Alexandre Volta, 1. 1, p. 217.
les phénomènes qui relèvent de rélectricité animale de ceux que produit un courant du dehors, ce qui est le cas dans l'emploi de deux métaux différents, et qui appartiennent à rélectricité métallique ; puis il établit, d'une manière incontestable, la faculté des parties animales de produire par elles-mêmes les phénomènes observés sur elles.
Les recherches de Humboldt s'étendent, du reste, dans cet ouvrage bien an delà de l'électricité galvanique, car il étudie d'abord les différents corps qui la conduisent, examine ensuite tour à tour l'influence sur le système nerveux, de l'électricité, de la chaleur, du magnétisme, de la lumière ; et souvent la poursuite des phénomènes chez les espèces les plus variées d'animaux et de plantes le conduit à Texamen de leur structure anatomique, et lui suggère les observations les plus fines et les pins ingénieuses. Bien plus, il soumet à l'analyse, l'eau, l'air, les différents gaz et les médicaments les plus variés, et devient ainsi le fondateur de la physiologie nerveuse, en même temps qu'il fraye le premier les voies à une thérapeutique scientifique. On vient de lire l'aperçu des expériences de Humboldt, dû à un savant rédacteur des Annales prussiennes de M. R. Haym ; elles ont été publiées en allemand dans ce recueil, de 1797 à 1799.
La piété filiale et l'affectueuse déférence d'Alexandre de Humboldt pour sa mère, qui s'était montrée constamment opposée à ses projets de voyage hors d'Europe, l'avaient empêché de suivre son penchant. La mort de cette excellente femme, arrivée au mois de novembre 1796, lui permit de réaliser enfin les idées qu'il mûrissait depuis longtemps. Aussi Humboldt qui, par suite de la gueiTe et de l'état révolutionnaire de l'Italie, avait été forcé de renoncer au voyage qu'il s'était proposé d'y faire avec son frère pour étudier surtout l'action des volcans, se rendit-il à Vienne, où il consacra le peu d'instants qu'il put y rester, à l'étude des plantes tropicales dans les serres de Schœnbrunn.Il passa l'hiver de 1797 avec son ami Léopold de Buch, à Salzbourg, au pied des Alpes, où ils s'occupèrent principalement de travaux géo-
logiques et météorologiques. Humboldt employa une partie de son temps à déterminer exactement la position géographique des lieux, et consacra le reste à des recherches sur la loi des phénomènes de l'écorce terrestre, dont les résultats se trouvent consignés dans quelques écrits publiés plus tard ^ ou disséminés dans la plupart des journaux scientiûques du temps.
Pendant sa résidence à Paris, où il s'était rendu au commencement de 1798^ pour se procurer les meilleurs instruments météorologiques, et où il trouva son frère Guillaume, il répéta devant l'Académie des sciences ses expériences sur l'irritabilité nerveuse et musculaire de la fibre animale, se lia avec les naturalistes les plus célèbres de ce corps savant, et travailla dans les laboratoires de Fourcroy et de Yauqnelin. Il était sur le point de se rendre en Egypte, où le comte de Bristol lui avait proposé de se joindre à lui, lorsqu'il apprit presque en même temps l'arrestation du comte de Bristol à Milan, le départ du général Bonaparte, et le projet du gouvernement français d'envoyer, sous le commandement du capitaine Baudin, une expédition scienti6que dans la mer du Sud. Humboldt demanda au Directoire et obtint l'autorisation d'accompagner dans cette expédition le botaniste Aimé Bonpland, avec la faculté de se faire débarquer partout où il le désirerait. Des retards ayant été apportés au départ de Baudin, le savant prussien se détermina à renoncer à son projet. Ce fut à peu près à la même époque qu'il eut l'idée de partir pour la Barbarie avec le consul de Suède Skioldebrand, chargé d'aller porter des présents au dey d'Alger, il espérait pouvoir visiter l'Atlas, alors presque inconnu des Européens, et aller de là soit au Maroc, soit en Egypte ; mais des circonstances particulières le firent changer brusquement de résolution. Il quitta Paris avec son ami Bonpland vers la fin de 1798, et dans l'espoir d'obtenir la permission de visiter les vastes possessions de l'Espagne en Amérique, ils se rendirent tous deux à Madrid, en
* Des gai souterrains et des moyens d'en diminuer les inconvénients, — Expériences concernant l'analyse chimique de Vatmosphère.
traversant la Catalogne et le royaume de Valence où Hnmboldt fixa^ par des moyens astronomiques, la position de plusieurs points importants. Ce qu'ils demandaient n'était pas chose facile; mais avec cette persévérance qui caractérise tous les actes de Humboldt» et grâce à Tintervention puissante de quelques membres du gouvernement français, de plusieurs savants de notre nation, et à l'appui de plusieurs personnages qu'il rencontra à Madrid, parmi lesquels nous citerons M. le baron de Forsell, ministre plénipotentiaire de Saxe, les deux amis parvinrent à surmonter la défiance et Textréme répugnance de la cour d'Espagne, et l'autorisation d'explorer ses colonies et d'y faire toutes les observations astronomiques et géodésiques qu'ils jugeraient nécessaires, leur fut enfin accordée de la manière la plus gracieuse. On doit dire ici qu'avant de partir pour le mémorable voyage qui a fait connaître l'Amérique sous tant de rapports divers, Humboldt s'y était préparé par des études assidues déjà signalées en partie. L'une de ses recherches eut pour objet les moyens eudiométriques dont on faisait usage pour déterminer les principes constituants de l'air, travail exécuté à la hâte, par des procédés imparfaits, et par suite, au jugement d'Arago, quelque peu inexacte On verra plus tard qu'il fut critiqué par Gay-Lussac, et le résultat du dissentiment de ces deux savants.
Humboldt et Bonpland partirent de la Corogne le 5 juin 1799, sur la frégate espagnole Pi^arro pour se rendre dans le Nouveau- Monde, ils arrivèrent en treize jours aux lies Canaries, en échappant heureusement aux croisières anglaises. Après s'être arrêtés quelques temps à Ténériffe, dont ils gravirent le pic, nos voyageurs touchèrent le Ib juillet au port de Cumana. Dès leur arrivée dans cette ville, Humboldt fut frappé de la connexité de deux événements physiques; la ruine de Cumana par le tremblement de terre du 14 décembre 1797, et l'éruption des volcans dans les petites Antilles. Plus tard il eut à comparer cette
' Recherches sur la décomposition chimique de Vair atmosphérique (en allemand). Brunswig, 1799, in -8*.
terrible convulsion de la nature à une autre secousse bien autrement funeste, celle du 26 fnars 1812, qui détruisit de fond en comble la ville de Caracas et fit périr plus de vingt mille habitants dans la province de Venezuela. Quoique cet affreux désastre fût postérieur au retour de Humboldt en Europe, les relations qu'il avait conservées en Amérique avec des hommes de toutes les classes, en le mettant en état de comparer les récits de plusieurs témoins oculaires, et de leur adresser toute espèce de questions, lui ont permis d'en donner une description exacte et d'un intérêt saisissant ^ . Humboldt et Bonpland , pénétrant dans rintérieur du Venezuela, naviguèrent pendant soixante et quinze jours dans un canot indien, sur les principaux cours d'eau de cette partie du nouveau continent , appelée alors par les Espagnols Terre ferme.
Ils firent pendant ce pénible trajet des observations de toutes sortes dans une région, foyer de miasmes délétères, couverte d'immenses forêts vierges qu'il n'est possible de traverser qu'en suivant le cours des rivières, seuls chemins pratiqués par la nature, où l'on est en butte, sous un ciel dévorant, aux morsures incessantes des moustiques et aux attaques des bêtes féroces. Humboldt supporta, comme son compagnon, toutes ces fatigues et résista à tous ces périls ; l'amour de la science semblait les mettre à l'abri de toute atteinte. Le jour, il recueillait des plantes ou des minéraux, mesurait le cours des eaux, étudiait les populations indigènes ; la nuit, il observait le ciel, et par l'inspection des astres, fixait avec exactitude la véritable position des lieux qu'il avait parcourus ; aussi a-t-il pu réunir pendant ce voyage une immense quantité de faits intéressants. Un des résultats scientifiques les plus importants de son exploration du bassin de rOrénoque fut la constatation de la bifurcation de ce fleuve et de sa communication avec l'Amazone. Il établit en même temps pour la première fois, le fait qu'il existait une
* Relation historique, etc. (Édit. in-4, 1. Il, liv. V, chap. 14.)
vaste plaine basse, liée par Teau qui entourait le plateau élevé de la Guyane S découverte du plus haut intérêt. Après cette exploration de rorénoque, on peut affirmer, dit le professeur Agassiz, qui lui aussi nous a souvent servi de guide, que la géographie physique commence à prendre le rang qui lui appartient dans la science.
Au moj^ de juin 1800, les deux aventureux voyageurs atteignirent la ville d'Angostura où ils se reposèrent des extrêmes fatigues de leur pénible voyage qui avait été si profitable à la science; car, outre leurs déterminations astronomiques, des levés terrestres, des recherches sur la botanique, la minéralogie et la géologie des contrées parcourues par eux, ils avaient étudié avec le plus grand soin les mœurs et les coutumes des indigènes et recueilli à leur sujet des informations d'une haute portée. De retour à Cumana , ils furent forcés de rester deux mois environ dans le Venezuela, bloqué par les Anglais ; ils employèrent ce temps à explorer les côtes de cette contrée, et parvinrent enfin à atteindre l'île de Cuba. Pendant un séjour de plusieurs mois dans cette belle colonie, Humboldt et Bonpland employèrent une partie de leur temps, non-seulement à étudier Ttle et ses habitants sous leurs différents aspects, mais à apprendre à ceux-ci les meilleurs procédés pour faire le sucre, en leur donnant des informations sur plusieurs arts utiles qui leur avaient été jusqu'alors inconnus. Humboldt et Bonpland recueillirent à Cuba une partie des matériaux d'un ouvrage que le premier de ces intrépides voyageurs a publié à Paris en 1 826 sous le titre d'Essai politique sur Vile de Cuba ; considérations sur la population, la richesse territoriale et le commerce de l'archipel des Antilles et de la Co^ lombie.
La nouvelle s'étant répandue à tort, que le capitaine Baudin venait de doubler le cap Horn pour contourner les côtes occidentales de l'Amérique, les deux amis résolurent de rejoindre l'ex-
* Be established for the first time, that there was an extensive low plain, eonnected by water, which circled the high table land of Guiana... (Agassiz.)
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péditioD française qu'ils supposaient parvenue déjà à la hauteur du Pérou. Us se dirigèrent en conséquence sur Carthagène, dans le dessein de passer de là à Panama. Mais comme la saison se trouvait trop avancée pour qu'ils pussent traverser Tisthme, et que d'ailleurs aucune information précise ne leur était parvenue sur l'expédition de Baudin, ils se déterminèrent à re* noncer à leur projet. Remontant alors la rivière Magdalena» nos deux voyageurs visitèrent Santa-Fé de Bogota, où ils examinèrent la formation des montagnes, et firent une ample récolte de plantes et d'animaux ; ils atteignirent enfin Quito le 6 janvier 1802. Six mois entiers furent consacrés par eux à l'exploration de cette ville célèbre et de ses environs, et à la mise en ordre de leurs observations. Le 22 juin ils entreprirent, en compagnie d'un savant espagnol, M. de Montufar, la périlleuse ascension du Chimborazo dont le sommet s'élève à 6530 mètres au-dessus du *niveau de la mer. Malgré les souffrances que leur firent éprouver la raréfaction de l'atmosphère et l'intensité du froid, ce qui ne leur permit de s'élever qu'à 6072 mètres, ils n'en recueillirent pas moins une longue série d'observations, et ne descendirent qu'après avoir complété et vérifié toutes leurs déterminations.
De Quito, Humboldt et Bonpland se dirigèrent sur Lima, limite méridionale de leur exploration; ils y passèrent quelques jours, puis remontant au nord, ils vinrent en décembre 1802 s'embarquer à Guayaquil, et se rendirent delà, en passant par Acapulco, à Mexico, où ils arrivèrent au mois d'avril 1803. Pendant ce voyage, Humboldt recueillit de curieuses informations sur la constitution et le peu de largeur de l'isthme de Panama, et sur la possibilité d'établir à cette latitude un canal maritime interocéanique; plus tard il développa ses idées à ce sujet K
* Voir l'introduction géographique de son Essai politique sur la NouveUe- Espagne, 1* édit., 1. 1; p. 4-187, sa lettre adressée de Berlin le 27 janvier 1856 à M. Kelley, publiée dans les Proceedings of the Royal Geographical Society of London (1856), n** 3, p. 96, et dont nous donnons la traduction dans le second
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Pendant près d'ane année que les deux voyageurs passèrent àtl Mexique et dans les contrées voisines, dout ils étudièrent le sol et les productions, en inspectant et mesurant les innombrables Tolcans que renferment ces pays, ils enrichirent la science de nombreuses déterminations astronomiques et d'observations d'une exactitude remarquable sur les phénomènes météorologiques, botaniques, zoologiques, minéralogiques, géologiques et ethnologiques. Humboldt a placé en tète de son Essai politique swr le royaume de la Nouvelle-Espagne, dédié par lui au roi Charles IV, le 8 mars 1808, sous forme d'introduction géographique, une analyse raisonnée de l'atlas de la Nouvelle-Espagne^ accompagnée de considérations générales sur Taspect physique de ce pays, une statistique de sa population et de ses produits, et surtout des détails d'une grande utilité pratique sur les mines de cette vaste contrée. L'auteur se montre, dans cet Essai, nonsenlement géographe et naturaliste consommé, mais économiste judicieux et clairvoyant.
Au mois de mars 1804, Humboldt retourna à la Havane, pour compléter la collection des matériaux de l'ouvrage qu'il préparait sur i'ile de Cuba. Après un court séjour dans cette ile, il se rendit aux États-Unis, visita Philadelphie et Washington, où 4I fut parfaitement accueilli par le président Jefferson, et s'embarqua enfin, le 9 juin suivant (1804), pour l'Europe, sur un navire marchand, en compagnie de Bonpland et de don Carlos de Montufar; le 3 août ils arrivèrent à Bordeaux. Humboldt se hâta de se rendre à Paris^ où le bruit de sa mort s'était depuis quelque temps répandu, et s'occupa immédiatement de préparer la publication de son Voyage dans les contrées èquinoxiales du nouveau continent: les premières livraisons parurent en 1807, et ce grand ouvrage ne fut entièrement terminé que dix ans après. Pendant ce temps, Humboldt, que l'Académie des sciences de Paris avait nommé correspondant le 16 pluviôse an XII (6 février 1804), et
volume de notre recueil, ainsi que les notices insérées par M. Sédillot dans le Bulletin de la Société de Géographie des mois de mars 1851, et juillet 1852.
qu'elle élut associé étrauger le 14 mars 1810, ne cessa d'entretenir des relations nombreuses et suivies avec les savants qui faisaient la gloire de la France, et qui s'empressèrent à Fenvi de rassister dans Télaboratiou des matériaux qu'il avait recueillis. Il fut également aidé par plusieurs savants allemands^ dans ce travail si difficile et si compliqué, dont seul il n'eût peut-être pas pu venir à bout sans beaucoup de peine, même en y employant de longues années. Ainsi, tandis que les herbiers que le zèle de Bonpland avait rassemblés, étaient mis en ordre par ce botaniste, par Humboldt et par Kunth, Jabbo Oltmanns se chargeait de vérifier et de comparer les observations astronomiques et géodésiques ; Cuvier et Latreille s'inléressaient aux études zoologiques, Rlaproth et Vauquelin s'occupaient de l'examen minéralogique et chimique des roches et des substances végétales ; enfin Gay-Lussac, et plus tard Arago, contribuaient puissamment au développement de vues grandioses sur le concours des forces terrestres *.
Par une circonstance singulière et flatteuse pour la France, le gentilhomme allemand, l'ami des souverains de la Prusse et de l'Espagne, afin de mettre en ordre, pour être publiés, les résultats de ses travaux scientifiques, avait choisi Paris pour sa résidence habituelle, et à l'exception de quelques courtes excursions en
* Le désir que conservait Bonplaad de revoir les tropiques, ne lui ayant pas permis de terminer IMUustration qu'il avait commencée de la vaste collection de plantes recueillies par lui, Humbold confia ce soin à Kunth, et distribua les animaux de différentes classes apportés en Europe entre les zoologistes les plus éminente; ainsi Cuvier voulut bien s'occuper du remarquable Batracien, l'Axolotl, dont le mode de développement est encore inconnu, mais qui dans son état adulte reste dans une condition semblable à celle du têtard de la grenouille pendant la première période de sa vie. Latreille décrivit les insectes et Valenciennes les coquilles et les poissons. Cependant, pour montrer qu'il aurait pu faire luimême le travail, Humboldt publia un mémoire sur la structure anatomique des organes de la respiration dans les animaux qu'il avait rapportés, un autre sur les singes tropicaux de l'Amérique, et un troisième sur les propriétés électriques de l'anguille électrique; mais ce qui l'occupa plus spécialement ce furent ses recherches sur la géographie physique et la climatologie.
Italie, en Angleterre et en Allemagne, quelquefois accompagnant le roi de Prusse, quelquefois seul ou avec de savants amis, il resta vingt ans dans notre capitale, constamment livré à ses profondes études. Nous avons dit qu'en 1799 Humboldi avair fait imprimer en Allemagne un mémoire sur les principes constituants de Tair et le jugement défavorable qu'en portait Arago. Lorsque ce mémoire fut connu en France, Gay-Lussac, qui venait de tirer un parti hardi de la récente invention des aérostats pour Texploration de l'atmosphère (septembre 1804), en releva les erreurs avec une certaine vivacité. Quelque sensible qu'il fût à la critique acerbe du jeune et savant physicien, Humboldt> l'ayant rencontré pour la première fois dans le salon de BerthoUet, s'approcha de lui, et après quelques paroles flatteuses, sur son ascension, lui tendit la main et lui offrit son amitié. Tel fut le point de départ d'un attachement qui ne se démentit jamais, et qui porta bientôt d'heureux fruits. Peu après, en effet, les deux nouveaux amis exécutèrent en commun un travail eudiométrique, lu à l'Académie des sciences, lel^r pluviôse anXÏII(21 janvier 1805), ayant pour objet principal l'appréciation de l'exactitude à laquelle on peut arriver dans l'analyse de l'air avec l'eudiomètre de Volta. Les auteurs touchèrent en même temps à une foule de questions de chimie et de physique du globe, sur lesquelles ils répandirent de vives lumières et des conjectures très-ingénieuses. C'est dans ce mémoire que se trouve la remarque, qui depuis reçut, dans les mains de Gay-Lussac, des développements importants, que l'oxygène et l'hydrogène, considérés en volumes, s'unissent pour former de l'eau, dans la proportion définie de 100 d'oxygène et de 200 d'hydrogène, remarque qui a beaucoup contribué à fonder la théorie des poids d'atomes d'après lesquels se combinent les éléments jusqu'à présent indécomposables de la matière. Trop loyal, et en même temps trop modeste pour s'attribuer la part qui appartenait en propre à son collaborateur, Humboldt se crut obligé d'écrire à ce sujet à Arago, aûn qu'il donnât de la publicité à cet aveu : c( Le fait de la saturation complète est dû à la
» sagacité seule de Gay-Lussac : j'ai coopéré à cette partie des » expériences, mais lui seul a entrevu Fimportance du résultat » pour la théorie. »
Désireux ensuite de perfectionner et de compléter leur mémoire, Humboldt et Gay-Lussac se décidèrent à faire ensemble un voyage en Italie. Partis de Paris le 12 mars 1805, munis d'instruments météorologiques et surtout d'appareils propres à déterminer l'inclinaison de Taiguille magnétique et Tintensité de la force variable qui dirige les aiguilles aimantées sous différentes latitudes, ils traversèrent les Alpes et les Apennins, et arrivèrent à Rome au mois de juillet suivant, avec une ample récolte d'observations curieuses. Après un court séjour dans cette capitale du monde chrétien, où se trouvaient réunis son frère bien-aimé Guillaume, dont il était séparé depuis longtemps, et un grand nombre d'hommes distingués, Humboldt en compagnie de Léopold de Bucb, l'ami de sa jeunesse, et de Gay- Lussac, partit le 15 du même mois de juillet pour Naples, où ils purent observer une des plus imposantes éruptions du Vésuve, et assister au plus terrible tremblement de terre qui ait jamais ébranlé cette ville. Tout en étudiant ces phénomènes au point de vue géologique, physique et chimique, les trois savants continuèrent leurs recherches sur l'air renfermé dans l'eau, sur l'électricité des torpilles et sur le magnétisme terrestre.
Nos voyageurs retournèrent ensuite en Allemagne et arrivèrent à Berlin un an environ avant la catastrophe de 1806. L'heureux retour de Humboldt dans sa patrie fut célébré par une médaille de Loos.
Il prépara en Prusse la publication de ses Vues (ou tableaux) de la nature, poursuivit avec Wildenow ses travaux botaniques et accompagna pendant l'automne de 1807 le prince Guillaume dans sa difficile mission politique en France. L'état de l'Allemagne y rendant impossible l'impression des œuvres si considérables de Humboldt, le roi lui permit de rester à Paris. 11 demeura dans cette capitale jusqu'en 1827 que fut terminé son
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Voyage aux contrées éqmnoxiales du nouveau continent, pârtagéant son temps entre ses travaux littéraires et scientifiques et les salons les plus distingués, où il trouvait moyen de déployer ses brillantes qualités de savant et d'homme du monde, et de soutenir avec la plus spirituelle aisance la conversation dans les quatre principales langues de TEurope, Tallemand, le français, l'anglais, l'espagnol.
Levé dès six heures du matin, après avoir passé la veille dans le monde une partie de la nuit, et ne se reposant souvent que quelques instants à demi-habillé dans un fauteuil, il entretenait une prodigieuse correspondance et trouvait néanmoins le temps de tout lire, de beaucoup écrire, d'assister aux réunions de l'Académie des sciences et d'autres sociétés savantes, de conférer avec leurs principaux membres et de prendre une part active à leurs expériences.
C'est ainsi qu'il se livrait avec Gay-Lussac à des recherches chimiques sur la composition de l'atmosphère, qu'il travaillait avec Biot à un mémoire sur la variation du magnétisme terrestre aux différentes latitudes. Un des membres les plus assidus de cette société de l'élite des savants français, connue sous le nom de Société d'Arcueil, fondée en 1807, par l'illustre chimiste Berthollet, il a donné dans les volumes qu'elle a publiés S un mémoire sv/r les lignes isothermes, dont il a fait paraître une carte, et qui sont aujourd'hui généralement admises dans la science, ainsi que des recherches sur la respiration des poissons, en collaboration avec Provençal, etc. Après tant de travaux pendant le JQur, il ne restait à Humboldt que trois heures tout au plus pour se reposer, et il fallait qu'il fût doué d'une constitution de fer pour ne pas succomber à un tel genre de vie.
Son séjour à Paris fut surtout utile à la France, qu'il aimait et considérait comme une seconde patrie, au moment des invasions de 1814 et de 1815, car, par son influence et ses démarches,
* Mémoires de physique et de chimie de la Société d^Arcueil (3 vol. in-8. Paris. 1807-1817).
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il protégea contre Taveugle ressentimeot des troupes étrangères, quelques-uns des établissements scientifiques de cette capitale, et en particulier le Muséum d'histoire naturelle ^
En 1814 il accompagna le roi de Prusse en Angleterre, et quatre ans plus tard (1818) il figura au congrès d'Aix-la-Chapelle. Ce fut pendant son séjour à Paris que Humboldt contribua en 1822 à la création de la Société de géographie dont il fut ensuite nommé président honoraire ; il a enrichi son journal de plusieurs intéressants mémoires, et est devenu dix ans plus tard un des fondateurs de la Société entomologique de France, avec Cuvier, Latreille, de Blainville et plusieurs autres savants. Ce fut également à Paris (vers 1819) que Humboldt suivit avec assiduité le cours de langue persane de M. Silvestre de Sacy. Il parait, d'après ce que nous a assuré M. Garcin de Tassy qui suivait le même cours, que le savant Prussien avait fait assez de progrès pour pouvoir comprendre et même exprimer ses idées en persan.
Cédant en 1827 aux vives instances de son souverain, Humboldt s'arracha à sa société de prédilection, qu'il devait revoir néanmoins plus d'une fois, et alla se fixer à Berlin. 11 y prononça devant un nombreux auditoire, dans l'hiver de 1827 à 1828, une série de discours sur l'ensemble de l'univers, sorte de prologue du curieux et important ouvrage auquel il a donné le nom de Cosmos ^, dont il n'a cessé de s'occuper pendant
f Le 11 juillet 1851, Humboldt a fait don, à cet établissement, tant en son nom qu'en celui de Bonpiand, de trois volumes in-fol. et de trois volumes in-4*> de manuscrits relatifs à la botanique et à la géographie botanique, écrits pour la plus grande partie par Bonpland; un certain nombre de pages, cependant, sont de la main de Humboldt qui a joint en outre quelques notes au travail fait en commun par les deux illustres voyageurs.
11 s'est efforcé, pendant les dernières années de sa vie, d'assurer la réalisation du désir qu'avait formellement exprimé Bonpland de donner au Muséum ses autres manuscrits et ses collections de botanique et de géologie. Cette intention ne paraît pas avoir été complètement remplie.
> Voir sa lettre adressée au Moniteur, le 23 février 18*^8 , et imprimée dans notre Collection, p. 271.
le reste de sa vie et qui a couronaé dignement ses travaux. Il était parvenu à sa soixantième année, lorsqu'en t829 l'empereur Nicolas lui renouvela l'invitation faite dès 1812 par son prédécesseur, et à laquelle les circonstances politiques n'avaient pas permis de donner suite, de visiter la partie asiatique de la Russie et principalement les montagnes de TOural. Humboldt saisit avec empressement celte occasion unique de compléter en Asie les observations de physique générale et de géographie recueillies par lui dans le Nouveau-Monde. L'empereur Nicolas pourvut aux dépenses du voyage avec une libéralité grandiose; et comme il laissait le savant Prussien complètement maître de son plan et du choix de ses collaborateurs, Humboldt s'adjoignit le minéralogiste Gustave Rose et le naturaliste Ehrenberg, et partit avec eux pour la Sibérie. Pendant neuf mois les trois voyageurs accompagnés de M. Menschenin, russe instruit qui leur servait d'interprète, et plus tard du baron de Helmersen^ savant officier du corps impérial des mines de Russie, aujourd'hui lieutenant général, explorèrent dans toutes les directions les dépôts d'or et de platine de l'Oural, les steppes de la mer Caspienne et la chaîne de l'Altaï jusqu'à la frontière occidentale de la Chine. Avec quelque rapidité qu'ail été fait ce mémorable voyage, puisque, pendant l'espace de neuf mois seulement, nos savants parcoururent plus de 11,500 milles, il produisit des résultats scientifiques du plus haut intérêt. Humboldt qui s'était plus spécialement chargé des observations astronomiques, magnétiques, géognostiques et physiques, sans négliger pour cela les recherches d'histoire naturelle ', laissa à Gustave Rose le soin
* Le savaDt professeur norvégien Hansteen, directeur de l'observatoire royal de Christiania qui a visité la Russie septentrionale peu de temps après Humboldt, et comme lui dans un bût scientifique, raconte une anecdote assez plaisante dans ses Souvenirs d'un voyage en Sibérie, dont Tauteur de cette notice a revu la traduction française avec M. Sédillot. « Humboldt avait écrit antérieurement à son arrivée à Orenbourg, une lettre au gouverneur Essen, en le suppliant de lui procurer quelques animaux rares qui se trouvent dans les environs de cette ville, et que l'habile naturaliste destinait au Musée de Berlin. Mais son écriture
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d^en écrire la relation qui a été publiée en allemand à Berlin de 1837 à 1842 sous le titre de Voyage minéralogique et gèognostique à l'Oural, à V Altaï et à la mer Caspienne, Pendant le cours de cette expédition, le savant Prussien avait déterminé plusieurs des faits les plus importants en connexion avec les lois du magnétisme terrestre; c'est ici le lieu de résumer ses principaux travaux antérieurs sur cet important sujet dont il s'était sérieusement et plus spécialement occupé à son retour du Nonveau-Monde. Nous empruntons cet exposé à une lettre adressée le 30 octobre 1852 par le capitaine^ depuis amiral W. H. Smyth, à la Société royale de Londres, et d'après ses désirs ; lettre dans laquelle les services scientiûques du baron de Humboldt sont
était presque indéchiffrable; Essen n'y avait rien compris, et la lettre avait passé inutilement de mains en mains, lorsque enfin un officier du génie, AgapiefT, avait fini par en saisir le sens et en faire une copie lisible. Essen furieux de la demande s'était écrié : Ich verstehe nicht, wie der Kônig von Preussen einem ^lann der sich mit solchen nichtswûrdigen Dingen hefasst einen so hohen Rang gében kann. (Je ne comprends pas comment le roi de Prusse a pu donner un rang si élevé à un homme qui s'occupe de choses aussi futiles.)
Le même voyageur rapporte dans l'ouvrage que nous venons de citer, qu'ayant rencontrée Astrakan Mirza-AhdallahVeziroff, dincien vizir disgracié du Schah de Perse, et qui s'était trouvé dans cette ville en rapports directs avec le baron de Humboldt, en reçut la copie d'une lettre écrite par lui à ce dernier. Nous croyons devoir en donner ici la traduction, malgré son emphase et son exagération toute orientale :
A. Humboldt.
« Vénérable seigneur, dont les plus sublimes vertus et les perfections coulent
» comme d'une source, et chez qui les plus précieuses perles de sagesse et de
» savoir sont déposées comme dans un trésor, soyez persuadé que si votre
» humble serviteur est incapable d'exprimer en paroles la joie et l'enchante-
» ment qui remplissaient nos cœurs en voyant se lever au-dessus de l'horizon
» d'Astrakan, le soleil de Votre Excellence, qui éclaire l'univers et renferme en
» lui seul tout ce qui est adorable et bon : de même le souvenir du bienheureux
» sort qui nous a mis aujourd'hui en présence d'un des hommes les plus savants
» du monde, comme les atomes se montrent aux rayons du soleil, — du Platon
» de notre âge, en nous faisant obtenir le glorieux privilège d'être distingués
» parmi nos semblables pour avoir eu l'honneur et la satisfaction de la vue for-
» tunée de Votre Excellence, — ce souvenir, dis-je, ne sera jamais effacé, véné-
)) rable seigneur, des tablettes du cœur de vos humbles serviteurs. »
passés en revue et appréciés * : « Ayant conçu le projet d'examiner » minutieusement, avec des instruments supérieurs à ceux dont
» il s'était servi jusque-là, les changements diurnes de la varia-
» tion magnétique, Humboldt observa pendant les équinoxes
» de 1806 et de 1807 les altérations de TaiguîHe horizontale à
» chaque demi-heure, et cela pendant plusieurs jours et pendant
» plusieurs nuits. Durant ce pénible travail, son attention fut
» attirée sur les fréquentes et capricieuses oscillations de Faiguille
r> aimantée qui ne provenaient évidemment d'aucune cause acci-
» dentelle on mécanique. 11 donna à ces perturbations soudaines
» de l'équilibre électrique, qu'il considérait alors comme des
» indications d'une réaction de l'intérieur à la surface de la terre,
» le nom (Youragans magnétiques (magnetic storms], par analogie
)> aux changements rapides de tension qui avaient lieu pendant
» les orages (thunders storms). Par suite de cette découverte,
y> Humboldt désira vivement obtenir des observations correspon-
Tf> dan tes de pi usieurs localités éloignées, mais ce ne fut qu'en 1818
» que la question reçut tout son développement. On constata
» alors par une comparaison réduite de registres [records) ho-
» raires simultanés tenus à Paris par Arago, et à Kasan, par
» Rupffer, que ces perturbations étaient, de fait, synchroniques ;
» on sait maintenant, par des méthodes exactes, que l'aiguille est
» agitée au même instant (at the same instant of time) aux stations
» les plus éloignées, sans éprouver d'influence des mers qui les
» séparent, d'où résulte la conséquence que le même résultat a
D lieu sur tout le globe. Néanmoins, malgré l'importance de cette
» découverte, elle n'excita d'abord qu'une médiocre attention,
D et si elle conserva quelque vitalité, on en est redevable au zèle
» incessant et à l'influence personnelle de Humboldt qui perse-
' C'est après la discussion qui eut lieu dans la séance du Conseil de la Société royale du 4 novembre 1852, par suite de la lecture de la lettre du capitaine W. H. Smyth, que M. le général Sabine a bien voulu nous communiquer, par l'intermédiaire de lady Franklin, que la médaille Gopley fut décernée au baron Alexandre de Humboldt, « pour les éminents services rendus par lui à Ih » physique terrestre pendant une longue série d'années. »
x> véra dans ses investigations et ses démarches, jasqa'à ce qu'il » eût obtenu rétablissement de plusieurs observatoires magnéti- D ques en Europe et dans TAsie septentrionale. Voyant néanmoins » que la question relative à son système de registres simultanés, y> prenait une extension immense, il en appela à la Société royale » de Londres, par une lettre adressée au mois d'avril 1836, à » S. A. Rc le duc de Sussex, à cette époque son président. Cette » lettre écrite en anglais et dont nous avons cru devoir donner la » traduction, lui attira Tattention la plus sérieuse du conseil de » la Société qui en référa à l'astronome royal et à M. Christie dont r> le rapport portant la date du 26 juin a été imprimé dans le » troisième voIume*des Proceedings, p. 418-428 *. » Les résultats obtenus par l'érection des stations magnétiques suggérées par fiumboldt, et dont le nombre ne tarda pas à s'augmenter, ont confirmé complètement les opinions favorables et les espérances prévues dans l'important document qu'on vient de citer.
Les observations magnétiques étant toutes soumises au colonel (depuis général] Sabine, ce savant anglais a déterminé avec la plus grande précision les lois réglant la variation de l'intensité magnétique de la terre et montré comment ces variations sont intimement liées avec la température et avec les grands phénomènes qui ont eu lieu dans le soleil lui-même.
Déjà Humboldt avait rendu un compte succinct de ses découvertes par des fragments sur la climatologie et la géologie de l'Asie publiés à Paris en 1838 en langue française. Dans son Asie centrale, qui a paru plus tard (1843) à Paris, également en français, il a consigné et systématisé les principaux résultats scientifiques de son excursion en Asie et s'est livré à des considérations ingénieuses sur la forme des continents, sur la configuration des montagnes de la Tartarie ; il y étudie surtout cette vaste dépression qui s'étend de l'Europe boréale jusqu'au centre de l'Asie, par delà les mers Caspienne et d'Aral.
* On trouvera la substance de ce rapport pages 357-359 de la Correspondance.
Après la révolution de juillet 1830, Hamboldt fal enroyé par son souverain à Paris pour complimenter et reconnaître le nouveau roi Louis-Philippe, avec la famille duquel il était en relation intime ; aussi fut-il parfaitement accueilli. C'est en 1831, pendant son séjour dans la capitale de la France, qull manifesta Tintention d'entreprendre dans l'Asie centrale un second voyage dont le plan soumis à l'empereur de Russie avait été approuvé par ce monarque. Mais cette excursion, qui aurait produit sans doute de grands résultats pour la science, et dans laquelle il nous avait fait la proposition beaucoup trop flatteuse de l'accompagner S ne s'est point réalisée, on ne sait par quels motifs. Humboldt devait en effet visiter l'intérieur du grand continent» où l'histoire place le berceau de l'humanité, en y pénétrant soit par Kashgar et Yarkand, soit par la voie plus facile de la Perse, et parcourir les plateaux du Tibet et du Cachemire d'où se sont très*probablement épanchées les origines de la civilisation occidentale. Arago nous apprend qu'il était prêt à suivre son ami, qui avait, à cet effet , commencé l'étude de l'arabe et continué celle du persan avec Freitag.
Dans l'âge le plus avancé Humboldt parle encore avec tristesse de ce désir qu'il ne lui fut jamais donné de satisfaire complètement ; et lui qui avait tant fait, à qui tant de choses avaient réussi, ne pouvait s'empêcher de comparer mélancoliquement ce qu'il avait obtenu à ce qu'il eût voulu entreprendre pour étendre le domaine de la science. Ce ne fut que par les frères de Schlagintweit, au voyage desquels il s'associa, pour ainsi dire, par ses indications et par ses instantes recommandations en leur faveur auprès du roi de Prusse, auprès des directeurs de la compagnie des Indes, et en particulier auprès du colonel Sykes, l'un des directeurs de cette compagnie, que l'illustre vieillard put enfin
* Voir à la fin de ce volume, le calque du billet autographe que le baron de Humboldt nous écrivait le 1" juin 1831, pour expliquer une méprise qu*il avait faite; ainsi que la reproduction que nous en avons donnée, p. 141- 142, et surtout la note n" 142 à la page 437 des Biographies et ^otes.
voir exécuter, en partie du moins, le projet qui avait si longtemps occupé son imagination.
Le voyage exécuté en 1829 par M. de Humboldt, quelques beaux résultats qu'il eût produits, avait laissé sans solution un des plus grands problèmes des temps modernes, lastructv/re géologique de la Riissie.
Lorsqu'en 1840, c'est-à-dire onze ans plus tard. Sir Roderick Irapey Murchison lui communiqua le projet qu'il se proposait d'entreprendre, et qu'il a exécuté, avec MM. de Verneuil et Reyserling, pour déterminer la véritable succession géologique de la Russie en Europe et dans les monts Oural, Humboldt s'empressa de les encourager et de les aider de ses conseils. En rappelant qu'après son excursion trop précipitée dans la Russie septentrionale, il n'avait pu que présenter une esquisse des grandes vues de la géographie physique, de l'histoire naturelle, de l'ethnographie de ces vastes régions, et du magnétisme terrestre, il écrivait à Sir Roderick : oc Vous serez maintenant en état de nous dire l'âge » véritable de ces grès qui occupent une région si vaste dans » l'ancien royaume de Permie *. »
Ces paroles ne furent pas oubliées, et en traversant les provinces les plus orientales de la Russie d'Europe, MM. Murchison, de Verneuil et Keyserling se livrèrent à des recherches dont un des résultats fut l'établissement du système permien , comme type de la dernière des périodes paléozoïques , celle qui a précédé les dépôts du terrain secondaire ^. Ce système, aujourd'hui généralement adopté, figure dans la plupart des
* La Permie ou Biarmie est le nom d'un ancien et vaste royaume finnois, itué au nord ou nord-est de la Russie d'Europe, dont il est souvent question ifans les Annales Scandinaves. Il serait aujourd'hui impossible d'en déterminer les limites, quoiqu'il soit probable qu'il embrassait, outre le gouvernement actuel de Perm, une partie de ceux de Vologda et d'Arkhangel.
2 Voir : The Geology of Russia in Europe and the Vrai mouniains, by MM. Murchison, de Verneuil and Keyserling, London, 1845; chezMurray, 2 vol. in 4, cartes et planches de fossiles Le V vol. qui comprend la paléontologie est en français.
classifications des terrains qui composent l'écorce du globe.
De 1830 à 1848^.Hamboldt vécut alternativement à Paris et à Berlin^ sauf quelques courtes excursions en Angleterre, en Danemark et dans diverses parties de rAllemagne, où il assista à la réunion scientifique tenue à Breslau en 1833, réunion où il fut élu plusieurs fois président de section» et dans laquelle il porta fréquemment la parole. A partir de 1848, il se fixa définitivement dans sa patrie, partageant son existence entre Berlin et Potsdam.
La mort de son frère, auquel il était tendrement attaché, arrivée en 1835, l'affecta si vivement que depuis ce triste événement sa santé ne se releva jamais complètement. Malgré sa profonde douleur, qui s'augmenta encore par la perte qu'il fit successivedu roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, son protecteur enthousiaste, en même temps que de son ami, Arago (1853), de Léopold de Buch (1853) et enfin d'Aimé Bonpiand (1858), loin de discontinuer ses travaux scientifiques, il les poursuivit avec une nouvelle et presque juvénile ardeur.
Nous nous bornerons à citer ici les principaux.
De 1836 à 1839, par exemple, il termina et fit imprimer à Paris, en langue française, V Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau continent et des progrès de l'astronomie nautique aux quinzième et seizième siècles S* ouvrage composé de cinq volumes qu'il dédia à Arago et dans lequel il présente sous une forme saisissante l'histoire des découvertes géographiques de ces deux siècles, et plus spécialement du xv^, ainsi que des travaux qui les avaient préparées ; en 1843, il fit paraître son Asie centrale, dont nous venons de parler, et qui n'est qu'un résumé développé des observations faites par lui pendant son voyage en Sibérie, dont Rose, l'un de ses collaborateurs, avait déjà publié en allemand le récit considéré sous un autre point de vue. Dans ses notes, Buroboldt cherche la solution de divers problèmes historiques d'un très-grand intérêt , car l'érudition
* La préface du I*" volume, rédigée à Berlin par M. de Humboldt, porte la date de novembre 1833.
avait pour lai un charme extrême, il était grand admirateur des Arabes, et Ton sait qu'il avait provoqua une intéressante discussion sur cette coupole d'Arîne, dont il est question dans le traité d'astronomie d'Abdoul Hassan» et qui a été Tobjet des précieuses investigations de plusieurs membres de la Société de géographie ' : mais sa pensée embrassait bien d'autres horizons :
« Déjà depuis près d'un demi-siècle, écrivait Humboldt en 1844, j'avais conçu l'idée souvent abandonnée par moi, mais à laquelle je revenais toujours, d'un ouvrage à part, qui devait s'étendre à toutes les choses créées, et où je me proposais de rapprocher les phénomènes terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. »
Pour se rendre raison du degré de clarté qu'il était possible de répandre sur un si vaste sujet, il crut devoir d'abord exposer son plan dans des cours publics ; d'abord à Paris en langue française ^, et plus tard, en 1827, en allemand, à Berlin, où la description exacte et précise des phénomènes, et la peinture animée et vivante des scènes imposantes de la création lui méritèrent, en témoignage de la gratitude de ses compatriotes, une médaille portant une image du soleil avec la légende : Illustrcms totvm radiis splendentibm Orbem.
* Voir dans le Bulletin de la Société de Géographie plusieurs articles de M. Sédillotsur ce sujet important (1851, 4« série, t. I, p. 170, 201. —T. II, p. 32, 425, etc.).
3 « Exposer dans des cours publics, dit Humboldt, les idées qu'on croit nouvelles, m'a toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté qu'il est possible de répandre sur ces idées : aussi ai-je tenté ce moyen en deux langues différentes; à Paris et à Berlin. » Quoique Humboldt s'exprime ici d'une manière aussi positive dans la préface dont il a fait précéder la traduction française du I*"" volume de son Cosmos, p. y, MM. Élie de Beaumont, d'Omalius d'Halioy et plusieurs autres savants distingués qui habitaient Paris à l'époque où ces cours auraient été faits dans cette ville, nous ont assuré qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. On présume que Humbold a pu prononcer quelques discours sur ce sujet à l'ancien Athénée, sans préciser l'époque exacte ; c'est vainement que nous avons fait des recherches pour en obtenir la certitude. Voir sa lettre au Moniteur, p. 271 de la Correspondance et la page 431 des G. et N.
€e fut en 1845 que Humboldt publia en allemand à Berlin, Stuttgart et Tubingue le premier yolume ^ de Fouvrage qui avait si longtemps occupé son imagination, portant pour titre : Kosmos^ Entwurf einer physischen Weltbeschreibung, c'est-àdire Cosmos, Essai d'une description physique du monde. Le
* Dans la dernière partie de ce volume Humboldt décrit en quelques traits caractéristiques Tespèce humaine, considérée dans ses nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types contemporains,, dans l'influence que lui ont fait subir les forces terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement sur celles-ci. a Tant que Ton s'en tint, ajoute-t-il, aux extrêmes dans les variations de la couleur et de la figure, et que l'on se laissa prévenir à la vivacité des premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat, semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient les périodes de temps dont la connaissance historique nous est parvenue. »
a Des raisons plus puissantes militent, dans mon opinion, continue Humboldt, en faveur de l'unité de Vespèce humaine, savoir : les nombreuses gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans les temps modernes ; Tanalogie que suivent, en s'altérant, d'autres classes d'animaux, tant sauvages que privés, les observations positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la fécondité des métis... La plus grande partie des contrastes dont on était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail si approfondi de Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du bassin, etc., etc. » Après beaucoup de considérations et d'indications de nombreuses autorités qu'il serait trop long d'énumérer ici, Humboldt cite le passage suivant de la Physiologie des Mensehen de J. MûUer, qu'il appelle Vun des plus grands anatomistes de notre âge. « Les races humaines sont les formes d*une espèce unique, qui s'accouplent » en restant fécondes, et se perpétuent par la génération ; ce ne sont point des » espèces d'un genre, car si elles l'étaient, en se croisant elles deviendraient » stériles. » Puis il ajoute : « De savoir si les races d'hommes existantes des- » cendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce qu'on ne saurait dén couvrir par l'expérience. » Humboldt accompagne cette dernière phrase de Mûller de celle-ci : « Les recherches géographiques sur le siège primordial, » ou, comme on dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un ca- » ractère purement mythique. »
Ainsi, comme on l'a vu, Humboldt, Mtiller et un grand nombre de savants croient à l'unité de l'espèce humaine, et par conséquent que tous les hommes descendent d'un seul couple. Mtiller pense en outre qu'on ne saurait découvrir
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second^ le troisième, ainsi que le qaatrième volume^ qui s'arrête à la formation des roches volcaniques et qui a paru en 1858» ont été composés et publiés successivement, comme le premier, en langue allemande et traduits en français, de 1855 à 1859. Un cinquième volume, divisé en deux parties, et composé en tout de 1297 pages, a été publié en 1860, en langue allemande. Ce n'est, à proprement parler qu'une longue table générale des matières, qui paraît avoir été rédigée par le docteur Ed. Buscbmann, ami de Humboldt. En tète de la première partie se trouve placée une dissertation ayant pour titre : « Continuation d&s résultats spéciaux des observations dans le domaine des faits telluriques, » avec la date de juillet 1858 en 18 pages, plus 4 pages de notes, (sans nom d'auteur, mais probablement de Humboldt!!), vers le milieu on lit une autre dissertation intitulée : « Fin du second chapitre des phénomènes telluriques tels qu'ils se manifestent dans la réaction de l'intérieur de la terre contre sa surface par
PAR l'expérience si les races d'hommes existantes descendent d*un ou plusieurs hommes primitifs, ce qui se conçoit parfaitement; et Humboldt applique le caractère PUREMENT MYTHIQUE, nou à Tunité de l'espèce humaine, ou, ce qui semble la même chose, à la descendance de tous les hommes d'un seul et même couple, ainsi qu'on l'a supposé à tort, mais seulement aux recherches géographiques SUR le berceau de l'espèce humaine, ce qui est bien différent.
Nous croyons devoir ajouter ici la copie d'une lettre que nous a adressée sur le même sujet, le 15 février 1860, M. Antoine d'Abbadie, dont l'opinion a un grand poids :
« Puisque vous avez les volumes de Humboldt sous les yeux, c'est un bien grand service que vous rendrez à la vérité, qui est toujours l'unité, en mettant en valeur son opinion imprimée, contraire d'ailleurs à ce que j'avais entendu dire de ce grand voyageur.
» J'ai connu Pritchard, je l'ai lu et relu et puis affirmer qu'il était pour l'unité. Guvier devait être de même. Lawrence, contemporain de Pritchard, était pour la diversité. Pruner-Bey, actuellement à Genève, prépare un grand ouvrage d'ethnographie où il cite plusieurs faits nouveaux et où, à ce qu'il m'a dit, il soutient l'unité de l'espèce humaine... » Ne serait-ce pas celui que le savant médecin (Pruner-Bey) a publié à Paris, en 1864, en un volume in-8'', sous le titre de : Questions relatives à l'Anthropologie générale, suivies des origines asiatiques des Européens? (et qu'il a offerte la Société de Géographie). - Voir Bulletin d'août 1864, p. 132.
l'action des volcans. » en 60 et quelques pages, signées : Berlin^ 11 avril, 1860 Professer IK Ed. Buschmann. Il est à croire que ce volume renferme tout ce que Humboldt a pu laisser sur cet intéressant sujet.
Parmi les ouvrages que rAllemagne a produits sur le Cosmos, nous citerons : 1® Lettres sur le Cosmos d'Alexandre de Hvmboldt, Commentaires sur cet ouvrage à l'usage des gens du monde y par B. Cotta, J. Schaller et H. Girard^ publiées à Leipzik de 1 848 à — 1860, 4 vol. in-8<> *; 2^ Idée spéculative du Cosmos de Humboldt; conciliation de la philosophie et de la physique, par Gust. Biedermann. Prague, broch. in-8'*, 1849*.
Outre plusieurs mémoires adressés dans ces derniers temps, par M. de Humboldt, à la plupart des Académies et Sociétés étrangères dont il était membre et à quelques journaux scientifiques, nous devons mentionner encore, comme preuve de son infatigable activité, l'immense correspondance qu'il entretenait, non-seulement avec les savants du globe entier, mais encore avec toutes les personnes qui le consultaient, et le nombre en est grand ! 11 ne se détermina à l'interrompre, et encore en partie seulement, que pen de mois avant sa mort, arrivée à Berlin le 6 mai 1859, après une maladie de peu de jours, a Mes forces ]> musculaires reviennent très-lentement, écrivait-il au mois de » mars précédent, à sir Roderick Murchison et je souffre sous » le poids d'une correspondance de dix-huit cents à deux mille » lettres et paquets par an. Une sorte de célébrité qui se répand » avec rage, augmente à mesure que Ton devient imbécile. »
Quoique ce triste événement pût être prévu d'avance, puisque Alexandre de Humboldt avait à cette époque presque terminé sa quatre-vingt-dixième année, il répandit une sorte de consternation dans la capitale de la Prusse , et les regrets qu'on y
* Briefe ûber Âlexander von Humboldts Kosmos; ein Comentar %u diesem Werke fur gebildete Laien.
2 Die spéculative Idée in Humholdts Kosmos ; Beitrag xur VermitUung der Philosophie und der Natur forschung.
éprouva furent partagés par tous les amis des. sciences. Le prince régent assista avec toute la famille royale aux funérailles de l'homme illustre dont les travaux avaient jeté un si grand lustre sur son pays; elles furent célébrées le 10 mai dans Téglise du 'Dôme, avec une grande pompe et avec le concours de tout ce que Berlin renfermait de personnages distingués et des habitants de toutes les classes de cette capitale ; il semblait que ce fût un deuil public. Son corps transporté au château deTegel y fut déposé le lendemain 11, dans le caveau de sa famille, en présence de celle-ci et de ses amis les plus intimes.
Dès que la nouvelle en parvint à Paris, l'Empereur ordonna qu'une statue serait érigée à Versailles ^ dans cette galerie consacrée aux célébrités françaises, en l'honneur de ce patriarche des lettrés des deux mondes qui méritait à tant de titres d'être considéré comme Français. C'est un sculpteur distingué de notre nation, M. Dumont S membre de l'Institut, qui a été chargé de cette statue. D'après ce qu'il a bien voulu nous mander le 7 septembre 1864, des travaux importants dont il avait été chargé par le gouvernement, ne lui ont pas permis de s'occuper, comme il Teût désiré, de la statue de Humboldt. Mais le modèle en sera terminé au mois de décembre prochain, et la statue, haute de deux mètres, sera probablement en place à la fin de 1865.
Il existe au surplus, dans la salle de la Bibliothèque de l'Institut, un buste de Humboldt en marbre blanc, exécuté par le célèbre sculpteur Rauch et offert par M. Demidoff.
La mort de Humboldt était à peine connue en Amérique, que les États-Unis mexicains, qu'il a si bien fait connaître par ses écrits, annoncèrent officiellement qu'une statue en marbre de grandeur naturelle de ce grand voyageur serait exécutée en Italie, aux frais de la République, pour être placée dans l'école des Mines de Mexico ; nous ignorons si ce projet a été accompli.
* Parmi les œuvres de M. Dumont, on peut citer : le génie de la liberté sur la colonne de juillet, la statue de Buffon à Montbard, du maréchal Bugeaud à Alger, du maréchal Suchet à Lyon, de la Bourdonnaie à Maurice (île de France).
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tin mois s'était à peioe éconlé depuis la mort du baron A. de Humboldt qn'un comité composé de savants, de littérateurs et d'hommes d'État prussiens, parmi lesquels on remarque les noms de MM. les professeurs Dove, flaupt, Lepsins, Garl Ritter, etc., de M. de Bethmann-Holweg, ministre de l'instruction publique, d'un ministre d'État^ M. Flottwell, du baron de Bunsen, du prince B. Radziwill, du lieutenant général de Willisen, etc., etc., se réunit à Berlin le 28 juin 1859,sotis la présidence du professeur 6. Magnus. Ce comité décida qu'un fonds serait constitué sous le nom de FondatUm-Humbolâi [Hximboldt- Stiftung fur Natv/rforschtmg imd Reisen)^ en mémoire de Fillustre défunt, pour l'encouragement de tontes les branches des sciences auxquelles il avait fait faire des progrès, et spécialement de tous les travaux d'histoire naturelle et des voyages lointains. L'Académie des sciences de Berlin, corps savant auquel Humboldt avait appartenu pendant près de soixante ans, et où il avait fait entendre sa voix peu de semaines avant sa mort, fut chargée de faire l'application de ce fonds. Un appel adressé à tous ceux qui partagent les sentiments du comité, à quelque nation qu'ils appartiennent, les invita à contribuer, par leurs souscriptions, à la Fondation-Hvmboldt. Nous nous empressâmes de répondre à cet appel au mois de mai 1860» en envoyant notre modeste offrande par l'intermédiaire de M. Hermann de Schlagintweit.
Cet appel fut aussi entendu en Angleterre. — La première liste de souscription, présentée au mois de février 1860, à V Association britannique pour V avancement des sciences, réunie à Oxford, s'élevait à cette époque à plus de 700 livres sterling (17,000 fr. environ). En tête des souscripteurs figure S. A. R. le prince Albert pour une somme de 100 livres sterling (2500 fr.), puis MM. le major général Edouard Sabine et sir Roderick Murchison pour 50 livres sterling (1250 fr.) chacun. La souscription des autres Anglais inscrits sur la liste, qui renferme 177 noms, est de 25, 20, 10, 5, 2 et 1 liv. sterl.