‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · x:vii · texte numérisé non relu

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Viens, ma fille, que je t'aime et que je t'embrasse! Que tu as bien fait de venir à

moi, dans ce trouble qui m'a étonnée autant que toi-même ! D'une part, ton cœur est soulagé, de l'autre, j'accours te soutenir. Veille sur toi, car l'état de fièvre où sont tes nerfs depuis longtemps peut te rendre très impressionnable physiquement , sans que toi-même y soit sérieusement engagée. L'avenir seul te révélera clairem.ent où tu en es, et surtout l'absence. A ton âge, un immense besoin d'aimer circule dans le sang et dans le cœur. Il est bien souvent inévitable de se tromper intérieurement sur le choix, qu'on attribue toujours à Vz'rrévocablc destinée. C'est à cet égard surtout, mon bon ange, qu'il importe de te détromper et de te mettre en garde contre des émotions passagères, qui trompent tant de cœurs purs et honnêtes. On dit : « Puisque j'éprouve ce trouble nouveau, c'est que c'est là l'objet que j'attendais pour aimer!... » Mon cher enfant, crois mes tendres conseils, tu te tromperais et tu tromperais innocemment autrui. Eloigne-toi des occasions qui peuvent amener de telles épreuves. Tu vois, au reste, que le jeune homme le plus timide, le plus modéré et, je crois, le plus chaste, est bien hardi quand il obéit à son instinct. De là viennent tant d'unions mal réfléchies et qui font souvent le malheur de deux existences mêlées à la hâte. De tels rêves coûtent cher! Et la vie est longue quand on se réveille. L'émotion de plaire n'est pas

étrangère, crois-le bien, à ces étonnements, surtout après une déception qui vient d'attrister tout l'esprit d'un enfant. Les femmes les plus sages sont celles qui ne donnent pas trop de valeur à ces élans très habituels à tous les hommes, et qui s'en garantissent avec pudeur sans terreur ni tristesse, ni reproches exagérés contre elles-mêmes.

N'encourage rien. Demeure sage et naturelle. Qu'une pitié trompeuse ne t'égare pas en faveur de ceux qui paraîtront souffrir pour toi. Si un sentiment d'amour vrai prend de la consistance, crois que c'est aux parents qu'un jeune homme se déclare, sinon c'est une épreuve peu estimable qu'il fait sur notre fragilité — et Dieu sait ce qu'il en résulte.

Viens à moi! rien qu'à moi. Mon cœur t'appartient; il est bien plus rempli d'indulgence pour toi que toi-même, mais il est aussi plein de lumières et tu n'as rien à craindre tant que tu seras avec moi, (dans l'absence même). Elle va pourtant finir, cette absence, mon cher ange. Fais que ce soit à ton honneur. Si je vais à Bruxelles, où je serais déjà sans l'affreuse gêne d'argent où je suis encore, je te verrai en passant et te prendrai au retour. Mais si je suis obligée de retarder encore, tâche de trouver une occasion prompte de revenir, afin de te réfugier, même dans mon absence, dans une solitude ennuyeuse

peut-être, pendant quinze jours que je te quitterai pour ton père, mais que tu occuperas doucement par l'étude, le ménage, et loin de tous ces éclairs qui t'effrayent et peuvent te nuire.

J'allais t'écrire quand j'ai reçu ta lettre et répondre à l'autre dont les vers sont si charmants. Il y en a deux que tu changeras,, mais leur mouvement et la pensée sont ravissants.

0222^VIII A SON MARI

(Paris), le 8 septembre 1840, au soir.

Au milieu de l'indignation de cœur que renouvelle leur brutal accueil, mon cher bien aimé, je suis heureuse de penser que nous n'en serons que mieux réunis. Comme c'est, à tout prendre, un peuple que l'on ne peut aimer pour lui-môme et qui ne peut vous attacher que par la reconnaissance de la bienveillance pour vous, s'il en manque et s'il reste grossier, bon jour ! c'est avec une indifférence aussi profonde que le salut de dignité qu'on se doit à soi-même, qu'il faut se hâter de le quitter. On entend déraisonner et faire des cuirs ailleurs ; ce n'est pas la peine de passer la douane et d'assister à de plus

basses intrigues. Tu peux juger, me connaissant, que c'est en me relevant d'un coup bien sensible et bien inattendu que je te tiens ce langage. J'ai nagé dans une amertume affreuse depuis ton avantdernière lettre, et le sommeil ne m'a guère rafraîchi le cœur depuis cette blessure nouvelle et si peu redoutée par moi ! Dieu ! que cela fait souffrir de sentir ce qu'on aime offensé ! Je partirais demain avec un élan de joie immense, si je n'étais arrêtée par tous ces fils odieux d'intérêt et d'argent. Mais, mon cher enfant, je te conjure à genoux de reprendre plus que jamais courage et confiance, car un tel état de chose ne peut durer, et ton bonheur est l'idée incessante qui m'agite. Tu camperas tout là pour revenir si tu éprouvais un seul ennui offensant de cette tourbe baragouinante, et nous trouverons bien encore les moyens de vivre comme nous avons fait, sois tranquille. D'abord, M. Sainte- Beuve m'a fait placer ma Nouvelle à la Revue ; elle est imprimée d'avant-hier. Je pourrai donc sur un mot de toi t'envoyer cent francs, puisqu'ils sont à recevoir. De plus, M. Sainte-Beuve prépare le volume (extrait de toutes mes poésies) dont il est venu prendre la liste et que doit imprimer Charpentier pour le jour de l'an.

Encore de l'argent sûr, sans nous fier à celui que j'espère pourtant par M. Jars,

qui y mettra de Tobstination, si M. T. ne me répond pas incessamment, ce qui à la vérité ne vient pas vite.

A SON MARI

Le 1:2 septembre 1840,

Notre excellent apôtre , M. Dessaix , m'écrit qu'il tient à notre disposition la somme du remplacement d'Hippolyte , et cela dans des termes si affectueux, si tendres qu'il serait doux de lui avoir cette nouvelle obligation. Je te le dis, mon cher bien aimé, pour dilater ton cœur, navré comme le mien de notre absence mutuelle. Tu es plus seul, il est vrai, que moi, et c'est d'une solitude amère, mais moi j'y pense sans cesse quelque part que je sois, et l'élan de toutes mes facultés, que le devoir et le manque d'argent enchaînent, n'est rectifié que par des larmes et un abattement qu'il m'est impossible de vaincre. Que l'idée au moins d'avoir encore des amis mêle quelque douceur au froid accueil qui vient de glacer ton âme rouverte à des émotions si profondes devant ce pays qui nous a mariés. Quel contraste ! et qu'il est dur pour moi comme pour toi-même. Je ne comprends pas que ce que je souffre, joint à mes prières ardentes , ne te donne pas les tristesses

infinies que je demande à Dieu pour moi seule! Par moment, mon âme tourne, prête à se noyer dans ce gouffre de pensers accablants, mais je me relevée avec une foi plus vive. Tout ceci est une épreuve, il faut la bien porter pour nous réunir avec des forces nouvelles, car tu sais bien qu'il en faut aussi pour le bonheur, et nous sommes parfaitement heureux ensemble. J'approuve tout ton plan de retraite du théâtre. M"° Mars devrait avoir la même raison. Je t'assure que sa délicieuse voix a des altérations sensibles, et qu'elle est bien hardie de s'exposer aux flèches qui l'attendent.

A SON MARI Paris, le 25 septembre 1840, huit lieures du soir.

M. Sainte - Beuve fait des vœux bien sincères pour ton retour et s'ingère pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois déjà trois cents francs de pension par M. Salvandy. Jamais je n'ai rien vu de si simplement bon.

Il est certain, mon bon ange, que, quand tu te possèdes, je ne te connais pas de rival au théâtre. Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y

en a peu d'aussi pénétrante, car la prononciation est aussi distinguée que celle de M"« Mars. Accepte cela de ton juge le plus sincère, et crois-moi, l'amour donne des clairvoyances bien délicates et bien craintives ! Mais quelle qualité et quelle grâce peut lui échapper? Aussi j'ai mille fois souhaité que tu te visses par mes yeux pour tirer parti de tes avantages que tu n'as jamais compris, parce qu'il est bien vrai que tes qualités sont toutes naturelles , et que quand tu es opprimé par la peur, ce naturel en effet s'altère et devient très froid. Mais que ton âme soit à l'aise et relevée du désir de plaire, tu as toutes les séductions et l'entraînement qui charme le spectateur. Les rôles trop sévères ont nui à ton talent, c'est là que tu as forcé cette voix qui n'était que douce et grave. Pauvre entant! ce qu'il faut faire ! . . . Aussi malgré tes revanches prises et à prendre, quelle joie profonde pour moi quand je te sentirai encore une fois libre et pour toujours !... Tu serais si bien ici, mon ami, au milieu de nous et au milieu de Paris, paisible comme si nous en étions à cent lieues, car à présent qu'il fait froid, on n'entend pas un mouvement dans la maison, si ce n'est un peu les voitures qui passent. Je pleure en moi d'être si bien et entourée de ce qui t'aime, quand tu es là-bas aux prises avec de la malveillance et de la grossièreté.

A SON MARI

Paiis, dimanche, 4 octobre 1840.

C'est dimanche et c'est triste, mon cher ami ! Ce jour a ce privilège pour moi comme pour toi. La Sainte Ecriture dit : « Ceux qui pleurent aux jours de fcte seront consolés ». Merci à la Sainte Ecriture, elle nous promet bien du bonheur. Ma tendresse te salue dans ta nouvelle demeure, mon cher bien ! Je suis soulagée de t'y savoir et hors de ces hôtes tracassiers qui me barraient le passage jusqu'à toi. Je ne dirai pas que j'en ai plus de hâte d'arriver, mais je sens que tu es mieux, et je partirai plus heureuse. Ce que tu me dis des journaux assombrit encore mon âme qui est tant où tu es ! Quelle est donc cette main de fer qui nous a séparés ? Qu'est-ce qui t'en console là -bas ? Les missionnaires dans

rOcéanie sont-ils plus flagellés? Mais

j'oublie un moment de te consoler un peu d'être haï ou persécuté. Ceux-là, du moins, jugent de l'étendue du mal qu'ils vous font, mais une bête littéraire écrit avec votre sang et croit que c'est de l'encre. Ils doivent être en effet très mécontents de ta distinction, c'est la plus grande injure qu'on puisse leur dire. N'y ajoute rien ! et ne sois

jamais censé connaître leurs poëmes, je t'en prie ! Vois quel beau papier ton fils vient de m'acheter ! qu'il est grand et bon pour les visites que je veux te faire, dis ? Je dirais avec une grande joie : « Tout pour toi, mon cœur », mais je ne suis pas si heureuse. J'ai écrit depuis quelques jours et reçu un tel amas de lettres que ma tête est brisée, et le facteur bien riche. Il y a des séries à me coucher par terre.

M"" Mars vient de donner sa démission pour mars prochain. Les imbéciles de la Comédie Française dansent entre eux.

M. Balzac est venu me voir il y a quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par dessus son talent.

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A SES ENFANTS

Bruxelles, le 14 octobre 18i0

Bien arrivée et bien reposée, mes chers enfants, par le plus beau temps du monde, je vous embrasse tous les trois , n'ayant qu'à regretter de n'avoir pu vous emmener avec moi pour partager mon bonheur et mon repos auprès de votre père, si heureux de mon arrivée inattendue. Hier et aujourd'hui nous avons parcouru cette belle ville, si élégante , si riche et si propre ! Que

vous seriez contents d'en respirer l'air pur. Trouver une chose si parfaitement opposée à l'aspect de Paris, après un voyage si doux et si rapide, ressemble à un conte des fées. L'opulence tranquille de cette belle capitale cause un étonnement et un bien-être que je voudrais vous procurer à chacun. Votre père trouve à présent la ville admirable, parce qu'il a près de lui un quart de sa chère famille. Le public le prend en faveur,, et, si nous étions tranquilles sur Hippolyte, nous respirerions de bien des chagrins au milieu des cloches qui animent constamment l'air dans cette ville d'églises et de madones. — Le petit logement de votre père est charmant, plein de soleil et de jour, d'une propreté ravissante, avec un poêle déjà utile le soir. On sonne ici le couvre-feu à minuit, c'est très solennel. Et puis, on mange toujours. Non pas nous, sobres comme des ermites ; mais ce bon peuple y va de tout son cœur.

Je vous embrasse encore par quelques pigeons ambassadeurs. J'en ai vu des milliers dans les beaux villages qui peuplent toute la Flandre et la Belgique, et des champs de fleurs à sauter hors de la voiture pour y brouter...

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