IO
naires, disait-on. Quelqu'un de très capable nous conseillait de savoir au juste où a passé leur succession, si elle est passée au gouvernement de la Hollande. N'en as-tu aucune connaissance? Quelque vague qu'elle fût, peut-être elle nous serait utile pour des réclamations bien tardives, il est vrai, mais qui ne seraient peut-être pas sans fruit.
Cher frère, dans le malheur sérieux où nous sommes, je ne refuserais pas l'appui que l'on veut me donner pour une tentative aussi extraordinaire. Penses-y toi-même et rappelle tes souvenirs sur toute cette branche de notre pauvre famille. — Je ne me souviens au juste que de la dernière lettre de notre grand-oncle, âgé de 124 ans, et que j'ai entendu lire, rue Notre-Dame, où il offrait de nous faire ses héritiers si l'on nous rendait à la religion protestante. C'est papa qui lisait cela et les caractères de la lettre me sont encore présents. — Dis-moi ce que tu en penses. Toute cette scène n'est pas sortie de ma mémoire. Et toi, t'en souviens-tu ?
A SON FRÈRE
Paris, le 25 mars 1851.
... Je ne sais pas, mon cher Félix, si la saison est aussi pluvieuse et tourmentée
à Douay qu'ici, mais l'hiver n'a pas été comparable à cette lutte du printemps qui nous balance comme les noyers de chez ma tante. Nous avons été tous malades sous l'influence des Eqiiinoxes. Je te répète cela de l'entendre dire, car tu sais que je ne suis pas savante, pas guère plus que les arbres qui se penchent ou se relèvent sans savoir pourquoi. J'éprouve comme eux un abattement extraordinaire après le grand vent, c'est ce qui m'empêche souvent d'écrire quand mon cœur m'y pousse. Je suis alors terriblement rêveuse. — Uieu l'a voulu ! Et j'ai de quoi.
cc22:i jI a son mari
(PniisJ, le 5 se[i(eiiilire 1851.
J'ai vu deux fois M. Maresq, l'éditeur, rue du Pont-de-Lodi. Il a toute la prose où je crois qu'il choisira au moins deux volumes. Mais quelle lenteur d'action ! Quand il est maintenant question d'un peu d'argent à donner, tous ces hommes sont paralytiques. Je te dirai le résultat. Par malheur, Louise Segault, qui a bien commencé cette négociation, est aux bains de mer, et c'est moi qui poursuis ; nous allons voir.
Briseux, qui ne s'est point lassé, m'a trouvée à la fin, l'autre jour; tout à fait bon,
affectueux, ému comme à Lyon. Il est bien assez malheureux pour sentir son âme ! O belles leçons de l'infortune ! O ronces divines du Christ ! Que vous nous apprenez bien de quel côté est notre cœur. Nous avons pleuré comme deux enfants. 11 voulait tuer ceux qui t'ont fait tort, cher Alceste !
OC25:IjII A P.\ULI.\E DUCH.^MBGE
1" se|.tenibre 1&52.
Je ne peux t'aller porter moi-même une joie que j'ai hâte de partager avec toi, ma bien aimée Pauline ! Mon cher Valmore est placé. Oui ! ce n'est pas un rêve. La providence l'a voulu ainsi. Elle a tout conduit sans effort, sans les secours de personne que d'elle-même et d'un jeune ami d'Hippolyte. Juge du saint contentement de son père ! La place est très humble, mais suivant tout ses goûts, et honorable, à la bibliothèque rue Richelieu. Je reste ainsi près de toi. Je t'envoie le profond soupir de gratitude qui s'en va de mon cœur vers Dieu. Je t'aime.
co2§:i.iii
A SON FIL
Saiiil-Denis-d'Aiijou, 1« 30 sep!eaJ)ie 1852.
Je t'embrasse et je te regarde ! C'est tout ce que je peux te dire. Je viens de
le rêver cette nuit, je continue et je trouve que c'est bien assez. Il n'y avait point de paroles autour de nous, il n'y en aura jamais pour te raconter mon cœur comme il est fait pour toi. Quand je parlerais latin et toutes les langues de tes livres, je ne dirais jamais à quel point tout était bien au monde dans ce rêve, comme nous étions riches, sereins, et tout, parce que je te rencontrais sous une porte et que je me sentais penser : « Ah! bon! il est là, j'y vais... je suis avec lui. »
Hors de là, mon cher fils, il faut rentrer dans les détails douloureux, t'avouer que je souffre toujours dans ce même amour de mère, te dire que vingt fois dans un jour une terreur se glisse entre elle et mon regard. Elle a des physionomies si mobiles, une faim si étrange, et tant d'horreur de marcher ! Tout est si furtif dans ses confidences même ! Son âme semble habitée par des milliers d'oiseaux qui ne chantent pas ensemble, mais qui se craignent et se fuient . Douce et agitée toujours ! Je le suis infiniment près d'elle, et rentrée dans ma chambre, je ne sais que m'avouer et je demande beaucoup à Dieu ! Je voudrais tant écrire à ton père tout ce que je croyais en arrivant. Il a tant besoin comme toi de sécurité sur un si cher trésor ! Je vois du Teste que ma présence la dilate, et ce
serait déjà bien assez pour me rendre heureuse d'être ici, où tout est, suivant les récits de ton père, favorable à la santé, parce que la gêne ne s'y fait pas sentir une seconde.
Allons ! décidément au revoir, et à tout jamais fils et père. — Quel bonheur de croire à l'éternité quand on aime comme je vous aime !
oox:i.'vi
Sainl-r'eiiis-d'Anjou, le 2 octobre 1852.
Je t'aime et je te tiens par la main partout où je vais. Mais la nuit je sens avec douleur notre séparation. J'ai peur. Je ne dors pas. La saison rend déjà la campagne grave et déserte, et l'on se couche à neuf heures ! Ce serait pour moi l'instant de la lecture ou du travail, mais une inquiétude de cœur incessante ne me laisse aucune liberté d'esprit. J'ai d'ailleurs l'habitude si chère de ne plus penser qu'avec toi et tout haut. Si je croyais qu'Ondine n'est pas un peu mieux ici qu'à Paris, ah ! je voudrais bien m'en aller et l'emmener. Peut-être Langlais s'en ira-t-il sans nous !,.. Enfin, je suis décidée à faire ce que l'on voudra .
Prends patience et toutes mes tendres caresses.
A SON FI LS Saiut-Denis-d'Anjoii, le 9 octobre 1852. (W)
Hier, avec Langlais, nous avons fait le tour de la ville (je crois qu'ils disent la ville). Toutes nos visites sont rendues. J"ai vu dans ces maisons bizarres des petites dames très jolies et de très beaux enfants, des fruits par paniers, des fieurs toujours. Oui, Dieu est partout ! Juge s'il est dans ce silence profond des haines politiques et littéraires. On n'entend parler que de blés mûrs, de vendanges, et de poules qui pondent sans s'arrêter. Sans doute, ce n'est pas l'Espagne dont tu m'envoies le charmant écho dans cette vraie colombe dont tu traduis la langue avec émotion, mais c'est du calme, de l'air, sans sonnette aux portes, sans pianos, sans bonnet grec dans un grenier. Ici tout va de plein pied... du moins à la surface des prés que j'ai parcourus. La volupté y est sans volupté, sans trop d'épines non plus. Les poètes n'y font pas de nids, et les touterelles mansfent comme des osfres.
co2c:i.~vi
A SON FILS
Lundi, 18 ou 10 oclolire i852.
Oui, sans cloute, j'ai reçu la traduction de l'espagnol. Ces charmantes colombes sont venues poser leurs ailes sur moi, et je suis sûre de t'avoir remercié de ta fidélité de traducteur amoureux. L'Amour seul laisse le velouté aux pensées qu'il traduit. Plus tard, on arrange les plumes éparses pour que la forme de l'oiseau devienne régulière autant qu'elle est vivante. Ne traduis jamais autrement que tu le fais. Tu verras que tu ne seras jamais froid.
Je t'ai dit à peine ce que je pense de Briseux, que l'on trouve plus grand encore, au milieu de la nature dont il garde si religieusement les teintes. Je l'éprouve davantage ici.
cc2î:LiVII
AU DOCTEUR VEVNE
20 Octobre 1852.
Je ne peux me décider, cher et bon docteur, à vous écrire d'où je suis. Le flot de mes larmes coulerait dans ma lettre, car je suis uniquement occupée à faire de la gaîté
devant ma chère et bien aimée malade, ainsi que devant son mari. L'état de maigreur inouïe de ma fille me consterne à tel point que j'en augure qu'elle a le ver solitaire, car, nuit et jour, elle mange sans apaiser sa faim. Elle est immuable dans son système de se traiter par l'homœopathie. Je suis d'une tristesse profonde.
J'ai emporté tout votre argent pour ce voyage où m'entraînait mon cœur. Comment aurez-vous fait dans votre cher ménage ? Votre charmante petite femme doit m'en vouloir, et ma pauvreté me cause de grandes tortures.
Pardonnez-moi d'avoir toujours abusé de ce que Dieu a mis en vous de tendre pitié pour la plus attachée de vos amies.
Vous enverrez mon tendre et profond souvenir à l'homme que je vénère le plus dans ce malheureux monde.
A SON MARI (St-Denis-d'Anjou),Io lundi 25 Octobre 1852,
L'ouragan et la pluie inondent maintenant la vendanore et les vendancreurs, c'était hier et avant-hier une grande pitié de les voir. Le travail est en plein, le vin vous pique au nez de tous côtés, car il bout jusque dans la cave de la maison, mais non pas la joie, car je
n'ai pas entendu un pauvre violon faux ou juste, aigre ou doux. Ce pays est froid devant les calamités comme devant les joies de la vie. On n'y a pas à la vérité l'horreur des cris d'une allégresse factice. J'aurai un vrai bonheur à relire avec toi tous les jugements que tu m'en as envoyé. Quand Manette parle de toi, elle dit que tu es un homme de paix.
J'ai cru t'avoir écrit que les enfants sont rentrés au collège. Mais nous avons fait sortir Henry de son collège durant deux jours à Château-Gontier, et pour que tout fut égal, Aimé vient de passer ici le même temps. On s'attache beaucoup à ces petits hommes innocents. Leur rentrée au collège a rouvert en moi toutes les sources du chagrin des mères. Il y en a une à Sablé qui s'est fait traîner pour revenir, après y avoir conduit son Hippolyte. Celle-là ne dira pas que je suis lâche. Je l'aime bien.
Je te déclare que si tu me grondes de l'amour que j'espère, je t'avouerai que cela m'est venu pour me faire entrer dans cette petite peinture, car il y avait : « Son amour qui t'espère ». Mais je ne trouvais pas cela assez clair. Pourtant Ondine l'aime mieux. Oui, j'ai mieux que l'espoir, mon cher et bien aimé mari, car si j'ai des soins quelques fois attentifs de moi-même, c'est pour te sauver une douleur, tant j'ai la conviction que je suis indispensable à ta vie, car je te
juge d'après moi. Voilà le fond de mon âme. La charmante lettre d'Ondine pour son frère vient de faire plus de bien à Langlais que toutes les graines de moutarde qui lui enlèvent la peau. Fais-toi lire sa traduction d'Horace. — Au revoir! Ce mot prend un sens tellement vrai pour tout-à-l'heure, qu'il commence à m'agiter beaucoup.
LETTRE D'ONDINE A SON FRÈRE (Saiiit-Denis-d' Anjou,
Dans quelques jours nous serons ensemble, cher frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose pas penser à cette rue de Seine : il me semble que je vais retrouver là l'horrible hiver de l'an passé. Ici on oublie tout, on se plaint par genre^ mais sans amertume ; on dort, on mange, on n'entend point de sonnette. On s'éveille pour dire : « Va-t-on déjeûner? » On se promène à âne et on rentre bien vite pour demander : « Va-t-on dîner? » Il y a des fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendais ta part à tant de biens ! Tu
nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique comme celuici :
Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule ;
Ne perdons pas de temps à nous laver les mains;
Hâtons-nous d'admirer le pigeon qii roucoule,
Car nous le mangerons demain.
Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier, c'est une licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous devenons de véritables Angevins : Mjlles^ comme dit César {pu un autre).
Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être consultée sur la toilette de la mariée — peut-être sur la mariée ellemême. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande intelligence dans ce front-là ! Il est vrai que je la connais peu.
Embrasse tendrement mon cher père.
Tout le monde ici se rappelle à son souvenir et les colons demandent de ses nouvelles tous les dimanches. Dis lui que l'un d'eux va avoir son onzième enfant. Il saura lequel. Bien entendu qu'il ne paiera pas sa ferme.
Je ne te dirai rien de ma mère. Je veux te laisser la surprise.
Que ne puis-je rapporter cette campagne si belle, si riche, si diverse dans les derniers jours d'automne. Chaque promenade est un enchantement.
Je t'aime. Ondine.
Cueille le jour! et tout ce que cette lettre a de charmant, car la grâce n'est pas un jeu, c'est trop joli.
Pour moi, je t'embrasse puisque tu es si près de moi. Songe bien à une chose pour l'avenir .quel qu'il soit, par tes résolutions, tes entraînements ou ta destinée, c'est que tu me l'as payé par le passé, mon bienaimé fils. Tu es quitte envers ta mère qui ne le sera jamais avec toi, puisqu'elle restera ce qui t'aime le plus et le mieux au monde.
A PAULINE DUCHAMBGE
a décembre 1852, en courant.
Je n'ose te rien écrire ni appuyer sur rien. Je hais les fausses espérances, et tous les jours j'en ai de nouvelles qui s'éteignent le lendemain.
Ce n'est qu'à toi-même que je peux ouvrir tout mon malheureux cœur. Je ne sais si ma chère Ondine est plus malade de l'imagination qu'en réalité, mais elle est accablante et ne veut croire à rien ! Tous mes jours sont pris. Ma servante même court souvent pour aller chercher les remèdes au faubourg Saint-Germain. C'est un trouble inexprimable.
J'ai honte et douleur d'accabler ton âme de toutes mes épreuves. Mais tu le veux, Pauline, et je suis cruelle avec toi en te laissant deviner à quel point je suis malheureuse. Toi seule peuxle deviner et en souffrir infiniment. M. Langlais repart jeudi pour un nouveau procès. J'y retourne donc nuit et jour jusqu'à ce qu'il revienne, et je ne te verrai de longtemps. Je t'aime avec toute mon âme.
COIjI
AU DOCTEUR VEYXE
De Passy, le 19 décembre 1852.
Je n'ose écrire ni parler sur un des plus chers intérêts de ma triste vie. Je concentre tout ce que j'ai de forces et de courage pour marcher, pour veiller, pour souffrir et garder en moi les tortures que Dieu m'envoie.
Il yen aune poignante dans votre absence, ami fidèle d'une pauvre mère, charitable associé de mes souffrances inoubliables, que vous seul avez consolée et soulagée !
Dans l'impossibilité où je suis de vous appeler à moi, je vais à vous, je vous conjure de voir votre ami M, Camille Raspail, de mêler vos avis aux siens et l'intérêt de votre cœur à celui qu'il nous témoigne. Je ne puis aller vous voir, passant toutes mes journées près de ma chère Ondine. La solitude abso-
lue qu'elle a voulue l'exalte souvent au liea de la calmer. Tous ses esprits sont envahis de terreur muette. Elle prend toutes mes espérances et mes consolations pour des erreurs de mère, et sourit tristement à mes soins. Cher et bien aimé docteur, restez pour moi toujours le même, puisque vous me retrouverez la môme dans le temps et dans l'éternité, une des âmes que vous avez nourrie des trésors de la vôtre.
Tachez de venir dîner l'un de ces jours, que je vous voie, que je vous parle, que je vous explique ce que je ne peux aller vous dire ni vous écrire de mon cher Purgatoire,
Vous viendrez deux quand vous viendrez, n'est-ce pas? bon docteur, afin que j'embrasse et que je bénisse la douce Trinité que rien ne peut plus désunir.
Soyez cependant avertis que le soir de Noël, nous l'avons tous promis à Ondine.
CCIjII
A SON MARI
Passy, lundi inatin. le 27 décembre 1852.
Bon jour et amour, cher mari à moi ! Le vent vous a-t-il laissé dormir, cette nuit ? Jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Ondine en est terrassée. Langlais s'est mis en route hier, avec une migraine affreuse. Qui peut rendre l'effet d'un pareil orage
dans le désert où nous sommes ? Le trouble va jusqu'à l'effroi. La nature hurlait comme en mal d'enfantement.
Langlais croit être ici mercredi soir. Je vous reporterai donc mon cœur dont vous devinez tous deux la tendresse et les douleurs.
A SON FILS
Passy, janvier 1853.
Tu m'as ravie de joie par ta présence, mon cher fils ! encore que je fusse troublée de te voir venir sous ces torrents d'eau. Dieu t'envoyait-il à moi pour me relever d'hier, jour et soirée terribles, nuit qui ne se racontera jamais avec des paroles. Voudrais-je d'ailleurs essayer d'en attrister ton cœur ? Je sais bien que tu n'en devines que trop. Mais ce que tu ne devineras jamais, c'est la puissance de consolation que le ciel t'a donnée sur moi. Quand je t'ai vu, quand tu t'es en allé, la vie circulait en moi et dans cette maison, où mon cher tourment avait presque épuisé deux courages à la fois.
Je ne sais plus que te dire sinon que je t'aime bien ! et qu'au fond même des tortures que j'aurais horreur de voir souffrir à un ennemi, si j'en avais un, je me
sens heureuse comme on doit l'être au ciel, en me disant ta mère et ta fidèle amie.
Je ne te dis rien pour ton père parce que je sais que nous ne faisons qu'un dans ton amour.
Dans ce grand silence où je veille, il me semble que quelqu'un beaucoup plus fort que moi écoute ce que je pense. Je tourne donc encore une fois ma pensée vers ton bon ministre, M. Fortoul, me sentant le courage de lui rappeler sa promessse pour M"'° Derains. II pardonnera la forme trop simple de ma lettre.. Tu la relèveras par l'enveloppe qui me manque. Ah ! si j'étais près du cœur de M. de Nanteuil, quelle belle action je lui ferais mettre dans sa jeune vie de 1853'
CCLjIV
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 28 juillet 185>f.
Je ne vais pas te voir encore. Pourtant j'en étouffe de besoin, mais cette transition est remplie de fatigue et d'esclavage. Je tournoie dans mille sollicitudes et je reçois un coup de feu de visites qui me met hors de toute mesure pour le temps. Hier ... mais non, il y a des détails inutiles.
Tu devines les contraintes qui ne peuvent pas changer, bien qu'elles s'éloignent de plus en plus.
Demain samedi, je ne crois pas pouvoir encore aller t'embrasser. Je travaille par force à des écritures pour terminer le volume d'Enfants qui n'est pas assez plein. J'ai la tête fendue de ce surcroit. Ma santé n'est pas très mauvaise. Oh ! la chaleur, c'est Dieu !
Prends patience de ton côté avec ma tendresse. La tienne m'adoucit tant de choses, et fortifie un cœur bien abattu ! Je t'aime en vérité.
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 28 novembre 1851.
Ta lettre m'a émue d'autant plus que tu m'amenais presque de force un consolateur dont le nom est puissant sur moi. Dis à M. Auber que ce grand nom, toujours plus cher, m'a fait pleurer^ comme l'Hymne du Sommeil dans la « Muette, » que j'étais alors. Je garderai donc cette carte qui me touche et qui m'honore. Elle est doublée de toute la grâce de ton âme, et je l'ai approchée de mon cœur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il ne faut pas éclater en san-
glots devant ces âmes harmonieuses qui chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands missionnaires de Dieu.
Ecoute. Je suis allée à l'église où j'ai fait allumer huit cierges humbles comme moi.
C'était huit âmes de mon âme : père ! mère !
frère, sœurs enfants! Je les ai regardé
brûler, et j'ai cru mourir. Ne dis cela qu'à toi, c'était une visite à Dieu.
Nous sommes bien frappées, ma chère Pauline. Tu peux juger si je t'aime d'après tout ce que j'ose te dire, au risque de te pénétrer de ma tristesse. Elle est grande en ce moment.
Les fanfares qui passent en ce moment avec les canons me font un mal ! Mais mon cœur est bien petit pour prier dans une calamité si terrible.
OOXj"VI
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 27 décembre 1855.
J'espérais un peu une lettre, un mot de toi, Pauline ! Ce n'est pas le mauvais temps seul qui m'arrête, car je suis poussée en tous sens, et je vis sans repos de mon côté. Mes journées sont broyées sous une meule... Ce n'est pas du froment que j'en recueille. Mon pauvre parent
est tout à travers le matin et le soir. Rien du tout ne se présente pour changer un tel état de choses qui exaspère mon mari. Il est bien sûr, Pauline, que je ne sais où cela nous mène , et pourtant, sur l'honneur et la conscience, je ne peux jeter cet infortuné dans la rue. Il est donc tressé dans nos heures, car la saison même ne permet pas qu'il reste dans une chambre sans feu. Voilà du grave dans un ménage. Dieu le voit !
J'ai revu ton Breton ferré qui est venu s'asseoir cordialement avec nous. Il ne sentait plus la lavande. Mais quoi ? ses vers sentent toujours le ciel. Quel poète ! Combien la vie est dure et marâtre, puisqu'elle amène des hommes d'un tel mérite à devenir ce que celui-ci devient... et deviendra ! Gustave Planche est bien mille fois pire. — Vois-tu, ces hommes divins ont froid dans leurs affreuses chambres d'auberge ruineuses, et leur soleil les brûle en [dedans. Je t'assure qu'ils vivent comme des somnambules, regarde leurs yeux.
Quand donc irai-je à toi ?... presque aussitôt que ma lettre, j'espère. J'ai à serrer tes mains, à savoir comment tout va dans le milieu où tu vis, et j'ai bien des drames à te raconter !
Le travail m'échappe. Je ne sais plus où me mettre pour écrire posément, et autrement que sur mon genou. Je suis commis-
sionnaire,... et triste! — mon cœur est sous mes pieds , — presque égarée de misères dont personne n'a l'air de se douter.
Je t'aime d'avoir souffert tout ce que je souffre, et d'être restée si tendre. L'Indien se couche au fond de son canot quand il tourbillonne sur l'abîme. Moi, je ne peux pas môme me coucher, il faut chercher souvent pour le jour même, ahn que moi seule je sache que c'est l'abîme.
Je t'aimerai toujours.
OOIj'V II
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 15 janvier, 1856, au soir.
J'étais toujours au moment de t'écrire depuis trois jours, mais jamais tu n'as vu de vie heurtée comme la mienne. Il faut que j'invente et que je cherche souvent au-dehors de quoi... Pour te déchirer l'âme, est-ce bien la peine de t'écrire? — Tu dis, chère âme fidèle, que la poésie me console. Elle me tourmente au contraire comme une amère ironie. C'est l'Indien qui chante tandis qu'on le brûle. — Tantôt j'ai besoin de me taire avec toi sur les réalités saignantes de mon sort, — tantôt je voudrais courir pour te crier toutes les douleurs passées et présentes que j'ai à marier aux tiennes, car je
sais toutes celles que tu portes. Ce ne sont pas les moindres que je pleure, va ! sois en sûre !
J'ai vu M. Jars tout charmé de ton billet. Dire qu'il est si riche et que volontairement il est presque sans le feu qui te réjouirait comme le soleil et ferait renaître le rossignol dans ta poitrine ! Mais il est bien tranquille sur nous deux, je t'assure. Il ne sait pas ce que coûte l'indigence. Elle est bien chère à Paris !
J'ai écrit de mon côté à M. Dumas, en ton nom et au mien, sur son grand succès. 11 sera touché de notre souvenir, et véritablement, c'est une grande douceur de le savoir heureux, glorieusement parlant. 11 a été si bon!
Tu disais que ton nom, écrit par moi sans épithète, te paraissait froid. Ah! Pauline, tu ne sais pas ce que c'est que ton nom pour moi': c'est toute l'amitié de mon cœur qui y passe, c'est le vin de ma pauvre âme. Quand je parle aux autres de toi, je dis: ma chère Pauline; mais à toi, et en moi-même, quand j'ai dit : Pauline ! c'est l'élan de ma plainte ou de ma consolation. Je croyais que tu le saAais.
CCLiVIII
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 19 avril 1856.
Ne sois pas alarmée si je ne t'ai pas ^ue tous ces jours, mon bon ange. Je suis forcée au repos, d'une grande secousse qui m'a beaucoup éprouvée. Je te raconterai dans ses détails ce qui cause aujourd'hui l'extrême faiblesse de ma tête... Que j'ai pensé à toi ! à ce que tu as souffert par M, de Champigny. Sommes-nous les deux livres d'un même ouvrage ! Un mot te fera tout comprendre. Après seize ans de silence, la fille de M"^" Branchu se réveille comme un coup de tonnerre, et réclame sans délai une somme de... appréciée par elle, avec les intérêts de cinq pour cent... et le ton d'un vaisseau à trois ponts chargé en guerre. L'étonnement et l'effroi m'ont frappée par tout ce que son nom réveille de terrible dans ma vie, plus que par l'argent qu'elle réclame, quand je n'avais pas deux sous pour t' affranchir une lettre ! J'avais tant couru pour en trouver l'ombre !... J'ai eu dans la nuit de lundi une hémorragie de la tête. J'ai cru au dernier moment de cette vie. Le médecin a jugé cette crise comme un grand bien, mais la faiblesse qui suit, tu la devines, toi, ma
chère pareille en tout ! Je t'embrasse. J'irai te voir. Je suis déjà sortie forcément pour voir un avoué qui se charge des explications. C'est le gendre de M. Augier, honnête et homme de cœur. Hippolyte était aux abois , mon pauvre Valmore en larmes. Moi, je t'embrasse des forces de l'âme qui ne cesse jamais de chercher partout la tienne, ô ma chère !
Lis plus vite « VOiseau » que les deux autres volumes. On ne l'a pas lu ici qu'un peu. On dit que c'est ravissant.
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 20 mai 1856.
Tout ce que nous disons entre nous tourne bien longtemps et tristement dans ma tête, va! Une des choses surtout qui me revient sans cesse jusqu'au navrement, c'est de penser que, t'aimant comme je le fais, et sûre que j'ai une si grande part de ta chère afïection, nous passons le temps â nous lamenter loin l'une de l'autre, pour donner tant d'heures à je ne sais combien d'étrangers qui ne font rien de ces sacrifices vraiment douloureux, auxquels je ne me force que dans la crainte de les blesser s'ils ont du chagrin. Hélas ! que j'ai su m'ennuyer au monde pour ne pas avouer que je m'en-
Tîuyais. Tu dois souvent beaucoup souffrir de cette charité pour ton prochain. Ceux qu'on a obligés de cette manière seraient furieux s'ils le savaient. C'est pourtant bien plus que de donner tout son argent.... Si nous en avions, encore!
J'irai te voir bientôt pour apaiser mon cœur de t'avoir vu souffrir. C'est bien sûr, dis, que tu ne souffres plus tant? J'ai peur qu'à force de me ménager, tu me caches quelquefois ce que je ne veux pas ignorer, au risque d'être plus triste. Je t'en prie, ne cessons pas d'être vraies l'une pour l'autre.
Bonsoir, bonne chérie. Mon fils et son père t'embrassent, me voyant t'écrire. Ils t'aiment tant.
cols::
a pauline duchambge
Le Samedi, 3 juillet 1856.
Si tu peux lire Platon, lis-le tout. Il était enfant, petit chasseur de spectres, suivant sa pauvre mère dans les maisons des Grecs, pour mettre en fuite les mauvais génies. « Il est encore et sera toujours le chasseur des spectres », dit un auteur que je lis. — • Calmons-nous, puisque nous sommes et ne pouvons cesser d'être.
Hélas! ma plus chérie, nos maisons n'en sont-elles pas hantées? Nous avons pour-
tant, je vois, beaucoup d'innocence, mais^ nous avons eu à répondre de trop de choses, et encore et plus que jamais. De là vient le trouble et la fièvre du cœur. Mes actions sont tellement heurtées que je suis toujours comme ceux qu'on appelle pour monter dans la diligence, et qui la regardent s'enfuir, sans pouvoir arriver à temps. — Je ne t'ai pas parlé de M™° Lafont. Comment serais-je allé parler à M. Auber. Il y a des dévouements froids qu'on ne recommence plus. Le Conservatoire me fait l'effet du Purgatoire sans lumière. Tout m'y a déçue. Ah ! nous ne sommes artistes que d'âme; les insouciances, nous ne les avons plus.
Ne penseras-tu pas sérieusement, quand l'été sera vraiment venu, à fixer quelques événements du passé sur le papier ? Moi, je je t'en écrirai aussi, cela ferait un livre singulier. Je t'aime et je voudrais bien te voir.