‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · A M. DE CHATILLON · texte numérisé non relu

A M. DE CHATILLON

Le 29 décembre (184i).

Avez-vous en effet reçu quelque marque du bon vouloir de M. Cave, cher convalescent ? Il me l'écrit, se plaignant de ne pouvoir pour le moment vous prouver mieux l'estime particulière qu'il fait de vous. Leurs fonds sont à ce qu'il paraît dans de grands embarras, et je pense que les trois cents francs dont il m'annonce l'envoi pour vous sont à part les cinq cents prêtés en avance sur votre tableau commandé. N'allez pas refuser, je vous en conjure, mon noble peintre. Cette rosée

est impuissante dans la stérilité de votre position, mais l'argent qui coule par flots dans Paris semble rentrer sous terre quand nous voulons l'atteindre. Prenez, prenez ce petit filon. Qui sait si ce n'est pas la tête du ver solitaire, qui se déroulera en longs anneaux plus faciles, après ce moment d'angoisse. En attendant, je vais toujours remercier M. Cave pour ce mouvement qui lui appartient et aussi pour entretenir son intérêt éveillé sur vous. Voyez sa lettre. Elle ne parle pas de travaux, mais d'un don pur et simple. Vos amis, plus puissants que moi, agiront dans un moment opportun pour le portrait du Maréchal. Il faut le faire demander par le roi lui-même, ou le maréchal Soult.

Si vous ne me voyez pas, c'est que je suis au lit. Je me suis frappée à la tête en me relevant brusquement de dessous la cheminée. Ce coup sans ouverture a déterminé une fièvre nerveuse que je couvais sans doute. Je suis comme battue, mais faible. Seulement, ce n'est rien de grave. Que la belle Espérance vous verse la santé. Faites, quand vous pourrez, savoir à notre adorable barde Molinchon que je l'aime toujours, par la raison que j'existe. C'est aussi pour cela que je suis votre bien tendre et attachée

M"« Valmore.

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CLi22:25:25:VI A CAROLINE BRANCHU

(Paris), le 15 mai 1845

L'Odéon est fermé. Ce n'est plus une menace, c'est un fait accompli. Nous ne savons pas un mot de ce qui va naître de ce désastre qui entraîne un procès avec le plus vil des directeurs. Le théâtre sera-t-il rouvert avec un nouveau maître? La Chambre maintiendra-t-elle la subvention ? On l'ignore. Ceux qui l'avaient accordée à mes instances s'en repentent aujourd'hui, car nous n'avons enrichi qu'un malfaiteur. Ton bon frère Valmore court du matin au soir chez les correspondants et les avocats. Voir souffrir mon mari est le dernier des supplices pour moi. Caroline, cette lutte est trop longue. Les pervers sont-ils seuls triomphants? Que la volonté de Dieu est grave, n'est-ce pas, Caroline? Nous savions depuis longtemps ce coup menaçant, pourtant il nous brise , parce qu'il est rempli de tracasseries et ,'d'indécision nouvelle pour l'issue de la faillite. On plaide en commun. Si le ministère avait la pitié de la promptitude? Mais on temporise toujours avec les méchants, et ce L. est méchant.

OLiX:x:x:vii

A SON MARI

(Paris), le 27 avriH846

Ah! mon mari! Quelle épreuve !... Si les maux partagés ont leur douceur, ils sont aussi bien poignants, car sentir souffrir ce qu'on aime cause au cœur une pression cruelle. Je ne trouve que ce matin, lundi 27, le moment de respirer et de tecrire. Je n'attends pas pour cela ta lettre, mais je ne ferai partir celle-ci qu'après l'avoir reçue. Je t'ai suivi de l'àme partout. Je marche dans nos chambres que je trouve d'une grandeur affreuse. Ton fils même ne peut empêcher qu'elles ne soient désertes, pourtant il m'aide à tout, même à pleurer! Je ne dirai trop rien de tous les petits tumultes de notre intérieur. C'est toujours la visite inopportune, et rien de nouveau. Pauline est venue, et le bon Warin; ceux-là causent bien avec nous et souffrent notre silence. M™*^ Abbema est aussi très bonne. Elle perd sa tante Emélie, et c'est un coup pour elle. M"° Mars est venue avec un cœur ému passer la soirée de ton départ ; elle a été vraiment charmante. Je lui ai dit combien tu avais été touchée en la quittant : « Et moi donc? » a-t-elle répondu. Pour moi, j'ai fait du courage, comme elle

en exige de moi. Ah ! du courage, c'est sur la figure que l'on met cela. Tu le sais bien aussi, n'est-ce pas, ma chère moitié blessée. Nous l'avons été au sang ! Fallait-il ces choses pour combler la mesure? Que Dieu daigne la trouver complète, et te laisse enfin respirer , et te rendre à mon amour bien malheureux ! Inès a été très malade de ton départ caché. Rien ne pouvait la calmer, elle se roulait sur son lit, criant que tu ne l'avais pas embrassée, car elle a tout deviné en entendant sonner sept heures et demie. Pauvre petite âme passionnée ! Aujourd'hui elle semble vraiment mieux et comme décidément mieux.

La toux s'éloigne et la fièvre a disparu. Oh ! que j'ai besoin de guérir de cette longue torture. — Elle fait en ce moment des bocasres avec des fleurs et des gravures découpées. Elle a bien déjeuné et bu du vin hier encore. \"raiment, j'espère ! Est-ce que je l'ose ?

A SON MARI

Paris, samedi malin, '.6 mai 1846.

A peine j'ai cessé de t'écrire que je voudrais t'écrire, c'est un moyen de déplacer mon cœur et de prendre le change sur ton éloignement, car, durant ma lettre, je crois

que tu m'écoutes et je te vois plus réellement, cher ! cher ami ! — Il pleut et il fait froid. Point de soleil, point d'oiseaux, point de rayons lumineux et dorés. Il faut chercher tout cela en soi-même, et toi au milieu ! Voilà le secret d'une âme aimante et d'une vie qui se soutient malgré tant de douleurs et d'adversités. Comment ne pas croire en Dieu qui nous a faits ainsi ?

Hier, Inès a eu de bonnes heures. Elle s'est tenue droite quelques minutes. J'ai vu qu'elle est encore grandie étonnamment ; ma tête disparaît tout-à-fait derrière la sienne. Que d'efforts et que de travail dans cette nature aussi tourmentée au moral qu'au physique ! Je ne peux me dissimuler que c'est une complexion qui se prolongera toujours agitée et mécontente , avec des qualités remplies de grâce et de tendrese. Ce temps l'accable aujourd'hui, et je ne peux la quitter sans qu'elle tombe dans un noir nuisible. Aussi, je glisse constamment autour d'elle. Je vais répondre à M'"" Bodin qu'il ne faut pas que j'espère revoir Montmorency. J'en suis triste, mais tu me rendras tous ces sacrifices, mon bon ami !

Lundi malin, 18.

Ta lettre si triste est venue m'embrasser hier par le temps le plus bouleversé. Je te vois si malheureux que je te de-

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