A SES EX FA XTS
Driix?lle?, le 19 Octobre 1840.
J'ai déjà perdu ici mon heureux incognito. Nous revoilà étranglés de visites comme et pire qu'à Paris. On m'a joué le mauvais tour de mettre dans les journaux que j'étais arrivée à Bruxelles, et les anciennes connaissances sont accourues, jusques à des personnes de Paris venues, je crois, pour me désespérer. J'ai pourtant bien à travailler pour votre cher papa, que toutes ces visites désolent. M. Eykens est accouru aujourd'hui d'Anvers, où il nous attend le premier jour de soleil. Mais y aller sans vous tous ! avoir vu Saint-Gudule et le musée de Rubens, sans vous y voir, c'est bien dur ! Cette ville riche et calme et blanche de propreté, pleine de gâteaux solides, vous plairait tant à parcourir et à habiter !
Nous lisons que les bruits de guerre se calment, Dieu soit béni ! C'est en ce moment la pensée qui domine entre votre cher père et moi, tout nous y ramène comme à vous, chers enfants ! La tentative contre le roi de France fait beaucoup de sensation à Bruxelles. Quelle persistance terrible dans une action atroce ! — On prétend ici que le roi parle d'abdiquer, est-ce vrai ? Pour moi, je
le ferais hier, si j étais roi ou reine. Le pouvoir disputé est la plus fatigante de toutes les fatigues; il vaut mieux peindre, et je suis bien heureuse que M, Delacroix soit content d'Hippolyte.
20 octobre 1840.
Je suis contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque ligne de M'"° de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel génie ! mais quelle dme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir aussi, comme je l'ai rêvé une fois ! — D'un autre côté, plus je lis, plus je pénètre sous les voiles qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; je suis frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.
A SES ENFANTS
Le 1" novenibre 1840, Bruxelles, 10 heures du soir,
Je VOUS écris, mes chères âmes, au milieu de toutes les cloches battantes de Bruxelles, qui se répondent pour les saints et pour les morts (m). Rien ne peut à Paris donner l'idée de ces solennités qui émeuvent ici la terre et les airs. Les églises que nous avons parcourues étaient pleines de femmes à longues failles sur la tête, et qui tombent jusqu'à
leurs pieds. Les églises ont tellement le caractère de l'Italie que je donnerais tout au monde pour que vous les vissiez. Hippolyte serait ravi. Nous y avons vu aujourd'hui la Vierge noire et le petit enfant Jésus noir comme sa mère. Ces modernes me serrent le cœur de mille souvenirs. L'art n'y est pour rien, mais les premières et douces croyances font que j'adore leurs voiles raides doublés de rose et leurs immobiles couronnes de fleurs d'une batiste si ferme que tous les orages du monde n'en feraient pas bouger une feuille. — J'ai à vous faire le récit d'un cabinet de peinture où nous avons pénétré hier chez le duc d'Arenberg, Quelle richesse tranquille ! Quelle solitude glorieuse ! Les Rubens y pleuvent, et ses deux femmes, presque vivantes de son pinceau, et lui-même, peint de sa main, on croit voir ses lèvres bouger. Vraiment , c'est ici le refuge de la peinture, on sent qu'elle y est adorée par une religion profonde , sans paroles. Mais que direz-vous quand vous apprendrez que nous venons de voir la tête véritable deLaocoon, possédée par ce duc d'Arenberg, au prix de i6o mille francs. Je vivrais mille ans que je ne pourrais oublier cette mer\-eille qui me poursuit, cette tête noyée de douleur et de reproches amers. Des \'énitiens l'ont trouvée dans leurs fouilles, longtemps après la découverte du magnifique groupe dont la tête véritable n'a-
vait jamais été retrouvée. Sa vue déchire et l'on croit être près d'entendre des cris sortir de cette bouche ouverte par une convulsion de souffrance morale. La vue de toutes les dents découvertes sans grimace ajoute beaucoup à l'expression de cette torture. Ce n'est pas un vieillard comme dans le groupe, mais un homme dans la force et la beauté de l'âge, quarante à quarante-cinq ans. Il pleure, comme jamais je n'ai vu pleurer du marbre, et comme on sent que doit pleurer le père des enfants qu'il ne peut délivrer. Hippolyte avait observé qu'ils avaient l'air bien jeune pour les enfants de ce vieillard. 11 aurait vu avec transport l'harmonie de leur jeune âge avec le sien. Ils doivent doivent avoir quinze ans. Mais de quoi vais-je vous entretenir ? Tout ce que j'en dis est si pâle qu'il vaut mieux en venir à nos réalités connues. La dernière lettre en trio chantait tout ce que je demande à Dieu : l'espoir et l'harmonie ! Le bienêtre que je goûte ici depuis trois semaines (et où pourtant vous me manquez bien), en est tout consolé.
Je n'ai pjis besoin de dire à Line qu'en allant aux madones, j'ai bien pensé à son anniversaire de naissance. Je sais que tu as du courage, mon cher enfant, et je l'ai déjà vu plusieurs fois. Celui qui vient d'en haut garde toujours bien les femmes, qui n'ont pas besoin de la valeur permanente des
hommes. Je suis heureuse du bonheur pur que tu ressens. Notre Inès et toi vous aurez cette vertu qui répare toutes les fautes et qui est la balance des forces de l'autre sexe. Il est bien sûr que les travaux du ménage ont mille récompenses qui les rendent chers. Cest ici Xunique joie de la fem.m.e. Elles sont généralement très gaies. Dans les moments de calamité de fortune, vous voyez que c'est un secours immense, et je vous embrasse de toute ma tendresse pour la manière dont vous venez de vous le prouver à vous-mêmes. C'est assurément une grande consolation au chagrin que j'éprouve de vous savoir entourés de privations, mes pauvres bien aimés !
A SON MARI
Doi.ay, le 9 novembre 1840.
J'ai entendu avec grande émotion la cloche qui sonnait l'heure pour mon père et pour ma mère. Je vois de loin l'entrée de notre rue, et j'ai passé en face celle d'Albertine enfant. La mémoire protonde est le garant le plus irrécusable de l'immortalité. Comme nous y marcherons côte à côte ! Nous aurons tant mis à cette caisse d'épargne ! Je t'embrasse, mon bon ange, et je ne te quitte pas plus que si tu étais dans la chambre voisine.
A SES ENFANTS
Douay, le H noveiiibrc (1840)
Je ne me résous pas à voir partir M.
Duhem, sans vous embrasser encore. J'ai bravé la pluie aujourd'hui, étant ou devant être moins malade, j'allais vous raconter mon entrevue avec mon frère... mais mon cœur se referme sur ce tableau. Un frère ! avec qui sa première et sa plus douce vie s'est écoulée, le revoir dans un hospice. C'est inexprimable de douleur. Il est bien cependant, courageux, mais malade. La beauté de l'établissement, les soins dont il est l'objet par la faveur de la personne qui l'y fait admettre, ne déguisent pas le fond de sa position. Je ne pourrais suffire à vous en parler longtemps... Mes chers enfants, je ne devrais pas vous confier de ces blessures inguérissables, c'est vous faire un mal que je me reproche. Dieu veut que j'en souffre seule; j'ai en effet beaucoup souffert.
Connaissez-vous les désastres de Lyon ?
Ils me consternent à bien des égards.
D'abord la pitié pour tous, mais ceux que nous aimons, que font-ils dans ce grand revers ? Ville flagellée !
Douay, le 13 novembre 1840
Depuis que je t'ai quitté, mon bon Prosper, j'ai vu à peine un rayon de soleil : nuit et jour, le vent et la pluie. Je suis enchaînée à la même place où je reviens trempée, comme le jour de notre visite à M. Duprez. Juge du mauvais sang que je fais de n'avoir pas pu partir, faute de place à la diligence, à quelque prix que ce soit, à cause des étudiants qui inondent la route en ce moment. C'est un supplice que je ne peux te rendre , mais qui le comprendra mieux que toi ? — Je monte et je descends, du matin au soir, dans cette maison remplie et occupée comme une ruche d'abeilles. Je ne peux aller rien revoir, que ce qui est le plus près ; ma rue Notre-Dame, l'église et le grand hospice où j'ai revu enfin mon pauvre frère, retenu au lit avec d'atroces douleurs rhumatismales. Te dire les émotions qui m'attendaient là, ce n'est guère possible. C'est toujours à ton cœur à m.e deviner, car tu connais si parfaitement le mien, que les paroles sont inutiles entre nous. • — On a été forcé d'écrire à Lille pour me retenir une place avec plus de certitude, comme c'est commode pour les gens près-
ses! Enfin, le bulletin est de retour, et à travers le vent et la pluie je pars dimanche soir pour arriver lundi soir à Paris. Quel détour ! mais aussi quel devoir ! Félix, je crois, n'aurait pas résisté à cette transition terrible dans son ?nauvats sort, si ma présence n'était venue l'y aider, et je le conçois à présent que j'ai tout vu, tout en admirant l'ordre de ce charitable monument. Il te dit mille amitiés.
Pari?, le 12 décembre 1840
Je n'attends rien de M. Martm du Nord qu'après la rentrée des chères cendres.
M™" Favier tâchera de me donner une place à l'Hôtel de la Marine. Les enfants ne sortiront pas. Tu connais mon effroi de la foule et la tendre abnégation d'Hippolyte à ta volonté, sois donc sans inquiétude sur nous tous. Tout se prépare d'ailleurs avec un calme et un ordre parfait. Bien que j'aie rêvé d'émeute, nous ne sommes pas au moment de la craindre. Il fait froid, et il n'y a point de chef.
Le 15 au soir.
Le soleil d'Austeriitz a brillé depuis hier sur Paris. Cette grande journée s'est passée
sans accident, je l'espère. Hippolyte, d'ailleurs fort enrhumé, n'a pas osé braver ta défense, et il a donné un billet d'entrée dans la cour des Invalides. Nous en avions nous pour la Chambre des députés, mais nous avons prudemment regardé de loin cette foule immense, et vu marcher le char prodigieux qui nous rendait notre chère idole. Nous ne pouvons aujourd'hui te rendre compte de rien de ce qui a suivi, car nous sommes rentrées avant que le monde se répandit dans les rues. Je ne peux te dire ce que je ressens à cette heure de l'idée que notre empereur, volé par l'Angleterre, couche cette nuit avec nous dans Paris !
Les vers de Victor Hugo sont dans le « Siècley>, 14 décembre. Barthélémi marche après, bien après ! c'est bien, c'est beau ; mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde lâchement assassiné. C'est bouleversant.
Je ne t'envoie pas aujourd'hui ma pauvre feuille de saule sur lui ! Victor Hugo a soufflé dessus avec sa puissante haleine. Son ode est grande comme le rocher, et puis, adorable de tendresse. 11 nous venge de toute l'Angleterre. Napoléon doit en avoir tressailli. Lis cela !
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A SON MARI
Paris, le 20 décembre 18i0, 8 heures Ju soir
Ta lettre que je reçois, il y a une heure, me fait ressentir tant de douleur que, ne ne pouvant t'approcher qu'en t'écrivant, je t'écris, mon cher Prosper, afin de moins m'avouer que je suis ici, inutile à ton bonheur, et toi là-bas, seul, livré à un ennui profond, à une souffrance vive peut-être, et assurément à des réflexions dont je voudrais tourner toutes les pointes contre moimême. — Le supplice de labsence n'était donc pas suffisant au milieu de ce rigide hiver? Je n'ai plus rien à trouver pour me plaindre, et puisque Dieu nous ordonne la soumission quand il nous frappe, j'aurai du moins le mérite du silence. — Je suis plus triste qu'on ne l'est, quand on peut encore le dire. — Ce qui t'arrive, je l'ai éprouvé autrefois à l'Odéon, en tombant à genoux. Je jouais en garçon àa.nsV «Eco/e des vieillards » pour seconde pièce, et l'événement m'était arrivé dans Clary , du <\ Déserteur» , drame. Ce que j'ai souffert dans cette soirée est au-dessus de toute expression. On m'a emportée après le spectacle chez M. Alibert. Je n'ai gardé la chambre que huit jours. Mais toi, du 27 au 18, révèle l'acci-
dent beaucoup plus grave encore ! Mon Dieu ! J"ai pourtant déjà bien souffert ! Je compte sur ta sollicitude envers moi pour me récrire le vrai sans retard, n'est-ce pas? J'ai écrit plus de quarante lettres depuis mon retour, et j'ai passé des nuits pour les vers que l'on est venu me demander, à l'occasion des tristesses de Lyon. On les lit ce soir au concert de M. Hertz, pour lequel j'ai couru depuis huit jours, à travers la pluie, la neige, le froid et le plus rude hiver dont je me rappelle. Firmin devait lire les vers, et avant-hier, la terreur le prend, il accourt effaré pour me redemander sa parole. Il est si vrai et si bon que je me suis chargé de tout visà-vis la commission Lyonnaise. Mais où trouver un lecteur ?... Après plusieurs courses à pied et à cheval, j'ai couru au Gymnase avec M"'" Babeuf demander l'adresse de Bocage, et l'on m'a envoyée... rue de Lancry ! Un coup de lance dans le cœur m'eût fait le même effet. Hélas ! tu as monté le même et cher Calvaire ! Je l'ai accepté à mon tour. — Bocage s'est conduit comme il fait, quand on frappe à son cœur. Il lit en ce moment. Nos enfants y sont allés ; pour moi, ta chère lettre m'en a ôté le courage. Je reste ce soir avec toi, mon bon cher enfant. Line, conduite par M. Jules Favre, vendra les vers pour les pauvres inondés. Elle est jolie
comme un ange ! Mais il fait un temps affreux, et il n'y aura personne. Ils vont et reviennent en voiture. — Ce matin nous avons été, Line et moi, place Saint-Michel, chez l'examinateur de l'arihmétique, M. Verrier, l'effroi de toutes les petites bachelières. Nous sommes sorties comblées de joie. Il lui a donné la certitude qu'elle passerait. ]\/[mo (jg Bawr a été vraiment adorable.
Hier, j'ai couru chez l'affreux M. Jouslin de la Salle. Il m'a refusé notre excellent Odry qui en eut pleuré de rage. M. Buloz avait accordé avec empressement M"° Rachel que j'avais été lui demander, au nom de la ville de Lyon. M"° Rachel, qui comptait sur un refus du directeur, s'était offerte elle-même. Quand elle a su qu'on y consentait, elle s'est retractée, hier soir, de la manière la plus honteuse, devant toute la commission Lyonnaise qui en est indignée. Elle vient de refuser de jouer une scène dans la représentation de Firmin. Firmin a prédit malheur au père pour cette indignité, car c'est à cause de cette petite malheureuse que l'on renvoie Firmin et les autres. On lui offre cent inille francs, dans l'effroi du ministre Duchâtel ; il en perd l'esprit, dit-on. Mais elle veut davantage, ou se retirer... C'est le vertige de l'avarice. Au reste, c'est assez bien, la couronne d'or décernée à ce petit bas-relief est dignement portée. En voilà trop sur cela.
A SON MARI
Paris, le 2i décembre 1810.
As-tu reçu le Saule par Duverger ? Je broie une romance comme je peux à M, Campenhout (N), mais je n'ai pas d'interv^alle de repos ; il faut que je fasse tout en marchant dans les rues. — Tu verras par la lettre que je t'envoie ce matin et qui m'a été renvoyée au bout de dix jours par la poste, qu'hier 23 j'ai été bien accueillie de M. Martin du Nord, qu'il a l'intention de se joindre à M. Villemain pour te faire revenir, et qu'il va demander à M. Villemain une audience pour moi. Ce dernier a fait des promesses à M. Jars, qui lui a lu les vers sur nos chers Lyonnais, et, par le conseil de M. Jars, je les lui ai portés hier, après avoir vainement tenté par billets de M. Jars d'entrer aux Invalides. 11 y court : cinquante mille personnes par jour, la queue dépasse le Champ de Mars. Nous sommes revenus à cinq, notre voisine, Louise Crombach, Inès, M. Panet et moi, nous bornant à la vue du pont de la Concorde, le bateau Sarcophage, l'allée immense des Invalides peuplée de statues de tous les généraux de l'empire et de lui qui est à leur tête : c'est une grande chose
que cette vue. J'avais, je t'assure, beaucoup plus chaud que dans ma chambre. Il y a beaucoup de paysans dans ce grand pèlerinage. De jour en jour il s'accroit, c'est une ardeur inouïe. Les bouchers entaillent les moutons et font sur leur dos des tableaux admirables de patience et d'amour, chose bizarre, l'apothéose de l'empereur et des aigles comme s'il en pleuvait. J'attends mon audience de M. Villemain.
J'attends aussi la réponse bien exacte de M. Jouhaud, pour te faire parvenir la lettre pour Eugène et trois exemplaires des vers sur Lyon, un pour toi, mon chéri, un pour Eugène, l'autre pour M. Delhasse.
Tu ignores que mon cher anneau a été vendu à Rouen, avec ce que nous y avions laissé en gage. Ma sœur n'a plus eu enfin de quoi renouveler les frais. Jamais elle ne m'a répondu à ce sujet, mais je le devine trop, et je te redemande un anneau comme un présent nécessaire à mon bonheur. Je sens que le moment n'est pas opulent pour toi, mais il m'en sera plus précieux et mieux béni ! Nous acquitterons de loin notre promesse à la bonne Sophie à laquelle je pense en gémissant !
Mais viens ! pour que tout s'adoucisse pour moi et pour toi.
A CAROLINE BRAXCHU
Paris, le 1" janvier 18il.
Toute la famille est à Tentour de ton cœur, Caroline, et répond à ses battements par les plus tendres caresses. Tu es trop inépuisable en bonté pour n'être pas plus aimée que qui que ce soit au monde, même par ceux qui ne te connaissent pas toute entière. Mon cher Valmore qui est au lit depuis avant-hier soir, en arrivant à Paris, te presse dans ses bras et te gronde, car vous êtes tous deux comme Cécile et Germeuil, toujours en colère et ne pouvant se passer l'un de l'autre. Il te gronde du gros rouleau d'argent qui nous est arrivé par la poste d'Orléans, comme par un coup de baguette. Lui qui voudrait mettre tant de choses à tes pieds est toujours consterné que ce soit toi qui effectues ses vœux. Pour moi, chère enfant, je n'ai rien à te dire, trop émue de ton amitié et de tout ce qui m'arrive à la fois. Je suis comme frappée de stupeur mêlée de joie et de larmes ! Je prends ce que tu nous donnes , comme j'ouvre les bras à Dieu qui me rend mon mari, quand je pleurais son absence et son isolement. Ce matin, à neuf heures, premier jour de Tannée, j'étais avec toi aux pieds
de la Vierge, partageant ta prière, et l'élevant à elle avec ton nom, mon cher ange! Ta santé, ton arrivée au milieu de nous, le baiser de ta fille pour rouvrir toutes les fleurs de ton imagination et ranimer la nôtre, voilà ce que je demande à cette puissance harmonieuse à laquelle tu parles si souvent de moi! Quand tu viendras, nous rechercherons le général Claparède et tes autres protégeants; jusque-là je vais me rétablir de la secousse de joie et de douleur que m'a causée le retour de mon cher Valmore, qui va t'écrire, car son cœur et sa main sont libres, Dieu merci! mais il est si tenu sur sa chaise ou sur son lit. Juge s'il avait besoin de notre tendresse autour de lui ! Du reste, nous sommes comme ivres de courses, de visites, d'études et d'écritures. Ondine a passé , il y a cinq jours, son premier examen avec un grand succès, mais je l'ai conduite là et ramenée malade à force de travail. Hippolyte qui t'adore est harassé et demande à se reposer en t'écrivant pour rêver, dit-il, qu'il t'embrasse, ce que je fais avec tout ce qu'il y a en moi de sincère et de fidèle au culte d'adoration que je t'ai voué , Caroline, pour ce monde et pour l'autre.
Ton toit est- il relevé, mon amie ? Tu m'as fait frémir avec cet incident, terrible dans une telle saison ! Ton charmant sabbat m'a forcée de rire. Comment as-tu incrusté toi
et Martini dans ces gosiers de village ! Je te vois d'ici avec ton étonnement sublime. Ah ! ta place était au Conservatoire où l'empereur t'aurait sacrée reine de l'harmonie ! Ces honneurs tardifs rendus à sa mémoire m'ont fait une impression dont je ne peux sortir. Moi, je ne parle pas de t'envoyer des étrennes. Tu me casses bras et jambes. Que veux-tu que j'ose après cela ?
C2CI iII A CAROLl.NE BRANCHU
(Paris), le 2 féviie;- 1841.
Où vas-tu prendre, mon bon ange Caroline, que nous puissions ou t'en vouloir ou t'oublier ? deux phénomènes qui seraient pour nous le comble de l'infortune, car une amitié tendre, profonde comme la nôtre, est au moins la preuve que la vie vient de Dieu et doit y retourner. Non, non ! ma chère âme, nous ne séparerons pas de nos chagrins présents ou de notre bonheur à venir le sentiment doux et sacré qui nous lie à toi. Il n'y a pas d'amitié nouvelle qui puisse toucher à cette amitié pure, née presque avec moi, et sache bien ou plutôt rappelletoi qu'il faudrait m'arracher le cœur pour en ôter le charme attaché à ton nom, à ton
talent divin, qui m'en a donné un peu. Je t'aime, voilà le fond de mon âme, et je t'aimerai parce que tu me fais un bonheur d'être fidèle à ce culte de ma vie. A présent, écoute bien : à travers tes tristesses de làbas, je t'ai crue occupée journellement de ton école musicale. J'en ai ressenti une joie d'enfant, parce que ce pur honneur te va bien et que ces belles harmonies feront un bruit salutaire dans ta solitude. J'ai compris après jusqu'aux larmes le coup qui t'a frappée dans une relation aimable qui te rappelait ta mère. Crois bien, Caroline, que je t'ai vue, plainte et embrassée dans ce nouvel étonnement triste de ton pauvre cœur. Quand tu n'as pas autour de toi de perfides influences, ton âme est toujours celle d'un noble et tendre enfant qui regarde la vie comme il a vu le ciel. Dieu a voulu que notre amitié ne fut troublée par aucun nuage. Laisse-moi le soin de mériter un tel bonheur, j'en ai besoin pour vivre heureuse ; ainsi crois en moi, comme j'aurais voulu te voir toujours croire en qui valait assurément mieux que moi-même.
Line a passé avec un grand bonheur son premier examen et travaille beaucoup aux deux autres. Hippolyte est tout ensemble chez son maître, M. Delacroix, à l'étude de l'anatomie, au Louvre, et au modèle vivant, les soirs.
C5CI iIII A CAROLINE BRAXCHU
(Paris), le 14 avril 1841.
On vient de réduire les pensions à cause des fortifications, et notre sort actuel me fait trouver assez dure la diminution de la mienne et le retard des payements. Il en est que l'on supprime tout à fait. Si Valmore était placé, je danserais de joie de reprendre ainsi toutes mes libertés de conscience, mais ce coup inattendu me fait voir à quel point mon malheur était incomplet. Je n'ai donc pas un mot de consolation à t'envoyer. J'ai cependant subi cet étourdissement avec courage.
Le bonheur de M"'' Mars finit demain, car la vie artiste est tout ce que Dieu lui a laissé. Tout cela me remplit d'une sombre tristesse. Il me semble que tu en as aussi et que j'en ai besoin dans la mienne.
C3«:i iiv
A CAROLINE BRAN'CHU
(Avril 1841 ?).
Oui, elle est ravissante d'âme et de grâce. C'est bien encore là une de tes sœurs ! Tu
ne sais pas quel tremblement de joie se mêlait à ma tristesse de mère quand j'ai pu aborder cette charmante femme. De quel charme est rempli ton attachement pour moi, Caroline, et que tu es bonne de m'attirer avec toi sous cette belle étoile ! M'"° Bigottini m'a reçue en ton nom avec tout ce qui peut relever le cœur. Il n'y a que toi au monde qui puisse lui bien faire comprendre ce que je lui en garderai de reconnaissance, car tu sais, bonne et chère, la part immense qui t'en revient. Tu avais oublié en effet de me donner son adresse, et pensant que t'écrire pour l'avoir serait deux jours de retard, nous avons présumé qu'on pourrait me la donner à l'Opéra. Là je l'ai obtenue en effet moins le numéro, mais nous n'avons pas tardé à tomber dans son hôtel. Hippolyte, malgré la pluie battante, s'était fait beau pour paraître devant cette gloire. Je t'avoue que je ne m'attendais pas à la retrouver si belle. Ton nom me servait de parure, mon cher ange, et je peux te dire que rien ne me touche plus que l'idée d'un bonheur venu par toi, sans toutes les froideurs du monde. Je sais que tu nages dans le bonheur des anges quand tu consoles ta pauvre Marceline. Je crois connaître encore mieux que tout le monde ton âme de soleil qui me réchauffe au milieu de cette froide population. Pela seule te sait jusqu'au fond, parce qu'elle
palpite de la même ardente charité. Moa mari t'adore et dispute avec toi, car plus il aime, plus il est prompt à se cabrer. C'est sa manière de te prouver combien tu le rends sensible. Laisse-le dire et faire. Hélas ! il est homme, il est fier et le sort le cloue aussi sur un rocher.
Ecoute, ma bien aimée Caroline, j'ai bien du mal à me décider à ne t'écrire que deux ou trois lignes. C'est comme lorsque je suis avec toi, je n'en peux finir. Il faudrait qu'une chose fut bien pressée pour me donner le courage d'une lettre trop courte, ainsi embrasse-moi, car j'ai bien pleuré depuis un mois ! et nous ne sortirons pas de ces angoisses avant deux autres mois, car on n'indique pas le conseil de révision avant cette époque. Je te dis, Caroline, qu'avec des cœurs comme les nôtres, il faut étouffer en ce monde bronze. Victor Augier t'embrasse. 11 est venu partager en tout nos chagrins. Son fils a tiré le n° 33, en plein conscrit.
Dumas vient d'arriver avec sa femme.
— M"'^ Mars est retirée. — Les forts et enceintes auront lieu. — Voilà les nouvelles du jour.
C2SIjTr
A MÉLANIE WALDOR
cParis\ le 20 mai 1841.
Ma chère Mélanie, l'intérêt qui m'attache à vos joies et à vos peines me donne la certitude que vous ne changerez jamais dans la part que vous prenez à mon sort. Soyez donc heureuse du plus grand bonheur qui me soit jamais arrivé. Mon cher fils a subi l'examen militaire qui me causait une appréhension terrible. 11 est revenu sauvé et libre de suivre la carrière de la peinture. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas en ce moment au monde une femme plus reconnaissante envers Dieu que votre bien attachée.
Mne Valmore.
A MADEMOISELLE MARS
Paris, le 20 aoiU 1841.
Je souhaitais vous écrire avant-hier, ce qui m'a été impossible dans les agitations démon coin. Ce que je souhaitais aussi le plus vivement de votre fête, c'était de vous voir, car il n'y aura jamais personne dans
le monde, plus heureux de vous regarder, que je l'ai été toute ma vie. Mais j'ai vu avec un plaisir véritable que cette fête avait été joyeuse par la réunion de vos amis. M. Jules Lacroix avait envoyé Hippolyte, rue Lavoisier, pour s'assurer si vous resteriez loin de Paris ce jour-là, voulant aller vous demander sa grâce, des fleurs à la main. Prenez acte au moins de son déplaisir en apprenant que vous restez à la campagne. M. de Partarieu, qu'il est si bon d'avoir dans toutes ses manches en cas de voleurs, est venu me chercher aussi pour aller se répandre à vos pieds, mais il se retient jusqu'à l'automne, et je vous envoie seulement son nom afin que vous n'oubliez pas dans le nombre ce fidèle admirant de vos beautés.
Je joins à cette lettre celle que je reçois de M. Jars dont la loyale fidélité à vos intérêts vous sera démontrée. Il veut toujours ce qu'il a voulu une fois. Pour moi, indépendamment de son avis, je crois qu'une petite lettre au roi lui - même serait d'un effet plus prompt. Je me charge de la lui faire tenir par M. Latour, qui me demande souvent de lui demander quelque chose et qui, comme percepteur de M. de Montpensier, voit tous les jours la reine qui vous aime. Profitez donc des amours que vous inspirez et du courage que me donnera toujours le désir de vous voir rendre justice.
Ceci est une justice , et toute la France y applaudira. Prenez donc une plume et rappelez au roi le dernier vœu dont vous avez été saluée, en quittant la scène, de n'être pas moins appréciée et moins chère à lui et à la France que Rubini. Enfin, vous saurez mieux que moi les iv.ots convenables à votre crracieuse dignité.
Si M"'" Duchàtel eût été à Paris, quelqu'un de sur et de bonne volonté m'y présenterait de suite, mais il faut attendre car elle est à Meudon. Si ce chemin nemène à rien, quand je l'aurai tenté, on me fera connaître deux oppositions très ardentes, qui ont des raisons pour prendre vos intérêts. Mais on m'a fait observer qu'il vaudrait mieux encore que cela vînt naturellement et non par peur. Nous verrons bien.
M. Alphonse nous a dit l'appel qu'on avait fait à votre nom pour les auditions des pièces de l'Odéon. Ne trouvez-vous pas que la Comédie Française en ferait une maladie de colère ? A cause surtout de votre pension à obtenir , je crois que vous refuserez ce petit fleuron. Je parle contre nous puisque Valmore est là comme sociétaire , mais ce monde ne dure pas assez pour y faire son bonheur aux dépens de l'intégrité. Je n'ai pas autre chose pour en supporter les luttes et les dégoûts, et je m'y tiens.
Je cherche des appartements ou du moins un, et je meurs de fatigue de n'en pas trouver. J'écris des bêtises pour attendre la 7n)isson de l'Odéon, et tout loisir de vacance s'éloigne de moi. Si vous avez le temps de me plaindre, plaignezmoi, car je ne vous verrai pas de sitôt encore. Line est envolée en Angleterre où je vais la chercher dans quinze jours. M""" Branchu, qui est allée refaire sa santé chez un célèbre médecin qui la lui a déjà rendue et où demeure sa fille, m'a en quelque sorte forcée à lui confier la mienne durant trois semaines, et cela avec des paroles qui mettent trop de terreur dans l'âme d'une mère pour que j'ai osé lui refuser Ondine. La femme du médecin l'a emmenée hier, pas trop contente d'aller en Angleterre au lieu de courir dans vos bras. Je nose toutefois me plaindre de faire si peu ma volonté, car cette tyrannie part au moins d'un bien bon cœur.
Si le vôtre n'est pas trop rempli de ceux qui veulent y entrer, gardez-y une humble place à votre bien fidèle amie.
M™'' Gay vient de perdre sa fille, la charmante M"'' O' Donnel. Elle est au désespoir et s'est sauvée à Versailles.
A MADEMOISELLE MARS
Mardi, le 7 septembre (1841).
L'été passe, la pluie tombe. Rien ne va comme on voudrait. Ma chère Ondine a trouvé l'Angleterre noire et sans verdure, et il y en a beaucoup où vous êtes. On l'y retient pourtant tout ce mois, et je ne peux lever un mot pour m'y opposer, car le médecin chez lequel est M'"° Branchu nous écrit qu'il est urgent qu'il l'observe tout ce mois, pour connaître le fond de cette santé qui l'inquiète. Je n'ai fait que pleurer depuis cette lettre et prier Dieu qu'il fasse autant de bien à ma chère enfant qu'il m'a fait de mal par ses paroles bouleversantes.
On a beaucoup parlé de vous chez le prince Paul , avec mépris des lenteurs ministérielles relativement à votre pension. Je sais cela par un témoin qui me le racontait hier soir.
Je devais voir M™° Duchâtel vendredi dernier, mais elle n'a passé que 48 heures à Paris en revenant de Meudon. Elle fuit Compiègne et les rassemblements dont elle a grand peur, et fait semblant pour cela d'avoir besoin des eaux de mer.
Voilà ce qu'on a dit à M"° Cramette qui
va beaucoup dans la maison et qui m'y conduira au retour de M"^° Duchâtel. Tout le monde que j'entends se réunit à penser qu'un mot de vous au Roi serait très convenable et résolutif. Cet avis me semble rationnel, car si le Roi le veut, le Ministre le voudra de suite. Que vous en semble ? Pour moi, j'en ai des palpitations.
Ressouvenez -vous du moins que, dans cette foule un peu disséminée en ce moment, vous avez beaucoup d'amis sur lesquels votre nom est toujours magique, et puis une fourmi, qui mordrait au talon tous les croquants du monde , pour vous prouver sa fidèle affection. Cette fourmi-là s'appelle
Marceline Valmore.
L'Odéon n'ouvrira pas avant novembre.
Je partirai pour Londres le 22 septembre. Y voulez-vous quelque chose ?
A OXDINE
Paii», le 23 seplenibre 1841.
M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée par des poésies et le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un volum.e pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour déménager. Ta chambre est charmante où nous irons, en plein couchant.
N'oublie pas que je demande à Pela l'avance de quelques tablettes de savon de Londres et une bottle of extract -flowers; c'est M. de Balzac qui me conjure de t'en prier. C'est un enfant véritable que ce gros-t'amour. Il tient plus à cela qu'à son 4^ Curé de village-», sainte et grande chose.
A MADEMOISELLE MARS
(8 octobre 1841).
Votre charmante lettre me ranime au milieu de tout cela. C'est un fruit dans le désert.
Je touche à mon petit bouleversement.
Changer de maison n'est commode qu'aux oiseaux.
Je voudrais bien que Dumas le fût encore! Lui, qui avait de plus grandes ailes qu'un autre, il doit souffrir davantage. Son nom, son fils et ses ailes-là, c'était bien assez pour traverser la vie ! Vous savez tout ce que j'ai pensé de triste à cet égard. Il m'en a un peu voulu, mais je savais qu'il allait se faire malheureux. Les autres voient mieux que nous dans de certains intérêts.
Le jour de ma lettre à vous , M""^ Branchu est arrivée de Londres. Elle est chez moi depuis lors. On a retenu Ondine
pour la forcer à se dorloter. Je lui porterai votre lettre qui lui fera plus d'impression que mes tendres colères, mais je ne partirai qu'après mon déménagement. J'écrirai à M. Alphonse , suivant ce que vous me dites. Voici la lettre récente que j'ai reçue de M. Jars. Vous \»errez qu'il est vrai, sinon très puissant, et comme il voudra toujours ce qu'il veut si fort, il y poussera du moins tant qu'il l'aura obtenu.
Nous vous aimons dans la trinité du passé, du présent et de l'avenir.
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 7 décembre 1841.
Tu sais, mon autre moi, que les fourmis rendent des services : c'est de moi que sort, non la pièce de M. de Balzac, mais le goût qu'il a pris de la faire et de la leur donner, et puis de penser à M™" Dorval que j'aime pour son talent, mais surtout pour son malheur et de ton amitié pour elle. J'ai tant hurlé ma tristesse, qu'elle a été comprise et partagée... Tu devines par qui ? par l'humble Thisbé qui use sa vie au service de ce littérateur. Elle en a parlé, murmuré, reparlé, et il est venu me dire : « Je veux bien, tout est conclu ».
M"'" Dorval a un rôle immense. Je l'ai entendue lire. Elle y sera belle et toi bien contente, j'en suis sûre ! Cela vaut bien l'horrible fièvre gagnée à la campagne pour aller entendre cette lecture et porter l'acte qui lie l'Odéon à l'avenir de cet ouvrage. — Seulement elle gagnera d'abord bien peu d'argent. Hélas ! nous ne savons encore ce que c'est que celui-là. — Garde cela dans un pli de ton cœur. Surtout que toi seule saches l'influence de notre tendresse pour M'"" Dorval. J'aurais un bonheur infini de la revoir triomphante...
Je t'aime ! Je souffre de nous deux !
Ondine va assez bien. Tous se portent à ravir. — ' Je suis à toi.
M"" Mars est venue me voir.
Garde inviolable mon secret et celui de la pauvre Thisbé. Je veux tous les biens du monde à M'"" Dorval, mais non pas de sa reconnaissance. Vois celle qu'elle a pour ton amitié !
A CAROLINE BRANCHU
Paris, le 12 janvier 18i2
Que tu es bonne, Caroline, et que tu sais peu le bien profond que tu me fais en me prouvant qu'il existe encore sur cette terre
un être tel qu'on en rêve dans les plus beaux jours de sa vie! Tout ce que j'aimais, quand je t'ai entendue et comprise pour la première fois, m'a trompée, comme tu l'as été de ton côté. Nous sommes maintenant deux parias d'amour, comme on nous appelait alors. Mais, du moins , tu m'as toujours forcée à croire à l'amitié, et quand je pense ce que tu as été pour moi , mon cher ange, deux ruisseaux de larmes coulent de mon cœur que je crois quelquefois tari. Oui, Caroline, en versant ton âme sur ma" vie , tu me relèves de grands abattements, car je suis quelquefois bien lasse.
Je t'apprends pour ta tranquillité que nous avons reçu les étrennes dont tu as égayé notre hiver. Je n'ai pas la force de te gronder de nous faire une si grande part dans les présents de ton cœur, je les reçois avec un bonheur infini, en remerciant Dieu de me les envoyer par une main si chère Tu seras de ton côté bien contente d'apprendre qu'ils m'ont décidée à quitter la rue d'Assas où toute la famille souffrait beaucoup d'être installée.
Dis donc, chérie, est-ce que, quand les froids seront passés , tu ne viendras pas nous chérir un peu ? Nous serons pour lors installés , rue de Tournon, n'' 8, car le logement que j'y loue étant vide, nous y entrons incessamment, puisque tu m'as rendue riche pour le déménagement. Val-
more a reçu de son côté quelque argent de rOdéon, ce qui nous fait respirer un peu dans 1 etouffement d'un tel sort. On ne sait à quoi marche l'Odéon, si c'est à fermer, ou de relever par une pièce de Balzac qu'on y répète en ce moment.