CI-iII
A MADEMOISELLE MARS
Paris, le 2S janvier 1842 .
Jallais vous dire que M. Jars s'était fait un bonheur de me surprendre mercredi 19 en m'invitant à dîner. M. Duchâtel lui ayant positivement annoncé que les fonds de votre pension étaient trouvés et vous seraient décernés avant un mois, plusieurs députés, qui se trouvaient là, se sont promis d'en complimenter le Ministre, dès le lendemain, au nom de la France. J'en ressentais plus de joie que vous n'en ressentirez à coup sûr vous-même, et je voulais, dès le soir, vous aller dire cette nouvelle, mais M. Jars m'a bien assurée que vous deviez en être instruite par le ministre luimême.
Le lendemain, veille de notre déménagement, je me suis aventurée à vous aller voir.
A MADEMOISELLE MARS
(Paris, le 1" mars 1842j.
Que le beau nom de ce mois vous porte bonheur ! La tendre amitié que je vous porte toujours et partout fait croire que vous en avez un peu pour moi. J'en ai reçu des preuves qui font que je n'ose dire non, mais la longueur de mon mauvais sort répand beaucoup de craintes dans mes plus profondes affections. Je vous dis cela pour que vous le compreniez un jour quand vous rêvez avec vousmême. C'est là que vous trouverez toujours mon souvenir au rang de ceux qui vous ont le mieux et le plus fidèlement aimée.
J'ai encore à vous demander un de vos gracieux accueils pour un homme distingué dans la littérature, qui veut se livrer au théâtre. Je connais son talent et son caractère, et c'est ce qui me donne assez de hardiesse pour vous offrir sa prière. Mais je ne connais nullement son drame où le grand rôle vous est destiné ; il désire ne lire qu'à vous seule ce premier élan de son imagination, qui est peut-être du génie. Votre avis, dit-il, ouvrira ou fermera sa carrière. Je vous assure que
c'était trop difficile de lui dire que je n'osais vous causer ce trouble. Pardonnezle moi et croyez que je résiste souvent à de pareilles instances. J'ai trop peur d'abuser de tout ce que je connais d'adorable bonté sous une gloire que tout le monde ne vous pardonne pas. Elle me rend, moi, si heureuse et si fière de me dire votre attachée
iVIarceline Valmore.
Hippolyte ira mardi matin demander votre réponse.
CIjIV
A CAROLINE BRANCHU
Paris, le 2 mars 1842.
Je te dirai que nons venons de donner une nouveauté sur laquelle les autres comptaient (pas moi), elle est tombée avec un fracas peu commun. Nous allons en jouer une de Balzac sur laquelle je ne compte pas davantage. Décidément l'Odéon est un théâtre maudit. J'aperçois la débâcle prochaine qui va s'opérer. Ah ! pauvre profession ! Je suis venu au monde cent ans trop tard. Quel sera l'avenir pour nous, je l'ignore. Je n'ose pas y penser. Nous travaillons cependant comme des forçats. Malgré tous mes tracas, je ne cesse de penser à mes bonnes sœurs Caroline et Pela, c'est le seul baume que je puisse apporter à tant de blessures.
Sans adieu, mon excellente Caroline, je t'embrasse comme je t'aime.
Valmore.
.... Ah ! si je pouvais mettre ma tête sur ton cœur ! Prie la Vierge pour moi avec ta voix de feu. Je vais tenter aujourd'hui mêm.e une démarche décisive pour mon cher Valmore. J'en prends le courage dans mon profond amour pour lui, afin de le faire rentrer à la Com.édie Française. L'Odéonn'a pas trois semaines à tenir. Lyon est fermé. Partout le théâtre croule. Ainsi, la Comiédie Française ou les chemins de fer sont les seules ressources qui nous restent au monde pour sortir du malheur où tes bras nous ont reçus et consolés depuis quatre ans. Adieu! au revoir! Je t'aime puisque j'existe. Oh ! ne dis pas que ton âme est trop jeune pour toi. Seigneur! n'est-ce pas de telles âmes que Dieu reprend dans son sein puisqu'elles lui ressem.blent le mieux !
Ta sœur MARCELINE.
A MADEMOISELLE MARS
Paris, le22avnU8W
M. Jars vous approuve dans le refus du conseil de M. Auber. Il dit que cette pension doit être une récompense et non
l'obligation d'un travail. Le titre seul eut valu quelque chose, mais ce n'était d'ailleurs à aucun titre que celui d'une nation reconnaissante et d'un gouvernement juste pour les grands artistes, que cette pension a dû suivre votre retraite. // faut donc qu'on vous la donne. Il espère dans la semaine prochaine , déterminé à dire au ministre, qu'il va demander à parler sur les théâtres et qu'il en parlera en conséq^ience , c'est - à - dire, suivant qu'on vous aura, ou non, rendu justice. Il s'y prépare avec toute la ténacité d'une cause honorable et de son caractère. La Comédie Française n'aura pas à s'en louer, car quand il parle, il dit toute sa pensée.
Il vous conseille , au point où sont les choses et M. Cuvé ayant fait de la grâce ces jours derniers avec l'un de vos avocats, il vous conseille de le voir une fois.
Je suis sortie hier pour vous porter cet avis. Mais devant aussi aller remettre les cent francs chez M. le vicomte Walsh pour la Fille de Laïs, j'ai été la victime d'une chaussure atroce , ayant les pieds plus aristocratiques que ma position. Il m'a fallu reprendre , toute blessée , l'omnibus sans vous atteindre et sans même avoir pu porter à M'"" Abadie les vifs remerciements que lui doit comme à vous une famille que vous faites respirer d'une grande tor-
ture. Père, mère, enfants ont pu sortir, en emportant leurs meubles, d'un logement qu'ils n'avaient pu payer. Je suis bien touchée, ainsi que M. Walsh, de toute la grâce de cœur que vous venez de mettre à cette bonne œuvre.
A CAROLINE BRANCHU
(Paris), le 23 avril 1842.
11 m'était impossible de te raconter tout ce qui se passait de douleurs en moi. J'en ai tant de voir ma fille malade ! Il m'est si triste de voir cette jeunesse souffrante sans comprendre son mal ! et tu sais, par ta pénible expérience, le tourment de vivre éloignée de son enfant. Je n'ose plus me compter pour quelque chose dans la manière de la diriger, car elle n'a pas la moindre confiance en moi. En grandissant, nos enfants nous considèrent comme des guides importuns et, tout en continuant de nous aimer, commencent à sourire de nos conseils. Ah ! quel changement douloureux ! et combien de mères me font de pareilles confidences. Du reste , ayant déjà perdu la tendre autorité que j'avais sur Ondine, je sais qu'elle ne peut être mieux que sous les yeux de ta fille et dans la maison du docteur Curie qui la trouve plus
malade qu'à son premier voyage, et tu sais, mon bon ange, que ma reconnaissance égale mon chagrin. J'en ai beaucoup.
CILi'VII A ONDINE
Paris, le 15 mai 1842.
Toute notre maison est bien de santé, quoique martyrisée par le grand événement de Versailles. Il laisse dans l'âme un affreux ébranlement et mille effrois qu'on ne peut vaincre pour les dangers que peuvent courir tous ceux auxquels tient notre vie. Nos lettres, par M™" Espérance, dataient du 25 avril et contenaient tout ce que je pouvais t'apprendre. Leur retard n'a pas tenu à ma volonté. Pourquoi Pela dit-elle qu'elle est habituée à mon silence ? Ici commence le soulèvement de mes cheveux. Comment n'est-il pas plus simple, quand on n'a pas de nouvelles de ceux qu'on aime et qu'on les sait tendres jusqu'à l'excès, d'attribuer aux millions de causes qui entravent ou perdent des lettres, plutôt que de les attribuer à de la négligence. A ce mot, je reste en l'air, et je ne redescends que pour vous battre, pleine de joie d'en avoir la force. Tu m'as écris toi-même: «N'envoie ni par la poste, ni par M™° Bigottini, mais par M. Massol
qui fera passer par l'Ambassade. » C'est ce que j'ai fait immédiatement, avec tous- les petits détails qui peuvent t'intéresser sur les personnes alentour de nous. Un retard survient, vous m'écrivez, sixième lettre depuis votre départ de Paris (compte les miennes, m.on amour, pour être juste), et vous m'écrivez sans date ; et quand vous savez que je ne respire que du besoin d'être rassurée sur ta santé qui m'occupe nuit et jour, vous ne m'en dites pas un seul mot, sinon que Péla me dit : Vilaine ! \'ilaine ! Vilaine !
Mon exécution est finie. Je suis lasse de mon énergie et je rentre dans les pantoufles de mon amour. Laisse-moi seulement ajouter que tu ne peux oublier les tiraillements de ma vie intérieure, j'ose presque dire les persécutions des pauvres Dupavillon et autres infortunés, qui viennent me demander, à défaut d'argent, des courses, des pleurs, des lettres et du temps.
A SON M. A RI
Orléans, le 16 juillet 1S42.
Tu n'auras que trop vite appris l'affreux événement du 13 Juillet et j'ai pensé au mal
qu'il te ferait à travers les larmes qu'il m'a fait verser. Le père et la mère de ce jeune homme, qui l'ont suivi ainsi, cette jeune vie brisée au milieu du jour, de la santé et du bonheur, c'est à tomber d'effroi sur tout ce qu'on aime. Le roi est consterné. La reine a le malheur d'être assez forte pour survivre. Cher, cher ami ! quelle immense douleur, et que tout ce qui souffre nous devient sacré ! Hippolyte, à qui nos voisins tout pâles ont appris ce bruit funèbre, ne' m'en a rien dit d'abord, toujours le même, pour m'épargner un saisissement. M"° Crombach dînait avec nous. Puis, nous avons su ce grand malheur qui ne s'est que trop confirmé et dont la triste nouvelle n'aura pas tardé àt'atteindre. J'en soufïre aussi pour toi. On dit qu'à part le deuil qu'une telle mort répand dans l'esprit, les conséquences peuvent en devenir très graves. Que Dieu protège la France. M"° Mars est venue le lendemain, elle pleurait aussi, nous étions assommés de tristesse. Hippolyte y dîne aujourd'hui 15 juillet. J'avais appris, le jour funeste, chez M. Partarieux, que M. Jars n'est pas renommé député. Quel étonnement. N'était-il pas assez conservateur ? Mars est émerveillée du bonheur qu'elle a eu d'obtenir sa pension par lui, et moi, je te l'avoue, bien contente.
Je regarde tous les soirs Jupiter et Saturne que je me souviens aussi d'avoir regardés avec toi, mon cher bien aimé! et je me II 4
demandais encore hier si nous n'irions pas là un jour ensemble, à l'abri de l'Odéon et du froid hiver que j'abhorre partout pour toi et pour nos chers enfants, et puis pour tous les pauvres que j'aime, comme le Moi, en dehors de ce qui m'enveloppe. Je ne sais si je vais travailler un peu ici durant ces huit jours. A part quelques lettres, je pressens que la causerie aura une grande partie de nos heures éveillées. J'ai dormi ce matin jusqu'à dix heures, pour réparer toutes mes insomnies de Paris. Pourtant je commence à prendre un remords sérieux de mes retards avec M. Dumont. D'un autre côté, que deviendront ces publications légères à travers le mouvement politique actuel? Ah! cher ami! Ne pensons pas trop loin. La providence est jusqu'ici d'une adorable bonté pour notre petite barque; il faut nous en remettre à elle. Et l'Auvergne, et Augier, et surtout la Vierge à laquelle je rapporte tout, ne nous abandonneront pas. Je t'aime! et je t'aime et au revoir!
Il y a entre autres choses sublimes de Victor Hugo une promenade sur la mer et encore une pièce au rivage de la mer. C'est aussi beau, aussi grand, aussi triste, aussi profond , aussi heurté qu'il est possible , pour n'être pas la mer elle-même.
J'ai revu cette belle cathédrale. Ta pensée flotte partout où il y a une belle chose. Tu as beaucoup développé mes admirations
■- 75 — pour tout cela. L'Italie m'a ôté une taie aux yeux. Je demande à Dieu de toujours vivre pourt'aimer et admirer ses ouvrages. Victor Hugo est aussi bien grand ! Quand je l'ai lu un peu, je demeure courbée,
CIjI35:
A SON FILS
Orléans, le jeudi 20 juillet 18i2.
Pour moi, ce n'est pas d'exemple c|ue je t'encourage. Je ne fais absolument rien, qu'un peu coudre ou tresser du lacet, afin de ne pas quitter M'"" Branchu. Je profite de ces moments d'entière Capoue pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce soleil. J'en demeure courbée , je te l'avoue. Quelle architecture, quelle ciselure, quelles fîeurs vivantes ! Jamais je n'ai rien ressenti de plus saisissant, et j'ai dix fois posé ce livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange, que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les merveilles incompréhensibles de l'auteur éternel. Comme on n'a pas l'audace de chercher à comprendre celles-là, on adore seulement et on laisse flotter son âme. Mais l'homme au-dessus de tout écrase les autres par une admiration accablante et désespérée. N'est-ce pas là ce qui a fait la puissance de Napoléon, qui
pouvait plonger sans épuisement dans une telle cuve ! Je t'avoue que j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.
Je t'en prie, lis « Volupté » quand je serai de retour (O). Je m'y consacre et je m'y attache comme à tout ce qu'il écrit. Il y a du Rousseau, il y a du Marivaux, il y a surtout de lui-même et des ailes d'oiseaux qui contrastent beaucoup avec la mélancolie du fond, mais c'est par cela même que c'est vrai. Nous ne sommes pas tout d'une pièce. Ces nuances infinies deviennent très attachantes parce qu'elles forment mille portraits , tous ressemblants , de la même personne que nous aimons. Tu lui porteras la lettre que je joins ici, et où tu voudras.
A SON MARI
(Paris), le 27 juillet 1842
Cher bien aimé, d'avant hier matin je suis rentrée dans Paris où j'ai retrouvé mes trésors dans un ordre parfait. Tu connais les émotions qui saisissent le cœur en rentrant dans sa famille, et je n'ai pas besoin de te les raconter pour t'apprendre celles qui t'attendent dans quelques jours, Oh ! viens ! je te sens errer dans la poussière des grands chemins ou dans les cham-
bres d'auberges, et je sais que tu es malheureux d'être loin de nous, comme je le suis de ton absence. J'ai trouvé ta petite lettre écrite avant ton départ pour Bourg, à la date du 22. Je hasarde celle-ci en réponse à Lyon, bien que je doute que tu l'y reçoives sinon à ton retour de Genève, si vous y allez et si vous repassez à Lyon. Cette incertitude est triste, mais j'aime mieux que ma lettre soit perdue que de m'exposer à t'en priver, toi revenant à Lyon. Tu saurais ainsi plus tôt que j'en ai trouvé aussi, à mon retour d'Orléans, une du ministère qui t'accorde, au nom du roi, le prix de sa loge pour ta représentation. J'en ai instruit M. Achille Mircourt, comme tu me l'avais recommandé, et j'ai envoyé ton fils à la liste civile, avec une autorisation de ma main, pour toucher cette somme, au nom de son père absent. On a répondu que c'est à toi d'envoyer ton autorisation, si tu dois tarder à revenir, et de l'écrire, avec ta signature, dans les mêmes termes que je t'envoie, avec la date et le nom de la ville d'où tu l'envoies. Ceci, mon ami, est un rayon providentiel dont je ne cesse d'admirer la bonté prévoyante pour nous. Si l'on nous prend un sac de blé d'un côté, elle nous le rend de l'autre, ne trouvant pas à propos que son ordre en toutes choses soit interverti en nous, ses pauvres enfants. Ah ! que j'ai
pensé à toi, le long de mes lectures dans V Imitation de Jésus-Christ ! Tu aimes tant ce livre que j'en suis plus attendrie en le lisant. Ah! mon cher bien, comme il dégoûte d'écrire ! Si ce n'était pour un peu d'argent dans le ménage , comme je mettrais de côté toutes mes pauvres pages échevelées et inutiles !
A CAROLINE BRAN'CHU
(Paris,) le 24 octobre 18ii
Ma bonne Caroline, je ne sais comment te remercier de ton charmant bonnet.
J'hésite à le mettre, tant je voudrais pouvoir le conserver, non pas parce qu'il est fort beau, mais pour la main qui l'a fait. C'est beaucoup trop splendide pour une tête aussi humble que la mienne, et je puis m'écrier avec le chrétien : « Non sum dignus. » Je te dirai que j'en ai un remords de te l'avoir demandé, en pensant tout ce que tout cela a coûté à tes yeux. Il faut donc faire des inconséquences à tout âge. Je me corrigerai, il faut espérer. En attendant, je puis te répondre comme l'enfant : « Je ne le ferai plus !!!! »
Je n'ai pas pu avoir le plaisir de voir la main qui me l'a apporté, tant ce chien de théâtre me tient esclave. Je n'ai que le
temps de venir chez moi prendre mes repas et me sauver bien vite. Je vis en cave depuis dix heures jusqu'à minuit. Aussi mes attraits s'en ressentent, mes appâts pâlissent. Quel dommage ! Si je fais encore tourner la tête aux femmes, c'est de l'autre côté.
M'"° Curie a été avec Marceline voir Mmo Dorval dans Phèdre, à l'Odéon. Les avis sont partagés. Je suis peut-être un peu trop difficile, mais je n'ai point été satisfait.
Encore une fois merci, ma bonne sœur, de ton joli présent, je voudrais qu'il pût durer autant que le souvenir du plaisir que tu m'as fait. Je t'embrasse de toute mon âme et me dis pour la vie ton frère et ton ami.
Valmore.
Tu restes seule et loin de tout ce qui t'aime ! Cette pensée met de la solitude dans mon âme. Tu sais, mon amie, qu'au milieu du bruit de notre coin, ma pensée s'isole souvent et me tient dans des rêveries interminables qui m'entraînent vers mes chers absents. J'ai dans l'idée aussi que moins d'isolement laisserait par force moins d'activité à ton âme et tiendrait plus d'équilibre dans ta chère santé. Enfin, si ta chambre à la maison ne te paraît pas trop petite, viens nous animer de ta flamme toujours divine et qui me console de tant de froides lueurs d'amitié; viens! que te dirai-
— Soie pour justifier ce que tu appelles mon silence ? C'est que je n'existe pas, à force de travail, de courses, de luttes et de visites aussi, qui me font tomber, harassée de sommeil, dans mon lit où je ne peux écrire, Tnais d'où je t'aime bien, va !... Mon cher Valmore ne fait que se mettre sur le balcon avec son bonnet qui semble un ouvrage de perles et de fée. Il a l'air de chanter en lui :
J'étais aimé de mon amie ! (Bis.) Je jouissais d'un bonheur pur ! (Bis.) D'un bonheur pur et ravissant ! (Bis.) Je me suis laissée entraîner au bonheur de conduire ta presque fille. M'"° Curie, à l'épreuve effrayante que M""" Dorval a fait du rôle de Phèdre. Il faut des âmes de la tempe de la tienne, pour être touché de ce qu'elle a trouvé de ressource dans ses défauts pour s'introduire dans cette grande figure antique. Je t'aurais voulue, toi seule, à mon côté. Du reste elle a été immensément applaudie et prodigieusement critiquée.
cxjx:ii a son frère
(Paris), le 11 janvier 1843. (P)
Ta lettre m'arrive aujourd'hui, 14 janvier, bien à propos, je t'assure, pour calmer mon inquiétude sur toi, et tu ne pouvais me don-
ner des étrennes plus charmantes que de me rassurer sur ta santé nécessaire à la mienne très irrégulière et soumise surtout aux affections morales. Il paraît que l'occasion qi:i l'apportait a été retardée, et j'en al souffert.
Pauvre frère ! tu as bien à souffrir ! Si je ne connaissais pas tout ton courage et la grâce de ton humeur qui adoucit les plus rigides, je me sentirais bien navrée. Si je faisais ton sort avec mes vœux et mon amitié d'autrefois qui n'a fait que s'accroître, que tu serais content! Enfin, cela viendra peut-être, et tu ne le désires pas plusque moi.
Je viens de t'écrire tout récemment, et tu as dû recevoir ma lettre qui t'annonçait celle-ci. J'y joins celle de mes enfants qui sont près de moi. L'aînée de mes filles est toujours en Angleterre, à ma grande affliction, car cette absence commence à me devenir insupportable. Enfin, les beaux jours me la rendront tout à fait rétablie, j'espère, et je ne demande rien de plus ardemment à Dieu. Hélas, mon bon Félix, quand nous n'en pouvons plus du fardeau de nos peines, n'oublions pas que sa bonté ne nous a pas tout à fait abandonnés, et qu'enfin nous sommes ses enfants. Quelque chose de grand est caché sous nos soufl'rances. Allons ! plus nous aurons payé d'avance, plus il nous dédommagera de l'avoir aimé
et cherché au milieu de toutes nos épreuves. J'ai des moments où je croule, mais je me sens toujours soutenue par cette main divine qui nous a fait frère et sœur pour nous aider et nous chérir, mon bon Félix. Tu sais quel bonheur je trouve à remplir ma mission, et je te remercie d'avoir également rempli la tienne. En m'aimant fidèlement, tu m'as bien souvent consolée des amitiés légères et oublieuses de ce monde : la nôtre sera de tous les mondes.
Je t'envoie vingt-cinq francs, ne pouvant t'en envoyer davantage. Il y a toujours quelque raison grave pour arrêter l'élan de mon âme. Tu le crois, n'est-ce pas ? Va ! cela est ! car si je n'étais pas pauvre, tu ne le serais pas.
Je serre tes mains avec l'affection d'une bonne et tendre soeur, et au nom de mon mari qui t'embrasse.
OXj2CIII A CAROLINE BRAXCHU
(Paris), le 6 fcvriev 1S43.
Chère Caroline, bon jour ! l'hiver a-t-il commencé chez toi comme ici ? Aux vents terribles et chauds qui tourmentaient nos cheminées comme tes murailles succède la neige et un ciel gris. Il fait un temps de décembre. Les fleurs rentrent en elles-
- §3 mêmes commes des espérances trompées. La mélancolie règne ; ainsi, bonjour, Caroline, car c'est surtout alors que le cœur se replie sur les amitiés profondes.
C3Ljx:iv-
a pauline duchambge
Le 10 févi-ieiM843.
La neige tombe entre nous et voilà l'hiver. Si nous n'avions pas de force contre nos tristesses quand le soleil perçait encore sous les pluies tièdes, ma chère Pauline, que devenons-nous loin l'une de l'autre. Je suis en peine de ton courage, je n,'ai que celui de me soumettre , mais combattre, non. Ton idée sur M. Bayard est un rêve décevant. C'est l'homme du monde à qui je voudrais le moins dire tout. Sa glace polie me gèle à la seule pensée d'un service d'argent. Il a écrit pour M. Bloch, content de s'agiter sans tirer à conséquence. Mais, Pauline, il n'y a rien dans ces cœurs-là pour nous. Les riches de cette époque viennent vous raconter leurs misères avec une candeur si profonde et des plaintes si amères que vous êtes forcé d'en avoir bien plus de pitié que de vous-même. Il m'a déroulé l'autre fois ses affreux empêchements, à cause d'une maison qu'il fait bâtir. Elle
devait lui coûter cent mille francs, je crois, et le devis s'élève présentement au double, ce qui, avec l'éducation de son fils, lui fait perdre la tête. Elle m'a parue en effet très malade, à la lettre. Que dire à ces fortunés ? Que vous avez que deux chemises et pas de draps. Ils vous diront : « Ah ! que vous êtes heureux ! vous ne faites pas bâtir! » Ainsi, n'y pensons pas, car c'est un accès de fièvre pour nous qu'un accès d'espérance. — Que suis-je donc pour toi! Ton pauvre écho; je te réponds: je pleure, quand tu me cries : je pleure. Hier M"^ Mars est accourue, tremblante et agitée jusqu'aux larmes, d'un article dégoûtant de M. jfanïn. Il ne trouve pas de meilleur moyen de louer M"° Plessis, que de dire du mal de M"" Mars, qu'il pleurait à chaudes larmes, il y a quelques mois. M. Cave, de son côté, empêche qu'elle ne touche la pension dont elle n'a que le titre. Le Conservatoire lui retient une partie de la sienne aussi pour plus tard, à son âge î La guerre d'Espagne lui prend dix mille livres de rentes. Ses terrains aux Champs-Elysées enterrent la même somme par an. Je t'assure qu'hier elle était bien plus éplorée que nous. Elle aura dit en s'en allant : « Sont-ils heureux dans leur coin ! ils ne se plaignent pas, eux ! » — Par le fait, je la trouvais malheureuse.
A^OKS, allons ! et comptons à coup sûr^ ma bonne Pauline, sur les larmes l'une de l'autre, sur la prison et le soleil. J'ai reçu une lettre de ma chère Ondme, qui se porte bien et ne précise rien pour son retour. J'ai une douleur dans le cœur à ce sujet. Le jour, c'est triste; la nuit, c'est un cauchemar. Quoi! cet amour-là aussi fait le même mal. — Nous avions pourtant les épaules bien faibles pour de tels fardeaux. Je te quitte, le sang me monte par flots dans le front... Tu souiïres beaucoup aussi, va, je le sens comme un double orage. La pauvreté nous tue. Je,., ton bras malade et je t'aime de toutes tes douleurs.
A CAROLINE BRANCHU
(Paris), le 9 mars 1843.
Ma bien aimée Caroline, je ne t'écris pas quand je veux. Je n'ai rien à t'apprendre du train de notre petit ménage, j'y suis occupée comme d'un royaume M. Massol vient de partir pour Londres, J'ai couru, j'ai écrit ; je ressens déjà cette agitation de revoir bientôt ma fille que nous attendons aux beaux jours, ou bien que j'irai chercher, si décidément ta fille ne vient pas. Si j'étais encore moins pauvre, je serais partie avec M. Massol. Qu'importe un peu de faiblesse,
qu'importe la mer même, que je crains beaucoup ; je l'ai vue horrible, elle est calmée en ce temps, et j'aurais moi-même revu et ramené mon enfant. Son père n'en dort plus. Moi, est-ce que je dors ! Et puis, je reverrais des personnes auxquelles nous avons donné de si hautes marques de confiance et d'estime. On a besoin de dire tout ce qu'on ne peut pas prouver encore : la reconnaissance si ardente au cœur, si stérile, quand on est près encore de l'indigence.
Avec toi, ma bien aimée, ces choses vont toutes seules. Je reçois ce que tu me donnes, les yeux fermés, et je dis : « Merci ! mon Dieu ! ». Je n'ai ni fierté, ni embarras, ni discours. Je sais que tu me sais. Mais qui me connaît comme toi ? Voilà mon trouble dans cette grande et longue obligation qui s'est prolongée si au-delà de ce que l'on nous avait promis ! Enfin, le moment est près où tout rentrera dans l'ordre naturel, où je ne m'entendrai plus reprocher partout d'avoir envoyé mon enfant dans le climat le plus funeste aux santés délicates. Ma fille, revenant guérie par l'homme le plus éclairé de son temps, fera taire toutes ces réflexions torturantes, et je n'aurai que de libres actions de grâces à rendre à la mère des mères. Prie-la pour moi, avec tes bons yeux de flamme et ton cœur d'amour ! Rappellelui les prières que j'ai laissées à ses pieds dans ta petite église. O ma chère Caroline,
elle calme d'un regard tous les orages, elle essuie toutes les larmes, et j'en ai beaucoup répandu depuis deux ans !
Je ne te parle que de moi ; tu m'aimes et je le sais! — Valmore t'aime bien aussi ! Il est triste si tu ne viens pas, il est harassé, tiraillé et toujours tenu. Mais rOdéon se soutient. La subvention n'est pas votée et l'on résiste à l'accorder. Valmore n'a pas reçu la somme promise par la liste civile pour ses travaux toujours les mêmes.
CI i22VI
A CAROLINE BRANCHU
Le 12 avril 1843
Mon amie et sœur, je t'aime de m'avoir écrit sans attendre ma réponse. Ton âme a des instincts pleins de lumière. Solitaire comme tu es, et malade souvent, tu me vois à travers l'absence, et tu as deviné le profond abattement où je me trouve. Tu es toujours toi-même au milieu de tout ce qui change. Je te sais si bien que l'on viendrait me dire : « Elle ne vous aime plus », que mon oreille seule serait offensée de ces paroles. Elles ne descendraient pas jusqu'à mon cœur, et rien n'altérera dans cette vie ni dans l'autre le charme de t'avoir connue et d'avoir été consolée par ton amitié divine. Oui, Caroline, tu aurais
bien fait de venir, si tu l'avais pu, relever tes idées, abattues à force d'être tendres. 11 te fallait une vie d'amour, parce que ton âme en est faite. Trop de recueillement te dévore, et tu ne pourras jamais végéter, mais te dévorer au bûcher de ta mémoire. Femme, fille, mère et amie, tu as été complète partout. Je ne dis rien de l'artiste , l'étais-tv autrement qu'avec tes passions sublimes ? Va! je t'ai comprise aussi, moi, fourmi dans l'herbe, je t'éprouvais jusqu'au fond de mon intelligence voilée alors, et je savais pourquoi Garât , qui t'écoutait, l'oreille béante et les mains tendues, pleurait comme on doit pleurer en écoutant à la porte du ciel. 11 n'y a pas ici un mot de ce qu'ils appellent ironiquement de la poésie. Je parle de Madame à Caroline ; qu'elle me laisse essayer de dire ce que nous disons quelquefois avec Augier. Si tu savais comme celui-là aussi t'a comprise! Un de nos rêves c'est d'aller te voir en même temps, pour nous embrasser tous trois à la fois comme frère et sœur. C'est là une joie dont on a soif, quand on esta, moitié mort d'avoir pleuré de la méchanceté ou de la folie humaine.
Ton bon frère Valmore en est stupéfait encore. 11 ne comprend que ce qui est droit, affectueux et simple.
A SON FRÈRE
Le 14 avril (1843).
Tu vois, mon bon frère, que c'est toujours avec un petit retard que mon cher devoir s'exécute. Des obstacles de bien des sortes donnent un démenti à ce mot toujours dans mon cœur pour toi et tout ce que j'aime; cela sera. Mais tu vois aussi que la persévérance dans le bien touche toujours la bonté de Dieu qui semble dire à la fin: « laissez- la faire ». Donc, si j'avais toujours voulu le bien avec un si bon père, j'y serais peutêtre parvenue! Tu me rends bien heureuse de m'avouer la tendance de ton âme à prier. Je ne sais s'il y a sur la terre rien de plus utile et de plus doux que de retourner de bonne volonté à la source de notre être et de tout ce que nous avons aimé au monde.
Tous les biens se perdent et s'évanouissent, ce but seul est immuable. Rien n'humilie, avec la foi dans ce juge équitable et tendre. Il nous rend tout ce que nous avions cru volé ou perdu. J'aime beaucoup Dieu ! ce qui fait que j'aime encore davantage tous les liens qu'il a lui-même attachés à mon cœur de femme. Tu sentiras aussi par degrés toutes les fougues de ton cœur d'homme s'apaiser devant cet immense amour qui
purifie tous les autres et tu seras comme un enfant qu'une fleur contente et rend riche. Juge de quelle considération tu peux t'entourer jusque dans cette retraite qui sera devenue le lazaret de ton âme, cher ami !
M™" Saudeur, arrivée il y a quatre jours, m'as remis ta lettre et tes manuscrits que je n'ai pas eu le loisir d'ouvrir encore, car je suis comme au pillage de mon temps : partout le travail, les courses, les correspondances, ménage, couture et visites qui remplissent mes journées ; elles sont de huit heures jusqu'à minuit. Plus tard je t'en parlerai. Rappelle-toi ce que je t'ai dit sur les notions qui peuvent être restées précises sur notre famille , nos chers père et mère ! Je vous ai quittés si jeune que je sais peut-être moins que vous de notre origine. Tout ce qui est resté gravé dans ma mémoire, c'est que nous avons été bien heureux et bien malheureux et qu'il y avait pour nous bien du soleil à Sin, bien des fleurs dans les fortifications, un bien bon père dans notre pauvre maison, une mère bien belle, bien tendre et bien pleurée au millieu de nous.
CLi22:VIII
A ON DINE
( Paris, le 16 Avril 1843 )
C'est Pâques dans toute sa splendeur, ma bien aimée. On dirait qu'aujourd'hui la terre est tout amour. Le soleil a percé les ténèbres, il pleut des fleurs et du jour par les rues. Je suis triste au milieu. Je ne voudrais pas l'être moins. Tu me manques et je n'en attends plus que de toimême. Tu sauras un jour ce qu'il y a eu de morne et de grand dans une telle résolution. Nous sommes bien faibles et bien forts à la fois !
Béranger était venu accidentellement pour obliger de son concours une pauvre femme que tu connais. Il m'a parlé sans estime de celui qui se vante de son amitié et qu'il ne voit jamais. En me demandant si je l'avais aussi appelé au secours dans cette circonstance, et sur mon exclamation prompte :
« Pour cela non». — «Je le comprends, m'at-il dit, il est avare. » Je n'ai rien répondu et tout en demeurera là. Béranger est un homme humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il
demeure comme un gros chiens sans dents, sans griffes, avec des lunettes vertes.
Que tu me dis de choses tendres sur ma mère ! que je t'aime, mon cher et bon ange! Tu avais l'autre nuit des cheveux jusqu'à tes pieds. J'étais folle de joie de te revoir cette parure. Ces vilaines mères sont coquettes pour leurs filles !
Voici ce que j'ai trouvé dans M. Lamennais, oiseau divin dont le souffle seul et les ailes paraissent vivants depuis trente ans : « Rien , chez les êtres que leur nature appelle à se transformer , ne ressemble davantage à une menace de mort que ces perturbations profondes , qu'à certaines époques de leur développement éprouvent en eux les fonctions vitales, et pourtant ce n'est que l'effort de la vie même pour s'épanouir, pour se dilater dans une sphère plus large. » C'est l'histoire de mon existence depuis l'âge de seize ans. Quelque chose d'en haut rayonne dans ce style plein de choses. Ma fille ! tout ce qui est beau me rapproche de toi.
A OXDINE
Paris, sameJi soir, 29 avi il 1843.
J'ai hâte de te rassurer maintenant sur la position de l'Odéon, qui vient d'être
honoré du plus beau succès littéraire dont on ait eu le bonheur depuis quinze ans. Ce succès assure la subvention tant disputée. Je crois t'avoir dit quelques mots de Lucrèce antique^ par un jeune homme de 22 ans (o). Tu n'as rien vu de si beau, de si pur. On s'écrase pour avoir des places. La reine d'Espagne n'a pu obtenir de loge, et c'est un des événements les plus marquants de l'époque. Cette pièce t'enchantera comme œuvre dramatique, d'abord simple, vraie, noble, tendre et grave comme Polyeucte , et parce que André Chénier n'a rien écrit de plus ravissant. Je pleurais d'écouter une chose si chaste et si sainte, sans toi. La Comédie Française qui n'en avait pas voulu, il y a six mois , sachant l'effet prodigieux des lectures qu'on en a fait dans le monde, a ofïert douze mille francs au directeur de rOdéon , dix mille à l'auteur , et de reprendre tous les décors , pour l'ôter à ce pauvre rival dédaigné. Il n'eût pas été digne d'accepter ces offres et , cette fois encore, l'honnêteté est récompensée. Ton père s'est donné bien du mal , mais la nouvelle que je donne te fera assez de joie pour qu'il se trouve payé. Ah ! tu l'aurais embrassé de bien bon cœur ce soir-là! De ce que je te dis d'éloges sur Lucrèce^ il ne s'ensuit pas que la pièce soit sans défauts, je ne t'en signale que ce
qu'on aime à trouver. La critique d'une belle chose est si triste à faire !
1" Mai.
Enfin le voilà parti ce mois toujours le même. Son poids me tient courbée. Il y a un an que tu es repartie, et je suis comme toi, ma fille! ma fille! ma chère fille ! lasse de t'écrire, parce qu'en effet c'est ta présence qu'il me faut, il me la faut irrévocablement, et que le cœur, n'est-ce-pas, n'a pas toujours les paroles de ses sentiments. Les cheveux blancs s'amassent sur ma tête, et tu seras bien heureuse, Ondine, si les tendres désespoirs de ta mère payent la belle destinée que je demande à Dieu pour toi!
Il n'est pas sérieusement possible que tu ne t'occupes pas de ta chère littérature et que les lourds joujoux qui t'amusent dans cet intervalle remplissent les besoins de ton esprit qui se repose ? Tu laisseras l'anatomie aux hommes, j'espère, et tu me revieodias femme et charmante, comme Dieu t'a faite, pour l'aimer et charmer les autres. En attendant, tu es bien gentille de faire de nécessité vertu et d'avoir obtenu cette trêve où tes forces se seront retrempées pour produire tout ce qui concerne en toi de bonnes et belles choses. M. Sainte-Beuve t'attend sur tes gages donnés. Il te met haut et à une place pure. Je ne t'ai pas dit que je
connais maintenant sa mère, toute petite et adorable d'amour pour son fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs. Elle m'a demandé de tes nouvelles.
Tu m'as bien devinée, priant tout le long de ce beau jour glorieux, Le soleil enlevait toutes les prières, et j'en ai tant pour toi, petite Line ! pour nos aimés, pour tous ! Je t'assure que notre toit en est tout garni, comme de nids d'hirondelle.
A CAROLINE BRANCHU
(Paris), le 17 mai 1843,21).
Hier en arrivant à six heures, mon amie, à travers des torrents d'eau, je n'ai trouvé ni omnibus, ni voitures levées. J'ai donc attendu comme tu sais que j'attends en pareille occasion , et comme tout passe , l'heure a passé en amenant un cabriolet. J'ai trouvé mon fils et Paris dans un calme et profond sommeil. Tout est remis en ordre à l'extérieur, mais les détails de ce soulèvement sont affreux. On avoue au moins deux cents blessés. Charles a vu tomber un jeune curieux sous la balle qui lui était envoyée à lui, curieux aussi, et en paltot. Son camarade regardant a eu la manche trouée d'une balle, L'Hôtel-Dieu
est plein de blessés. J'avais raison dans mon cœur de vouloir accourir , car mon cher garçon, n'ayant assisté à rien le dimanche, a voulu tout voir le lundi. Il me dit finement qu'il s'est tenu à une rue de distance!... Les enfants sont ingénieux pour rassurer leurs mères. — Enfin, je me suis couchée, et puis le soir j'ai écrit à mon mari jusqu'à minuit , car toute cette grande catastrophe doit le m.ettre en tourment, lui qui trouve déjà que je lui écris trop peu.
CI i2C2CI A SON MARl
Paiis, le 21 juin 1843.
M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi, et je lui ai raconté tout ce qui nous faisait un effroi de l'amitié de notre parent le statuaire. Il a déjà compris cette tête et m'a confié toutes sortes de choses que je te dirai. M. Favre est un homme très droit et très simple, son âme seule est exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa raison. Il nous approuve de n'avoir pas répondu aux avances d'une amitié si dangereuse. Il plaint du reste cet homme de faire un si triste usage de tous les dons que lui a faits le ciel. Mais admire comment nous
sortons de tous les labyrinthes perfides, comme si un ange nous tenait par la main ! Vois-tu, je crois que c'est ton père et le mien, et des fois tous ces chers êtres que nous avons tant aimés et perdus pour un temps. Sois tranquille, j'ai beaucoup d'espoir au fond de toutes mes larmes.
ciljx:x:ii
a mélanie vvaldor
(Paris), le 15 décembre (1843)?
Ma bonne Mélanie, j'ai bien reconnu comme toujours votre cœur pour le mien. J'aurais été tristement heureuse d'aller où vous m'attiriez, vous savez que j'aimais votre ami pleuré, chère Mélanie : c'est une de ces absences imprévues qui m'a laissé des larmes en dedans, toutes les fois que j'y pense. — Mais j'étais aux prises avec une maladie, et je n'ai pas encore quitté mon lit depuis seize jours. Ce voyage en Angleterre m'avait brisée de fatigue et, s'il faut le dire, j'ai eu bien peur. Nous étions en mer dans la nuit du 14 au 15 novembre, nuit de tant de sinistres, et je ramenais ma bonne Ondine. Il faut passer par d'étranges choses ! J'irai vous revoir bientôt, je ne sais si vOus aurez à me raconter ij 5
un peu de bonheur, ce qui me ferait un bien réel, car je vous aime de longtemps et pour longtemps. Moi, chère amie, je porte avec résignation la monotonie d'une destinée grave. J'en ai tellement l'habitude que je ne saurais peut-être plus en supporter une autre. Elle m'a vaincue.
CXj22:2^iii
A CAROLINE BRAXCHU
(Paris), le 14 janvier 1844.
Ma bonne Caroline, j'ai reçu et remis à notre frère Augier les cent francs qui t'acquittent entièrement avec lui. Il te gronde de n'avoir pas voulu lui devoir plus longtemps. Moi, je sais que vous êtes deux anges, et que tu prêterais avec le même plaisir qu'il y trouve. Toute cette chère maison est en ce moment pri.^e par la grippe.
Tu sauras avec peine que l'ouvrage de Dumas àl'Odéon, dont on attendait beaucoup, vient de tomber absolument. Il n'est pas heureux en succès depuis quelque temps, et dépense pourtant des sommes immenses.
Dans les courts instants que nous avons passés ensemble, grâce à ton courage je
n'ai pas eu celui de te parler de notre pauvre Paradol. J'avais peur de jeter trop de tristesse au milieu de cette entrevue si rapide, et même j'avais évité de t'apprendre cette triste nouvelle à l'époque où elle nous a frappés. Elle s'est éteinte sans le savoir, comme un enfant s'endort, comme tous les bons cœurs devraient cesser de battre. Ce n'est pas, le croiras-tu, la terrible maladie du cancer qui l'a tuée, cette plaie ne la faisait pas encore souffrir ; mais elle était, dit son médecin, menacée d'en éprouver avant peu des douleurs atroces, si elle ne s'était pas éteinte consumée d'une maladie de poitrine et d'une phthisie qui l'a réduite à l'état de la plus effrayante maigreur. Son caractère ne s'est pas démenti malgré l'extrême faiblesse ; elle était toujours gaie et forte de cœur ! Son amie, M"° Rey, ne l'a pas quittée un moment, ni son bon mari, inconsolable aujourd'hui. Ses deux enfants sont bien placés et soignés. Ils sont beaux comme elle. J'ignore encore si la Comédie-Française fera quelque chose pour ces chers orphelins. Hélas ! j'en doute presque autant que je le désire. Voilà, chère aimée, tout ce que je peux te dire sur cette bonne et charmante femme qui a passé près de quinze mois sur son lit de douleurs !... Cet événement m'a fait bien mal, et je ne t'en aurais pas déchirée,
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si tu ne me l'avais demandé toi-même.
Que Dieu la reçoive et la fasse vivre éternellement après un si triste passage en ce monde.
A .M. DE CHATILLOX
Le 15 février 184i
Votre lettre, mon bien cher ami, m'a beaucoup pénétrée. Je vois et je sens le fond de nos plaintes mesurées, mais énergiques. Mon cœur comprend, pourquoi pas tous les cœurs ! Je trouve partout le sourire et la promesse, mais la chaleur et la vie restent dans la main de Dieu. Toutefois , jeudi dernier, je me suis fidèlement rendue chez M™'^ Récamier , le soir , et parmi le tumulte des nominations académiques, de toutes les questions politiques , d'intérêts froids pour moi, elle m'a dit s'occuper de vous, et près de M. Vitet, et près de M. Lavergne; qu'elle espérait, qu'elle me ferait dire, que tout était bien long à obtenir, et que le ministre était accablé de demandes, d'agitations... Voilà tout. Si vous n'avez rien reçu , c'est qu'elle ne voit que trop clair, et les choses peuvent se traîner ainsi d'une façon désespérante pour une position
— loi —
aussi étouffée que la vôtre. Hélas ! je la sais d'autant mieux par cœur que j'y suis depuis bien longtemps. Si ma chère Inès n'était pas malade , j'aurais couru vous voir et causer avec vous.
J'ai préparé hier mes innocentes batteries avec une personne très sûre, en relation , comme je vous l'ai dit, avec le prince Louis. Cet illustre prisonnier est, dit-on, très bon par le cœur; il s'amuse à faire du bien pour se désennuyer des tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et lui. Ce serait par lui qu'il faudrait faire acheter ce portrait du maréchal, dont il ferait un présent à Toulouse. Je le lui fais demander. On entend peut-être mieux en prison qu'au milieu du monde, ce que je demande à Dieu avec larmes, car vous savoir aux prises avec de telles anxiétés me fait beaucoup de mal. Disposez de moi, écrivez - moi, dites -moi où il faut que j'aille , ce qu'il faut que j'écrive, je ferai tout au monde pour calmer votre noble cœur et faire rendre quelque justice à votre bon droit.