‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · CL.22:3?:viii · texte numérisé non relu

CL.22:3?:viii

A SON MARI

(Paris), le 28 juillet 1844.

Hier, je n'ai pu joindre une ligne à la lettre d'Hippolyte, j'étais dans un de ces moments surchargés de mille soins qui vous tirent en tous sens, et mon cœur souffrait. La veille au soir, nous avions reçu en tas : Adolphe très peiné de ne

— io6 — t'avoir pas vu; Lazouski, te serrant la main ; M™" Perraud et sa fille respirant au balcon ; M'"° Jenny Bodin et sa fille aussi, grande et belle comme un dahlia élargi au soleil de Florence (où Camille est restée liée par un dernier fil d'espoir); le prince Florestan et le marquis Desb... je ne sais pas l'orthographe de ce nom. Enfin, mon bon ange, je ne savais où me fourrer, et j'oublie encore des visiteurs. Quand je me couche, je tombe de sommeil, et je reste la nuit presque entière sans repos. Depuis ton départ, je n'ai pu me désaltérer de cette soif de dormir. Toi, du moins, dors-tu ? Cela m'est impossible avec l'inquiétude de l'absence.

Ce matin, Dieu soit béni, je reçois ta lettre et le détail de l'emploi de ton temps. Tu me regardes sur la mer, ô mon cher ami, où j'ai vu de si près la mort sans la craindre, ni la comprendre ; là aussi l'ignorance tient lieu de courage. Je regardais... je n'étais triste que de l'espace et de l'isolement de mon cœur. J'allais à toi, je t'achetais par des peines au-dessus de mon âge, mais où la frayeur n'était pas. N'ai -je donc pas encore payé le droit d'être partout avec toi et de partager tes étonnements ou tes admirations ! tes ennuis et tes fatigues , cher bien aimé, et vivre enfin de toute ta vie. Nous sommes esclaves et trop souvent séparés !

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A SON MARI

Paris, lel-'aoïll isii.

... Une chose qui touchera plus ton cœur que toutes ces vagues nouvelles, parce que tu comprendras l'émotion profonde du mien , c'est l'envoi d'un petit portrait d'Albertine, dont sa mère, qui vit encore, me fait le sacrifice, grâce à la persistance de lVr"° Saudeur. Ce portrait n'est pas ressemblant, mais c'est toute une époque pour moi retracée , et puis il est fait d'après elle. La couleur du shall qu'elle portait alors , la couleur de ses cheveux , et le sacrifice que m'en fait sa vieille mère, tout cela me pénètre. On n'oublie pas. On reste jeune en dedans. Je suis prise quelquefois de transports que je n'ose pas te montrer. Va, l'âme est impérissable, et tout ce qui est gravé dessus l'accompagne à l'éternité. Quelle douce certitude de posséder toujours ta chère image et ma tendresse pour toi !

Le 2 aoûl, 8 h, du malin.

J'ai dormi, et avec toi que j'ai eu le bonheur de voir, ce n'est pas une nuit perdue. Tu n'auras pas craint un moment , j'espère , que nous ayons été spectateurs des scènes affreuses des Champs-Elysées.

Tu connais l'horreur que j'ai de la foule, et

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tu peux croire que je l'inspire à tout ce qui m'entoure. Personne de nous n'avons quitté le balcon. Je n'ose appuyer sur les malheurs arrivés ce soir-là. J'ai l'âme noircie des récits qu'on en fait. Ils se sont répétés à Londres pour les régates dont tu me parles. Je te conjure comme toujours de n'aller nulle part et te prie aussi de m'avoir écrit pour ce matin , car je commence, à mon tour, à compter ou à sentir que c'est long.

A SON MARI

(Paris), le 18 août ^Si^.

J'ai des journées pleines et vides tout à la fois. Hier j'ai conduit M"*' George chez la princesse Lucien, qui me l'avait demandé. George y a consenti de cœur, et cette entrevue a été charmante de part et d'autre. Ni l'une ni l'autre ne se sont abordées froidement. Il y avait deux grandes ombres entre elles. L'épouse du prince républicain a reçu avec beaucoup d'émotion la maîtresse de l'empereur. Ne trouvestu pas très bizarre que ce soit ton humble femme qui les ait rapprochées ? George en avait la fièvre en sortant. Elle souhaitait beaucoup lui paraître encore belle, et je

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t'assure qu'elle y a réussi. — Elle souhaite aussi plus que jamais ce que tu sais.

Pour moi, j'espère beaucoup de son ardente volonté.

Hippolyte se faisait un devoir de t'écrire aujourd'hui dimanche ; mais il est revenu me dire que M. Delacroix, dont il était allé défaire la palette à Chambre des pairs , devait au contraire y peindre tout le jour. Ton fils y reste donc avec lui, et je t'embrasse comme il le ferait lui-même. M. Delacroix est content de son travail.

A ONDINE

Jeudi, 19 atûl (1844.;

Ta lettre pleine d'orages me laisse bien agitée, chère bien aimée. N'auras-tu pas le retentissement de ces coups de tonnerre. Tu n'es pas assez fortifiée pour de pareilles secousses. Tu me rappelles Lyon, comme si je l'avais oublié ! J'y ai vécu d'une vie si profonde parmi vos chères enfances ! Il y a là sans doute quelque page digne de la Vierge, par la souffrance au moins. Mais ce n'est pas ici la place d'en parler, mon tendre amour ! Dans une vie aussi haletante que la nôtre , où prendre le temps d'un récit, d'une confidence ? Tout s'y jette par

larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit, mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout j'ai vécu de silences forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé. J'ai fait ce que j'ai pu pour tourner toujours du côté du soleil, la nuit même, en t'appuyant à mon cœur, et te chantant : « Cachons-nous ! Cachons-nous pour avoir bien chaud ! » Ce qui doit doit apaiser ta charmante colère contre M. Alex. Dumas , (cette colère qui m'a fait entrevoir un moment le ciel d'une mère, le cœur de son enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce monde comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugée suivant ses vertus et ses fautes. Tu sais que j'ai eu trop à coudre et à soigner les miens pour poser comme l'exigent les faiseurs de portraits. Il faut marcher contre le vent, quand on est restée à quatorze ans orpheline et nue, et portant au cœur le courage d'un dragon sous une enveloppe d'oiseau. On ne voit pas les cœurs. On ne choisit pas avec Dieu. Sa volonté m'a fait sortir de la race errante qui fuyait les bûchers. Une austérité douloureuse occupe un coin de mon âme, en compagnie de la plus tendre charité. Que ceux qui m'ont fait du mal soient tranquilles. D'abord leur haine doit être satisfaite par la grandeur de mon infortune, peu de chose y manque, mais je n'ai rien contre eux. Je remercie

Dieu de leur bien-être , parce qu'il m'est vraiment bon et que je le lui ai demandé. Je n'ai pas le temps de mieux faire, ni d'en parler non plus.

cij25:2?:3Cii a pauline duchambge

Le "lo septembre 1S44.

Je n'ai pas voulu te répondre sans avoir accompli tes désirs, tu sais bien que le difficile n'est pas de m'en occuper, car je n'ai ni paix ni trêve avec mon cœur, que ce devoir ne soit rempli. — J'ai écrit ce que j'ai pu, mais assurément ce que j'ai dû, à M. Féréol, et je l'ai fait dans la conviction où je suis qu'il me sera impossible d'aller à Orléans. Toutes les misères réunies font des barricades à mes volontés. Je crois que M. Féréol, d'abord fort surpris de me voir m'initier dans ses affaires, ne pourra en définitive me vouloir aucun mal de ma hardiesse qui n'est qu'une prière. Je te dirai sa réponse. — Celle du Sacré-Cœur n'est pas favorable. Quand M'"" Récamier m'a fait entendre, il y a deux ou trois ans, que tu pourrais parvenir à donner quelques leçons à l'Abbaye-aux-Bois, c'était à ce compte que tu ferais partie de la maison

toi-même. Il résulte de ses nouvelles informations que nulle maîtresse n'est admise de l'extérieur au Sacré-Cœur. Ce sont les religieuses qui donnent les leçons de piano, parce qu'il s'en trouve toujours excellentes musiciennes. Les règles sont tellement austères que nul maître étranger ne pénètre sous ces grilles. Voilà , mon bon ange, la triste vérité sur cette lueur d'espoir qui n'est pas réalisable. Pauline, il en est ainsi de tous les vœux que je fais pour nous deux ! Tout nous échappe ou nous déchire. — Mon cher Valmore vient d'éprouver d'affreuses souffrances.. Levé depuis deux jours, il n'est pas content de sa santé. Une irritation très vive lui demeure, et il est faible à l'excès. Avant-hier soir, on m'a ramené Inès très malade encore une fois. On lui interdit l'étude... et pas d'argent plus que toi... Voilà les consolations que je t'envoie à toi, la plus malheureuse des femmes !

Quand je pourrai m'échapper de mon labyrinthe, j'irai t'embrasser et toujours pleurer avec toi, ma bien aimée et toujours plus chère. Va ! ne te lasse pas de m'écrire, ni d'espérer en Dieu.

A CAROLINE BRANCHU

Paris, le 18 décembre 1844.

Ma bien aimée sœur, l'inquiétude incessante où je suis, quand je n'ai pas de nouvelles de toi, me fait trouver la force de t'écrire au milieu de mes peines. La santé de ma chère Inès me fait devenir folle de douleur par les crises imprévues que sa croissance lui cause. Elle a eu des évanouissements fréquents qui nous ont causé beaucoup d'effroi, car je n'avais jamais vu ces absences apparentes de la vie. Juge dans un être si étroitement uni au vôtre ! Le médecin a beau jurer qu'il n'y a pas de danger réel dans cette lutte, je n'en suis pas moins consternée et malheureuse. Toute cette éducation suspendue, toute cette jeune existence attristée ainsi sans maladie positive, juge, mon amie, de l'oppression que cela me cause à moi-même ? Je t'en écrirais un jour tout entier que je ne m'en sentirais pas soulagée.

Ma chère bien-aimée, écris-moi bientôt pour me tranquilliser le cœur, car il me semble que tu dois plus souffrir en ce temps qu'en aucun autre. Ton beau-frère Valmore s'en est tiré valeureusement,

forcé comme moi de bénir le labyrinthe qui nous donne tous les mois de quoi soutenir notre humble existence à tous.

Le courage ne me revient qu'en pensant que nous sommes tous nés pour souffrir et qu'il en est de bien plus malheureux encore ! Il me semble souvent que dans ta solitude tu dois avoir des jours d'une tristesse poignardante, sans savoir où épancher ton âme passionnée où j'ai tant éprouvé la tendresse ! Quand je me reporte au temps où tu m'as reçue, rue de Buffault, tes chers bras ouverts à mon infortune et à ma famille, je me demande si tu n'étais pas l'ange de charité, et je me perds dans des rêveries d'une tristesse et d'une tendresse inexprimables.

Depuis pas un nuage entre ton cœur et le mien toujours près l'un de l'autre.

Mais que de nuages alentour ! et qu'estce que monde ?

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A CAROLINE BRANCHU

(Paris), le 28 décembre 184i

Ma bonne Caroline, je vois 1845 accourir en me tirant la langue comme 1844, ce qui ne me promet point poire molle pour cette année prochaine. Nous sommes toujours pendus à la queue du diable, qui nous tiraille en tous sens et nous fait des patarades au

moment où nous nous y attendons le moins. C'est alors que l'on sent toute la force d'une affection quand elle n'est ni étouffée ni affaissée par les ennuis incessants qui vous absorbent chaque jour. Je t'aime , voilà tout ce que je puis te dire, et c'est le point bleu qui troue les nuages qui m'enveloppent. Adieu cependant à tous les plans que j'avais faits, mon royaume n'est pas de ce monde. Aurai-je une chaumière dans l'autre, où logeront mes amis? Mais Dieu ne m'a pas donné l'adresse de la caisse d'épargne où l'on thésaurise pour une pareille acquisition. Cependant j'ai tort de me plaindre de la vie, il y a des souvenirs qui sont toujours en fleurs et que le cœur ne secoue jamais, que les chagrins ne fanent pas. Je me souviens que j'avais vingt ans et peu de barbe, qu'une certaine Vestale, une Didon, une Alceste se sont glissées dans mon âme par mes yeux et mes oreilles et n'en sont plus ressorties. Eh bien, je te dirai que je les vois toujours comme alors et que je revois sans cesse mes jeunes années ainsi que dans un miroir. Toi, qui connais ces dames, metsmoi à leurs pieds, dis leur que je les aime toujours comme on aime à vingt ans, et que leur souvenir ne s'effeuillera qu'avec ma vie.

A toi, ou tout à elles, ton ami.

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